BRENT_PARRY CHRISTINE_SHELLEY FEMME FEMME_TÉLÉ HOMME_TÉLÉ JOHN_ACTIE JOHN_WILLIAMS KERVIN_JULIEN KEVIN MARILYN_BISHOP MICHAEL_MANSFIELD RASHID_WIHIDI_OMAR TIM_ROGERS TONY_PARIS TIM ROGERS Lynette White était toujours sur les quais, par tous les temps, toute l'année. C'est là qu'on la voyait. RASHID WIHIDI OMAR Lynette était mon amie. Une très bonne amie. Elle était jeune, pétillante et mignonne. Une fille pleine de vie. Un vrai garçon manqué. Elle me manque tellement… CHRISTINE SHELLEY Lynette était quelqu'un d'adorable. Si jeune. Avec toute la vie devant elle. JOHN ACTIE Hors du quartier des docs, les gens n'aiment pas Butetown. KEVIN Les docs sont un quartier sensible, très difficile à contrôler. TIM ROGERS Ça a secoué la communauté. Et les gens voulaient des réponses. KERVIN JULIEN Tout le monde voulait savoir qui avait tué Lynette. CHRISTINE SHELLEY J'étais à l'école avec Lynette. On a été au collège et au lycée ensemble, pendant environ 5 ans.Quand elle souriait, ça lui faisait des fossettes de chaque côté. C'était une fille très timide, très réservée. Qui restait dans son coin. A l'école, elle n'a jamais fait de vague. CHRISTINE SHELLEY J'ai grandi dans le quartier de Rumney, à Cardiff, comme Lynette. On vivait tout près l'une de l'autre. Rumney était un endroit où il faisait bon vivre, où on pouvait laisser la porte ouverte, parce que ça ne risquait rien. Tout le monde se connaissait. CHRISTINE SHELLEY Butetown était connu pour être un quartier dangereux. Où on n'aurait pas voulu marcher toute seule, la nuit.Je me souviens l'avoir traversé, en voiture, avec mon père, quand j'étais petite, et avoir vu toutes les filles, sur le trottoir. Et je m'étais demandé : "Comment peuvent-elles s'infliger ça ?" Mais je crois que la plupart des travailleuses du sexe n'ont pas eu le choix. Ce n'était pas ce qu'elles auraient voulu faire. C'était ce qu'elles devaient faire pour s'en sortir. TIM ROGERS Je m'appelle Tim Rogers et à la fin des années 80, j'étais reporter radio à Cardiff. Je voulais faire un reportage sur la prostitution des mineurs, parce qu'on soupçonnait que c'était une réalité, mais à l'époque, personne n'en parlait. J'ai discuté avec Lynette White, qui était à ce moment-là la prostituée la plus visible de Cardiff. Elle était toujours dans son coin, à Riverside, sur les quais à Cardiff. Par tous les temps, toute l'année, nuit et jour, c'est là qu'on la voyait.On s'est bien entendus et on a entamé une conversation. On a parlé pendant environ une heure et elle m'a raconté sa vie. TIM ROGERS A l'époque, j'ai trouvé qu'elle faisait plus vieille que son âge. C'était très triste. Une fille paumée. Elle n'avait jamais considéré la prostitution comme un vrai choix de carrière. Cette vie s'était imposée à elle. Elle avait quitté l'école sans diplôme et avait besoin de gagner sa vie. Alors elle a vendu le peu qu'elle avait. C’est-à-dire son corps. RASHID WIHIDI OMAR Je m'appelle Rashid Omar. Mon nom complet est Haroun Al Rashid Mohammed Ali Omra. C'est plus un titre qu'un nom ! Je suis né à Cardiff. À Tiger Bay. J'y ai passé toute ma vie. Lynette était mon amie. Une très bonne amie. Elle avait dû quitter sa famille, parce que ça ne se passait pas bien. Alors elle était partie de chez elle. Elle voulait être infirmière en pédiatrie. Ou sage-femme, je ne sais plus. Elle m'avait expliqué son plan. Ça m'avait scié. Elle m'avait dit "Je vais faire ça pendant un an, comme ça, je serai stable, financièrement. Et ensuite, je pourrai me payer un appart." RASHID WIHIDI OMAR C'est les circonstances qui déterminent la situation dans laquelle tu es. Peu importe qui tu es ou d'où tu viens. Même si tu es belle et intelligente. C'est les circonstances qui te poussent dans une situation. C'était comme ça pour elle. Elle n'était pas là par choix. Elle n'avait pas choisi la prostitution. Non, c'était une fille qui se débattait avec ses problèmes, en faisant ce qu'elle pouvait. TIM ROGERS On sentait une immense tristesse en elle. Certains disent qu'elle pouvait être marrante et pleine de vie, mais la personne que j'ai rencontrée avait perdu sa vitalité. Ce n'était pas une jeune fille de 20 ans avec la vie devant elle. On aurait dit qu'elle avait déjà vécu plusieurs vies et ses yeux exprimaient une grande lassitude. C'était une vie sordide, dangereuse et épuisante. Elle savait qu'elle avait touché le fond, qu'elle essayait juste de survivre. Elle savait qu'elle était vulnérable. Et en danger. RASHID WIHIDI OMAR Je n'arrivais pas à réaliser. À me dire que ça lui était arrivé. C'était tellement violent. Ça a été un gros traumatisme pour toute la communauté. KERVIN JULIEN Je suis arrivé à Cardiff en 1976 en tant que DJ, dans des clubs comme le Casablanca, ou dans les soirées house1, ce genre de truc. J'ai trouvé la ville très accueillante, contrairement à d'autres. Ça avait un côté familial. Tout le monde se connaissait. Les gens ne verrouillaient pas leur porte. Je suis tombé amoureux de cette ville. JOHN WILLIAMS Les habitants étaient pauvres, mais incroyablement soudés et accueillants. JOHN ACTIE Je suis né à Cardiff, près des docks. Les gens sont sympas. Tout le monde s'entend bien. TONY PARIS Y a pas de meilleur endroit. Quel que soit votre pays, votre religion, votre nationalité. Tout le monde vit ensemble. JOHN ACTIE Il y a beaucoup de Somaliens, de Portugais, de Polonais, d'Asiatiques, d'Arabes, de Yéménites. Y a de tout ici. TONY PARIS Autrefois, beaucoup de marins venaient à Cardiff et épousaient une fille du coin. Et s'installaient dans le quartier des docks. KERVIN JULIEN Des gens de toutes origines ethniques vivaient ensemble. Et tout se passait très paisiblement. JOHN ACTIE Hors des docks, les gens n'aimaient pas Butetown. Ils n'aimaient pas venir dans le quartier. Ils se disaient que c'était trop dangereux, qu'il y avait trop de Noirs, trop d'insécurité. TIM ROGERS Non pas qu'il n'y avait jamais de violence à Butetown, ou jamais de problèmes. Il y a des problèmes partout. Mais là, c'était vraiment hors norme. KERVIN JULIEN Quand la nouvelle est tombée, on a été choqués. Horrifiés. On n'aurait jamais imaginé que ce genre de chose puisse arriver ici. JOHN WILLIAMS C'était presque comme si ça confirmait les préjugés des gens sur la vie dans le quartier des docks. RASHID WIHIDI OMAR On n'arrivait pas à y croire, parce que ce genre de chose n'arrivait jamais dans notre quartier. Et quand on a appris que c'était Lynette, ça m'a anéanti. Je n'arrivais pas à y croire. TIM ROGERS Je me souviens avoir vu la photo de Lynette, quand le meurtre a été rendu public, avec ses cheveux permanentés très caractéristiques. Et j'ai réalisé que c'était la jeune fille que j'avais interviewée, à qui j'avais parlé. Le choc a été énorme. JOHN WILLIAMS Elle avait été poignardée 58 fois. Ce n'était pas un meurtre. C'était une éradication. Une oblitération. KERVIN JULIEN Ça m'a fait un coup. J'en ai eu le souffle coupé que quelqu'un puisse faire un truc aussi horrible, aussi violent. Une jeune fille assassinée. Presque massacrée. Une cinquantaine de coups de couteau, c'est un meurtre brutal, sadique, violent. CHRISTINE SHELLEY Je me souviens avoir entendu la nouvelle pour Lynette, à la télé, et j'en ai eu froid dans le dos. J'ai dit : "Bon sang, on était à l'école ensemble. Je n'arrive pas à y croire. Je ne vois pas qui pourrait vouloir du mal à Lynette." TIM ROGERS C'était choquant. Dérangeant. Ça a secoué le quartier. Les gens voulaient des réponses. RASHID WIHIDI OMAR J'ai su dès le début que ça ne pouvait pas être quelqu'un d'ici. TIM ROGERS Il n'y avait pas beaucoup d'homicides en Galles du Sud, à l'époque, et, heureusement, c'est encore le cas. Donc un meurtre, quelles que soient les circonstances, attirait beaucoup l'attention. Les habitants ont trouvé ça très choquant. Et ils ont exigé des réponses. Ils voulaient savoir qui avait fait ça. "Il faut trouver le meurtrier". JOHN WILLIAMS Quand une femme est assassinée, la première personne à qui on s'intéresse, c'est toujours son compagnon. Malheureusement, quand une femme est tuée, c'est le plus souvent par son compagnon. Donc le premier interrogé par la police a été Stephen Miller. RASHID WIHIDI OMAR Le petit ami de Lynette, Stephen Miller, était surnommé "Ananas" parce qu'il avait une coupe de cheveux qui lui faisait comme un plumeau, sur le dessus de sa tête. On aurait dit les feuilles d'un ananas. Il était assez marrant, très sympa. Un mec cockney. C'était un gars inoffensif. Assez cool. Je dirais qu'il était plutôt immature pour son âge. Vous voyez ? Il a eu de la chance en rencontrant Lynette. BRENT PARRY Stephen Miller a été interrogé et la police a été satisfaite par ses explications. Donc dans un premier temps, il n'a plus été considéré comme suspect. JOHN WILLIAMS La police l'a relâché et a cherché à d'autres suspects. BRENT PARRY Au début, on s'est dit que l'enquête avançait assez rapidement. JOHN WILLIAMS Comme toujours dans une affaire de meurtre, des témoins avaient vu des choses. Une jeune fille a dit avoir aperçu un homme assis près de l'appartement. Il semblait saigner. Donc c'était un suspect. BRENT PARRY La police cherchait quelqu'un qui avait été vu dans la rue ou dans le quartier, avec du sang sur les mains, très agité, sur James Street. Et un portrait-robot a été fait. HOMME TÉLÉ Est-ce l'homme à l'origine des blessures atroces sur une jeune fille de 20 ans, il y a 8 jours ? Selon la police, si ce n'est pas lui qui tenait le couteau, il détient forcément des informations. JOHN WILLIAMS Quand la police a publié le portrait-robot d'un "Monsieur X", c'était un homme blanc d'une trentaine d'années, sans rien de particulier. Ce n'était pas le genre de portrait dont on pouvait se dire, en le voyant "Ah mais je sais qui c'est !". Mais c'était un début. BRENT PARRY Le responsable de l'enquête est passé à la télé et il a montré le portrait en demandant l'aide de la population. Donc ça a fait du bruit. HOMME TÉLÉ La police ratisse tout le quartier et interroge tout le monde autour des docks. HOMME TÉLÉ La police affirme n'avoir aucune idée préconçue sur le mobile du meurtre. La prostituée a disparu mardi la semaine dernière. Les enquêteurs veulent savoir ce qu'elle a fait entre mardi et dimanche. HOMME TÉLÉ Lynette a quitté son domicile mardi la semaine dernière. Où est-elle allée ensuite ? Et avec qui ? Selon la police, c'est la clé du mystère. TIM ROGERS L'angoisse montait dans le quartier. "Est-ce qu'il y a quelqu'un, parmi nous, capable de tels actes ? Pourquoi on l'a pas encore trouvé ?" BRENT PARRY Un grand nombre d'enquêteurs prenaient les dépositions et tout était porté au dossier. Comme on était dans le milieu de la prostitution, on s'intéressait aux hommes qui passaient en voiture dans le quartier, pour se payer une prostituée. Et ils venaient de partout. Donc l'enquête a été très vaste. Avec des milliers de dépositions. Le volet médicolégal se poursuivait de son côté. Bien sûr, en grande majorité, le sang retrouvé sur place était celui de Lynette, mais il y avait aussi du sang non-identifié. JOHN WILLIAMS Aucun de ceux qu'on a interrogés – des potentiels "Monsieur X" – ne correspondait à ce sang. Donc ils ont été éliminés, un par un. Au bout d'un moment, il est apparu clairement que la police n'avait aucune idée de l'identité du coupable et aucune piste sérieuse. TIM ROGERS L'enquête s'enlisait. Il ne semblait y avoir aucune réponse évidente. Et clairement, la pression montait autour de l'équipe d'investigation. BRENT PARRY La police n'était pas plus avancée sur l'identité du meurtrier. L'enquête était dans l'impasse. Et puis la police a fait une avancée décisive. BRENT PARRY Un nouveau témoin est apparu. JOHN WILLIAMS Au moment où l'affaire n'avançait plus, une femme appelée Violet Periam s'est présentée comme un témoin potentiel. Elle était réceptionniste au centre de santé de Butetown et elle se souvenait être passée, en voiture, devant l'appartement où le meurtre avait eu lieu, à une heure du matin, la nuit du crime. Et elle se souvenait avoir vu quatre hommes dans la rue et elle pensait que l'un d'eux était un certain John Actie. JOHN WILLIAMS Elle ne l'avait vu que de dos, mais elle le connaissait du centre de santé et elle pensait l'avoir reconnu. Le nom "John Actie" a immédiatement intéressé la police, parce qu'il était connu des autorités. À l'époque, John Actie était un sacré personnage. Il était grand, avec une forte personnalité. Un bon mètre 80. Un gros dur. C'était un ancien jour de rugby, qui aurait pu faire une grande carrière. Il était vigile et agent de recouvrement de dettes, mais la police pensait que ça allait bien au-delà. Elle le soupçonnait d'être, disons, le principal caïd de Butetown. JOHN WILLIAMS La police cherchait à lui mettre la main dessus, mais à chaque fois, il s'en sortait sans aucune charge. Et puis quelques semaines plus tard, au cours d'un incident qui n'avait rien à voir, la police a fait un prélèvement de sang sur une prostituée appelée Angela Psaila et, à la grande surprise de tout le monde, c'était le même sang que celui trouvé sur les lieux du meurtre, celui qu'on pensait venir du meurtrier. JOHN WILLIAMS Bien sûr, la police a convoqué Angela Psaila pour l'interroger et elle a fait une déposition très incohérente. Mais elle a donné le nom de plusieurs personnes qui aurait été impliquées, dont certaines bien connues de la police locale. A ce stade, l'enquête a pris une autre direction. On est passé d'un Monsieur X qu'on recherchait à une conspiration entre 5 à 7 hommes. BRENT PARRY Pendant 9 mois, la police a travaillé sur le terrain, pour finalement arrêter plusieurs hommes et les interroger. JOHN WILLIAMS Il y avait 5 hommes noirs des docks de Cardiff. C'était terrible, mais au moins c'était fini. TONY PARIS Ceux qui pensent que les policiers sont stupides sont eux-mêmes stupides, parce que c'est faux. Ils savent exactement ce qu'ils font. JOHN ACTIE 1988 était une bonne période dans ma vie. Je m'étais casé, je venais d'avoir une fille. A l'époque, je filais doux. La vie suivait son cours, sans problème. Le vendredi 9 décembre 1988, j'ai entendu tambouriner à ma porte. A 6 heures du matin. TONY PARIS Bang, bang, bang. "Police ! Ouvrez !" J'étais à poil. Complètement bourré. JOHN ACTIE J'ai regardé par la fenêtre. Y avait 5 ou 6 flics. J'ai fait "C'est quoi ?" TONY PARIS J'ai ouvert la porte. A poil. Les flics m'ont sauté dessus. "Vous êtes Anthony Paris ?" "Oui, c'est pour quoi ?" JOHN ACTIE "John, suivez-nous au poste". J'ai fait "Pourquoi ?" TONY PARIS "Vous êtes soupçonné de meurtre". J'ai dit "Le meurtre de qui ?" Et ils ont répondu "Lynette White". JOHN ACTIE "C'est en rapport avec l'affaire Lynette White". BRENT PARRY On a arrêté Yusef Abdullahi, Stephen Miller, Ronnie Actie, John Actie et Tony Paris. Ils ont tous été interrogés sur ce meurtre horrible. TIM ROGERS Quand la police a annoncé avoir arrêté 5 hommes de Butetown, j'ai été soulagé. Je me suis dit "Justice va enfin être rendue pour la jeune fille que j'ai interviewée". BRENT PARRY Après avoir interpellé ces cinq individus, la police devait corroborer les récits des témoins oculaires. JOHN ACTIE On est tous allés au poste avec les flics qui tenaient absolument à nous coffrer. Surtout moi, ils voulaient me coffrer. TONY PARIS Ils étaient quatre. Deux types bien et deux sales types. Les deux sales flics tapaient du poing sur la table et me criaient dessus. Je répétais "Vous dites n'importe quoi !". Et puis ils ont sorti les témoignages de Leanne et Angela. JOHN ACTIE Les deux filles s'appelaient Leanne Vilday et Angela Psaila. TONY PARIS "Tu connais Angela Psaila ?" "Oui, je la connais. Oui, je sais qui c'est." "Eh ben elle a dit que tu y étais. Elle t'a vu." JOHN ACTIE "Ces gens disent que tu y étais". Ils me répétaient que j'étais dans un appart et que j'étais impliqué dans le meurtre de Lynette White. Je savais même pas qui c'était. "Peut-être que t'étais shooté ?" "Tellement shooté que j'ai pas vu que quelqu'un se faisait poignarder 50 ou 70 fois ?" "On sait pas, John." "Ben moi, je sais, j'étais pas shooté parce que j'y étais pas." TONY PARIS Je sais où j'étais. Et j'étais pas avec eux. J'étais au Casablanca. JOHN ACTIE C'est ce que je leur ai dit. J'étais au Casablanca, à faire le videur. BRENT PARRY Le Casablanca était l'un des night-clubs du quartier des docks. La police savait que ces cinq hommes le fréquentaient et se connaissaient de là. MARILYN BISHOP Le cabinet pour lequel je travaillais à l'époque a reçu un appel disant que Tony Paris avait été arrêté en lien avec le meurtre de Lynette White. Je m'étais occupée de lui plusieurs fois. Donc je le connaissais bien. TONY PARIS Je faisais souvent du vol à l'étalage dans le quartier. Je connaissais tout le monde. Mais faut bien survivre. Faut mettre à manger sur la table. J'avais été arrêté deux fois. Rien de grave. Ça s'était bien passé. J'avais juste plaidé coupable. MARILYN BISHOP Ça m'a fait un choc de voir Tony accusé de quelque chose d'aussi grave. Quand on fait du droit pénal, on est souvent choqué par ce que les gens sont capables de faire. TIM ROGERS Un ou deux dans la bande avaient une mauvaise réputation à Cardiff, alors les gens n'ont pas été surpris de voir leurs noms. MARILYN BISHOP Je connais John Actie depuis longtemps. Je l'ai connu par le travail. Son père est mort quand il était très jeune. Et c'est quelqu'un qui s'est attiré des ennuis dès l'âge de 14 ans. TONY PARIS John n'était pas ma tasse de thé. Il avait mauvaise réputation. Il était connu. Et personne savait où il allait la nuit et ce qu'il faisait. TONY PARIS En ce qui concerne John et Ronnie Actie, ils voulaient vraiment les coffrer, parce qu'ils ne les aimaient pas. Il fallait les empêcher de nuire. JOHN ACTIE Mon cousin, Ronnie Actie, était un type solide. Toujours prêt à aider. Il avait du caractère. C'était pas le genre à se laisser faire. JOHN WILLIAMS Yusef Abdullahi avait une mère galloise et un père somalien. Il avait en partie grandi à Butetown. Il s'emportait facilement. Il se battait. C'était pas un type facile. Un temps, il avait essayé d'être jockey et puis il avait fini par rentrer à Cardiff. A l'époque du meurtre, il avait un vrai boulot, sur un bateau, à Barry Island, il était employé à la maintenance. MARILYN BISHOP Stephen Miller était un suspect évident, parce que, souvent, dans ce genre de crime, le coupable connaît la victime. Donc son arrestation n'a surpris personne. JOHN WILLIAMS La thèse des policiers, c'était que Stephen Miller avait cherché Lynette White pendant plusieurs jours, qu'il avait fini par la retrouver, qu'il avait réuni plusieurs amis pour lui donner "une bonne leçon" et que ça avait dégénéré. JOHN ACTIE L'interrogatoire, c'est un cauchemar. Chaque seconde qu'on passe au poste, c'est de pire en pire. Ils te gardent pendant quatre jours. Ils posent une question. Tu réponds. Tu peux pas dormir. Pas manger; T'as une migraine de dingue. Mais ils continuent. C'est usant. T'es crevé, désorienté. Ils te disent ; "Tu étais là, avec ce type." Tu finis par te demander si tu y étais. Tu as un doute ! J'ai pensé à Ronnie, Tony, Miller et Yusuf, en me demandant "C'est eux qui ont fait ça ?" TONY PARIS T'essayes de piger qui a dit quoi, où tu es censé avoir été, quand c'était. Et puis la police te pose des questions et tu essayes de comprendre qui t'a balancé. Ils ont posé des photos sur la table, où on la voyait sur la table d'autopsie, à la morgue. Ils me les ont montrées. Je voulais pas avoir ces images dans la tête, mais c'était trop tard. Je les ai vues. Je peux plus les oublier. Ils ont dit : "Pense à toi, Tony. Pense à toi. Dis la vérité sur les autres." Ils voulaient me faire cracher le morceau. C'était terrifiant. JOHN WILLIAMS Ils se sont concentrés sur Stephen Miller, parce que, forcément, c'était lui le plus proche de Lynette White, sur le plan émotionnel. Ils estimaient qu'ils avaient de bonnes chances de lui faire avouer la vérité. C'était la seule chance des policiers. A ce stade, ils n'avaient que des témoignages indirects. Ils avaient besoin que l'un des cinq passe à table. Et c'était Stephen Miller. MARILYN BISHOP Les cinq accusés ont été interrogés pendant plusieurs jours. Ils niaient toute implication dans le meurtre. Et puis, coup de théâtre, on a appris que Stephen Miller était passé aux aveux. MARILYN BISHOP Personne n'arrivait à croire ce qui venait de se passer. JOHN ACTIE Quand ils sont venus me dire que Stephen Miller avait dit que j'étais là, j'ai fait "Quoi ? C'est quoi, ce délire ? Vous lui avez dit de dire ça !" "Non, pas du tout. Il a tout raconté à l'interrogatoire, blah blah blah. Il voulait soulager sa conscience." "Mais j'étais pas là ! Pourquoi vous me faites ça ?" J'en revenais pas. Je savais plus où j'en étais. Et puis je me disais "Bon sang, et lui, il était là ?" TONY PARIS Il est arrivé avec une feuille de papier à la main et l'a brandie en disant : "On a la déposition de Stephen Miller. Il dit qu'il était là, que toi aussi et que tu as attaqué Lynette." JOHN ACTIE On est complètement paumé. Et puis ils arrivent avec leur papier et vous pensez "Dieu tout puissant !". Et là, j'ai été inculpé. JOHN WILLIAMS Les aveux de Stephen Miller ont tout fait basculer. Là, la police s'est dit qu'elle en avait assez pour inculper les cinq hommes du meurtre. JOHN ACTIE Les enquêteurs étaient là, le sourire aux lèvres. Ils avaient la liste des charges contre nous. "Vous serez inculpés : entre le 13 et le 14 février 1988, vous avez tué Lynette White". MARILYN BISHOP La police était persuadée d'avoir mis la main sur les coupables. Elle estimait avoir de quoi les faire tous condamner. BRENT PARRY Quand vous avez les aveux de quelqu'un et les dépositions de plusieurs témoins, votre dossier est solide et vous pouvez aller au procès. JOHN WILLIAMS Après les inculpations, les cinq hommes ont passé près d'un an en détention provisoire, avant le début du procès. JOHN ACTIE On était déjà dans le pétrin. En procès pour meurtre. Et là, ils nous ont envoyés à Swansea. Ce qui n'a rien arrangé. On était tous basanés. Et la victime était blanche. Et Swansea est une ville… blanche. MARILYN BISHOP Quand le procès s'est ouvert, le procureur a dit au jury, dans sa déclaration liminaire : "Vous allez voir des personnes qui viennent d'un milieu totalement différent. "Les gens du quartier des docks ont l'habitude d'avoir un couteau, comme vous avez l'habitude d'avoir un manteau." Il voulait faire croire que tous les gens de ce quartier étaient des délinquants violents. JOHN ACTIE Selon la version de la police, on était allés à l'appartement. J'étais dehors. Lynette a crié. Leanne Vilday et Angela Psaila ont entendu les cris dans leur appartement. Elles ont traversé la rue. J'étais censé être là, dans l'appart, sur le palier. TONY PARIS Elles seraient passées à côté de John Actie dans les escaliers. Ce qui ne tient pas. JOHN ACTIE Je fais 1 mètre 88 et 92 kilos. Je suis vigile. Elles m'auraient poussé comme si j'étais pas là, pour rentrer dans la chambre. TONY PARIS Angela Psaila a dit qu'en entrant dans la pièce, elle avait vu Lynette qui se battait avec moi, sur le matelas. J'aurais essayé de la maîtriser. Mais Leanne a dit qu'elle était entrée et que Lynette était déjà morte sur le matelas. Et que je poignardais son cadavre. Elles auraient dû voir la même chose. Mais non ! C'était clair qu'elles avaient rien vu. JOHN WILLIAMS Dans sa déposition, Angela Psaila parle des deux hommes qui vivaient au-dessus de l'appartement du meurtre, Mark Grommek et Paul Atkins. JOHN ACTIE Ils ont dit que, la nuit du meurtre, ils avaient entendu frapper à la porte, ils sont descendus pour ouvrir et là, ils ont vu Abdullahi et Ronnie. TONY PARIS Mais ils m'ont pas vu. Un petit noir à lunettes. Et ils ont pas vu John. JOHN ACTIE Non, ils m'ont même pas identifié sur les lieux. MARILYN BISHOP Les témoignages ne collaient pas. JOHN WILLIAMS Cela peut s'expliquer très facilement : il s'était passé beaucoup de temps depuis le meurtre. JOHN ACTIE C'était tout ce qu'ils avaient. Ils n'avaient pas de preuve, pas d'éléments, pas d'ADN, rien. MARILYN BISHOP Ce procès, ça a été les montagnes russes, parce que toutes les preuves que nous avons tenté d'exclure comme étant biaisées ont été entérinées par le juge. On est arrivés au bout de 6 mois de dépositions et le juge a annoncé que les délibérations commenceraient dès le lendemain. On était incrédules. JOHN ACTIE Je me disais que j'allais rentrer chez moi, parce que j'avais rien fait. Mais ça voulait pas dire que les autres allaient rentrer chez eux. TONY PARIS Je me disais : ils vont pas me condamner, je vais rentrer chez moi. JOHN ACTIE On est arrivés au moment où c'était la fin du procès et où ils faisaient tous leurs plaidoiries. Et là, sans crier gare, le juge est mort. Crise cardiaque. MARILYN BISHOP Le juge était mort. Donc il allait y avoir un nouveau procès. C'était comme si on recommençait tout depuis le début. Ils étaient anéantis. TONY PARIS Le premier procès avait duré 5 mois. Le deuxième aurait dû être plus court. Il a été plus long. MARILYN BISHOP A la fin du deuxième procès… JOHN ACTIE Je me mets comment ? MARILYN BISHOP … les verdicts sont tombés. JOHN ACTIE On a tous comparu. Le jury a condamné Stephen. Déclaré Yusef coupable. JOHN ACTIE J'étais en bas, j'attendais mon tour. Le jury a acquitté Ronnie. Ils ont demandé au jury le verdict pour l'accusé John Arthur Actie. Ils ont dit "non coupable". MARILYN BISHOP Quand les verdicts sont tombés, Ronnie et John ont été déclarés non coupables. TONY PARIS Après, c'était mon tour. Je pensais rentrer chez moi. MARILYN BISHOP Tony Paris avait fait du vol à l'étalage, juste des petits délits. Jamais rien de violent. Avant ces allégations. JOHN ACTIE Ils l'ont déclaré coupable. TONY PARIS Quand ils m'ont déclaré coupable, ça m'a pétrifié. Je me suis agrippé aux barreaux et je me suis figé. JOHN ACTIE Pour eux, c'était lui, le principal acteur de leur scénario. TONY PARIS J'allais en cabane pour le meurtre d'une Blanche. 50 coups de couteau. La gorge tranchée. Les poignets tailladés. Ça allait mal se passer. Ils allaient m'en faire voir de toutes les couleurs. C'était terrifiant d'y penser. FEMME TÉLÉ Les trois condamnés – Yusef Abdullahi, Tony Paris et Stephen Miller – ont un casier judiciaire. Et tous les trois nient le meurtre. TIM ROGERS Un certain nombre de journalistes ont eu vent de doutes sur les verdicts. Il y avait trop de questions. Dans un tribunal pénal, le verdict doit être "coupable si cela peut être prouvé, au-delà de tout doute raisonnable." Or il y avait des doutes. JOHN WILLIAMS Plus j'en apprenais sur l'affaire, plus des éléments précis commençaient à me faire tiquer. Comment était-ce possible que cinq hommes soient inculpés et que trois soient condamnés alors que le sang d'aucun d'entre eux n'était sur la scène de crime et qu'il y avait le sang d'un inconnu, en grande quantité ? BRENT PARRY La difficulté de l'enquête venait en partie de l'endroit où le crime avait eu lieu. Les gens ne veulent pas tout vous dire de leur vie. Parce qu'ils pensent que la police l'utilisera contre eux. FEMME Quels étaient les rapports entre la police locale et Butetown en 1988 ? JOHN ACTIE Très mauvais. Les flics passaient en voiture et nous insultaient. C'était très tendu. La haine et la colère montaient. Ils nous cherchaient. Ils nous arrêtaient pour des trucs qu'on n'avait pas faits. C'était une sorte de vendetta personnelle contre les Noirs. MARILYN BISHOP Il n'y avait aucune trace médicolégale reliant les accusés au meurtre. TONY PARIS Plus ils me collaient des blessures sur le dos, plus c'était évident que j'aurais dû laisser des traces. Mes cheveux, ma peau, mon sang auraient dû être partout. Mais non. Je suis quoi ? Un fantôme ? FEMME TÉLÉ Une empreinte de main et une trace de sang attestent de la présence d'une personne encore non identifiée. KERVIN JULIEN Quand le portrait-robot a été rendu public, je n'ai pas reconnu la personne. Et personne à qui j'ai parlé ne l'a reconnu. C'était le visage d'un jeune homme blanc, qui aurait été assis sur les marches, avec du sang sur les mains. TONY PARIS Où est ce type d'un mètre 80 ? Comment expliquer ça ? Je mesure pas 1 mètre 80 et je suis pas blanc. MARILYN BISHOP Le meurtrier était toujours en liberté et il avait pu commettre un autre meurtre. JOHN ACTIE Je n'ai pas tué Lynette White. J'étais pas là. Je sais rien. Tony n'a pas tué Lynette White. Ronnie n'a pas tué Lynette White. Stephen ne l'a pas tuée. Yusef Abdullahi ne l'a pas tuée. Si c'est pas nous, c'est qui ? TONY PARIS Si tu restes là, tu meurs. KEVINL "Il faut envoyer l'équipe d'intervention." MICHAEL MANSFIELD Qu'est-ce qui se passe ici ? BRENT PARRY C'était le meurtrier de Lynette White. KEVINL On va l'avoir. --------------- ------------------------------------------------------------ --------------- ------------------------------------------------------------