AMY COLETTE DR_MOHAMMED DUNCAN EDRINNA GEISHA GLORIA KATIE KATIE_NARRATION LIZ LUZ MARY MISS_MORGAN NATALIE SAMANTHA SHAKEARA TAMISHA TEQUANA TOMORAH WARDEN KATIE NARRATION En 2008, une violente agression a changé ma vie. Depuis, j'ai développé un réel intérêt pour la réhabilitation des détenus. Aujourd'hui, je suis bénévole dans plusieurs prisons du Royaume-Uni et j'ai pu constater comment le milieu carcéral affecte les femmes et les enfants. Dans cette émission, nous nous rendrons aux États-Unis, le pays qui compte le plus de femmes incarcérées au monde. Là-bas, environ une détenue sur 25 est enceinte. Nous verrons comment ces mères sont traitées derrière les barreaux… MARY La prison ne permet aucune réinsertion. KATIE NARRATION … Que ce soit dans les prisons les plus strictes... KATIE Les mères ne sont pas autorisées à garder leurs bébés ici ? DUNCAN Non. KATIE NARRATION … qui retirent les nouveau-nés à peine quelques heures après l'accouchement… SHAKEARA Quand je vais devoir quitter la pièce sans mon bébé, je vais m’effondrer. DUNCAN On l’entendait hurler jusque dans le couloir. KATIE NARRATION … ou bien dans des établissements plus conciliants. KATIE Il y a des bébés et des enfants ? WARDEN Les bébés peuvent rester ici avec leur mère. KATIE NARRATION Je vais rencontrer ceux qui souhaitent changer les choses… AMY L’idéal, ce serait qu’aucun enfant ne naisse en prison. KATIE NARRATION … et les premiers touchés par cette situation. NATALIE Ma mère était là sans être là, comme moi. SAMANTHA On a l’impression que le monde nous a oubliées. Il m’apporte de la joie. KATIE NARRATION Voyons ce que nous pouvons apprendre du système pénitentiaire et de ses différentes manières de traiter les mères et leurs enfants. KATIE On est à Chicago. Je pense que cette étape du voyage va être complètement différente. Jusqu’ici, j’ai visité des prisons plutôt sinistres. De manière générale, on constate que l’incarcération des femmes enceintes et des mères ne permet pas vraiment aux familles d’être réunies. La majorité des personnes que j’ai rencontrées ont vécu des traumatismes et ont beaucoup souffert. Elles sont toutes atteintes de toxicomanie. Et il aurait pu y avoir des moyens de briser ce cercle vicieux plus tôt pour leur éviter tout ça. Je vais visiter la prison du comté de Cook. Je pense que je vais rencontrer beaucoup de femmes plus âgées ou du même âge que moi, qui ont passé une grande partie de leur vie derrière les barreaux. KATIE NARRATION Chicago se trouve dans l’État de l’Illinois, où 8 femmes incarcérées sur 10 sont mères. Je me rends dans la prison du comté de Cook, qui cherche des moyens de soutenir ces détenues, dont certaines ont été emprisonnées durant leur enfance. KATIE Bonjour. DR MOHAMMED Bonjour. Bienvenue. KATIE Katie. DR MOHAMMED Enchantée. Je suis le docteur Mohammed. Ravie de vous rencontrer. KATIE NARRATION Le docteur Mohammed, qui supervise les programmes éducatifs de la prison, sera ma guide tout au long de cette visite. KATIE Merci de m’accueillir. DR MOHAMMED Je vous laisse me suivre ? KATIE Oui, allons-y. KATIE NARRATION La sécurité est plus stricte que dans les autres établissements que j’ai visités. DR MOHAMMED Merci. KATIE NARRATION C’est peut-être lié à la taille de la prison. KATIE Cet endroit est immense. DR MOHAMMED Oui. C’est la plus grande prison à site unique du pays. Aujourd’hui, elle compte plus de 6 000 détenus au total. C’est une maison d’arrêt. La plupart des gens n’ont pas encore été jugés. KATIE J’imagine que les accusations sont très variées ? DR MOHAMMED Tout à fait. Il y a toutes sortes de criminels. Ici, c’est le bâtiment des femmes. Nous avons plus de 300 femmes sous notre garde à ce jour. KATIE Combien d’entre elles sont mères, d’après vous ? DR MOHAMMED Je dirais que près de 50 % des femmes incarcérées ici sont mères. KATIE D’accord. Que fait la prison pour permettre à ces femmes de garder un lien avec leurs enfants à l’extérieur ? DR MOHAMMED On a préparé un programme qui doit être mis en place aujourd’hui. Vous tombez à pic. Une association va venir animer un atelier de lecture. KATIE Je suis impatiente de voir ça. DR MOHAMMED Parfait. Voici l’atelier de lecture. Les mères s’enregistrent en train de lire un livre, et l’enregistrement va ensuite être envoyé à leur famille. KATIE Je peux aller les voir ? DR MOHAMMED Oui, bien sûr. Allez-y. KATIE Bonjour. Vous allez bien ? LIZ Bonjour. KATIE Katie. LIZ Liz, enchantée. KATIE NARRATION Liz Cruz est en charge de l’atelier de lecture. Elle travaille pour l’association Women’s Justice Institute, plus connu sous l’acronyme WJI. KATIE Alors, dites-moi. Que fait la WJI ? LIZ On travaille avec des détenues ou ex-détenues. J’ai moi-même été confrontée au système judiciaire. KATIE D’accord. LIZ Je suis libre depuis près de 20 ans. KATIE Qu’est-ce que ça vous fait de revenir ? LIZ Je suis contente. Un peu anxieuse. C’est stressant de se faire fouiller et de passer par le détecteur de métaux. Mais je suis ravie d’être là. KATIE Vous êtes maman ? LIZ Oui. J’ai deux garçons. KATIE Vous comprenez donc ce qu’elles endurent ? LIZ Oui. KATIE NARRATION Tout au long de la journée, ces mères seront filmées en train de lire, et les enregistrements seront ensuite envoyés à leurs enfants. Le livre, qui s’intitule À bientôt, raconte l’histoire d’une petite fille dont la maman va être incarcérée. KATIE « À bientôt », c’est ce que vous avez dû dire à vos proches ? LIZ Oui, tout à fait. J’ai dû dire au revoir à ma famille pour deux ans et demi, quand j’en avais 22. KATIE C’est très jeune. LIZ Je m’en souviens comme si c’était hier. Il n’y avait pas de programme comme celui-ci. Ça m’aurait plu. C’est pour ça que je suis là. KATIE NARRATION Le programme a pour but d’aider les femmes à garder un lien avec leurs enfants durant leur incarcération. LIZ Il y a beaucoup de conséquences collatérales à l’incarcération. Les enfants sont en colère quand ils rentrent à la maison. J’emmenais mes fils avec moi à mes réunions aux Narcotiques Anonymes. Je suis clean depuis presque 21 ans. KATIE C’est vrai ? LIZ Oui. KATIE Bravo. C’est génial. KATIE Vous vous êtes déjà sentie désespérée ou dépassée ? LIZ Je ne serai jamais vraiment libre. Je pense que mon passé de détenue, mes expériences et mes traumatismes me suivront toujours partout. Mais c’est assez libérateur de savoir que je peux contribuer à redonner de l’espoir aux autres. C’est générationnel. Je ne suis pas la première, mais je veux mettre un terme à ce cycle pour ma famille. KATIE C’est le livre qui va être lu ? LIZ Oui. Ça va être émouvant. Sortez les mouchoirs. On veut que les femmes s’ouvrent et prouvent à leurs enfants qu’elles les aiment et qu’ils leur manquent. KATIE J’ai hâte de voir ça. LIZ Moi aussi. Merci. KATIE Merci à vous. Bonjour. Vous allez bien ? LUZ Bonjour. KATIE Enchantée. Je m’appelle Katie. LUZ Luz. Comment allez-vous ? KATIE NARRATION Luz a accepté de me laisser assister à sa séance de lecture. KATIE On m’a expliqué en quoi consistait le projet, alors je viens voir comment ça se passe. Voilà. Vous êtes en pleine lecture ? LUZ C’est ça. KATIE D’accord. C’est la première fois que vous faites ça ? LUZ Oui. Je suis contente. KATIE C’est super. Vous avez combien d’enfants ? LUZ J’ai une fille, mais elle est grande. KATIE D’accord, je vois. LUZ Elle a 35 ans. Mais c’est encore mon bébé. KATIE Je comprends. LUZ Elle m’a dit : « Maman, tu m’as jamais lu de livre quand j’étais petite. » À cause de la drogue, je ne l’ai jamais fait. KATIE Vous en aviez conscience ? LUZ Non. Ça m’a fait pleurer. On pleurait toutes les deux au téléphone. KATIE Vous rattrapez le temps perdu ? LUZ Oui. KATIE Votre addiction remonte à combien de temps ? LUZ J’ai 51 ans. J’ai commencé à me droguer à 13 ans. KATIE D’accord. Je vois. Dès le plus jeune âge. LUZ Oui. J’ai pleuré quand j’ai découvert le livre. KATIE C’est vrai ? Pourquoi ? LUZ Parce que c’est mon histoire. Ma fille se faisait embêter à l’école à cause de ça. Et aujourd’hui, elle pleure toujours parce qu’elle veut sa maman. KATIE Vous n’avez jamais cessé d’être une mère et d’avoir besoin de la vôtre ? LUZ Quand je suis entrée en prison, je n’avais que 23 ans, et j’en suis sortie à 33 ans. Je n’ai pas été présente pour elle pendant dix ans. KATIE Vous pensez que cette fois, c’est différent ? LUZ Oui. KATIE Qu’est-ce qui a changé, que s’est-il passé ? LUZ J’ai fait quatre overdoses. Et la dernière fois, j’ai failli y rester. Ma mère s’est mise à pleurer, elle ne voulait pas perdre sa fille. Et ma fille s’est mise à pleurer aussi, parce qu’elle ne voulait pas perdre sa mère. J’ai été égoïste. KATIE Votre addiction a eu un impact sur votre mère ? LUZ Ma mère était alcoolique. Elle ne se droguait pas. Mais c’est quand même une addiction. KATIE C’est une maladie. LUZ Oui. KATIE Aujourd’hui, vous avez l’occasion de renouer avec votre fille. KATIE NARRATION Luz s’apprête à filmer sa séance de lecture. La vidéo sera ensuite éditée et transmise à sa fille. LUZ « Je suis debout devant la prison. Je respire et trouve la force de demander « Maman, où tu vas dormir ? » On dirait que son cœur va se briser. Et c’est le cas. « Je peux voir ta chambre ? » Les yeux de maman sont remplis de larmes. « Non, ma puce. Ce n’est pas autorisé. » » KATIE Ça fait remonter des souvenirs ? Ça doit être dur pour vous. Je comprends. C’est votre vie, pas seulement une histoire. LUZ Non, ce n’est pas qu’une histoire. KATIE C’est un peu trop réaliste. LUZ Oui, c’est moi. KATIE C’est votre histoire. LUZ C’est plus qu’un livre. C’est ma vie. « Qui va m’aider à faire mes devoirs ? Maman rend toujours ça amusant. Ma poitrine commence à se serrer. » C’est toi et moi, mon bébé. Je t’aime. Je pleure parce que c’est l’histoire de ma vie. KATIE Je pense que ça va être différent, cette fois. Bon courage. LUZ Merci beaucoup. Merci. KATIE C’était très intéressant. Je m’attendais à ce que les femmes participant à ce programme aient des enfants du même âge que les miens. Vous savez, des élèves d’école primaire, des bébés. Mais Luz a lu une histoire à sa fille de 35 ans. C’est très symbolique, parce que comme elle l’a dit elle-même, elle n’a jamais été présente. Elle n’avait jamais lu de livre à sa fille. LUZ « Maman embrasse mes joues et me couvre de larmes. » KATIE Ça m’a fait prendre conscience qu’il y a des adultes dehors qui pleurent la mère qu’ils n’ont jamais eue. Et qui espèrent encore construire une vraie relation avec elle. C’était triste, mais c’est super de voir que ce programme permet non seulement de garder un lien, mais aussi d’en créer de nouveaux. KATIE NARRATION Je suis à Chicago pour passer du temps avec les détenues de la prison du comté de Cook. La plupart des mères que j’ai rencontrées dans les établissements américains luttent contre leur addiction sans aucun soutien. Cette prison propose un programme qui vise à aider les femmes à rester sobres et à renouer avec leurs familles. Le docteur Mohammed m’invite à assister à l’un des ateliers. DR MOHAMMED Le cours met l’accent sur la sobriété, la gestion des traumatismes, les problèmes de santé mentale… KATIE D’accord. Je peux entrer ? DR MOHAMMED Oui, je vous en prie. MISS MORGAN On va commencer. On va parler un peu de l’acceptation des émotions de nos enfants. KATIE NARRATION Je me joins aux détenues pour assister à un cours d’éducation ayant pour but de leur donner les ressources qu’elles n’ont pas pu acquérir à cause de leur addiction. La plupart de ces femmes souffrent de problèmes d’alcool et de drogue depuis des années et ont des enfants déjà grands. Le programme a pour but de les aider à reconstruire une relation avec eux une fois sorties de prison. MISS MORGAN Il est important de tenir compte des sentiments des autres. KATIE NARRATION Morgan Pratl, spécialiste de la santé comportementale, est en charge du cours. MISS MORGAN Qu’est-ce que ça signifie, d’après vous ? GEISHA Savoir que son opinion compte, et que ce qu’on dit a de la valeur. MISS MORGAN Quelqu’un d’autre ? KATIE Se sentir entendu. MISS MORGAN Oui. KATIE Et écouté. MISS MORGAN C’est ça. Être écouté. Parfois, c’est un peu dur de garder ça en tête quand notre enfant est énervé à cause de quelque chose qui nous semble ridicule. L’une de vous veut peut-être nous faire part de son expérience ? On t’écoute, Geisha. GEISHA Je me souviens qu’une fois, mon fils m’a dit qu’il avait besoin de moi, et qu’il m’aimerait toujours, quoi que je fasse. Je me suis vraiment sentie aimée. Je me suis sentie importante. MISS MORGAN Très bien. On va faire une petite activité. On va voir comment on peut réagir face à quelque chose que notre enfant pourrait nous dire. Vous pouvez former deux groupes. « J’ai aucun ami. Personne m’aime à l’école. » Votre enfant vous dit ça en rentrant à la maison. Que pouvez-vous répondre ? DÉTENUE 1 « Ça va s’arranger. » MISS MORGAN Prenez quelques minutes et réfléchissez avec le groupe pour trouver plusieurs réponses possibles à ce cas de figure. KATIE NARRATION Pour cet exercice, je me joins au groupe de Geisha, 49 ans, qui a quatre enfants. GEISHA Vous avez vu celui-là ? « T’aimes mon frère plus que moi. » MISS MORGAN On travaille sur cette phrase-là : « J’ai pas d’amis, personne m’aime. » Qu’est-ce que ça peut lui faire ressentir, d’après vous ? KATIE Il faut le dire avec une voix d’enfant. GEISHA D’accord. « J’ai aucun ami. Personne m’aime à l’école. » Topez-là. MISS MORGAN Vous avez terminé ? GEISHA On a fini. MISS MORGAN Vous avez des questions avant qu’on boucle le cours ? KATIE NARRATION Les notions enseignées lors de ce cours me semblent aller de soi. C’est déchirant de se dire que ces femmes ont été tellement détruites par leur addiction, qu’elles découvrent pour la première fois comment doit agir un parent. Gloria, 71 ans, a cinq enfants, et elle a passé la majeure partie de sa vie en prison. KATIE La prison a eu un impact sur votre rôle de mère ? Vous avez été privée de vos enfants ? GLORIA Oui. Mes deux derniers. J’ai été séparée d’eux quand ils étaient petits. KATIE Pendant combien de temps ? GLORIA Trois ans. KATIE Qu’est-ce que ça leur fait de vous savoir ici ? GLORIA Mon fils, ça ne le dérange pas. KATIE D’accord. GLORIA Il dit que ça va me sauver la vie. Ça me protège du monde extérieur. Ma fille est très en colère, mais je sais pourquoi. Elle a un cancer et elle veut que je sois à ses côtés, mais je ne peux pas pour l’instant. Ça l’énerve. KATIE Elle veut sa maman. GLORIA Elle a besoin de moi. KATIE Où que vous soyez, vous restez sa maman, j’imagine. GLORIA Oui. Exactement. KATIE Ils s’inquiètent sûrement pour vous. GLORIA Pas quand je suis ici. Ils savent qu’ici, je ne vais pas m’attirer d’ennuis. KATIE C’est fou de se dire que vos enfants sont moins inquiets quand vous êtes en prison. GLORIA Parce qu’ils savent où je suis. KATIE Oui. On peut dire que vous êtes... soulagées d’être ici, malgré tout ? GEISHA C’est une chance. C’est une bénédiction pour nous. On ne voit pas ça comme une arrestation, mais plus comme un sauvetage. On nous sauve de nous-même. KATIE Oui. LUZ Ça nous permet d’aller mieux. NATALIE On arrive à profiter en étant clean. KATIE Vous retrouvez les sensations que vous aviez perdues à cause de la drogue. KATIE NARRATION C’est dur de voir que les enfants de Gloria sont moins inquiets à l’idée de savoir leur mère derrière les barreaux que chez elle. Je me demande si ce partage d’expérience va pousser les femmes plus jeunes, telles que Natalie, 28 ans, à réfléchir à leur avenir. KATIE Natalie, comment avez-vous vécu le fait d’être mère en prison ? NATALIE Ne m’en parlez pas, c’est super dur. Je n’ai pas vu ma fille depuis quatre ans. Je n’ai pas pu lui parler à cause de mon addiction. KATIE Quel âge a-t-elle ? NATALIE Huit ans. KATIE Elle est jeune. NATALIE C’est une petite fille. KATIE Exactement. NATALIE Oui. KATIE Qui s’occupe d’elle en ce moment ? NATALIE Son père. C’est lui qui la garde. Elle me réclame tous les jours. KATIE Elle sait où vous êtes ? NATALIE Non, pas du tout. KATIE Qu’est-ce que vous lui avez dit ? NATALIE Que j’étais malade. KATIE D’accord. NATALIE Et que je me fais soigner. KATIE Ce qui est vrai. NATALIE Oui. KATIE C’est la première fois que vous êtes séparée d’elle à cause de la prison ? NATALIE Non, c’est déjà arrivé plusieurs fois. KATIE Quel âge avait-elle la première fois ? NATALIE Quatre ans. Elle avait quatre ans. Et elle en a huit. Huit ans. Ça remonte à loin. Je n’étais même pas là quand elle a perdu sa première dent de lait, ni quand elle a terminé la maternelle. KATIE Qu’est-ce que ça vous fait de manquer ces étapes ? NATALIE Qu’est-ce que ça me fait ? KATIE Oui. NATALIE Je me sens très vide. J’ai besoin d’elle. Elle me manque. C’est ma fille unique. C’est difficile de devoir… traverser des épreuves comme celle-ci et de ne pas pouvoir être là pour elle. KATIE Vous pensez être au bon endroit pour aller mieux ? NATALIE Honnêtement, je pense que oui. Les gens comme moi qui ont des problèmes d’addiction ont besoin d’aller dans des endroits comme ici pour être aidés. KATIE À quelle drogue êtes-vous accro ? NATALIE Je prenais de l’héroïne et du crack. KATIE Comment remplir son rôle de mère quand on lutte contre une addiction ? NATALIE Si vous saviez. C’était dur. Je n’étais pas là. Je vous le dis franchement, je n’étais pas là. J’étais toujours dehors, et quand je rentrais à la maison, j’étais défoncée. J’étais... absente. Et… Ça me brise le cœur de le dire, mais... Elle m’a vue dans un sale état. KATIE Vous avez déjà vu votre mère comme ça ? NATALIE Oui. Ma mère était alcoolique. KATIE D’accord. NATALIE Quand j’avais 14 ans, j’étais déprimée, parce que ma mère était absente. Elle était là sans être là, comme moi. Pourquoi je suis devenue comme elle ? Je n’en sais rien. Mais… À une époque, je me sentais... extrêmement seule. Il faut que je brise ce cercle vicieux. Et je sais très bien que si je n’arrête pas… Il y a un risque que ma fille devienne comme moi, parce qu’elle a déjà beaucoup souffert de mon absence. KATIE Oui. NATALIE Alors… J’ai peur pour elle. KATIE C’était très intéressant de discuter avec vous, et je vois que vous êtes déterminée à mettre un terme à tout ça. Je le ressens. Vous savez, je pense que cette fois, ça va être différent. NATALIE Oui, c’est vrai. KATIE Oui. Je vous souhaite bonne chance. NATALIE Merci. C’est gentil. KATIE Je penserai bien fort à vous. NATALIE Merci, j’en ai besoin. Vraiment. KATIE Prenez soin de vous. NATALIE Merci. Vous aussi. KATIE Merci. J’ai trouvé l’histoire de Natalie très touchante parce qu’elle n’a plus aucun contact avec sa fille. En fait, sa fille ne sait même pas où elle est. Il y a un vrai tabou autour de ça et elle n’ose pas lui dire la vérité. Elle semble anxieuse et stressée. Elle veut être une bonne mère, mais elle n’y arrive pas, et son addiction lui gâche complètement la vie. J’ai l’impression qu’elle a enduré exactement la même chose quand elle était enfant. Ça a été une longue journée. J’ai appris beaucoup de choses. J’ai rencontré plein de femmes plus âgées. On ne cesse jamais d’être mère, et on ne cesse jamais d’avoir besoin de sa mère en tant qu’enfant. L’addiction peut avoir un impact très important et parfois laisser des séquelles à vie. C’est très dur de prendre conscience de ça. KATIE NARRATION C’est mon deuxième jour à Chicago et à la prison du comté de Cook. KATIE J’espère rencontrer d’autres femmes. J’ai envie de discuter avec de nouvelles personnes pour me renseigner sur les aides que l’établissement leur apporte et comprendre ce qui fait sa différence. Bonjour ! DR MOHAMMED Vous êtes de retour ! Puisque vous avez passé beaucoup de temps avec nos détenues, vous voulez sans doute voir où elles vivent. KATIE Ce serait avec plaisir. DR MOHAMMED Elles sont dans le bâtiment de soins résidentiels, on va voir ? KATIE Oui, bien sûr, c’est parti. DR MOHAMMED Parfait. Le dortoir 5F accueille les femmes qui participent à notre programme de désintoxication sur ordre du juge. KATIE D’accord, donc pas de cellules individuelles. DR MOHAMMED Non, c’est un espace ouvert. Ça fonctionne mieux avec ce genre de personnes, d’après notre expérience. KATIE C’est la première fois que je vois ça, d’habitude, on trouve des cellules séparées. Ça change. DR MOHAMMED C’est unique. KATIE C’est plus confortable, il y a plus d’espace et elles ont de la compagnie. Oui. DR MOHAMMED Vous voulez entrer ? KATIE Oui, allons-y. KATIE NARRATION Toutes les femmes qui vivent dans ce dortoir suivent un programme de désintoxication. LUZ Bonjour, vous allez bien ? KATIE Bonjour ! KATIE NARRATION Je retrouve Luz, que j’ai rencontrée lors de l’atelier de lecture. KATIE Je viens voir comme ça se passe ici. Je suis ravie de vous revoir. Je peux m’asseoir là ? LUZ Oui, bien sûr. KATIE Merci. C’est comment, de vivre dans un dortoir ? LUZ On s’entend bien et c’est un bon programme. KATIE Vous êtes toutes dans le même bateau. LUZ Oui. KATIE Vous avez décoré un peu, ça rend l’endroit plus chaleureux. KATIE NARRATION Passer ses journées enfermée dans une pièce avec autant de femmes doit être assez particulier. J’imagine que ça peut poser quelques problèmes, même si les membres du programme sortent régulièrement pour assister à leurs thérapies et leurs cours. KATIE C’est un diplôme de quoi ? LUZ C’est pour les traumatismes, le stress et la colère. KATIE D’accord. LUZ Je l’ai reçu. Et là, j’ai fait ce papillon moi-même, avec mes propres mains. Il est beau, non ? KATIE Vous êtes créative. LUZ Merci. Vous le voulez ? KATIE Vous êtes sûre ? C’est le vôtre. LUZ Non, je l’ai fait pour vous. KATIE Oh, merci. LUZ Prenez-le par le milieu, voilà. KATIE Merci. Le papillon est un symbole de quoi ? LUZ De liberté. Je suis libérée de mon addiction. KATIE C’est intéressant. C’est de votre addiction que vous voulez vous libérer, pas de la prison. LUZ Exactement. La raison pour laquelle je suis incarcérée, c’est la drogue. J’ai besoin de ce programme. KATIE Oui. LUZ Il fonctionne bien. On nous apprend des techniques de méditation, des méthodes pour gérer le stress, on parle à des spécialistes de la santé mentale, on nous aide. KATIE Vous croyez que le fait d’impliquer votre famille et votre fille vous a aussi aidée ? LUZ Bien sûr. Ils comptent beaucoup pour moi, et maintenant que je suis clean, ça me fait de la peine de savoir qu’ils ont souffert. Mais ce programme m’a donné de nouvelles ressources que je ne pensais jamais avoir. KATIE C’est gentil d’avoir discuté avec moi. Je sais que c’est difficile pour vous de parler de votre passé. LUZ Merci. KATIE Merci à vous, au revoir. LUZ Au revoir. KATIE NARRATION Avant de partir, Geisha, que j’ai rencontrée lors du cours d’éducation, souhaite me montrer des photos de sa famille. KATIE Oh, vous avez tous l’air heureux. GEISHA Oui. KATIE Qui sont ces enfants ? GEISHA Les miens, quand ils étaient petits. Ils étaient jeunes. KATIE Ils ont un beau sourire. GEISHA Ils sont grands, maintenant. KATIE Ah oui, ça alors. GEISHA Voilà mon fils. KATIE Un beau jeune homme. Il a quel âge ? GEISHA 24 ans. KATIE D’accord. Et qui est cet adorable bébé ? GEISHA Là, c’est mon fils et sa fille quand elle était petite. KATIE NARRATION Comme Luz, c’est la première fois que Geisha et Gloria, qui vit aussi dans le dortoir, reçoivent de l’aide pour leur toxicomanie en prison. GEISHA Chaque jour qui passe, je deviens une meilleure version de moi-même. KATIE Oui. GEISHA Je suis heureuse d’être en vie. KATIE Et c’est tout aussi bénéfique pour vos enfants. GEISHA Oui, c’est ça. Quand on souffre d’une addiction, ce n’est marrant pour personne, et j’en sais quelque chose. KATIE Combien de temps a duré votre addiction ? GEISHA Plus de 30 ans. KATIE Toute votre vie ? GEISHA Oui, plus ou moins. Quelqu’un… a profité du fait que j’étais à la rue. KATIE D’accord. GEISHA Et c’est comme ça que j’ai commencé à prendre de la drogue. Ça n’a jamais été une partie de plaisir. KATIE Vous aviez quel âge ? GEISHA 15, 16 ans. KATIE Vous étiez une enfant. GEISHA Oui, j’étais très jeune. J’admirais beaucoup cette personne, et elle m’a infligée des traumatismes incroyables. C’est vraiment démoralisant. J’étais au plus bas. KATIE Quand on est jeune, on accorde plus facilement notre confiance. GEISHA Oui, c’est ça. KATIE C’est toujours votre cas ? GEISHA Je crois que je l’accorde un peu trop facilement. Mes enfants disent que je suis naïve, parce que je tends la main à tout le monde. Même quand je n’ai rien, je suis prête à tout donner. KATIE Moi, je dirais que vous êtes gentille. Vous pensez qu’elle l’est trop ? GLORIA Parfois, il vaut mieux ne pas l’être. KATIE Pour se protéger ? GLORIA Oui. Je suis très proche de Geisha, elle est comme ma fille. KATIE Je vois. GLORIA Alors, je dois lui rappeler que les autres peuvent nous faire du mal, parfois. Moi, par exemple, j’ai été victime d’abus pendant mon enfance, de mes 8 à 13 ans. Et c’est celui que personne n’aurait jamais soupçonné qui m’a fait ça. KATIE Quelqu’un de votre famille ? GLORIA Mon propre père. Voilà pourquoi ma santé mentale est ce qu’elle est aujourd’hui. Je me suis tournée vers la drogue. Au départ, je me suis mise à voler, puis à prendre de la drogue. C’est pour ça qu’il ne faut pas toujours faire confiance aux autres. KATIE Tous les efforts que vous faites, ça aidera aussi vos enfants. Merci, j’ai été contente de vous voir. Prenez soin de vous. GEISHA Merci, vous aussi. Vous êtes une très belle personne. KATIE Ne changez pas. GEISHA D’accord. KATIE Mais vous devez aussi vous protéger. GEISHA Je le ferai. KATIE Au revoir. GLORIA Au revoir. KATIE NARRATION Les traumatismes que Gloria et Geisha ont subi durant leur enfance a entraîné toute une vie d’addiction et d’incarcération loin de leurs enfants. Je suis soulagée de savoir que le comté de Cook est là pour les épauler. Mais j’aurais aimé que cette aide arrive bien plus tôt, quand elles étaient encore jeunes mères. KATIE Le dortoir que j’ai visité était complètement différent des cellules dont j’ai l’habitude. Ça redonne de l’humanité aux détenues quand on voit où elles vivent et où elles dorment. Elles essaient toujours de s’approprier leur espace. Ce dortoir est un endroit sûr pour elles, elles s’y sentent en sécurité. Certaines de ces femmes n’ont jamais connu ça dans le monde extérieur à la prison. KATIE NARRATION Avant de quitter l’établissement, j’aimerais dire au revoir au docteur Mohammed. KATIE Rebonjour ! DR MOHAMMED Salut, Katie, ça s’est bien passé ? KATIE Oui, c’était génial. Cet établissement m’a montré à quel point c’est important pour vous de réunir ces familles. Ce n’est pas toujours l’idéal, mais vous faites de votre mieux compte-tenu des circonstances. C’est très différent des autres endroits que j’ai visités. DR MOHAMMED Quand on aide ces femmes, on essaie d’anticiper leur réinsertion au sein de leur famille après leur libération. KATIE Pourquoi ce sujet vous passionne tellement ? DR MOHAMMED J’ai fait un stage dans une prison et j’ai constaté un vrai besoin. J’ai vu que les détenues étaient en manque d’espoir. C’est une communauté très marginalisée, et je me suis dit que je devais faire quelque chose. KATIE On dirait que ça fonctionne. Non seulement les détenues développent une relation avec leurs proches, mais elles les maintiennent sur le long terme. DR MOHAMMED Oui. On change des vies, on répare des familles, et on donne de l’espoir. KATIE Merci de m’avoir accueillie. DR MOHAMMED C’était un plaisir. KATIE C’est gentil. DR MOHAMMED Prenez soin de vous. KATIE J’ai passé une très bonne journée, ça fait du bien de voir des familles qui reçoivent enfin de l’aide. J’ai eu la chance de pouvoir tisser des liens avec ces femmes et d’écouter leur histoire. Mais c’est vrai que c’est toujours un peu triste. Parce que quand on commence à parler avec elles, on se rend compte que même si elles n’ont écopé que de quelques semaines, mois ou années en prison, leur peine est en réalité à perpétuité. Elles rencontrent des difficultés de l’enfance à l’âge adulte, et la plupart d’entre elles n’ont pas pu voir leurs enfants grandir. KATIE NARRATION C’est mon troisième jour à Chicago. À la prison du comté de Cook, j’ai rencontré des mères qui ont été séparées de leurs enfants à cause de leur addiction et incarcération. J’aimerais découvrir s’il existe un moyen de les empêcher de retourner derrière les barreaux après leur libération. KATIE J’ai fait connaissance avec des mères qui font partie de la WJI à la prison du comté de Cook. Elles ont mis en place un atelier de lecture, et j’ai trouvé que c’était une excellente idée. Aujourd’hui, je voudrais en apprendre plus sur cette association. KATIE NARRATION L’une des démarches de la Women Justice Institute consiste à aider les femmes et les mères à trouver un travail à leur sortie de prison. J’aimerais savoir comment. KATIE L’une des femmes de l’association a créé le ChiFresh Kitchen. Le personnel est entièrement composé d’anciennes détenues. Même les responsables ne font pas exception. J’ai hâte d’arriver, de rencontrer des personnes qui s’en sont sorties et d’ entendre de belles histoires. KATIE NARRATION Le ChiFresh Kitchen propose des repas sains et bons marchés aux crèches et écoles avec peu de moyens. L’établissement vient de faire l’objet d’un bel investissement et a invité les clients et la presse locale pour fêter ça. COLETTE Ça alors, c’est dingue. Vous êtes contents ? Oui ! KATIE NARRATION Je vais faire la connaissance de Colette Payne. Après un séjour dans la prison du comté de Cook, elle est aujourd’hui directrice de la WJI. COLETTE Tout ça a débuté avec une simple idée : faciliter l’obtention d’un emploi et d’un toit pour les anciens détenus. Vous savez, quand on sort de prison… on nous dit souvent : « Pourquoi tu ne vas pas travailler ? » Ces mots sont toujours douloureux, surtout pour nous qui faisons partie des 80 % de mères anciennement incarcérées. Mais pourquoi les femmes qui ont fait de la prison, et en particulier les femmes noires, n’arrivent pas à trouver de travail ? Je vais vous répondre. Parce qu’il existe des tonnes de lois, de règles et de règlements qui font de nous des cibles et qui nous en empêchent. Notre statut d’anciennes détenues est marqué sur notre front. Voilà pourquoi. À la WJI, nous nous sommes dit que le meilleur moyen pour reprendre le contrôle de notre vie, c’était de bâtir une sororité ici, au ChiFresh Kitchen. Merci. KATIE NARRATION Aux États-Unis, le taux de chômage parmi les anciens détenus est estimé à 27 %, contre seulement 3 % pour le reste de la population. Les associations comme celle-ci sont donc cruciales pour inverser la tendance. KATIE Bonjour ! COLETTE Bonjour, moi, c’est Colette. KATIE Katie. COLETTE Voici Edrinna. KATIE Enchantée, Edrinna. COLETTE Il y a du bruit ici, vous voulez qu’on aille dehors ? KATIE Ce serait super oui. Je vous suis. Merci d’avoir accepté de discuter avec moi. J’ai trouvé votre discours sur votre lutte très intéressant. COLETTE Merci. KATIE Vous aussi, vous avez vécu ça ? EDRINNA Oui. Je suis une jeune mère, alors quand je suis rentrée chez moi, on m’a beaucoup claqué la porte au nez. KATIE NARRATION Edrinna, 37 ans, a passé quatre ans en prison. C’est l’une des fondatrices de ce projet destiné à aider les femmes à trouver un emploi. EDRINNA Quand on sort de prison, on veut être capable de subvenir aux besoins de nos enfants, on doit trouver un travail. Mais on essuie refus après refus. KATIE Quelles conséquences ont ces refus sur vous ? EDRINNA Il y en a plein. On n’a plus aucune estime de nous-mêmes, on est en panique. Mais on doit être là pour nos enfants. COLETTE La première fois que je suis allée en prison, j’avais 14 ans. KATIE Waouh, je ne savais même pas que c’était possible. COLETTE Eh si, je vous assure. Après ça, pendant des années, j’ai enchaîné les séjours derrière les barreaux. Mes parents m’aimaient, mais ils étaient pauvres. KATIE D’accord. COLETTE Et cette précarité a été un facteur important dans mon incarcération. C’est parce qu’on ne parle pas de ces traumatismes que les gens continuent d’entrer et de sortir de prison. Il faut avoir cette discussion. On a besoin d’une communauté qui comprenne ce qu’on traverse et qui nous soutienne si on veut pouvoir s’en sortir et aller de l’avant. KATIE Vous croyez que la société est contre les femmes qui ont été incarcérées ? EDRINNA Bien sûr. COLETTE Exactement. On est exclues de la société, en particulier quand on a souffert d’une addiction à la drogue. J’ai en ai moi-même pris pendant plusieurs années. On nous dit que si on aimait nos enfants, on n’aurait jamais pris de la drogue, on ne se serait jamais retrouvées derrière les barreaux, on n’aurait jamais volé quoi que ce soit. Mais ce qu’il faut faire, c’est laisser une chance aux autres. EDRINNA On n’engagera que des anciennes détenues dans notre établissement. KATIE D’accord. EDRINNA Parce qu’on sait ce qu’elles ont vécu. KATIE Vous voulez leur faire oublier leur honte. EDRINNA Elles n’auront pas à avoir honte parce qu’on est toutes allées en prison. KATIE Après avoir parlé à Colette et Edrinna, je me rends compte à quel point avoir une activité professionnelle aide à guérir de ses traumatismes. L’incarcération, c’est un traumatisme pour ces femmes. Leur estime d’elles-mêmes en souffre beaucoup, elles pensent n’avoir aucune valeur. Le travail, c’est une grande partie de notre identité. Je sais ce qu’elles ressentent, parce que j’ai moi aussi perdu mon emploi après ce qui m’est arrivé. On se demande : « Qui suis-je, que dois-je faire, comment contribuer à la société, quel est mon but ? » C’est très difficile. Mais elles ont repris le contrôle. C’est une sorte d’émancipation pour elles. Leur histoire m’a beaucoup touchée, parce qu’elle me rappelle mon propre passé. Et ces femmes ont fait face à beaucoup plus d’obstacles que moi à cause de leur couleur de peau, leur casier judiciaire, le milieu dans lequel elles ont grandi. Ça a été une journée très instructive, je suis contente d’être venue. KATIE NARRATION En plus d’aider les mères à trouver un travail après leur sortie de prison, la WJI comporte aussi des programmes pour les encourager à garder contact avec leurs enfants durant leur incarcération. Colette m’a invitée au siège de l’association pour m’en parler. COLETTE Bonjour, Katie, vous allez bien ? Voici notre centre, il est unique. KATIE Waouh, d’accord. COLETTE C’est le premier jamais créé par et pour les anciennes détenues. KATIE Super. Qu’est-ce qui rend la WJI si unique en son genre ? COLETTE On a un programme de retrouvailles. Derrière les barreaux, les mères ne peuvent pas voir leurs enfants, qui habitent parfois à des kilomètres. Dans les zones rurales, les gens n’ont pas toujours les moyens de faire le trajet jusqu’à la prison. Donc on va chercher les enfants en bus et on les emmène voir leurs mères. J’aimerais vous présenter Tamisha. KATIE D’accord. COLETTE Elle a participé à notre programme de retrouvailles. KATIE Très bien. COLETTE Et elle travaille avec nous depuis. KATIE Génial ! COLETTE Elle vous racontera son histoire, je ne veux pas le faire à sa place. KATIE Avec plaisir. Bonjour, je m’appelle Katie. TAMISHA Enchantée. Voici Tomorah, moi, c’est Tamisha, et là, c’est Tequana. KATIE Ravie de vous rencontrer. KATIE NARRATION Tamisha, 31 ans, a été séparée de ses enfants pendant sept ans et demi après avoir commis un cambriolage à main armée. Elle a été incarcérée dans la maison d’arrêt du comté de Cook puis dans un centre de détention, et a été libérée il y a deux ans et demi. KATIE Tu as quel âge ? TOMORAH 11 ans. KATIE D’accord, super. Et toi ? TEQUANA Neuf ans. KATIE Neuf ans, d’accord. Vous vous entendez bien, toutes les deux ? TOMORAH Ça dépend. KATIE Tu as le mérite d’être franche. TAMISHA Quand je suis allée en prison en 2015, la WJI emmenait mes enfants pour qu’elles viennent me voir tous les mois, elles prenaient le bus. Quand je suis sortie, j’ai contacté Colette et je lui ai demandé de l’aide. C’est grâce à l’association que j’ai pu être retourner au lycée et obtenir mon diplôme. Je l’aurai cette année. KATIE Bravo ! TAMISHA J’ai aussi pu trouver un appartement grâce à elle. KATIE Vous vous souvenez des visites à la prison avec le programme de retrouvailles ? TOMORAH Je prenais le bus, puis j’entrais dans la prison. Ma mère était assise à une table, elle était contente. Ensuite, on faisait la queue pour aller chercher à manger, et ma petite sœur prenait plein de paquets de ketchup. Un jour, à Noël, Colette s’est déguisée en père Noël. KATIE De beaux souvenirs. KATIE NARRATION Sans le programme de retrouvailles, les enfants de Tamisha n’auraient pas pu lui rendre visite aussi souvent au cours de sa longue peine. TAMISHA J’ai été absente pendant sept ans et demi. Je ne pensais pas que je pouvais m’en sortir. KATIE Oui. TAMISHA Vu tout ce que j’ai vécu, je suis très heureuse et fière de moi. KATIE Bien sûr. TAMISHA J’ai écrit un poème en prison. Vous voulez que je vous le lise, ça vous dit ? KATIE Avec plaisir. TAMISHA Il s’appelle : « Quand la prison m’a enlevée. » « Je me suis dit que je continuerai à demander à Dieu d’aider mes enfants et de me pardonner. Quand la prison m’a enlevée, je me suis demandé pourquoi je ne pouvais plus les border. J’ai profité de chacune des visites de mes bébés. Je n’oublierai pas toutes les fois où elles ont pleuré pour que je rentre à leurs côtés. Je n’oublierai pas toute la douleur que je leur ai infligée. Sans elles, je ne suis plus moi, Tamalia, Tomorah, Tequana. Voilà pour qui je me bats. Mes petites filles sont l’air que je respire et bien plus que ça. J’ai beaucoup pleuré la nuit, mais je m’en suis enfin sortie. Une chose est sûre, je n’y serais jamais arrivé sans elles quand la prison m’a enlevée. » KATIE C’est un magnifique poème. Oui. TAMISHA Maintenant, je profite de chaque instant avec mes bébés. COLETTE Oh non, elle pleure. TAMISHA De chaque seconde. Les amours de ma vie. KATIE C’est maintenant que votre vie commence réellement ? TAMISHA Oui. Je suis heureuse, actuellement. Il n’y a rien ni personne qui pourrait changer mon état d’esprit. KATIE Vous vous sentez plus forte ? TAMISHA Oui, je me sens comme la reine du monde. KATIE Je suis très contente pour vous. Qu’est-ce que ça vous fait, maintenant que votre mère est revenue ? C’est différent ? TEQUANA C’est mieux. Je suis contente d’être avec ma maman et qu’elle soit de retour. KATIE Oui, je remarque que toute votre famille a le sourire aux lèvres. TAMISHA Oui. KATIE Merci de nous avoir raconté votre histoire. J’ai rencontré beaucoup de mères, mais je suis tout aussi contente de rencontrer des enfants. Merci beaucoup. Ça a été super de passer du temps ici, j’avais entendu parler de cet endroit. Ce qui m’a fait le plus plaisir, ça a été d’entendre les filles de Tamisha parler des souvenirs qu’elles ont de leurs visites en prison, et de leur vie actuelle maintenant que leur mère est de retour. Elles ont enfin retrouvé un environnement stable pour de bon. C’était un très beau moment, et ça m’a touché d’en faire partie. Le poème de Tamisha m’a aussi beaucoup émue. J’en avais la gorge serrée, je sentais les larmes qui montaient. TAMISHA Ce sont mes bébés. Mes petits anges, mes amours. Dieu me les a apportées. KATIE Ça y est, c’est la fin de mon voyage aux États-Unis. Ça n’a pas été facile de comprendre comment ces femmes vivent la maternité derrière les barreaux… et de savoir ce qui arrive à leurs enfants quand ils sont séparés d’elles. J’ai rencontré beaucoup de mères et de grands-mères, jeunes ou plus âgées. Quand on punit une femme, on punit en fait plusieurs générations. On permet à l’histoire de se répéter et leurs enfants ont plus de chances de finir eux aussi en prison une fois adultes. Quand on accouche d’un enfant et qu’on devient mère, on souhaite toujours être à ses côtés et on n’arrête jamais de vouloir le meilleur pour lui, qu’il soit grand ou petit. Les femmes que j’ai rencontrées ici ne font pas exception. Même si l’addiction ou le crime les a temporairement éloignées et les a séparées d’eux, elles ont toujours autant d’amour pour leurs enfants.