LAURENT_BALLESTA MARK_SHARMAN RANDALL_ARAUZ ROSIE_GLOYNS STEVE_BACKSHALL STEVE_BACKSHALL_OFF  STEVE BACKSHALL OFF Les requins sont les prédateurs les plus redoutés de la planète. Mais aussi ceux qui suscitent le plus d'idées reçues. Voilà plus de 30 ans que je plonge aux côtés des requins. Mais aujourd’hui, je m’apprête à les côtoyer d’encore plus près. Je pars explorer les profondeurs de nos océans à la découverte de leur vie secrète. Prêt à remettre en question tout ce que nous pensions savoir des requins, qui comptent parmi les créatures les plus mystérieuses au monde. STEVE BACKSHALL OFF Les océans abritent plus de 500 espèces de requins. Leur apparence et leurs comportements sont divers et variés. Et le plus grand habitat naturel de requins est aussi le plus vaste océan de la planète : l’océan Pacifique. STEVE BACKSHALL OFF La superficie de l’océan Pacifique est supérieure à celle de tous les territoires terrestres réunis. Pendant plus de 400 millions d’années, cette jungle sous-marine a fourni les ressources naturelles nécessaires aux requins pour prospérer. Mais l’espèce est aujourd’hui en voie de disparition. Cachés au fond de cet immense océan, des sites stratégiques dont dépend la survie des requins. Ces lieux jouent un rôle majeur dans le mode de vie des requins : c’est là qu’ils vont se nourrir, se reproduire, et trouver un sanctuaire. Aidé d’une équipe de scientifiques, je me lance dans une course contre la montre pour trouver les lieux de vie des requins. En découvrant ce qu’ils ont à offrir, nous trouverons peut-être un moyen de préserver cette espèce menacée. STEVE BACKSHALL OFF Mon voyage commence sur une île de l’est du Pacifique. Un territoire isolé qui attire les requins en grands nombres. STEVE BACKSHALL Il a fallu 36 heures de voyage en pleine mer pour arriver ici. Nous sommes aux îles Cocos, l’archipel des requins. J’ai toujours voulu venir ici, et mon rêve se réalise enfin. Je suis sûr que je ne vais pas le regretter. STEVE BACKSHALL OFF À 550 kilomètres de la côte du Costa Rica, les îles Cocos sont un territoire minuscule au milieu de l’océan Pacifique. Si les requins viennent ici, c’est certainement parce qu’ils y trouvent des éléments essentiels à leur survie. Mais en surface, ces éléments ne sautent pas aux yeux. STEVE BACKSHALL Ce que vous voyez derrière moi, c’est le sommet d’une montagne. Un mont sous-marin volcanique enfoncé dans les profondeurs, qui remonte à la surface de l’eau. STEVE BACKSHALL OFF Pour comprendre ce qui fait de ce volcan submergé un paradis pour les requins, je dois explorer leur monde. Je trouve la réponse dès les premières minutes de plongée. La nourriture. Lorsque les puissants courants de l’océan Pacifique se heurtent aux parois naturelles formées par le mont sous-marin, ils remontent à la surface, entraînant avec eux le nitrate et le phosphate présents dans les fonds marins. Cette réaction chimique produit des bancs de plancton, qui attirent la vie sous-marine. STEVE BACKSHALL Ces monts sous-marins font remonter les nutriments présents dans les profondeurs à la surface de l’eau. Ces nutriments nourrissent les petits poissons, qui nourrissent à leur tour les prédateurs comme le madeleineau. Et lorsqu’on arrive au sommet de la chaîne alimentaire, on trouve les requins. STEVE BACKSHALL OFF La présence des poissons porte à croire que les requins du Pacifique ne sont pas loin. STEVE BACKSHALL C’est quoi, ça ? STEVE BACKSHALL OFF Mais le premier requin que j’aperçois s’intéresse en fait au plancton. STEVE BACKSHALL C’est le plus gros poisson de la planète : le requin-baleine. C’est une des plus belles créatures au monde. Regardez cette silhouette, elle fait la taille d’un bus ! STEVE BACKSHALL OFF Les taches blanches qu’on aperçoit sur le dos de cette femelle sont aussi uniques que nos empreintes digitales. Aucun requin-baleine ne ressemble à un autre. Cette femelle et ses congénères ne se nourrissent jamais au même endroit. Elle a probablement parcouru des dizaines de milliers de kilomètres pour venir jusqu’ici. Grâce aux nutriments produits par le mont sous-marin, cette zone regorge de micro-organismes. Le long voyage de cette femelle a tenu toutes ses promesses. STEVE BACKSHALL C’est pour ça que je trouve les îles Cocos extraordinaires. Il faut absolument préserver les requins. S’ils survivent, c’est uniquement grâce à des refuges sous-marins comme celui-ci. Je suis émerveillé par ce que je vois. STEVE BACKSHALL OFF La présence des requins baleines et d’autres espèces marines autour des îles Cocos prouve que certains lieux ont une importance considérable pour la survie des requins. Heureusement, l’importance des îles Cocos est reconnue, et les fonds marins constituent une zone protégée. Mais d’autres lieux prisés par les requins n’ont pas eu cette chance. Il devient urgent de les découvrir et de les préserver pour assurer la survie de l’espèce. Mais les requins nécessitent plus que de la nourriture pour prospérer. Les individus ont particulièrement besoin de sécurité au moment de la reproduction. STEVE BACKSHALL OFF Je me rends au nord-ouest de des îles Cocos, sur la côte californienne. Victime des violents courants pacifiques depuis des millénaires, le littoral a changé d’aspect avec les années. Ici, le terrain semble hostile. Mais le paysage offert par les profondeurs ne ressemble en rien à celui de la surface. Dans ces eaux glaciales, les forêts de varech règnent sur l’écosystème. Ces structures verticales atténuent les effets des courants et créent une oasis où les requins peuvent se réfugier pour s’accoupler et mettre leurs petits à l’abri. Voici une holbiche ventrue. Cette espèce de requin ne vit que dans l’est du Pacifique. Cette femelle est venue dans la forêt sous-marine pour se reproduire. Mais au milieu du varech, trouver un partenaire peut s’avérer difficile. Alors l’holbiche ventrue a trouvé un moyen ingénieux pour attirer les prétendants. Elle luit dans le noir. STEVE BACKSHALL OFF Lorsque les ultraviolets émis par les rayons du soleil entrent en contact avec la peau du requin, des molécules renvoient de la lumière verte. L’œil unique de l’holbiche ventrue lui permet d’apercevoir cette lumière. Il peut ainsi trouver l’abri de sa prétendante au milieu du varech pour s’accoupler avec elle. Ce refuge n’est pas qu’un lieu sécurisé pour trouver un partenaire. Après l’accouplement, la femelle se met en recherche du lieu idéal pour la naissance de ses petits. Mais contrairement à d’autres espèces, l’holbiche ventrue n’accouche pas de jeunes requins formés. Cette structure est un œuf d’holbiche ventrue. Il abrite un miracle de la nature : un requin microscopique, plus petit qu’un pouce. L’œuf restera accroché ici pendant un an, entouré de prédateurs à la recherche d’une proie facile. Son seul moyen de survie consiste à rester caché. Dans cette forêt de varech, chaque feuille sert de cachette à un œuf de requin. Si l’œuf se détache de la branche… Il sera rapidement dévoré. Ceux qui parviennent à arriver à maturation brisent leur coquille sous la forme de requins adultes miniatures. Contre toute attente, ils ont survécu. Jusqu’à récemment, cette forêt de varech a fourni tous les éléments nécessaires à la survie des requins pendant des générations. Mais lorsque ce petit requin sera en âge de procréer, il risque de ne plus trouver aucun endroit sûr pour cacher sa progéniture. STEVE BACKSHALL OFF Avec la montée de la température des eaux, certains zones sous-marines ont vu la production de varech diminuer de 90 pourcents. Raison de plus pour trouver, étudier et préserver les lieux de vie des requins avant qu’ils ne disparaissent en emportant les animaux avec eux. STEVE BACKSHALL OFF Dans le cadre de mes recherches, je retourne sur les îles Cocos. Cet archipel volcanique est un lieu stratégique : on sait que les requins de toutes les espèces s’y rendent, en quête de nourriture. La recherche de ressources alimentaires fait partie des besoins primaires de tous les animaux. Mais les requins viennent ici pour une autre raison, plus surprenante, bien qu’essentielle à leur survie. STEVE BACKSHALL OFF Je cherche un banc de poissons qui entretient une relation particulière avec les requins. STEVE BACKSHALL Ces poissons colorés au corps plat sont des chétodontidés, ou poissons-papillons. Ils se sont réunis ici pour proposer leurs services aux espèces plus imposantes. Cet endroit sert de zone de nettoyage. Les poissons-papillons s’apprêtent à nettoyer les individus d’autres espèces. STEVE BACKSHALL OFF Pour les requins, la propreté est un besoin vital. Les requins-marteau halicorne parviennent à trouver les zones comme celle-ci dans l’océan, malgré un paysage dans lequel il semble impossible de se repérer. La tête aplatie des requins-marteau est la clé de leur sens de l’orientation légendaire. Équipés d’organes sensoriels surnommés les ampoules de Lorenzini, ces requins ont un sixième sens qui leur permet de décrypter les champs électromagnétiques invisibles présents sur Terre. Le fer naturellement présent dans la roche des volcans sous-marins comme ceux des îles Cocos intensifie les champs électromagnétiques. À la manière d’un GPS, ce système de navigation interne a guidé cette femelle jusqu’à la station de nettoyage. STEVE BACKSHALL En s’approchant, les requins se dandinent de droite à gauche pour signaler aux poissons qu’ils sont venus pour être nettoyés. STEVE BACKSHALL OFF Les courageux poissons s’exécutent. Ils foncent sur le requin pour manger les peaux mortes et les parasites, avant de nettoyer ses plaies. Une pratique qui profite à chacune des deux parties. STEVE BACKSHALL C’est l’exemple parfait de la symbiose entre deux espèces, qui vivent en harmonie et qui travaillent main dans la main. STEVE BACKSHALL OFF La femelle satisfaite voit rapidement ses congénères la rejoindre. Chacun patiente en attendant son tour. STEVE BACKSHALL La plupart de ces requins-marteau sont des femelles. Elles viennent ici ensemble, elles sociabilisent avant de se rendre à la zone de nettoyage. C’est l’équivalent d’un spa. Un vrai week-end entre copines requins-marteau ! STEVE BACKSHALL OFF Cette pratique peut sembler frivole. Mais les parasites et les plaies infectées peuvent rendre les requins aveugles, les affaiblir physique, et même entraîner la mort. Les zones de nettoyage sauvent littéralement des vies. Du nettoyage aux réserves de nourriture, en passant par les refuges propices à la naissance, la survie des requins dépend d’un vaste réseau de lieux stratégiques, qui trouvent leur utilité à différentes étapes de la vie de l’espèce. Mais tout ne repose pas sur des zones géographiques spécifiques. Présents sur Terre depuis des millénaires, les requins ont réussi à s’adapter à leur environnement en étant au bon endroit au bon moment. STEVE BACKSHALL OFF À 6 000 kilomètres à l’ouest, au cœur du Pacifique sud, j’atteins Fakarava, un atoll isolé au milieu de l’océan. À l’instar des îles Cocos, ce territoire attire les requins venus de toutes les zones du Pacifique grâce à un élément naturel unique et indispensable à leur survie. Mais l’importance de cette île ne repose pas uniquement sur les raisons qui attirent les requins ici. L’élément vital de cette équation est d’ordre temporel. À Fakarava, il faut arriver au bon moment. STEVE BACKSHALL OFF C’est la marée la plus haute de l’année. Les requins gris de récif s’attroupent autour d’un courant sous-marin. Ils sont plusieurs centaines. Ils attendent patiemment. Les mérous camouflage, des poissons habituellement solitaires, se sont réunis par milliers pour pondre leurs œufs au milieu du courant. Lorsque la marée se retirera, elle transportera leur progéniture dans les profondeurs, à l’abri des prédateurs. Cet événement de quelques heures ne se produit qu’une fois par an. Tandis que les œufs dérivent vers leur abri naturel, les requins concentrent leur attention sur les mérous adultes. STEVE BACKSHALL OFF Nous savons aujourd’hui que ce festin annuel a une importance capitale pour les apports énergétiques nécessaires aux requins. Mais jusqu’à il y a peu, cet événement nous était encore inconnu. Pour aider à la préservation des requins, les scientifiques ont besoin de comprendre comment fonctionnent les rituels comme celui-ci. Menée par Laurent Ballesta, une équipe de biologistes marins et de cinéastes pense avoir percé le mystère. LAURENT BALLESTA Les gens voient les requins comme des barbares. Des animaux sans cervelle assoiffés de sang. Mais les images qu’on a filmées prouvent qu’ils sont bien plus organisés qu’on ne le croit. STEVE BACKSHALL OFF Grâce à des caméras dernier cri adaptées aux fonds marins, Laurent est parvenu à ralentir les images et à les figer complètement. Ses prises de vue ont révélé des comportements encore jamais observés chez les requins. STEVE BACKSHALL OFF En se cachant dans les coraux, les mérous devraient être à l’abri des requins les plus imposants. Mais parmi le groupe, l’image ralentie filmée par Laurent révèle l’arme secrète des requins gris de récif. Un requin-corail solitaire. Lointain cousin du requin gris de récif, il est juste assez petit pour faire sortir les mérous de leur cachette. À découvert, les poissons n’ont aucune chance face à la meute de requins. Grâce à leur travail d’équipe et au rôle du requin-corail, les requins gris de récif augmentent leurs chances de réussite de 500 pourcents. Cette organisation est signe d’intelligence. Les découvertes de Laurent bouleversent tout ce que nous pensions savoir des requins et de leurs comportements. LAURENT BALLESTA Les gens pensent que les requins deviennent fous quand ils chassent leur proie. C’est faux. Ils travaillent en harmonie. STEVE BACKSHALL OFF L’atoll de Fakarava nous a montré les requins sous un nouveau jour. STEVE BACKSHALL OFF Les scientifiques du monde entier mènent des recherches similaires à celles de Laurent. Dans l’océan Pacifique et ailleurs, on étudie la façon dont les requins utilisent les ressources de certaines zones stratégiques, dans l’espoir de protéger l’espèce. Aujourd’hui, la préservation des requins est devenue cruciale. STEVE BACKSHALL Avec les centaines de millions d’individus pêchés dans les océans chaque année, la population de requins et de raies en milieu naturel a baissé de 71 pourcents depuis ma naissance. Ces animaux existaient avant l’apparition des dinosaures et ont réussi à survivre après leur extinction, mais ils pourraient complètement disparaître en l’espace d’une génération. STEVE BACKSHALL OFF J’ai vu de mes propres yeux la menace qui met la survie des requins en danger. Le réchauffement des océans et la détérioration des écosystèmes marins font partie des premiers dangers qui pèsent sur la préservation de requins. Mais la plus grande menace est de loin la pêche. Que les requins soient directement ciblés par les bateaux de pêche ou pris par erreur dans leurs filets, l’impact sur le nombre d’individus dans l’océan est dramatique. Le problème est particulièrement alarmant dans les eaux du Pacifique, où la pêche intensive fait des ravages sans précédent. Pour tenter de trouver une solution, je me rends sur l’archipel de Revillagigedo, à 630 kilomètres à l’ouest du Mexique. Cet îlot est le sommet émergé d’un immense volcan sous-marin. STEVE BACKSHALL Roca Partida est un des plus grands monts sous-marins au monde. Il faut compter une journée de bateau pour atteindre la terre la plus proche, mais on est tout près des abysses. Ici, il y a 3 700 mètres de profondeurs. STEVE BACKSHALL OFF Cette petite île renferme peut-être la solution. Nous sommes au milieu de la zone protégée la plus vaste d’Amérique du Nord. Ici, la pêche est strictement interdite. Et en plongeant, on voit tout de suite les bienfaits de ces restrictions. STEVE BACKSHALL Avec ses nageoires, cette raie fait près de huit mètres de large. STEVE BACKSHALL OFF Dans d’autres zones du Pacifique, les raies manta, cousines des requins, sont victimes de l’espèce humaine. Menacées par la pêche intensive et un faible taux de reproduction, ces géantes sous-marines sont aujourd’hui en voie d’extinction. Mais grâce à la zone protégée autour de Roca Partida, ces merveilles des profondeurs peuvent se nourrir sans risque de persécution. Et elles ne sont pas les seules. STEVE BACKSHALL C’est un banc de requins soyeux ! Ils doivent être une centaine ! Dans un monde où les requins sont en voie de disparition, c’est extrêmement rare, de voir ça. STEVE BACKSHALL OFF Les requins soyeux sillonnent l’océan Pacifique, menacés par les bateaux de pêche qui les traquent pour leurs ailerons ou les prennent accidentellement dans leurs filets en attrapant du thon. Les raies manta et les requins soyeux sont des espèces nomades. Ils ne resteront pas longtemps à Roca Partida. Mais certains requins tirent avantage de ce refuge sous-marin jusqu’à la fin de leur vie. STEVE BACKSHALL Chaque corniche, chaque fissure, chaque crevasse regorge de requins-corail. Ils sont serrés les uns contre les autres, comme des sardines. Rien à voir avec l’image que les gens se font des requins. On s’attendrait à voir des prédateurs menaçants à la recherche constante d’une proie. Pas des petites bestioles collées les unes aux autres comme une famille installée sur le canapé un dimanche après-midi. Certains d’entre eux ne sont pas plus longs que mon avant-bras. Ce sont littéralement des bébés requins. À mon avis, ils sont nés il y a seulement quelques semaines. STEVE BACKSHALL OFF Les requins-corail savent nager dès leur naissance. Sans la protection de leurs géniteurs, ils doivent se défendre seuls. Ces bébés requins sont blottis les uns contre les autres dans cette crevasse. Ils restent ensemble par souci de sécurité, ou peut-être simplement pour avoir de la compagnie. Un des jeunes requins tente une incursion rapide hors de son nid. L’océan est dangereux pour les petits requins comme lui. Mais il rejoint vite ses congénères. Il fait partie des rares chanceux de son espèce. Cet îlot lui fournira tout ce dont il a besoin jusqu’à la fin de sa vie. Il n’aura jamais besoin de quitter son habitat sécurisé. STEVE BACKSHALL OFF Si la diversité prospère à Roca Partida, c’est parce que l’îlot est dans une zone protégée. C’est un havre de paix pour les requins, qui sont encore nombreux dans l’est du Pacifique. Les sanctuaires et les lieux sûrs comme celui-ci sont indispensables à la survie des requins. Mais j’aimerais savoir si les zones protégées les plus vastes ont un impact sur la préservation de la diversité des espèces de requins. STEVE BACKSHALL OFF À l’ouest du Pacifique, la grande barrière de corail, un des sanctuaires marins les plus célèbres au monde, nous apportera peut-être des réponses. En plus de servir d’abri aux requins, elle représente un refuge pour toutes les créatures marines. STEVE BACKSHALL OFF Étendue sur plus de 2 300 kilomètres le long de la côte est australienne, la grande barrière de corail est la plus grande structure vivante de la planète. Depuis plus de 40 ans, la majorité de son étendue est en zone protégée. Bien que la préservation humaine ne puisse pas protéger la zone du réchauffement climatique, elle permet à la grande barrière de corail d’abriter plus de 9 000 espèces d’animaux marins. En Australie, on compte plus d’espèces de requins et de raies que n’importe où ailleurs. STEVE BACKSHALL OFF Un requin en particulier témoigne de la diversité extraordinaire présente dans cette partie du Pacifique. Le requin-chabot ocellé. La grande population marine qui occupe le récif implique une compétition féroce pour s’approprier les ressources. Mais ce petit requin qui ne paie pas de mine dispose d’un talent très étonnant qui lui permet de surpasser ses adversaires. Lorsque la mer se retire deux fois par jour avec la marée descendante, elle laisse derrière elle de petites flaques d’eau séparées les unes des autres par les coraux. Pour éviter de finir échoués sur les coraux exposés à l’air libre, les requins partent au large avec la marée. Mais pas le requin-chabot. Réfugié dans une flaque d’eau en pleine évaporation, il ouvre ses branchies une dernière fois. Mais il n’a pas rendu son dernier souffle. STEVE BACKSHALL OFF Ses branchies ne fonctionnent pas à l’air libre. Mais en ralentissant de moitié son rythme cardiaque et en mettant ses organes internes au repos, le requin-chabot peut survivre jusqu’à une heure hors de l’eau. Il est doté d’une capacité encore plus étonnante chez un poisson. Il peut marcher. En se servant de ses nageoires pour se déplacer, il parvient à ramper sur les coraux à l’air libre. Le processus peut sembler extrêmement compliqué. Mais dans un environnement où la compétition fait rage, c’est une stratégie inventive. Le prix de ses efforts ? Une piscine naturelle privée, où lui seul pourra régner en prédateur. STEVE BACKSHALL OFF Cette capacité d’adaptation incroyable est le témoin de la grande diversité des espèces de requins. Cette diversité ne pourra subsister que si nous parvenons à protéger les habitats qui leur permettent de se nourrir, de se reproduire et de rester en bonne santé. Malheureusement, les refuges naturels comme la grande barrière de corail ne sont pas légion. L’écrasante majorité de l’océan Pacifique, soit plus de 90 pourcents de sa surface, n’est pas en zone protégée. STEVE BACKSHALL OFF Je poursuis mon voyage en explorant les eaux qui entourent les îles Cocos. Je rejoins une équipe de chercheurs à bord du Sharkwater. Les scientifiques tentent de répondre à une question fondamentale en matière de préservation des espèces de requins : que leur arrive-t-il lorsqu’ils quittent les espaces protégés ? L’équipe est menée par Randall Arauz, scientifique renommé et spécialiste des requins. RANDALL ARAUZ Si les requins se déplacent entre deux monts sous-marins, en passant par des zones où la pêche est autorisée, ils se retrouveront forcément pris dans les filets. Il faut absolument développer des programmes de préservation des fonds marins basés sur les résultats des études scientifiques. STEVE BACKSHALL OFF Randall et son équipe étudient les trajets des requins-marteau halicorne lorsqu’ils quittent les eaux protégées des îles Cocos pour rejoindre le large. D’après les analyses, tout porte à croire qu’ils empruntent une route spécifique pour se déplacer entre plusieurs points stratégiques. STEVE BACKSHALL Quand on regarde la topographie sur cette carte, on remarque de vastes étendues de profondeurs marines, mais aussi des dorsales océaniques. RANDALL ARAUZ On sait que les requins se déplacent entre les îles Cocos et les Galapagos en longeant la plaque tectonique de Cocos. Il y a un mont sous-marin hautement magnétique dans cette zone. On pense que les requins suivent les champs magnétiques terrestres pour se repérer. On a surnommé cette route « le courant Cocos-Galapagos ». STEVE BACKSHALL OFF L’itinéraire des requins-marteau les mène au beau milieu d’une zone de pêche intensive. Ce phénomène pourrait-il expliquer pourquoi la population décline aussi rapidement ? RANDALL ARAUZ Les requins-marteau ont été déclarés en voie de disparition en décembre 2020. Donc si on ne change rien, si personne n’écoute ce qu’on dit depuis plus de trente ans et qu’on continue comme ça pendant les vingt prochaines années, on verra les requins-marteau disparaître avant notre mort. STEVE BACKSHALL OFF S’il parvient à prouver son hypothèse, Randall espère convaincre les gouvernements de protéger les sanctuaires marins, mais aussi les canaux qui permettent aux requins de circuler d’une zone à une autre. Notre mission est d’équiper un requin-marteau halicorne d’un transmetteur qui permettra aux chercheurs d’analyser les mouvements de l’animal. STEVE BACKSHALL Comment tu veux t’y prendre ? RANDALL ARAUZ On va descendre à 15 ou 20 mètres de profondeur, trouver une zone de nettoyage et attendre qu’un requin approche. Ensuite, on essaiera de l’équiper d’une balise. STEVE BACKSHALL OFF Au bout de cette perche, une balise GPS qui enregistrera tous les mouvements du requin pendant près de 10 ans. Ma mission est de mesurer la taille du requin que nous équiperons, afin que les chercheurs estiment son âge. STEVE BACKSHALL Les deux faisceaux lumineux sont fixes. Donc en les braquant sur le corps d’un requin, ça me donne une idée de sa taille. STEVE BACKSHALL OFF Ce requin mesure près de trois mètres de long. C’est une femelle adulte d’environ 16 ans. Malheureusement, elle garde ses distances. Pour accrocher la balise, il faut que le requin s’approche de quelques mètres. Randall saisit sa chance. STEVE BACKSHALL Génial ! Tout près de la nageoire dorsale, c’est parfait ! Si tout se passe comme prévu, cette balise nous fournira des informations sur le requin et ses mouvements. Ces informations nous permettront de mieux comprendre les requins-marteau et leurs mouvements migratoires. C’est ça qui nous aidera à les protéger. STEVE BACKSHALL OFF La balise ne fera aucun mal au requin. Mais elle est peut-être la clé de son destin. La plaque tectonique de Cocos est un lieu de rencontre prisé par les requins-marteau. Ici, les individus se regroupent par milliers. En regardant notre requin s’éloigner, je le vois rejoindre de nombreux congénères. STEVE BACKSHALL Au premier coup d’œil, on aperçoit une vingtaine ou une trentaine de requins. Mais quand on regarde bien, ils sont plusieurs centaines ! C’est un des lieux de rencontre les plus prisés des prédateurs marins. STEVE BACKSHALL OFF D’après les scientifiques, cet attroupement rare de requins-marteau ferait partie d’un rituel d’accouplement extrêmement organisé. Quelque part parmi eux, notre requin transporte un petit morceau d’espoir pour son espèce. STEVE BACKSHALL Les monts sous-marins comme celui des îles Cocos jouent un rôle majeur dans la survie d’espèces comme le requin-marteau halicorne. Sans ces refuges, les requins n’auraient pas d’avenir. Mais le plus important, c’est de comprendre ce qui leur arrive lorsqu’ils quittent les zones protégées pour s’aventurer au large, en pleine mer. STEVE BACKSHALL OFF Mon voyage au cœur du royaume des requins m’a mené dans les profondeurs des trois grands océans de la planète. J’ai vu la capacité fabuleuse de ces animaux incroyables à s’adapter pour prospérer. Pourtant, leur monde change à une vitesse alarmante. Mais je garde espoir. Si l’espèce humaine est responsable des difficultés rencontrées par les requins, elle tient peut-être entre ses mains la solution pour assurer leur survie. La grande histoire des requins n’en est pas à son dernier chapitre. STEVE BACKSHALL OFF Le tournage de cet épisode dans l’océan Pacifique nous a rappelé les difficultés auxquelles on s’expose lorsqu’on cherche à filmer les requins. Les prises de vue les plus difficiles ont été tournées à Cocos, au large de la côte du Costa Rica. C’est là que nous avons filmé les requins-marteau halicorne, une espèce menacée. J’étais entouré de six cadreurs, deux tonnes de matériel technique, et d’une équipe de scientifiques. STEVE BACKSHALL Après 36 heures de navigation… on est arrivés. Les îles Cocos. STEVE BACKSHALL OFF Cet archipel inhabité recouvert d’une jungle dense a inspiré les décors du film Jurassic Park. Ses profondeurs sauvages sont l’endroit idéal pour filmer une horde de requins-marteau. Notre base est un ancien bateau de pêche. Son nom : le Sharwater. Il a été rénové avec des équipements dernier cri pour la recherche et la préservation des requins. À la tête de l’équipe scientifique, le grand spécialiste des requins Randall Arauz. RANDALL ARAUZ Pour ce bateau, c’est une vraie rédemption. À l’origine, c’était un bateau de pêche japonais. Aujourd’hui, il contribue à la protection des requins. C’est une belle histoire. STEVE BACKSHALL OFF Nous sommes accompagnés de Mark Sharman, un cadreur primé. Il connaît bien les difficultés inhérentes à la captation d’images de requins. MARK SHARMAN Quand on s’approche avec des caméras énormes, c’est difficile de faire en sorte que les requins continuent à se comporter naturellement. Il faut beaucoup de patience et plusieurs plongées pour tourner des images satisfaisantes. STEVE BACKSHALL OFF Randall nous conseille de plonger près des dorsales océaniques. Il y a vu des requins-marteau en grands nombres lors de ses excursions précédentes. STEVE BACKSHALL OFF Le plus compliqué dans ce genre de mission, c’est qu’on ne peut rien prévoir. Tout ce qu’on peut faire, c’est plonger le plus souvent possible en espérant trouver quelque chose à filmer. MARK SHARMAN Trois, deux, un ! STEVE BACKSHALL OFF Mark et moi sommes accompagnés de deux plongeurs professionnels. Nous sommes équipés de caméras haute définition et d’un système qui nous permet de communiquer avec Rosie Gloyns, la réalisatrice restée sur le bateau. ROSIE GLOYNS Équipe plongée, ici la surface. STEVE BACKSHALL C’est Steve. Tout va bien. On s’enfonce dans les profondeurs en longeant la roche du mont sous-marin. Je vois déjà des requins au loin. STEVE BACKSHALL OFF Les requins-marteau sont des nomades. Ils parcourent des milliers de kilomètres à travers l’océan Pacifique, voyageant entre les sites qui regorgent de proies et ceux où ils pondent leurs œufs, en passant par des zones de rencontres. Ici, les requins se regroupent parfois en très grands nombres. Mais nous n’avons aucun moyen de savoir à quel moment les hordes se formeront. ROSIE GLOYNS Il faut un peu de magie pour être au bon endroit au bon moment, quand on cherche des requins-marteau. Ils aiment les courants, mais pas trop forts. Ils aiment l’eau froide, mais pas trop. Ils aiment quand le ciel est nuageux, alors on espère que ça les attirera. STEVE BACKSHALL OFF Les requins que nous croisons semblent garder leurs distances. STEVE BACKSHALL Je pense que le mieux, ce serait de se mettre dans un coin et d’essayer de se faire remarquer le moins possible pour éviter d’effrayer les requins. STEVE BACKSHALL OFF Une fois que nous sommes cachés, les requins-marteau s’approchent. STEVE BACKSHALL OFF Nos caméras captent des images uniques de leurs instants de vie les plus intimes. Mais alors que nous pensions avoir les images dans la boîte… STEVE BACKSHALL Qu’est-ce qui se passe ? Cinq ou six requins sont partis à toute vitesse. On dirait que quelque chose leur a fait peur. STEVE BACKSHALL OFF Cette fois-ci, nous ne sommes pas responsables. STEVE BACKSHALL Regarde, y en a d’autres ! Il y a des dauphins au-dessus de nous ! Dès que les dauphins sont arrivés, les requins ont détalé. STEVE BACKSHALL OFF Visiblement, les requins-marteau ont peur des dauphins autant que des plongeurs. Nous avons plusieurs de dauphins à filmer. Mais pas le moindre requin en vue. STEVE BACKSHALL Pendant des siècles, les marins et les victimes de naufrages ont raconté que des dauphins leur avaient sauvé la vie en chassant les requins. On doit être la première équipe de plongeurs à espérer le contraire. On ne veut surtout pas voir les dauphins arriver et faire fuir les requins. STEVE BACKSHALL OFF Filmer une horde de requins-marteau, c’est un vrai défi. D’après les spécialistes, ils se regroupent près des îles Cocos pendant quatre mois de l’année. Ces quatre mois correspondent à la saison des pluies. Nous sommes victimes du climat le plus hostile des îles pacifiques. STEVE BACKSHALL Il y a une énorme dépression météorologique au-dessus de nous. Peut-être même un cyclone tropical. On va devoir faire très attention. STEVE BACKSHALL OFF La plongée dans les zones isolées est déjà un défi en soi. Alors les conditions météorologiques extrêmes rendent le tournage d’autant plus difficile. Avec si peu de visibilité, les chances que les plongeurs soient séparés les uns des autres par des courants marins sont multipliées. Malgré ces conditions, nous savons que plus nous passerons de temps dans les profondeurs, plus nous aurons de chances de filmer des requins-marteau. Nous décidons de plonger. STEVE BACKSHALL Venez au Costa Rica, qu’ils disaient ! Tu parles d’un paradis sous les tropiques ! Le soleil, le sable blanc… STEVE BACKSHALL OFF Notre fenêtre de tir est sur le point de se refermer. STEVE BACKSHALL Un jour, on y arrivera, Mark. Mais pas aujourd’hui. STEVE BACKSHALL OFF Alors que les jours passent, je perds espoir. Si nous n’avons toujours pas vu de requins-marteau en grands nombres, c’est peut-être parce que cette espèce menacée n’est plus présente dans cette zone. En seize ans de plongée autour des îles Cocos, Randall a vu diminuer la population de requins-marteau de ses propres yeux. RANDALL ARAUZ La première fois que je suis venu sur les îles Cocos en 2004, on voyait des groupes immenses de requins-marteau. Quand on essayait de les compter, on perdait le fil au bout de 150 ou 160 requins. De nos jours, il y a de moins en moins de requins. Il faut qu’on se bouge, qu’on arrête de tuer autant d’animaux. STEVE BACKSHALL OFF Les requins-marteau sont pêchés par millions dès l’instant où ils quittent les zones protégées comme Cocos. Les scientifiques estiment que le nombre de requins a chuté de 90 pourcents. Les hordes de requins se font donc de plus en plus rares. Nous sommes déterminés à capter les images de ce phénomène hors-normes avant qu’il ne soit trop tard. STEVE BACKSHALL Cette fois, c’est la bonne. STEVE BACKSHALL Un énorme banc de requins arrive à ma droite. Ils sont très nombreux. T’as vu ça, Mark ? Ça fait beaucoup de requins ! STEVE BACKSHALL OFF Après trente heures de plongée, nous sommes enfin au bon endroit au bon moment. Les requins-marteau se réunissent par centaines. STEVE BACKSHALL J’y crois pas ! C’est complètement incroyable ! STEVE BACKSHALL OFF Les images comme celles-ci nous donnent une idée du quotidien des requins. Une espèce menacée d’extinction dont il faut absolument raconter l’histoire extraordinaire. STEVE BACKSHALL C’est une des choses les plus incroyables qu’on puisse voir dans la nature. J’ai énormément de chance d’être ici.