AMANDA AMY BECKY DESTINY DUNCAN EVE FATIMA FEMME_1 FRANK KATIE KATIE_NARRATRICE MARY MERE_KATIE ODESSA QUESHA REGINALD RICHIE SHAKEARA WILSON KATIE NARRATRICE En 2008, une violente agression a changé ma vie. Depuis, j'ai développé un réel intérêt pour la réhabilitation des détenus. Aujourd’hui, je suis bénévole dans plusieurs prisons du Royaume-Uni et j’ai pu constater comment le milieu carcéral affecte les femmes et les enfants. Dans cette émission, nous nous rendrons aux États-Unis, le pays qui compte le plus de femmes incarcérées au monde. Là-bas, environ une détenue sur 25 est enceinte. Nous verrons comment ces mères sont traitées derrière les barreaux… MARY La prison ne permet aucune réinsertion. KATIE NARRATRICE … Que ce soit dans les prisons les plus strictes… KATIE Les mères ne sont pas autorisées à garder leurs bébés ici ? DUNCAN Non. KATIE NARRATRICE … qui retirent les nouveau-nés à peine quelques heures après l’accouchement… SHAKEARA Quand je vais devoir quitter la pièce sans mon bébé, je vais m’effondrer. DUNCAN On l’entendait hurler jusque dans le couloir. KATIE NARRATRICE … ou bien dans des établissements plus conciliants. FRANK Ça n’apporte rien à personne d’enfermer ces gens pour de bon. KATIE NARRATRICE Je vais rencontrer ceux qui souhaitent changer les choses… AMY L’idéal, ce serait qu’aucun enfant ne naisse en prison. KATIE NARRATRICE … et les premiers touchés par cette situation. AMANDA Je m’en veux, parce qu’elle a besoin de moi. EVE J’ai pleuré sans m’arrêter, je lui ai donné tout mon amour. KATIE NARRATRICE Voyons ce que nous pouvons apprendre du système pénitentiaire et de ses différentes manières de traiter les mères et leurs enfants. KATIE Tu veux à boire ? Ou alors c’est ta tétine, que tu veux ? Non ? Mamie et papi ne vont pas tarder. Oh ! Quand on parle du loup, les voilà. Salut ! J’étais en train de lui dire que vous alliez arriver, et vous avez remonté l’allée pile à ce moment-là ! KATIE NARRATRICE C’est la première fois que je vais laisser mes filles Belle et Penelope aussi longtemps. Elles ont 9 et 5 ans. MERE KATIE Ça avance bien ? KATIE J’ai pas l’habitude d’avoir juste mes affaires à prendre, j’ai pas besoin de penser à la crème solaire pour les enfants. MERE KATIE Oui, c’est vrai. KATIE Tu sais, si je suis devenue la mère que je suis, c’est aussi grâce à toi et l’éducation que tu m’as donnée. Tu penses quoi de ma démarche ? Pas seulement le fait de visiter des prisons, mais… de rencontrer des femmes qui vivent la maternité dans ces circonstances ? MERE KATIE Devenir mère en prison, ça doit appliquer une pression supplémentaire sur les relations avec leurs enfants. KATIE NARRATRICE Partir loin de mes filles est difficile à vivre, mais j’ai la chance de pouvoir les laisser entre les mains de mon mari, Richie. RICHIE Ça te fait quoi, de partir ? KATIE J’ai pas l’habitude. Pendant le confinement, et même avant d’ailleurs, on s’est jamais quittées. RICHIE Avec le décalage horaire, tu pourras pas m’appeler. KATIE Et j’aurai pas mon téléphone en prison. Dans tous les cas, ça va me faire bizarre. J’ai deux enfants et là, je vais travailler avec d’autres mères qui ont une vie très difficile. Je pense que ça va beaucoup me toucher. Je vais faire que pleurer. RICHIE Tu vas nous manquer. KATIE C’est vrai ? À vous tous ? RICHIE N’oublie pas ton passeport. KATIE Non, vaut mieux pas. Je viens d’arriver à l’aéroport d’Heathrow, j’ai tous mes bagages avec moi. Je vais pas tarder à embarquer, mon voyage aux États-Unis commence. KATIE NARRATRICE Depuis les années 80, le nombre de femmes incarcérées a augmenté de 700 % aux États-Unis. Plus de la moitié de ces détenues sont mères. Mon premier arrêt se trouve en Géorgie où, chaque année, entre 50 et 100 femmes accouchent durant leur détention. Je souhaite découvrir comment ces femmes enceintes et ces mères vivent dans les prisons américaines. Je vais d’abord me rendre dans un établissement qui ne leur offre aucun traitement de faveur. KATIE Aujourd’hui, c’est une première pour moi, parce que je vais visiter une prison du comté. Je n’ai jamais fait ça, je n’ai même jamais mis les pieds dans une prison américaine. Voir ces femmes enceintes derrière les barreaux va sans doute me faire… un sacré choc. J’imagine qu’elles porteront la même combinaison orange que les autres détenus. J’ai vécu deux grossesses. Une femme enceinte est forcément très vulnérable. Je mentirais si je disais qu’aller en prison ne me rend pas nerveuse. Je vais essayer de le cacher, même si je vais sûrement trembler comme une feuille. KATIE NARRATRICE Les prisons de comté servent principalement à détenir les accusés en l’attente de leur procès, c’est ce qu’on appelle la détention provisoire. C’est là-bas que sont incarcérées ces personnes avant d’être condamnées ou libérées. Je suis en route vers la prison du comté de Cobb, à une heure et demie d’Atlanta, la capitale de la Géorgie. Elle compte 2 000 détenus, hommes et femmes confondus. Comme la plupart des prisons américaines, elle ne prend aucune disposition pour les mères et les femmes enceintes. BECKY Bonjour, vous allez bien ? KATIE Oui, merci. Je m’appelle Katie, enchantée. KATIE NARRATRICE La lieutenante pénitentiaire Westenberger veille à son bon fonctionnement. BECKY Bienvenue au bureau du shérif. KATIE Merci. BECKY Avant d’y aller et pour prévenir toute contrebande, on demande à tous les visiteurs de nous remettre leurs sacs à main et téléphones. KATIE Bien sûr. BECKY Et votre portable ? KATIE Il est à l’intérieur. J’ai aussi du baume à lèvres et des gouttes pour les yeux. BECKY Vous pouvez les garder. KATIE D’accord. BECKY On va passer la sécurité et donner ça à l’adjoint Wilson. WILSON Bonjour, vous allez bien ? KATIE Bonjour, très bien, merci. WILSON Vous pouvez passer sous le portique, s’il vous plaît ? KATIE Bien sûr. WILSON Mettez-vous là et faites face au bonhomme bleu. Ne bougez pas. C’est bon. BECKY Je vous souhaite la bienvenue. Cette prison est la troisième plus grande de la Géorgie. Dans notre établissement, vous pourrez rencontrer des voleurs à l’étalage comme des meurtriers. KATIE Waouh, on passe d’un extrême à l’autre. BECKY Tout à fait. KATIE Si je suis là, c’est surtout parce que je m’intéresse au sujet de la maternité en prison. BECKY Très bien. Malheureusement, on a cinq détenues enceintes à l’heure actuelle et deux mères qui ont accouché il y a peu. Bien entendu, il y a aussi d’autres femmes qui ont des enfants. KATIE Oui. BECKY Ils attendent leur sortie. KATIE Oui. Ça va être intéressant de pouvoir parler à quelques-unes d’entre elles. BECKY Bien sûr. Suivez-moi, on va pouvoir y aller. KATIE D’accord. BECKY C’est par ici. KATIE Bien. BECKY Il faut suivre ce long couloir. KATIE Waouh, c’est vrai qu’il est long. KATIE NARRATRICE La lieutenante pénitentiaire Westenberger m’emmène dans la section des femmes, qui est occupée par plus de 200 détenues. BECKY On a six cellules dans ce dortoir. Là, ça représente un seul dortoir. Je vous présente la surveillante Duncan. Voici Katie. KATIE Enchantée. DUNCAN Moi de même. KATIE NARRATRICE La première surveillante Duncan sera ma guide dans cette prison. KATIE Les femmes enceintes cohabitent avec le reste des détenues ou elles sont séparées des autres ? DUNCAN Non, elles sont avec les autres femmes incarcérées. Elles peuvent être placées n’importe où selon la gravité de leurs accusations. KATIE Je vois. Les mères ne sont pas autorisées à garder leurs bébés ici ? DUNCAN Non. KATIE Peu importe les circonstances ? DUNCAN Jamais. KATIE C’est parce que ce n’est pas un environnement adapté pour un nourrisson ? DUNCAN Oui, dans cet établissement, il vaut mieux que le bébé soit confié à une personne en qui les mères ont confiance. KATIE Comme des parents, ou bien une famille d’accueil par exemple ? DUNCAN Exactement. KATIE Je vois. BECKY La surveillante Duncan prend le relais. KATIE Merci beaucoup. BECKY D’accord ? DUNCAN Oui, merci. KATIE C’est parti, alors. DUNCAN On y va. KATIE NARRATRICE La surveillante me conduit auprès d’une première détenue enceinte, Shakeara, incarcérée depuis près de deux mois. FEMME 1 Allez, assieds-toi. DUNCAN Les filles, voici Katie. KATIE Enchantée. SHAKEARA Ça va ? KATIE Très bien, merci. Je peux m’asseoir avec vous, ça ne vous dérange pas ? Mais ne je sais pas jouer aux cartes, par contre. Ne vous moquez pas de moi. Je ne connais pas du tout ce jeu. Vous misez des choses ? SHAKEARA Non, c’est pour s’amuser. KATIE D’accord. C’est comme à Las Vegas, vous êtes rapides. SHAKEARA Oui. Bougez pas. J’ai rien du tout. KATIE Je peux interrompre le jeu pour vous parler ? SHAKEARA Oui. KATIE Super. J’aimerais savoir comment vous vivez la grossesse ou la maternité ici. SHAKEARA J’ai hâte. C’est mon premier enfant. Même si je n’aurais jamais cru l’avoir en prison, je suis quand même contente. KATIE Alors vous n’êtes pas encore mère ? SHAKEARA Non, mais c’est comme si ce bébé me connaissait déjà. KATIE Ah oui ? Il y a déjà un lien ? Je comprends. SHAKEARA Quand je lui parle, il entend ma voix et il se met à donner des coups de pied. C’est incroyable. Je sais que ça a l’air dingue, mais c’est comme si j’étais jamais seule. KATIE Oui, c’est le cas, vous n’êtes pas seule. Vous attendez un garçon, c’est ça ? D’accord. Vous lui parlez de quoi, en général ? SHAKEARA Quand je me balade, je lui dis qu’il n’y a rien qui compte plus à mes yeux que lui, ce genre de chose. Je veux qu’il sache que j’ai voulu l’avoir et que je changerais rien. KATIE Vous en êtes où, dans votre grossesse ? SHAKEARA J’en suis à cinq mois. KATIE Vous savez comment ça va se passer après votre accouchement ? SHAKEARA Oui, j’ai prévu de le laisser à ma mère. Je sais qu’elle lui parlera de moi. KATIE D’accord. Vous êtes très jeune, non ? SHAKEARA J’ai eu 23 ans en décembre. KATIE Vous êtes encore un bébé ! Vous étiez déjà allée en prison avant ? SHAKEARA Oui, quatre fois. KATIE D’accord. Le fait de devenir maman change tout, non ? SHAKEARA Totalement. En général, en prison, je cherche les ennuis. KATIE Je vois. SHAKEARA Ça fait deux mois que je suis là, et c’est la première fois que je ne vais pas à l’isolement, parce que je pense à mon bébé. KATIE Oui. SHAKEARA Ça m’a vraiment changée. KATIE Ça ne va pas vous mettre en colère d’accoucher et de devoir revenir ici sans lui ? SHAKEARA Je vais être en larmes quand je vais devoir quitter la pièce sans mon bébé. Je vais m’effondrer. Je le sais déjà. Rien que d’y penser, ça me donne envie de pleurer. KATIE C’est très difficile. SHAKEARA Mais c’est comme ça. Je vais rater quelques mois de sa vie, mais je me suis promis que je n’en manquerai pas plus. KATIE Vous pensez qu’une femme enceinte ne devrait jamais être incarcérée, quelles que soient les circonstances ? Où devriez-vous aller ? SHAKEARA Chez moi. KATIE Chez vous ? QUESHA Oui. KATIE Vous voulez bien me dire pourquoi vous êtes ici ? SHAKEARA Je suis accusée de vol à main armée et de vol à l’arrachée. Et j’ai aussi été condamnée pour possession d’arme à feu lors d’un crime. KATIE Je vais me faire l’avocat du diable. Quand on entend ça, on se dit que la prison permet de rendre notre société plus sûre. Si vous êtes chez vous, on peut se demander si les gens sont vraiment en sécurité. Qu’en pensez-vous ? SHAKEARA Mais je n’ai pas été condamnée pour tout ça. On ne m’a pas encore reconnue coupable et dans notre société, il y a la présomption d’innocence. KATIE Oui. SHAKEARA Mais en fait, on est d’abord présumé coupable. KATIE NARRATRICE Shakeara est accusée de faits de violence, mais elle ne représente qu’une minorité. Dans les prisons américaines, moins d’un tiers des femmes sont incarcérées pour ce type de crime. Aucune de ces détenues n’a été condamnée. Je ne peux donc m’empêcher de me demander si, dans une société appliquant la présomption d’innocence, ces femmes enceintes ont vraiment leur place en prison. KATIE Merci de m’avoir raconté votre histoire. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir, c’est plus compliqué que ça. SHAKEARA C’est ça. QUESHA Oui. KATIE Merci d’avoir accepté de me parler. SHAKEARA C’était un plaisir. KATIE Bonne chance pour l’accouchement. SHAKEARA Merci. KATIE Prenez soin de vous. Et merci encore ! J’ai pu discuter avec une femme enceinte qui va devenir mère pour la première fois. Je me dis que c’est un moment dont tout le monde rêve, mais quand je vois sa situation… C’est très triste, parce qu’elle sait qu’elle va perdre cet enfant. Ça m’a fait de la peine d’entendre ça. KATIE NARRATRICE Je me trouve dans la prison du comté de Cobb en Géorgie, un établissement qui n’offre aucun traitement de faveur aux détenues enceintes. KATIE Les hommes et les femmes se mélangent, parfois ? DUNCAN Le seul endroit où ils peuvent être ensemble et non dans des quartiers différents, c’est à l’infirmerie. KATIE NARRATRICE Cet après-midi, la surveillante Duncan me fait visiter l’établissement. DUNCAN Mesdames, on va faire l’appel, veuillez rester à côté de vos cellules. L’adjoint va ensuite venir les voir et faire une inspection physique pour s’assurer qu’elles vont bien. KATIE Les femmes enceintes, surtout ? DUNCAN Oui, parce que tout peut arriver quand elles ne sont pas ici, donc il faut vérifier. KATIE NARRATRICE J’assiste au deuxième appel de la journée. Le premier a lieu à 5 heures du matin, ce qui est trop tôt pour moi. KATIE Les femmes enceintes doivent se lever à 5 heures ? DUNCAN Oui, comme le reste des détenus. C’est pour leur sécurité. KATIE D’accord, et elles peuvent retourner se coucher ensuite ? DUNCAN Oui, après 5 heures, elles en ont le droit. KATIE Bien. KATIE NARRATRICE Mais se lever aux aurores n’est pas la seule contrainte que ces femmes doivent respecter. Dans dix États, il est malheureusement légal d’enchaîner les détenues enceintes lors d’un transfert et même pendant l’accouchement. En 2019, la Géorgie a interdit cette pratique au-delà du premier trimestre de grossesse, mais elle est toujours autorisée durant les 12 premières semaines. DUNCAN On n’a pas le droit de menotter les poignets ou les chevilles ni d’enchaîner le ventre d’une femme enceinte qui en est à son deuxième trimestre. Parce que si elle tombait, le bébé pourrait en souffrir. KATIE Oui, c’est dangereux. DUNCAN Je trouve, oui. KATIE Vous avez des chaînes que je pourrais voir ? DUNCAN Bien sûr. On leur demande de lever les bras pour passer la chaîne autour de leur taille, puis on tire un peu dessus pour s’assurer qu’elle est assez serrée pour ne pas tomber. Ensuite, on les menotte et on vérifie toujours qu’on est capable de passer un doigt. KATIE D’accord, on ne peut plus beaucoup bouger. DUNCAN Non. KATIE NARRATRICE Je n’imagine pas ce qu’on ressent lorsqu’on est emmené à l’hôpital avec ces chaînes. La grossesse devrait être l’événement le plus heureux de leur vie, mais au lieu de ça, elles subissent d’incroyables traumatismes. KATIE Je comprends pourquoi ces chaînes ne sont pas adaptées aux femmes enceintes. Le poids sur l’abdomen est trop lourd et c’est assez handicapant. DUNCAN Oui, je pense que c’est plus sûr si on ne leur en met pas. KATIE Vous vous chargez d’accompagner ces détenues enceintes à l’hôpital ? DUNCAN Oui. KATIE Une fois que vous êtes là-bas, vous avez le droit de vous éloigner d’elles, ou bien vous devez assister à l’accouchement du début à la fin ? DUNCAN On ne peut pas du tout s’éloigner d’elles, même si elles vont au bloc opératoire. KATIE C’est fou, parce que vous y allez dans le cadre de votre profession… DUNCAN Oui. KATIE … mais quand on assiste à une naissance, on est forcément bouleversé et ému. DUNCAN J’essaie de me mettre à leur place et d’imaginer comment elles le vivent. J’ai moi-même des enfants, donc je sais ce qu’elles ressentent. Elles n’ont personne sur qui se reposer. KATIE Oui. DUNCAN On n’autorise pas les visiteurs. Alors j’essaie d’être là pour elles, comme leur famille le ferait. Même si je suis là pour assurer la sécurité, elles n’ont personne d’autre. KATIE Alors vous avez la chance de voir leurs enfants naître. DUNCAN Oui. KATIE Mais il y a quand même une grosse ombre au tableau. DUNCAN C’est vrai. KATIE Vous pouvez m’en parler ? DUNCAN On essaie de ne pas leur rappeler les circonstances. Mais c’est mon travail de leur dire qu’elles n’auront pas plus de temps avec leurs bébés, et qu’elles doivent en profiter. KATIE En moyenne, elles ont combien de temps avec eux ? DUNCAN En général, deux jours. KATIE C’est très peu. Que se passe-t-il quand ce temps est écoulé ? DUNCAN D’après mon expérience, dans la majorité des cas, ça les contrarie beaucoup. Récemment, on a eu une femme qui a accouché. Le fait de devoir laisser son bébé à l’hôpital l’a bouleversée. Tout ce qu’elle voulait, c’était le garder dans ses bras et ne pas le lâcher. KATIE Oh, j’ai envie de pleurer. DUNCAN Oui, je sais, c’est très triste. Cette femme a beaucoup pleuré, j’imagine qu’on l’entendait hurler jusque dans le couloir. KATIE Vous aimeriez qu’elles puissent les ramener en prison ? DUNCAN D’après moi, la situation idéale, ce serait que l’enfant reste avec sa mère, c’est sûr. Avec la manière dont ça se passe aujourd’hui, je pense que c’est le nourrisson, la victime. KATIE Oui. DUNCAN Ces femmes ont fait leur choix, et un choix a forcément des conséquences. Mais j’aimerais que ces conséquences soient différentes. KATIE NARRATRICE Lorsque j’ai quitté l’hôpital avec mon mari et mon bébé, j’étais folle de joie et surexcitée. Je n’imagine pas ce que ces femmes ressentent quand elles doivent abandonner leurs enfants seulement quelques heures après les avoir mis au monde. KATIE Ah, mes copines sont là, elles sont encore en train de jouer aux cartes. DUNCAN Oui. KATIE Elles ne s’ennuient pas trop ? DUNCAN Non, elles trouvent de quoi s’occuper. KATIE Elles se font des tresses. Elles vont me prendre pour une folle. C’est très dur pour moi de venir ici et de décréter qui devrait ou ne devrait pas être en prison, surtout quand ces femmes ont des familles, des enfants ou sont enceintes. Maintenant que j’en ai discuté avec la surveillante Duncan, je trouve qu’elle fait un métier très difficile. Elle doit ressentir plein d’émotions contradictoires. Elle est tiraillée entre le besoin de rester professionnelle et la compassion qu’on a tous en tant qu’êtres humains. KATIE NARRATRICE Je sais que les femmes qui accouchent et reviennent en prison sans leurs bébés le vivent très mal. Mais j’aimerais recevoir le témoignage d’une détenue qui en a fait l’expérience. DUNCAN Voici Katie. KATIE Bonjour ! KATIE NARRATRICE Eve, 29 ans, a accouché il y a huit semaines, alors qu’elle était en détention. KATIE Vous êtes la première détenue que je rencontre qui a accouché pendant son incarcération. EVE Oui, ça n’a pas été facile. J’ai découvert que j’étais enceinte à sept semaines. KATIE Comment ça s’est passé après l’accouchement ? EVE Je n’ai pas posé mon bébé une seule seconde. Parce que je savais que je n’allais pas pouvoir le garder longtemps. Ma camarade de cellule a accouché quelques mois avant et son enfant a été envoyés au DFCS. KATIE Qu’est-ce que c’est ? EVE Ce sont les services sociaux. KATIE D’accord. EVE Parce qu’elle n’avait personne à qui le laisser. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir le confier à ma famille. KATIE Vous l’avez laissé à vos parents ? EVE Non, à la sœur du père de mon bébé. KATIE D’accord. EVE Pas à mes parents, ma mère est aussi ici. Elle est arrivée un mois après moi. KATIE Vous pensez que c’est un cercle vicieux ? EVE Oui, oui. Je suis très chanceuse d’avoir eu quelqu’un pour le recueillir. On m’avait dit que je pourrais rester quelques jours avec mon bébé à l’hôpital, mais je n’ai eu qu’une journée. KATIE Ça a dû vous paraître très court, une seule journée. EVE Je n’ai pas dormi du tout là-bas, je l’ai gardé dans mes bras. KATIE Et à la fin de cette journée, que s’est-il passé ? EVE J’ai pleuré sans m’arrêter et je l’ai gardé dans mes bras aussi longtemps que possible. Je lui ai donné tout mon amour. KATIE Vous voulez bien me dire pourquoi vous êtes ici ? EVE La drogue. KATIE Pour détention ? EVE Non, trafic. KATIE D’accord. Et vous souffriez aussi d’une addiction ? EVE Oui, c’est ça. KATIE Depuis toujours ? EVE Depuis mes 14 ans. KATIE Waouh, d’accord. Depuis votre enfance. EVE Oui. KATIE Je vois. Et votre deuxième enfant, il est avec votre famille ? EVE Ma fille vit avec ma tante. Je me rappelle le jour de mon arrestation, elle était à la porte, elle hurlait et disait « Maman, ne pars pas. » Je ne l’oublierai jamais. KATIE Oui, ça a dû être difficile. EVE Parce que je savais… … que j’avais fait passer la drogue avant ma fille, au bout du compte. Ça me rend folle. KATIE C’est ce que votre mère a fait ? EVE Oui. Oui, exactement. KATIE Vous croyez que sa décision a changé votre vie ? EVE Je sais qu’elle s’en veut, mais oui, ça a changé ma vie. KATIE Vous vous entendez bien ? EVE Je l’aime énormément. Je lui ai pardonné tout ça. KATIE D’accord. Vous avez décidé d’être clémente avec elle. Vous avez la même compassion pour vous-même ? EVE J’y travaille, ça prend du temps. Voici ma fille. KATIE Ça alors, elle est magnifique. Elle a un beau sourire. EVE Et là, c’est Kingson. KATIE Oh, il sortait à peine de votre ventre, il est encore recroquevillé en position fœtale. Il avait déjà des cheveux. EVE Il avait une vraie crinière blonde. KATIE Ces photos sont géniales. J’espère que vous pourrez devenir la mère que vous voulez être. EVE Ça viendra. KATIE Vous réalisez que vous êtes mère ? EVE Oui, bien sûr. Et j’ai hâte de pouvoir retrouver mes bébés. Ils me manquent énormément. KATIE Ça m’a fait beaucoup de peine d’entendre son histoire. Je trouve cette situation contre-nature. Après l’accouchement, on arrache ces nouveau-nés à leurs mères. C’est comme ça que je le vois. Mais je dois prendre du recul et oublier que je suis moi aussi maman, parce que ce n’est pas si simple. Il faut penser à la société et aux victimes que ces femmes ont faites. Quelles que soient les conclusions qu’on en tire, je pense qu’on peut tous s’accorder sur le fait que ceux qui en pâtissent le plus, ce sont les enfants. Mais souvent, les détenues n’ont jamais eu une chance de s’en sortir et sont victimes du même cercle vicieux que celui dans lequel leurs bébés naissent. KATIE Je me sens fatiguée. Mes enfants me manquent et je ne peux pas leur parler autant que d’habitude à cause du décalage horaire. Mais je pourrai les retrouver bientôt. J’ai pu observer le système pénitentiaire en Géorgie et honnêtement, je ne le trouve pas très adapté. J’ai hâte de voir autre chose, de découvrir comment ça se passe ailleurs et de visiter d’autres établissements des États-Unis. Ils ne peuvent pas être pires que celui-là, si ? Oh, salut ! Il est quelle heure chez vous ? MERE KATIE [TELEPHONE] Une heure moins dix. KATIE Ici, il est 7 h 50. KATIE NARRATRICE Mon deuxième jour en Géorgie commence à peine. Je ne suis là que depuis 24 heures, mais après avoir rencontré toutes ces mères incarcérées qui ont été séparées de leurs enfants, ma famille me manque. MERE KATIE [TELEPHONE] Elles perdent le fil des jours, non ? KATIE Oui, c’est difficile de savoir quel jour on est en prison. On voit pas la lumière du soleil. MERE KATIE [TELEPHONE] Oui. KATIE On sent pas l’air frais et au bout d’un moment, c’est pesant. MERE KATIE [TELEPHONE] Tu dois avoir hâte de rentrer et de voir ta famille et tes enfants. KATIE Je culpabilise de les avoir laissés, parce que je suis entourée de femmes qui ne voient plus les leurs et qui parlent de l’impact que ça a eu sur eux. KATIE NARRATRICE Les femmes que j’ai rencontrées dans la prison du comté avaient de la famille en mesure de s’occuper de leurs enfants. Mais sans aide de la part de l’État, c’est une grosse responsabilité. J’aimerais découvrir si ces familles reçoivent un quelconque soutien, et j’ai entendu parler d’une association qui tente de les épauler. KATIE Je me rends dans le centre-ville d’Atlanta. Ça change un peu d’hier, je vois la lumière du jour et je respire l’air frais. Je sais que je ne dois plus prendre ça pour acquis grâce à ce voyage. Je pars à la rencontre d’une dénommée Amy. KATIE NARRATRICE Amy Ard dirige l’association caritative Motherhood Beyond Bars, destinée à aider les mères incarcérées et les familles qui élèvent leurs enfants. KATIE Bonjour ! AMY Bonjour. KATIE Amy, c’est ça ? AMY Oui. KATIE Je m’appelle Katie. AMY Ravie de vous rencontrer. KATIE Où sommes-nous, exactement ? AMY C’est notre espace de stockage, et c’est l’endroit le plus désordonné qui soit. On peut y aller ? KATIE Oui. AMY C’est ici que tout se passe. Voilà les incroyables dons de notre communauté. KATIE J’ai deux enfants, et c’est exactement à ça que ressemble mon garage. AMY Ça me rassure, j’étais un peu mal à l’aise de vous montrer un désordre pareil. On reçoit des tas de vêtements pour enfants dans des sacs comme ça. De ce côté, on a ce qui prend le plus de place, comme les sièges auto. KATIE NARRATRICE Aux États-Unis, élever un enfant jusqu’à ses 18 ans coûte en moyenne plus de 300 000 dollars. Une responsabilité que tout le monde ne peut pas se permettre. AMY Et là, les couches. La promesse qu’on fait aux familles, c’est qu’elles n’auront jamais à en acheter un seul paquet. KATIE NARRATRICE J’ai dû acheter des tonnes de couches pour mes enfants, et elles sont loin d’être données. Les produits et vêtements fournis par Amy évitent à certaines familles de devoir placer les enfants en famille d’accueil ou en foyer. KATIE Quand avez-vous mis tout ça en place ? AMY J’ai commencé en 2013. J’ai mis beaucoup d’enfants au monde, j’étais doula avant. Un jour, j’étais à l’hôpital, j’accompagnais une famille. Et là, j’ai vu une civière sur laquelle des menottes étaient accrochées. Ensuite, un homme armé est sorti et j’ai compris qu’une femme avait été attachée à ce lit. Elle n’avait pas de famille ou de doula avec elle, seulement un garde. KATIE Ça fait bizarre de voir une chose pareille. AMY Oui. Ce livre est inspiré de la vie de femmes avec qui j’ai travaillées. Il porte sur l’amour inconditionnel que les mères ont pour leurs enfants. C’est l’histoire d’une astronaute qui accouche sur la lune, et son bébé doit retourner sur Terre. C’est en fait une métaphore de la prison. KATIE C’est bien trouvé ! « Il est temps que tu partes. J’ai une mission, je dois y aller. » Quand on sait de quoi ça parle, c’est un livre assez difficile à lire. AMY Oui. KATIE C’est le pire cauchemar de toutes les femmes. KATIE NARRATRICE Quand je me mets à la place de ces mères incarcérées et que j’imagine quelqu’un lire ce livre à mon enfant, ça me fend le cœur. Il doit y avoir un moyen de briser ce cercle vicieux. AMY L’idéal, ce serait qu’aucun enfant ne naisse en prison et ne soit séparé de sa mère. Si ça ne tenait qu’à moi, on prendrait toutes les ressources qui nous servent à mettre ces femmes en cage et à leur arracher leurs bébés, qui finissent en foyer ou en famille d’accueil. On les investirait dans des programmes qui permettent à ces gens de guérir. Je pense que ça ferait grosse différence pour la génération actuelle et celles à venir. KATIE NARRATRICE J’ai hâte de voir comment l’association d’Amy aide les familles des détenues. Cet après-midi, je vais à la rencontre de Fatima et Reginald. Ils ont recueilli leurs petites-filles, Emmy et Ellyson, et leur ont ainsi évité d’être placées. Leur mère est en cure de désintoxication sur ordre du tribunal. AMY Aujourd’hui, le nombre de femmes derrière les barreaux a augmenté. Et c’est en grande partie dû à la drogue. Elles sont coincées dans un cercle vicieux qui alterne entre incarcération et addiction. KATIE Vous croyez que le système judiciaire ne s’occupe pas assez d’elles et ne prête pas suffisamment attention aux mères et aux femmes enceintes ? AMY D’après moi, on ne réfléchit pas assez aux répercussions de l’incarcération de ces femmes enceintes sur leur famille. Chacun des nourrissons avec lesquels on travaille naît avec une épée de Damoclès au-dessus la tête. Ils se retrouvent séparés de leurs mères, qui restent en prison. KATIE NARRATRICE Grâce à ma visite de la prison du comté, je comprends comment des traumatismes d’enfance peuvent entraîner une addiction et une incarcération. Offrir un environnement stable aux enfants est crucial pour leur avenir. KATIE Merci de m’accueillir chez vous. KATIE NARRATRICE La mère d’Emmy et Ellyson, Ashley, enchaîne les séjours en prison. Elle a d’autres enfants, qui ont été placés. J’aimerais savoir ce que Reginald et Fatima pensent du fait d’élever leurs petits-enfants. FATIMA Viens là, ma puce. KATIE Ça doit vous faire bizarre d’endosser à nouveau le rôle de parents, surtout dans des circonstances aussi traumatisantes. FATIMA Je me doutais qu’Ashley prenait de la drogue et que quelque chose se tramait. Je le soupçonnais, mais je n’en étais pas sûre et certaine. C’est quand j’ai discuté avec Amy que j’ai vraiment compris toute la situation. AMY On a beaucoup parlé des autres enfants d’Ashley qui ont été placés. Et dès le départ, vous m’avez dit qu’il était absolument hors de question que vos petits-enfants subissent le même sort. REGINALD Notre fils n’a pas d’autre enfant. KATIE Ce sont ses premiers ? Et il souffre d’une addiction, lui aussi ? D’accord. FATIMA Il vient de sortir de prison. Mais… il n’a pas changé de fréquentations. KATIE Je vois. REGINALD Évidemment, on va faire tout notre possible pour prendre soin d’elles, s’assurer qu’elles ne manquent de rien… et qu’elles sont heureuses. Pour l’instant… je pense que c’est le cas. KATIE Oui. Vous avez l’air heureuses, hein ? AMY Quand les enfants sont bringuebalés d’une famille à l’autre, c’est très mauvais pour eux. Alors quand on peut aider des familles comme celle-ci, ça en vaut la peine. KATIE Mais pourquoi cette aide n’est pas proposée dans tous les États, que ce soit dans les centres de désintoxications ou les prisons pour femmes ? AMY J’ai déjà discuté avec des représentants qui m’ont clairement dit que leur rôle, c’était de s’occuper des adultes, et qu’ils refusaient d’être responsables des enfants. KATIE Ce n’est pas difficile pour vous ? Vous aimez ces filles. Oui, je parle de toi ! Vous pensez qu’un jour, Ashley retrouvera la garde de ses enfants ? FATIMA Non. Même si elle a fait des progrès, je ne pense pas qu’elle sera capable de récupérer ses enfants et de les assumer. Ça va être dur pour elle. KATIE D’accord. FATIMA Très dur. AMY Il n’y a plus de confiance. FATIMA Oui, notre confiance en elle en a pris un coup. KATIE Vous me dites au revoir ? On s’en va. Merci de nous avoir accueillies chez vous. Je suis ravie d’avoir vu ces petits bouts de chou, elles sont très mignonnes. Quand on discute avec Fatima et Reginald, on sent bien que c’est une situation compliquée. Ces grands-parents ont été blessés, ça a été la goutte de trop pour eux, ils cherchent une certaine stabilité. La leçon qu’on doit tirer de ce voyage, c’est que les enfants sont des victimes innocentes. FATIMA Tu veux qu’on te pousse ? KATIE Les choses doivent changer pour la prochaine génération. J’ai de la compassion pour ces femmes, je veux qu’elles obtiennent tout ce dont elles ont besoin, mais pas au détriment de leurs enfants et de leur éducation. KATIE NARRATRICE Après avoir passé la journée avec Amy, je me sens épuisée et je n’ai qu’une envie, c’est de parler à mes filles. Mais au Royaume-Uni, il est déjà tard, et je dois me lever tôt pour retourner voir la surveillante Duncan. KATIE C’est mon dernier jour ici. Je vais le passer dans la prison du comté. J’ai fait un cauchemar cette nuit. Je rentrais chez moi et les autorités m’avaient pris mes enfants parce que j’étais partie loin d’eux. J’ai repensé au livre que j’ai lu avec Amy, je crois qu’il m’a vraiment fait réfléchir. Un jour, on est avec nos enfants, et le lendemain, quelqu’un peut nous les prendre. On se retrouve à devoir leur expliquer pourquoi, on ne peut rien faire. Je pense que c’est pour ça que j’ai fait ce cauchemar. KATIE NARRATRICE C’est mon dernier jour en Géorgie. Après avoir passé du temps avec Amy et les détenues, je commence à comprendre comment l’incarcération impacte ces femmes et leurs enfants sur plusieurs générations. J’aimerais découvrir si l’administration pénitentiaire tente de briser ce cercle vicieux, c’est pourquoi je retourne discuter avec la surveillante Duncan. KATIE Je suis de retour ! Ravie de vous revoir. DUNCAN Pareillement. KATIE Vous allez bien ? DUNCAN Oui, et vous ? KATIE Ça va. DUNCAN On va discuter avec d’autres détenues aujourd’hui. KATIE Super. Vous traitez toutes les détenues de la même manière, qu’elles soient enceintes ou non ? DUNCAN Celles enceintes ont des rations plus grandes, et on leur donne plus de lait. KATIE Pendant une grossesse, on a des envies de nourriture spécifiques comme des barres chocolatées, des sodas. Vous leur donnez tout ce qu’elles demandent ? DUNCAN Il y a une cantine. KATIE D’accord. KATIE NARRATRICE Les détenues peuvent acheter de la nourriture supplémentaire à la cantine. ODESSA Allez ! KATIE NARRATRICE La surveillante Duncan me présente une femme enceinte, Odessa, qui s’assure que sa commande a bien été respectée. KATIE Vous avez une liste de course ? Je coche ? ODESSA Oui, il y a deux fruits et une barre de céréales. KATIE Donc ça, c’est bon. ODESSA Ensuite… KATIE Trois Snickers. Ah, du chocolat, miam. Vous avez souvent des envies ? ODESSA Oui. D’où le chocolat et les chips. KATIE C’est de ça que vous avez envie ? ODESSA Oui, c’est ça. KATIE C’est ce que le bébé aime ? ODESSA Oui, et moi aussi. KATIE NARRATRICE Pour pouvoir passer commande à la cantine, le compte des détenues doit être approvisionné depuis l’extérieur. Heureusement pour Odessa, sa mère lui donne 70 dollars par semaine. ODESSA Merci ! Super ! C’est mon jour préféré. KATIE NARRATRICE Tandis qu’Odessa satisfait ses envies de nourriture, je pars à la rencontre d’une détenue enceinte âgée de 23 ans, Destiny, dans la cellule qu’elle occupe depuis trois mois. KATIE Ça alors, c’est bien rangé ! DESTINY Oui. KATIE Vous êtes une grande lectrice ? DESTINY Oui. KATIE N’oublie jamais, il est triste, celui-là. DESTINY J’ai préféré le film, moi. KATIE Oui, je suis d’accord, il n’y a pas photo. Vous avez bon goût en matière de livres. DESTINY J’ai beaucoup de genres différents. KATIE Et vous avez décoré la pièce, c’est joli ! DESTINY Ça fait trois mois que je suis là. KATIE Comment ça tient ? DESTINY Avec du dentifrice. KATIE Vous regardez souvent dehors ? DESTINY Non. KATIE Pourquoi ? DESTINY C’est déprimant. J’essaie d’oublier qu’il y a un monde à l’extérieur. KATIE Merci pour la visite. DESTINY Merci à vous d’être là. KATIE Avec plaisir. C’est sympa de voir que vous vous êtes approprié cet espace. DESTINY On n’a pas tellement le choix. Au moins, c’est à moi, même si je n’ai rien d’autre, c’est déjà ça. KATIE Oui, je comprends. KATIE NARRATRICE J’aime beaucoup Destiny. C’est une femme très joyeuse, je me demande ce qu’elle fait ici. Nous sommes rejointes par la reine de la cantine, Odessa. KATIE Vos bébés donnent beaucoup de coups ? ODESSA Oh oui. DESTINY Oui, c’est la fête, là-dedans. Il s’amuse bien. ODESSA C’est sûr. KATIE Vous connaissez le sexe ? ODESSA C’est une fille. DESTINY Moi aussi. KATIE Ah oui ? Waouh ! Comment vous vivez votre grossesse ? Vous avez plus de soucis que la moyenne. ODESSA + DESTINY Oui. DESTINY Ce que je redoute le plus, comme je suis bientôt à terme, c’est d’arriver au jour de l’accouchement et de devoir être séparée d’elle. ODESSA Oui, c’est aussi l’une de mes plus grosses peurs. C’est pas mon premier séjour en prison, j’ai déjà été incarcérée auparavant. Parfois, c’est vrai que je me sens un peu dépassée parce que d’une part, je suis enceinte jusqu’au cou. Mais je suis aussi enfermée dans une cellule toute la journée. KATIE Et le stress n’est pas bon pour le bébé. ODESSA Oui. KATIE Vous pouvez me parler de vous ? DESTINY Alors… C’est compliqué, j’ai été à la rue toute ma vie. Mon père et ma mère n’étaient pas présents, ils enchaînaient les séjours en prison. KATIE Ils avaient un problème de drogue ? DESTINY Oui, ils prenaient de la méthamphétamine et de l’héroïne. Je ne connaissais rien d’autre, alors j’ai commencé à en prendre à dix ans. KATIE De la méthamphétamine ? DESTINY Oui. J’ai été abusée sexuellement et j’ai commencé à en prendre pour oublier la douleur. Puis je suis tombée enceinte. Et j’ai eu un enfant. Je l’ai gardé jusqu’à mes 18 ans, mais j’étais en famille d’accueil parce que ma famille ne voulait plus de nous. KATIE On vous a placée parce que vous étiez une enfant. DESTINY Oui. Ma fille et moi étions dans la même famille. J’étais clean pour la première fois depuis bien longtemps. Quand j’ai eu 18 ans, j’ai eu le droit de récupérer la garde exclusive de ma fille parce que je m’occupais bien d’elle. Je suis retournée vivre avec ma mère, qui venait de sortir de prison, et un jour, elle m’a proposé de la drogue. ODESSA N’importe quoi. DESTINY J’étais clean depuis trois ans et demi, et voilà. On s’est fait expulser parce qu’elle a recommencé à prendre de l’héroïne. J’étais à la rue, mais je ne voulais pas que ma fille le soit aussi, alors j’ai fait ce qu’il fallait faire. J’ai appelé son père, qui est venu et qui l’a emmenée loin de moi. KATIE Il est comment ? DESTINY Il n’a jamais pris de drogue, il n’a jamais bu, il a un travail stable et il est propriétaire. ODESSA C’est bien. DESTINY On me demande souvent pourquoi je n’essaie pas de la récupérer, mais il s’occupe bien d’elle. ODESSA Elle est en sécurité. DESTINY Oui. KATIE Ça soulève des questions intéressantes. La place d’un bébé est-elle toujours aux côtés de sa mère ? Là, vous me dites que pour vous, c’est la sécurité de l’enfant qui passe avant tout. DESTINY Je n’ai jamais connu d’environnement stable alors si elle peut en avoir un, je ferai tout pour. Je ferai ce sacrifice. KATIE Vous êtes très mature. DESTINY Je n’ai pas le choix. KATIE Oui. Vous êtes pragmatique, ça force l’admiration. DESTINY Merci. KATIE Comment vous l’avez vécu ? DESTINY C’est l’une des choses les plus difficiles que j’aie faite. Parce que je ne la vois jamais, je ne lui parle pas. Ça fait cinq ans que je ne l’ai pas vue. KATIE Vous auriez aimé que quelqu’un fasse ce choix pour vous à l’époque. DESTINY Oui. KATIE C’est ça ? ODESSA Exactement. DESTINY Je me comporte comme une mère et pas comme une amie. KATIE C’est ce qui vous a manqué quand vous étiez jeune. DESTINY Oui. Je suis déterminée à faire une cure. KATIE Donc c’est votre deuxième enfant ? DESTINY Oui. KATIE Pourquoi vous êtes ici ? DESTINY Pour détention de méthamphétamine. Je prenais encore de la drogue au début de ma grossesse actuelle. Sauf que… Je ne savais pas comment m’arrêter, même si j’en avais envie. KATIE Vous êtes soulagée d’être ici ? DESTINY Oui, parce que la prison m’a sauvée la vie et celle de mon bébé. KATIE Oui. Vous avez répondu à beaucoup de mes interrogations. Dans votre cas, la prison est la meilleure solution. DESTINY Oui. KATIE Pour l’instant, pas pour toujours. Vous aviez besoin d’être séparée de vos enfants. Pour un temps du moins, mais il vous faut de l’aide pour la suite. DESTINY C’est ce que la plupart des représentants judiciaires ne voient pas. ODESSA Ils ne cherchent pas le pourquoi du comment. Ils ne veulent pas connaître les raisons derrière nos actes, ça ne les intéresse pas. Ils ne regardent que les faits. KATIE Ils ne pensent qu’au présent. ODESSA C’est ça. DESTINY C’est la vie avec laquelle on est nées et on en paye les conséquences. On fait les frais des conneries de nos parents encore aujourd’hui, désolée pour le terme. KATIE Ne vous excusez pas. Vous êtes coincées dans un cercle vicieux. DESTINY C’est ça. Moi, je veux y mettre fin pour mes enfants. ODESSA T’as raison. DESTINY Et je suis déterminée à le faire, cette fois. KATIE Je suis persuadée que vous y arriverez. J’ai vraiment foi en vous. DESTINY Merci. KATIE J’ai adoré discuter avec Destiny, c’était incroyable. Ça me fait beaucoup de peine. Elle n’a pas eu une vie facile, elle n’a pas eu d’enfance. Destiny a fait preuve de maturité et d’un grand altruisme quand elle a dit qu’elle ne voulait pas que l’histoire se répète avec ses enfants, comme ça lui est arrivé. Elle a pris du recul et a admis qu’être incarcérée était la meilleure solution pour elle. Je pense qu’elle va vraiment changer. KATIE NARRATRICE Je quitte la prison du comté de Cobb pour de bon. KATIE Je n’avais jamais mis les pieds dans une prison américaine, et j’ai appris beaucoup de choses. Je comprends maintenant que chaque cas est unique. J’ai l’impression que 99 % des femmes que j’ai rencontrées sont incarcérées à cause de la drogue. C’est un fléau qui a des répercussions sur plusieurs générations. La prison était la meilleure solution pour quelques-unes de ces détenues enceintes, et elles l’ont-elles-mêmes dit. Mais elles n’avaient pas vraiment d’espoir pour l’avenir. La prison n’est qu’un intermédiaire, elle les empêche d’avoir un comportement destructeur. Mais elle ne résout pas leurs traumatismes, on doit encore trouver un moyen de les accompagner sur la voie de la guérison. Ce sera intéressant de voir s’il existe d’autres solutions que l’incarcération pour ces femmes.