AHMED_SHAMOON ENRICO_GENNARI FARISH_MOHAMED FIN MORNE_HARDENBERG STEVE STEVE_OFF STEVE OFF Les requins sont les prédateurs les plus redoutés de notre planète. Mais aussi ceux qui suscitent le plus d’idées reçues. Voilà plus de 30 ans que je plonge aux côtés des requins. Et aujourd’hui, je m’apprête à les côtoyer d’encore plus près. Je pars explorer les profondeurs de nos océans à la découverte de leur vie secrète. Prêt à remettre en question tout ce que nous pensions savoir des requins, qui comptent parmi les créatures les plus mystérieuses au monde. STEVE OFF On trouve des requins aux quatre coins du monde, de toutes les formes et de toutes les tailles. Mais tous sont d’impitoyables prédateurs. Pour observer ces chasseurs hors pair en pleine action, l’un des meilleurs endroits est l’écosystème aussi riche que dynamique… de l’océan Indien. L’océan Indien abrite un immense paradis tropical… bordé de récifs coralliens... et il grouille de vie. Une extraordinaire diversité de requins prédateurs y vit. Tous ont assimilé comment tirer parti de toute cette nourriture abondante. Mais cet océan, aujourd’hui entouré de 2,5 milliards d’êtres humains, se métamorphose à vitesse grand V. STEVE Les requins sont des maîtres dans l’art de l’adaptation. Depuis 400 millions d’années, ils évoluent pour surmonter tous les obstacles. Mais la menace que représentent le changement climatique, la pollution et la surpêche nous pousse à nous demander si cette fois, les requins sauront évoluer suffisamment vite. STEVE OFF Je compte bien découvrir ce qui fait des requins de super prédateurs et s’ils seront capables de survivre aux changements brutaux que connaît notre monde. Mon voyage commence au sud de Durban, sur la côte Est de l’Afrique du Sud. À seulement quelques kilomètres de la côte, une espèce en particulier prouve que les requins sont les plus grands prédateurs. STEVE Ce sont des requinspointes noires. Ils sont vraiment l’apparence typique que l’on connaît des requins. Ils migrent sur de grandes distances et peuvent parcourir des milliers de kilomètres. STEVE OFF Ces requins sont de formidables chasseurs. Le secret de leur réussite est un arsenal de « super-sens », parfaits pour localiser et cibler la nourriture. Ils utilisent leur vue, leur ouïe et leur odorat extrêmement puissant. Mais les requins ont d’autres sens hors du commun. Les organes dans leur museau détectent d’infimes signaux électriques générés par l’activité musculaire des poissons. Le long de leur flanc, ils ont aussi des cellules sensorielles qui leur permettent de percevoir des mouvements sous l’eau. STEVE C’est incroyable, de pouvoir nager dans des eaux où la visibilité est si faible et de voir les requins s’approcher autant et presque nous toucher, mais sans jamais essayer de nous mordre. Ils savent très bien distinguer ce qui constitue de la nourriture de ce qui n’en est pas. STEVE OFF Mais il n’y a pas que leur corps qui fait que les requins sont de si grands prédateurs. Leur cerveau y est aussi pour quelque chose. Les requins sont stratèges. Ils utilisent leurs aptitudes et font preuve d’inventivité pour capturer leurs proies selon différents scénarios. Ces spectaculaires démonstrations de force sont notamment visibles ici, dans les eaux sud-africaines. Nous sommes en juin. Au large, les poissons se regroupent. Les changements saisonniers de température de l’eau poussent des centaines de millions de sardines à nager vers le Nord le long de la côte. Il s’agit de la « sardine run » [sardine reune]. Cette congrégation tourbillonnante peut mesurer 30 mètres de profondeur et un kilomètre et demi de large. C’est l’une des plus grandes migrations de proies dans nos océans. Et là où il y a des proies… il y a aussi des prédateurs. Les requins-tisserands ont fait appel à leurs sens surdéveloppés pour trouver les sardines. Il ne leur reste plus qu’à les attraper. Les sardines peuvent se défendre efficacement. Leur grand nombre joue en leur faveur. Dans cette masse envoûtante, il est difficile pour un requin de se concentrer sur une cible en particulier. Mais une opportunité va forcément se présenter. Un festin naturel comme celui-ci est rare et attire énormément de monde. Lapidé par des fous de Bassan et poursuivi par des dauphins, le banc de sardines se resserre pour former une masse compacte que l’on appelle communément une « boule d’appât ». Les requins-tisserands profitent de cette occasion et attaquent par grandes bouchées la nuée de poissons. Toute cette nourriture est une aubaine pour faire le plein de calories. Mais ils doivent agir vite. Long de 13 mètres, le rorqual de Bryde [Braillde] est capable d’avaler plusieurs centaines de sardines en une seule bouchée. Les attributs physiques et l’intelligence des requins-tisserands leur permettent de capitaliser sur cet incroyable afflux de nourriture. Mais les choses changent. Le réchauffement de l’océan Indien a un impact direct sur les courants d’eau froide qui déclenchent la sardine run. En 20 ans, les sardines n’ont pas accompli leur migration à trois reprises. Sans la sardine run, les requins-tisserands et d’autres espèces risquent bien de s’affamer. Dans tout l’Océan Indien, les changements dus aux activités humaines font pression sur les requins. Je cherche à savoir si une stratégie d’adaptation peut être la clé de leur survie. Pour le découvrir, je parcours 5000 kilomètres depuis l’Afrique du Sud pour me rendre dans l’archipel des Maldives. Sur l’île de Fuvahmulah, les pêcheurs locaux reviennent au port avec leur prise du jour du thon. Non loin, les requins-tigres guettent et attendent. STEVE Depuis des générations, les pêcheurs qui rentrent au port nettoient leur prise ici. Il y a donc fort à parier pour que des gros requins rôdent autour du bateau. Ils vont être très agités et ne penser qu’à la nourriture. Il est primordial que nous restions concentrés, que nous veillions les uns sur les autres et que nous ayons le plus grand respect pour ces animaux. STEVE OFF Les requins-tigres sont immenses. Une fois dans l’eau, il vaut mieux rester sur ses gardes. Mais s’ils ne sont pas à proximité, ils sont difficiles à voir. Les rayures de tigre dont ils tiennent leur nom leur permettent de se fondre dans la masse et de rester cachés. STEVE Quand on nage avec des requins-tigres, il faut redoubler de prudence… parce que ce sont des bêtes particulièrement imprévisibles. STEVE OFF Ils ont une stratégie de prédation extrêmement flexible. STEVE On dit des requins-tigres qu’ils sont les « poubelles de l’océan », mais c’est assez injustifié. En réalité, ils sont surtout opportunistes. Ils savent tirer profit de toutes les sources d’alimentation qui se présentent à eux. STEVE OFF Ils mangent de tout du poisson vivant, des crustacés, des tortues de mer et même des animaux morts. Cette femelle a trouvé des entrailles de poisson et compte bien en faire son repas. Maintenant que je suis plus près, je comprends qu’il se trame quelque chose de plus intéressant. STEVE La plupart des gros requins que vous pouvez voir autour de moi sont des femelles. Quand on observe leur ventre, on voit qu’il est bien plein et rond. Ce sont des femelles gestantes. STEVE OFF Les restes de poisson jetés dans ces eaux constituent des nutriments essentiels au développement de la trentaine de petits qu’elle porte. Cet environnement ferait une nurserie idéale pour la prochaine génération de requins-tigres. STEVE Je comprends que pour de nombreuses personnes, ils soient synonymes de terreur. Mais pour moi, les requins-tigres sont le symbole de la majesté des plus grands prédateurs de nos océans. Quel animal ! c STEVE OFF Ce que j’ai vu dans les Maldives me donne de l’espoir. Certaines espèces de requins parviennent à trouver le moyen de coexister avec les humains. Ces requins en sont capables car ils sont généralistes leurs sources d’alimentation sont variées. Mais que réserve l’avenir pour les nombreuses espèces de requins qui chassent des animaux très spécifiques ? Je parcours 11 000 kilomètres pour me rendre là où l’Océan Indien rencontre l’Océan Pacifique, sur les côtes nord-australiennes. C’est ici qu’on trouve le requin-tapis barbu. À la différence de ses cousins qui parcourent les océans, il aime rester au même endroit. Son apparence insolite fait partie de sa stratégie de prédation. Mais il faut le voir… pour le croire. Le requin-tapis barbu cherche l’endroit parfait et s’y installe. Passé maître dans l’art de la cachette, il se fond dans le décor et prend l’apparence de son environnement. Il se sert de sa queue comme d’un leurre, l’agitant d’avant en arrière... pour imiter les mouvements d’un poisson. Un vrai poisson s’approche sans se douter de rien. Le requin-tapis patiente. Il attend le bon moment. Ce type de requin pratique la chasse en embuscade. En économisant son énergie, il peut se contenter d’un repas tous les 3 jours. Ouvrir sa bouche de façon aussi vive lui permet d’engloutir des proies et de l’eau en un rien de temps. Mais la stratégie de prédation du requin-tapis barbu ne peut être efficace que si les coraux sont en bonne santé. En tant qu’espèce spécialisée, il est particulièrement vulnérable au changement. Et il n’est pas le seul. Depuis le début de mon voyage, je n’ai plongé qu’en journée. Mais pour découvrir la vie secrète des requins, je dois les observer au moment où ils sont le plus dynamiques. Aux Maldives, au cœur de l’Océan Indien, c’est donc de nuit que je vais devoir plonger. STEVE Nous sommes entrés dans l’eau au crépuscule, au moment où le soleil se couchait. En général, c’est là que la plupart des espèces de requin sont particulièrement actives. STEVE OFF Nous voici devant des requins-nourrices fauves. Ils sont nocturnes et chassent spécifiquement dans les récifs coralliens. STEVE Quand le repas commence, les requins sont frénétiques. Il y a des queues et des nageoires dans tous les sens. STEVE OFF Ils ratissent le récif à la recherche de mollusques et de calamars. STEVE Ils sont tout enchevêtrés et ils reniflent tous les coins et recoins pour essayer de trouver à manger. STEVE OFF Lorsqu’ils trouvent quelque chose… ils le gobent comme un aspirateur. STEVE Oh, bonjour ! Je ne t’avais pas vu. On dirait bien que j’étais sur un requin-nourrice. Il est arrivé par en dessous. STEVE OFF Ils sont si efficaces qu’ils peuvent trouver tout ce dont ils ont besoin à l’endroit même où ils vivent. STEVE On voit bien à quel point la vie des requins-nourrices repose en grande partie sur la santé de ces coraux. C’est leur maison, leur habitat naturel, mais plus encore. STEVE OFF Les requins-nourrices fauves sont présents dans l’Océan Indien. Mais tout comme les requins-tapis barbus, leur espèce est spécialisée et chasse dans les coraux, ce qui les rend vulnérables aux changements que peut connaître leur environnement. Pas moins de 25 % des espèces marines vivent dans les coraux. Les requins agissent en régulateurs de toute la chaîne alimentaire océanique, en contrôlant la population de poissons et d’espèces qui vivent dans les coraux. STEVE Par conséquent, les coraux sont aussi importants pour la santé des requins que les requins sont importants pour la santé des coraux. STEVE OFF Mais cette harmonie est fragile et particulièrement vulnérable aux facteurs extérieurs. Une grande partie des coraux de cet océan qui sont déjà en péril. STEVE C’est un peu comme survoler une ville fantôme, mais sous l’eau. Il n’y a plus aucune couleur vive, plus aucune forme de vie. Et tout ça à cause du réchauffement des eaux tropicales. C’est ce qu’on appelle le blanchissement des coraux. STEVE OFF Même une infime augmentation de la température de l’eau peut rendre les coraux malades et les faire mourir, réduisant ainsi à néant l’abondance de nourriture qu’ils ont à offrir. STEVE C’est un coup dur pour toutes les espèces qui vivent ici... y compris les requins. STEVE OFF L’océan Indien est le plus chaud de tous les océans. À cause du changement climatique, c’est aussi celui dont la température monte le plus vite. La pression monte quotidiennement autour de cet océan, bordé de 2 milliards d’êtres humains. Mais le réchauffement des eaux n’est pas le seul problème. Je suis à la recherche d’une espèce de requin dont la stratégie pour se nourrir lui fait prendre des risques et n’a rien à voir avec celle d’un requin qui chasse dans les coraux. STEVE Ce gentil géant est un requin-baleine. La plus grande espèce de poissons de la planète. Ils ont cette taille malgré le fait qu’ils se nourrissent de tout petits organismes. Le plancton. STEVE OFF La lumière de notre bateau a attiré le plancton, qui vient des profondeurs de l’océan. Le plancton est un mélange riche de plantes et d’animaux microscopiques. Cette femelle en fait son repas. Le requin-baleine est un suspensivore. Il aspire jusqu’à 6000 litres d’eau par heure. Ses branchies lui permettent de filtrer de grandes quantités de nourriture. Notre femelle essaie d’atteindre une épaisse nuée de plancton à la surface. L’occasion pour moi de m’approcher aussi près d’un requin-baleine… pour la toute première fois. Mais cette rencontre est douce-amère. L’eau dans laquelle nous nageons contient un poison invisible le plastique. Chaque jour, huit millions de morceaux de plastique atterrissent dans nos mers et nos océans. On estime qu’en 2050, il y aura plus de déchets plastiques que de poissons en termes de poids. Les minuscules particules de plastiques, qu’on appelle « microplastiques », sont avalées par les animaux suspensivores tels que les requins-baleines. Le plastique s’accumule alors dans leurs corps, ce qui peut les rendre malades. STEVE Un requin-baleine peut vivre plus de cent ans. Ça veut dire qu’un bout de plastique jeté à la mer aujourd’hui pourrait très bien être encore dans l’organisme d’un de ces animaux dans un siècle. STEVE OFF Pour mesurer l’ampleur du problème, je me rends dans une région des Maldives devenue un véritable cauchemar écologique. STEVE Nous sommes sur Tilapushi, qu’on appelle « l’île-poubelle ». Le problème a commencé au début des années 90. Aujourd’hui, environ 500 tonnes de déchets arrivent sur l’île chaque jour. STEVE OFF Il s’agit principalement de plastique à usage unique. STEVE Un des problèmes que pose cette décharge géante, c’est qu’une grande partie de ces déchets finit dans l’Océan Indien. Et on sait qu’il constitue l’environnement le plus précieux et le plus important de la planète pour les requins. STEVE OFF Cette plongée ne sera pas des plus agréables. STEVE Les eaux de l’océan Indien sont pleines de vie. Mais les espèces qui y vivent côtoient un enchevêtrement dramatique de déchets en tous genres. Tout un tas d’objets abandonnés par les pêcheurs locaux, des résidus de bouteilles… STEVE OFF Mais tout n’est pas perdu. Les Maldives ont récemment interdit l’importation de la plupart des plastiques à usage unique. Et ça n’est pas tout. Un sanctuaire couvrant plus de 900 000 kilomètres carrés d’océan a aussi été créé pour les requins. Je vais donc essayer de voir quelles sont les retombées positives d’une telle décision. Je me trouve dans la partie ouest de l’archipel et je suis à la recherche d’une cousine éloignée des requins. La raie manta des récifs. STEVE Pour le moment, tout ce que je vois, c’est du bleu. C’est déjà ça ! Cette espèce de gelée verte dans l’eau, c’est le plancton. C’est justement ce qui va attirer les raies mantas. C’est époustouflant. STEVE OFF Le sanctuaire fonctionne bel et bien. C’est la plus grande population de raies mantas des récifs de la planète, avec plus de 5000 individus. C’est la preuve que les espèces peuvent prospérer si on leur en donne les moyens. STEVE Six ! Il y en a 6 autour de moi. Pouvoir observer ne serait-ce qu’une seule raie manta, c’est déjà une expérience sous-marine insolite. Quel moment incroyable. Les raies mantas et les requins font partie du même groupe d’animaux et partagent un ancêtre commun. Cependant, le corps de la raie manta s’est élargi et étendu, et ses nageoires pectorales sont devenues des sortes d’ailes. Elles lui permettent de se déplacer de la façon la plus élégante, poétique et gracieuse qu’on puisse observer sur Terre. STEVE OFF Les raies mantas sont aussi des suspensivores. Elles utilisent leurs nageoires céphaliques pour acheminer l’eau vers leur bouche et ainsi filtrer le microscopique zooplancton. À mesure que l’océan se réchauffe, la quantité de zooplancton s’amoindrit. Mais une lueur d’espoir subsiste, puisque les raies mantas sont suffisamment armées pour survivre. STEVE Étant donné sa taille, la raie manta des récifs est le poisson dont le cerveau est le plus gros de tous. C’est un animal curieux, sensible, et indubitablement intelligent. STEVE OFF Certains scientifiques pensent que les raies mantas sont capables de faire des cartes mentales en utilisant des repères olfactifs et visuels. Elles peuvent parcourir des centaines de kilomètres pour se rendre dans une région où la nourriture est plus abondante. Tant que c’est encore possible, elles peuvent donc suivre le plancton à la trace. L’ampleur de l’impact des activités humaines sur l’Océan Indien est un défi de taille pour les raies et les requins. J’ai pu voir les différentes stratégies de prédation des requins, mais j’aimerais maintenant savoir si ces stratégies peuvent s’adapter aux changements. À des milliers de kilomètres au Sud-ouest des Maldives, à deux pas de l’Océan Atlantique, se trouve la région du Cap-Occidental. C’est là que je pars à la rencontre de l’espèce de requin la plus connue de tous le grand requin blanc. Il est connu pour sa dangerosité, mais cette réputation est basée davantage sur la fiction que sur les faits. Les grands requins blancs sont les prédateurs par excellence. Ils sont dotés des mêmes sens affûtés que la plupart des autres requins prédateurs, à savoir l’odorat, la vue et l’électroréception . Leur forme fuselée leur permet de nager jusqu’à 25 kilomètres/heure. Grâce à leurs 300 dents affûtées comme des lames de rasoir et qui se remplacent régulièrement, ils peuvent transpercer leurs proies d’un simple contact. Ce sont donc des chasseurs incroyablement efficaces, capables de neutraliser toutes leurs proies, qu’il s’agisse aussi bien de poissons que d’autres requins, de dauphins ou de phoques. Pourtant, le nombre de grands requins blancs diminue dans certaines régions. Mon ami et cameraman Morne Hardenberg [Morni Ardeune-beurgue] connaît bien ces animaux. MORNE HARDENBERG J’ai grandi ici et je plonge souvent. Je suis passionné par les animaux qui vivent dans l’océan. Travailler avec eux comme j’ai la chance de le faire, c’est toujours spectaculaire. STEVE OFF Morne s’inquiète pour les grands requins blancs. MORNE HARDENBERG Avant, le Cap, c’était le meilleur endroit au monde pour voir des requins blancs chasser des phoques en pleine nature. Mais c’est de plus en plus difficile de voir des requins à cet endroit de la côte. Ça a pas mal changé, depuis quatre ans. STEVE OFF Le problème est présent presque partout sur la côte du Cap-Occidental. Plusieurs théories peuvent expliquer la disparition des grands requins blancs. Mossel Bay, dans le Cap-Occidental, est l’un des rares endroits où on peut encore en voir. Je retrouve Enrico Gennari, qui étudie les requins blancs depuis plus de 10 ans. Il les a pucés pour pouvoir suivre leurs déplacements, et il a des éléments de réponse. STEVE Pour vous, qu’est-ce qui fait la différence ? Pourquoi les requins blancs sont toujours attirés par ces eaux et continuent de venir, mais évitent les autres endroits ? ENRICO GENNARI Mossel Bay a énormément à offrir, pour eux. Des poissons, des plus petits requins. Ils en trouvent grande quantité, sur cette côte. STEVE OFF Le régime alimentaire des requins blancs est composé jusqu’à 60 % de poissons qui vivent au fond de l’océan, en particulier des petites espèces de requins comme les émissoles ou les requins-ha. Dans les lieux de prédilection des requins blancs, la pêche à la palangre intensive réduit la quantité de nourriture disponible. ENRICO GENNARI Le grand requin blanc a commencé à migrer vers l’Est, délaissant les zones où la nourriture se fait plus rare. Si vous partez en vacances et que le supermarché du coin n’a pas rien à vendre, que faites-vous ? Vous allez ailleurs. C’est ce que les requins blancs font aussi. STEVE OFF Ici, à Mossel Bay, la pêche commerciale est interdite, donc la quantité de proies pour les requins est suffisante. Ça pourrait expliquer l’arrivée des requins blancs dans cette région. ENRICO GENNARI D’une certaine façon, le port est presque un sanctuaire pour les petits requins de la région, et par conséquent, il l’est pour les requins blancs aussi. STEVE OFF Mossel Bay abrite une grande quantité de petits requins pour nourrir les requins blancs. Mais d’autres proies sont aussi abondantes dans cette région. Les phoques. Pour les attraper, les requins blancs déploient une stratégie de prédation spectaculaire. Le « breaching ». [britching] Quelques heures par jour, à l’aube et au crépuscule, quand la lumière est idéale, ils utilisent leur vue pour repérer la silhouette d’un phoque à la surface de l’eau… sans que leur proie les remarque. C’est l’attaque suprême. On trouve des phoques partout, le long de la côte sud-africaine. Mais Enrico veut me montrer qu’ici, les attaques sont à nulle autre pareilles. Mais elles ne sont pas simples à observer. STEVE Le breaching est tellement rapide et puissant, tellement efficace, qu’il est presque impossible de déterminer quand il va se produire. Mais nous pouvons augmenter nos chances de filmer une de ces attaques en utilisant ceci. C’est un leurre. Une sorte de faux phoque qui va flotter à la surface et donner l’illusion que c’est un vrai. STEVE OFF Le leurre ne présente aucun danger pour le requin, qui va vite le lâcher en comprenant que ce n’est pas de la nourriture. Pour analyser son comportement, nous allons filmer les attaques au ralenti. STEVE À partir de maintenant, nos yeux seront rivés sur ce faux phoque. J’espère qu’il va se passe quelque chose. STEVE OFF Pendant presque une heure, nous attendons que la luminosité soit parfaite. STEVE C’est incroyable ! Génial. C’est spectaculaire. On voit bien sa silhouette, avec la brume sur la plage, derrière. La meilleure technique d’embuscade au monde... juste derrière notre bateau ! Si c’était un vrai phoque, il y en aurait partout. STEVE OFF Pour observer la technique de chasse de ce requin de façon plus détaillée, nous regardons la vidéo au ralenti. ENRICO GENNARI Il le soulève complètement. STEVE C’est absolument époustouflant. Ce requin, on peut dire qu’il doit faire environ trois mètres. Vous pensez que c’est un adulte ? ENRICO GENNARI Non, pas du tout. C’est un subadulte. STEVE Pour un débutant, c’est plutôt une belle prise, non ? ENRICO GENNARI Oui, je pense qu’il est pas loin de devenir un formidable chasseur. STEVE OFF Bientôt, le manque de lumière naturelle nous signale que la partie de chasse d’aujourd’hui touche à sa fin. STEVE Le soleil s’est couché derrière la montagne. Il ne nous reste que quelques minutes d’ensoleillement et ensuite, on s’arrêtera. STEVE OFF À n’importe quel autre endroit de la planète, les parties de chasse prennent fin à la tombée de la nuit. Mais Enrico le sait ici, des choses étonnantes se produisent comme nulle part ailleurs. STEVE Je commençais à me dire que c’était fini. On ne voyait même plus le leurre. Et là, toute cette lumière produite par les humains surgit depuis la côte. ENRICO GENNARI Oui, c’est ce qui rend Mossel Bay si unique. Les requins ont appris à modifier leur comportement naturel pour tirer parti de cette situation dont nous, les humains, sommes à l’origine. STEVE OFF Ces jeunes requins semblent profiter de la lumière artificielle produite par les habitations et hôtels alentour pour chasser une fois la nuit tombée. En prolongeant le laps de temps au cours duquel ils peuvent chasser, ils font le plein de calories supplémentaires et s’assurent un bon développement. Ce que j’ai vu est absolument remarquable. Non seulement les requins blancs ont migré en réponse à la surpêche, mais ils ont aussi adapté leur stratégie de prédation pour véritablement tirer parti de la présence des humains. Et le fait que ce soient de jeunes requins est d’autant plus réjouissant. Ça me rend optimiste pour les générations futures. STEVE C’est sans aucun doute la stratégie de prédation la plus impressionnante que j’aie pu voir. Pas seulement de tous les requins, mais de tous les prédateurs de la planète ! STEVE OFF L’Océan Indien m’a montré quelques-uns des merveilleux requins prédateurs qui peuplent notre planète. J’ai pu voir à quel point ils sont intelligents. Et résilients. Mais surtout… à quel point ils s’adaptent. Depuis des millions d’années, ils ont évolué pour devenir les prédateurs infaillibles qu’on connaît aujourd’hui. Maintenant, nous devons leur donner les clés pour prospérer demain. Pour tourner l’épisode sur l’Océan Indien, notre équipe a parcouru des eaux tropicales. STEVE Les gars ! Regardez en haut ! STEVE OFF Le tournage le plus épineux était aux Maldives… quand nous devions filmer les cousines plutôt discrètes des requins, les raies mantas. STEVE [repiquage ] C’est époustouflant. STEVE OFF Ces eaux protégées sont un sanctuaire pour la plus grande population de raies au monde. Mais les trouver dans cet océan perpétuellement changeant s’est révélé plus difficile qu’on ne l’avait imaginé. Un équipage entier d’experts des quatre coins du monde et de plongeurs locaux expérimentés a été nécessaire. Les Maldives sont une destination paradisiaque pour les touristes et un lieu de prédilection pour les espèces marines. La raie manta y migre de façon saisonnière pour suivre sa source principale d’alimentation le plancton... qui est porté par des courants forts d’est en ouest et vice versa, selon les saisons. Mais le changement climatique a pour conséquence de rendre les vents de la mousson, qui produisent ces courants, particulièrement irréguliers. Le lieu où se trouve la nourriture des raies mantas devenant imprévisible, il devient de plus en plus dur de les filmer. Ahmed Shamoon, notre directeur de plongée, mène les recherches. Cela fait 25 ans qu’il plonge avec des raies mantas. AHMED SHAMOON Les raies mantas sont de magnifiques créatures. Pour moi, en voir une que j’ai déjà vue auparavant... c’est comme revoir une amie. STEVE OFF Ahmed nous conseille de nous diriger du côté Ouest des atolls, vers des points précis de rassemblement des raies mantas qu’on appelle des « stations de nettoyage ». C’est là qu’on a le plus de chance d’en voir. Le bras droit d’Ahmed, Farish Mohamed, part en éclaireur. AHMED SHAMOON Pour l’instant, il n’y a rien. Mais il n’y a pas qu’une seule station dans le coin, donc il faut aller voir ailleurs. STEVE OFF On sait qu’il y a plusieurs stations de nettoyage. Alors on cherche... on cherche... et on cherche encore. FARISH MOHAMED Aucune raie manta ici. C’est vraiment pas de chance. STEVE OFF Les journées de tournage passent les unes après les autres et nous commençons à manquer de temps. STEVE Nous sommes ici depuis environ une semaine et pour l’instant, nous n’avons toujours pas trouvé de raie manta. STEVE OFF Alors que nous nous rendons à l’autre bout des atolls, nous sommes surpris par des conditions météorologiques extrêmes et inhabituelles. STEVE C’est loin d’être idéal. On est dans l’Océan Indien, c’est censé être paradisiaque ! STEVE OFF Mais le capitaine d’un bateau à proximité du nôtre nous signale qu’il a vu des raies mantas ici, à cette station de nettoyage. L’état de la mer se dégrade, mais c’est peut-être notre seule chance d’en voir. AHMED SHAMOON Croisons les doigts. Tout repose sur les plongeurs, maintenant ! STEVE Test, 1, 2. Ça, c’est du courant ! C’est absolument extraordinaire. Si je lâche tout, je suis fichu ! STEVE OFF Nous finissons par enfin voir une raie manta. STEVE Regardez ! Vous avez vu ça ? C’est merveilleux. STEVE OFF C’est la nourriture qui a attiré les raies dans ces eaux, mais ce site a autre chose à offrir. STEVE Autour de cette roche et de sa végétation, il y a des centaines de petits poissons dont la spécialité est de nettoyer de plus gros animaux tels que les raies mantas. Ils leur arrachent des petites peaux mortes et des parasites et les aident même à cicatriser leurs blessures. STEVE OFF Pendant que nous filmons cette séquence sous l’eau, les conditions météo à la surface deviennent de plus en plus difficiles. Sortir de l’eau devient vite l’étape la plus dangereuse de la plongée. Nous avons pu filmer des raies mantas à la station de nettoyage, mais nous voulions surtout capturer leur incroyable façon de se nourrir. La tempête se calme. Nous nous dirigeons vers un lagon protégé. La lumière du bateau attire le plancton, qui à son tour, attire les raies mantas. STEVE J’ai l’impression d’avoir atterri dans un épisode de Stranger Things. C’est extraordinaire. Dans ce genre de situation, où la nourriture est en surabondance, les raies mantas tournent en rond, encore et encore, comme pour créer un cyclone dont elles se servent pour se nourrir. C’est tout simplement magnifique. STEVE OFF Ces eaux protégées ont permis à ce groupe de se développer. C’est la plus grande population de raies mantas au monde. Elles y vivent toute l’année. La vie en dehors de ce havre de paix est dangereuse. STEVE Juste à l’Est, se trouve le Sri Lanka, où la pêche à la raie manta y est la plus pratiquée au monde. STEVE OFF En moins de cent ans, on estime que la population mondiale de raies mantas a diminué de moitié. AHMED SHAMOON Nous n’avons aucun moyen de savoir ce que ces créatures font quand elles vont et viennent aux abords des atolls. Si elles vont en haute mer et rencontrent des pêcheurs, il peut leur arriver quelque chose. STEVE OFF Mais ici, à l’intérieur de ce sanctuaire, les raies mantas peuvent vagabonder, trouver de la nourriture et se reproduire en sécurité. AHMED SHAMOON L’avenir des raies mantas aux Maldives est prometteur. Je pense qu’on va dans la bonne direction. STEVE Ce qu’il faut, c’est qu’une plus grande part de nos océans soit protégée comme l’Océan Indien l’est ici. Si cela est possible, alors l’avenir des requins est assuré. FIN