BEN CHRIS DENNIS GILBERT JOE MARIANA MARK MAX NICKY NICOLE PRESENTATEUR_2 PRESENTATEUR_3 PRESENTATEUR_4 PRESENTATRICE_1 RODNEY MARIANA Une femme m’a contactée sur Instagram il y a un peu plus d’un an, en me disant que son père avait été victime d’une arnaque. Elle m’a expliqué ce qui s’était passé et m’a demandé si je pouvais l’aider. Le message disait : « Votre émission est ma première lueur d’espoir depuis deux ans. » « Cherchez Rodney Baldus sur Internet. C’est mon père… Et il va mourir en prison si je ne trouve pas comment le ramener à la maison. » Elle m’a dit que Rodney, un grand-père de 70 ans originaire du Minnesota, avait été emprisonné à tort pour trafic de drogue à quinze mille kilomètres de chez lui, dans l’État africain du Mozambique. Je lui ai répondu, sans savoir que cette histoire allait m’entraîner dans une enquête à l’autre bout du monde pour dévoiler progressivement les échelons d’une mafia africaine très complexe dont j’ignorais l’existence. BEN Votre sécurité est en jeu. Les lanceurs d’alerte se font tuer, parce qu’ils révèlent les secrets de la pègre. MAX C’est moi qui commande. Vous comprenez ? MARIANA Je vais tenter de m’infiltrer dans ce milieu dangereux, pour voir en personne ceux qui ont piégé Rodney… GILBERT On attendait votre appel. MARIANA … et qui manipulent les citoyens ordinaires afin d’en faire des criminels. On me contacte souvent pour me signaler des escroqueries, mais votre message m’a particulièrement frappée, parce que c’est une arnaque dont je n’avais jamais entendu parler et parce que je suis moi-même très proche de mon père. Alors, Nicole, dites-nous ce qui est arrivé à votre papa. NICOLE Depuis le début ? MARIANA Oui. NICOLE D’accord. Après la mort de ma mère… MARIANA Nicole me raconte que son père Rodney était un chauffeur routier au chômage, qui traversait une mauvaise passe et qui a commencé à recevoir d’étranges e-mails. Il s’agissait apparemment d’un incroyable coup de chance : un membre de sa famille, qui vivait en Italie et qu’il ne connaissait pas, lui avait légué 10,5 millions de dollars. Et ils ont dit que c’était un parent éloigné ? NICOLE Oui. Et ils ont ajouté qu’ils avaient essayé de contacter d’autres membres de la famille mais qu’ils n’avaient pas eu de réponse, et que mon père était le suivant. MARIANA L’auteur des e-mails demandait de payer des frais de dossier pour obtenir l’héritage, mais Rodney était à court d’argent. Son interlocuteur lui a dit que ce n’était pas un problème, et il a proposé une autre méthode. Si Rodney se rendait à Maputo, au Mozambique, tous les frais seraient couverts : il lui suffirait de signer des documents sur place, puis d’aller en Europe pour récupérer ses 10,5 millions de dollars. NICOLE Dès qu’il m’en a parlé, je me suis dit qu’il allait se faire kidnapper et se retrouver dans une mine de diamants. MARIANA Donc dès le début, vous étiez sceptique ? NICOLE Oui. Mais quand ils ont dit qu’ils allaient couvrir tous les frais, mon père était convaincu : pourquoi ces gens paieraient son billet d’avion, si tout ça était faux ? MARIANA C’est avec et e-mail que tout a commencé, c’est ça ? NICOLE Oui. MARIANA Et ça vient d’un certain docteur Goodluck Jonathan. C’est intéressant, parce que Goodluck Jonathan était le président du Nigéria. Rodney a également reçu des messages de quelqu’un se faisant passer pour le gouverneur de la Banque centrale du Nigéria. « Nos employés vous donneront des cadeaux visant à faciliter la procédure auprès des responsables du transfert d’argent dans d’autres pays. » Donc en gros, ils lui ont dit d’office qu’ils allaient lui donner un sac avec des objets… NICOLE Oui. MARIANA … qu’il allait devoir transporter. Est-ce que vous aviez lu ces e-mails, avant qu’il parte ? NICOLE Non. MARIANA Donc vous y avez seulement eu accès… NICOLE Après coup. Oui. MARIANA D’après Nicole, lorsque Rodney est arrivé au Mozambique, quelqu’un est venu à son hôtel pour lui remettre une valise. Le 26 juillet 2019, avant qu’il puisse prendre son vol suivant, les agents de sécurité de l’aéroport ont constaté que cette fameuse valise contenait de l’héroïne… Beaucoup d’héroïne. MARIANA Cela a suscité un véritable scandale dans tout le pays. MARIANA « Un trafiquant de drogue américain, pris en flagrant délit »… Quelques mois après son arrestation, Rodney a été reconnu coupable et condamné à dix-huit ans de prison. Consciente que son père a de fortes chances de finir ses jours derrière les barreaux, Nicole a passé ces quatre dernières années à tenter de prouver son innocence. NICOLE Je comprends que les gens se disent : « Il aurait dû s’en douter ». Mais mon père était très fragile, d’un point de vue émotionnel. Il se sentait très seul. MARIANA La femme de Rodney était décédée, et Nicole est convaincue que son père voulait à tout prix sauver la ferme familiale. Cette fortune soudaine tombait à point nommé. NICOLE Mon père savait que j’y tenais vraiment. Et il s’est dit : « Si ça fonctionne, je pourrai racheter la ferme. » C’était son objectif, et pour lui, cet héritage était une occasion unique d’y arriver. « Et si c’était vrai ? » Il avait 70 ans, il était veuf, fauché, il vivait au milieu de nulle part. C’était une cible parfaite. MARIANA J’ai enquêté sur toutes sortes d’escroqueries, de l’Afrique de l’Ouest aux Caraïbes en passant par le Moyen-Orient. Mais je n’ai jamais rien vu de semblable à l’histoire de Rodney. La plupart des arnaques ont lieu entièrement sur Internet : les escrocs et leurs victimes ne se voient jamais en personne. Mais Rodney a bel et bien rencontré son interlocuteur. Cela m’amène à ma plus grande question : Rodney a-t-il volontairement transporté de la drogue, ou quelqu’un en a-t-il fait sa mule ? Et alors, qui ? Pour répondre à ces questions, je dois me rendre sur le lieu du crime. MARIANA Hilario Sabonete est l’avocat de la défense qui a représenté Rodney Baldus lors de son procès. MARIANA Je demande à Hilario si l’hôtel possédait des vidéos de surveillance qui auraient permis de confirmer les dires de Rodney. Il me répond qu’il en avait fait la demande, mais que seul le tribunal pouvait obtenir ces éléments. Hilario a contacté Nicole à plusieurs reprises en lui demandant de lui envoyer cinq mille dollars, pour une raison bien précise. « Pour que votre père soit libéré, il faut verser un pot-de-vin au juge, et ça nécessite d’aller lui parler en personne. » « Verser un pot-de-vin à un juge est tout à fait normal au Mozambique. » De mon côté, je n’ai pas été en mesure de vérifier si Hilario avait proposé cet argent au juge. Il essaie de me convaincre qu’il s’agissait de ses honoraires, et non d’un pot-de-vin… Mais ça ne fait que me confirmer que toute cette histoire sent mauvais, qu’il s’agisse du manque de preuves soumises par l’avocat ou de ce que j’apprends ensuite. MARIANA J’ai du mal à croire que Rodney a été condamné à dix-huit ans de prison en l’espace d’une seule journée. Et les autorités locales n’ont pas cherché à enquêter davantage sur cet incident. J’ai demandé un entretien au procureur : pas de réponse. J’ai fait la même demande à l’ambassade américaine : ils ont refusé. Et je n’ai pas réussi à contacter le juge qui a mené le procès. Je suis à seize mille kilomètres de chez moi et j’ai le sentiment de ne pas avoir progressé d’un pouce. Alors il ne me reste qu’une seule personne à qui parler… et un seul endroit où aller. Bon, je crois que c’est là… Oui, c’est là. C’est l’entrée de la prison. RODNEY J’avoue que je suis naïf. Et stupide… Je suis coupable de ça, oui… Mais pas d’être un trafiquant de drogue. Je ne m’attendais pas à me retrouver dans cette situation… Et pourtant… MARIANA La prison de Machava a été construite pour accueillir huit cents détenus, mais aujourd’hui, elle en contient trois fois plus. Parmi eux se trouve Rodney Baldus, un Américain de 70 ans. Quand ils vous ont contacté en disant que vous alliez recevoir un héritage… vous avez trouvé ça suspect ? RODNEY Après la mort de ma femme, ils m’ont contacté tous les ans en disant que je devais envoyer telle ou telle somme pour payer les avocats. Je n’ai jamais eu les moyens financiers de le faire. MARIANA Et ils disaient que c’était nécessaire pour vous verser l’héritage ? RODNEY Pour payer les avocats qui s’occupaient du dossier. MARIANA Je vois. Et ils ont dit que cet héritage s’élevait à combien, en tout ? RODNEY 10,5 millions de dollars. DENNIS C’était 10,5 millions pour moi aussi. MARIANA La même somme ? DENNIS La même. MARIANA Rodney n’est pas le seul étranger incarcéré ici pour trafic de drogue. Dennis Hawkins est un citoyen canadien qui a reçu des e-mails similaires. DENNIS Je n’avais jamais eu d’héritage de toute ma vie. J’étais fou de joie. C’était une occasion unique. Et je les ai crus. J’ai complètement mordu à l’hameçon. MARIANA Dennis a également été arrêté à l’aéroport de Maputo avec une valise remplie d’héroïne, douze heures avant Rodney. Je trouve ça dingue que vous soyez tous les deux ici, un Américain et un Canadien, pour la même raison. RODNEY On était trois, en fait. MARIANA Vous étiez trois ? Un Californien de 85 ans du nom de William Vito Rubino a été appréhendé en possession de cocaïne et d’héroïne, deux mois avant Dennis et Rodney. RODNEY Les tribunaux nous ont catalogués comme trois trafiquants de drogue qui travaillaient ensemble, mais on ne s’était jamais vus avant d’arriver ici. MARIANA Ces trois hommes âgés ont été envoyés dans la même ville, à l’autre bout du monde. Ça ne peut pas être une coïncidence. Quand Rodney a atterri à Maputo, il n’avait même pas l’argent nécessaire pour payer son visa. Alors il a contacté l’un des soi-disant employés de banque qui lui avaient adressé ces fameux e-mails. RODNEY Je lui ai envoyé un message pour lui dire que je n’avais pas d’argent pour mon visa. Il m’a demandé si j’étais avec un agent de sécurité, j’ai répondu « oui ». Ils ont discuté pendant un moment. Et le garde a payé mon visa. MARIANA Vous aviez déjà quitté les États-Unis, avant ça ? RODNEY Seulement pour une croisière. MARIANA Est-ce que vous vous souvenez du nom de l’hôtel où vous avez dormi ? RODNEY Palm Apartments. MARIANA C’était le Palm Aparthotel ? RODNEY Oui. MARIANA Vous étiez là ? Rodney avait pour consigne d’attendre un représentant de la banque. Alors, c’est ce qu’il a fait : il a attendu. RODNEY Je ne suis pas sorti. Je ne connaissais pas les environs. J’avais peur. Alors je suis resté dans ma chambre d’hôtel. MARIANA D’après Rodney, plusieurs jours se sont écoulés. RODNEY Un homme est venu me voir le jeudi soir. Il est arrivé après minuit. Il s’est confondu en excuses de ne pas être venu plus tôt. Il m’a dit qu’il avait été retenu en Afrique du Sud. MARIANA Vous pensez qu’il était Sud-Africain ? RODNEY Il m’a montré des papiers d’identité sud-africains, en tout cas. MARIANA Vous avez vu son nom ? RODNEY Je ne m’en souviens pas… Il a sorti un grand classeur, et on a signé tous les documents. MARIANA Rodney ajoute que l’homme lui a confié une valise pour transporter ces documents, et qu’elle contenait également des cadeaux, dont deux sacs de « friandises » qu’il devait emporter jusqu’à sa prochaine destination. Mais avant qu’il puisse quitter le pays, il s’est fait arrêter à cause de ces fameuses « friandises ». RODNEY Ils ont dit que j’étais un trafiquant de drogue. J’ai dit « Non, pas du tout ! »… Mais personne ne m’a cru. MARIANA En tant qu’ancien militaire du Corps des Marines, Rodney espérait que le gouvernement américain se mobiliserait pour l’aider. Mais jusqu’à présent, ça n’a pas été le cas. RODNEY Je vais mourir ici… Ça ne fait aucun doute, pour moi. MARIANA Mais vous savez que Nicole fait tout ce qu’elle peut pour vous sortir d’ici. RODNEY Nicole, c’est mon pilier. C’est mon bébé… Excusez-moi. MARIANA Désolée. Même si Rodney estime que son parcours prend fin à Machava, mon enquête, elle, ne fait que commencer. Apparemment, l’homme qui a donné à Rodney la valise pleine de drogues venait d’Afrique du Sud. Alors c’est là que je me rends. NICKY J’ai passé en revue les documents que vous m’avez envoyés. Et au départ, je me suis dit que c’était une simple arnaque… MARIANA Oui. NICKY … une arnaque en ligne. Jusqu’à ce que je découvre qui a payé le billet d’avion. MARIANA Je sais que Rodney n’a payé ni son vol, ni sa chambre d’hôtel, parce que j’ai les reçus. Et je les ai envoyés à Nicky Troll, l’une des plus grandes journalistes d’investigation d’Afrique du Sud. NICKY Alors j’ai appelé la compagnie aérienne et j’ai eu quelques infos sur les gens qui ont payé le vol. Ils sont basés au Nigéria. MARIANA C’est pas vrai ! NICKY Si. MARIANA Nicky me dit que le billet de Rodney a été payé en espèces dans une agence de voyage à quatre mille kilomètres du Mozambique. Le vol de Dennis Hawkins a été réservé deux jours avant celui de Rodney : il a, lui aussi, été payé au Nigéria et en liquide. NICKY Mariana, vous avez mis le doigt sur quelque chose d’énorme. C’est un réseau international. Ils ont des gens qui opèrent en Afrique du Sud, au Nigéria, au Mozambique, et tout est lié. MARIANA Alors on est au bon endroit. BEN Ces escrocs ne sont pas au Mozambique… Ils sont ici, en Afrique du Sud. NICKY C’est bien plus étendu qu’un syndicat du crime mozambicain ordinaire. On ne parle pas d’un simple individu, ça va beaucoup plus loin que ça. MARIANA Je sais maintenant que le vol de Rodney a été réservé et payé par des Nigérians. C’est peut-être le plus crucial de tous les indices que j’ai découverts jusqu’à présent. MARK D’après ce que j’ai lu dans ces e-mails… où les escrocs proposent de payer le voyage et cherchent à attirer leur victime à cet endroit… … ça correspond au schéma que je vois tous les jours. MARIANA Et pour vous, il n’y a aucun doute : ce sont des Nigérians qui ont fait ça. MARK Oui, clairement. MARIANA Pour m’aider à mieux cerner ce syndicat du crime nigérian, Nicky Troll m’a mis en contact avec cet homme, que j’appellerai Mark. C’est un agent spécial des services secrets des États-Unis et il fait partie d’une unité internationale de lutte conte la cybercriminalité. MARK Pour Interpol, ce groupe nigérian, qu’on appelle « Black Axe », est la plus grande organisation criminelle à l’échelle internationale. MARIANA Donc Black Axe, la « Hache Noire », est plus étendue que le cartel de Sinaloa… MARK Tout à fait. MARIANA … que la mafia, que n’importe quel syndicat du crime. MARK Et de loin. On l’a identifiée dans trente-six pays. MARIANA Mark est presque certain que les individus qui ont financé le voyage de Rodney font partie de Black Axe, ou d’une autre de ces puissantes mafias nigérianes dont les activités sont bien visibles sur les réseaux sociaux. Ces syndicats du crime récoltent chaque année des milliards de dollars grâce à des escroqueries en ligne. Et en raison de la qualité des infrastructures sud-africaines en matière d’accès à Internet, ils sont particulièrement présents dans ce pays : c’est pourquoi Mark pense que ceux qui ont piégé Rodney ne sont pas loin. Mais pourquoi ont-ils choisi Rodney, comme mule pour leur trafic de drogue ? MARK C’est une personne âgée, qui vient d’un pays industrialisé. A priori, on ne le soupçonnerait pas de faire du trafic de drogue dans un aéroport international. PRESENTATEUR 2 Escroqueries de personnes âgées : les arnaques visant les Américains de plus de soixante ans se sont multipliées pendant la pandémie. MARK Ces groupes visent les populations vulnérables, c’est-à-dire les personnes âgées. PRESENTATRICE 1 Des criminels manipulent les personnes âgées afin qu’elles transportent de la drogue. MARIANA Ces arnaques sont de plus en plus fréquentes, au point d’occuper une place croissante dans les grands médias. PRESENTATEUR 3 Trois kilos de métamphétamine… PRESENTATEUR 4 Des valises remplies de drogues et transportées par des personnes âgées… MARIANA Certaines agences de lutte contre le crime organisé appellent ces victimes des « mules aveugles ». Pour m’aider à trouver les escrocs qui ont manipulé Rodney, Mark me met en relation avec un informateur nigérian qui connaît bien ce milieu criminel. J’ai pu vous contacter grâce à une connaissance commune, qui travaille pour les services secrets. Vous leur fournissez des informations. BEN Oui, en effet. MARIANA Il me demande de l’appeler Ben. BEN La grande majorité des gens qui organisent ces arnaques font partie des mafias nigérianes, comme Black Axe, un groupe tristement célèbre. MARIANA À l’origine, Black Axe était une sorte de mouvement étudiant anticolonialiste dans les années 70, qui luttait pour la justice sociale. Mais au fil des années, c’est devenu une société secrète semblable à une secte et qui s’appuie sur des activités criminelles. Vous connaissez quelqu’un dans ce milieu-là qui accepterait de nous parler ? BEN J’en connais, mais ils ont juré allégeance, vous voyez ? Ils ont prêté serment. Et les lanceurs d’alerte se font tuer. MARIANA Mais quelques jours plus tard, Ben trouve un escroc nigérian, que j’appellerai Max, qui est prêt à briser ce serment. MAX On ne travaille pas seuls, on est tout un groupe. Et celui dont je parle… il s’appelle Black Axe. MARIANA Et vous faites partie de ce groupe ? MAX Black Axe. MARIANA Oh, vous êtes un membre de Black Axe ? MAX Black Axe. « Ayé ». MARIANA Vous avez déjà entendu parler d’une arnaque qui consiste à dire à un individu qu’un gros héritage l’attend en Afrique, puis à se servir de lui comme d’une mule pour faire passer de la drogue ? BEN Oui. J’en ai déjà entendu parler. Plusieurs fois, même. MARIANA Max et Ben me disent que la plupart des arnaques à l’héritage commencent par une lettre type, rédigée par la mafia et envoyée par e-mail à des milliers de victimes potentielles dans le monde entier. La plupart des gens n’y répondent jamais, mais tôt ou tard, quelqu’un mord à l’hameçon, comme Rodney. Et les escrocs nigérians ont un terme bien précis pour désigner ces victimes. BEN Maga. MARIANA Maga. BEN M-A-G-A. MARIANA Et ça vient de quelle langue ? BEN C’est de l’argot nigérian, l’argot de la rue et du crime. Un Maga, c’est un idiot, un pigeon, en gros. MAX Quand tu crois à mon histoire, tu es déjà un Maga. Maintenant, c’est moi qui commande. Je te contrôle. Quoi que je demande, la personne le fait. MARIANA Donc en gros, vous cherchez à maintenir le contact avec les gens qui vous répondent. Vous vous dites qu’un jour, ils pourront vous être utiles. MAX Oui. MARIANA Je vois. BEN Ces gens-là travaillent en équipe. Ils peuvent transférer ou vendre leurs victimes à d’autres groupes, qui, eux, sont des trafiquants de drogue. MARIANA La prochaine étape consiste à leur demander s’ils peuvent me mettre en contact avec un trafiquant de drogue de Black Axe, qui pourrait enfin m’expliquer comment on transforme un Maga en mule. CHRIS Le milieu de la drogue fonctionne comme une chaîne. On ne peut pas faire ça tout seul. MARIANA Donc vous payez un autre membre du milieu pour qu’il vous donne le contact de la victime ? CHRIS Oui. C’est ça. MARIANA Il me demande de l’appeler Chris. C’est un trafiquant de drogue qui travaille avec les syndicats du crime nigérians. Et même s’il affirme que ce n’est pas lui qui a donné à Rodney cette valise fatidique, il admet que les « mules aveugles » sont souvent utilisées par Black Axe et d’autres organisations criminelles. Les produits qu’il transportait, a priori sans le savoir, ressemblaient à des friandises, pas à de la drogue. Chris sait exactement de quoi je parle, parce qu’il a déjà fait ça auparavant. Donc, c’est de la drogue… CHRIS Oui. MARIANA … emballée comme une friandise. CHRIS Oui. MARIANA Et c’est quoi ? CHRIS Ça, c’est de la meth. MARIANA De la meth. Et tout le paquet est comme ça, ou juste une partie ? CHRIS Une partie. MARIANA Juste une partie ? CHRIS Oui. MARIANA Vous avez déjà demandé à des escrocs de vous fournir une victime plutôt âgée ? CHRIS Parfois, on utilise des personnes âgées, oui. MARIANA Pour servir de mules, pour la drogue ? CHRIS Oui. Pour transporter la drogue. MARIANA Parce qu’elles sont moins… CHRIS Méfiantes. MARIANA Moins méfiantes. CHRIS Oui. MARIANA Il dit que c’est une méthode utilisée sur le circuit de trafic de drogue de quinze mille kilomètres de long qui m’a été décrit par l’agent secret américain et par Max et Ben. Et en gros, ce couloir arrive sur la côte Est, et traverse la Tanzanie et le Mozambique pour atteindre l’Afrique du Sud ? CHRIS Oui. MARIANA Et c’est principalement de l’héroïne ? CHRIS De l’héroïne, oui. MARIANA C’est ce qu’on appelle la « Southern Route », la « route du Sud ». Produite en Afghanistan, sous le contrôle des talibans, l’héroïne traverse le Pakistan, puis elle est chargée clandestinement sur des navires qui traversent la mer d’Arabie. Elle arrive ensuite dans des ports africains, comme celui de Maputo au Mozambique, où les syndicats du crime nigérians prennent le relais. De là, ils envoient les drogues en direction des marchés européens en se servant des Magas, les mules qui ne se doutent de rien, comme Rodney. Je pense qu’on se fait une idée un peu fausse de ces victimes, en les imaginant comme étant forcément très naïves ou pas très futées. Vous pensez que n’importe qui peut devenir un Maga ? MAX Oui. BEN Oui. MARIANA Tout le monde peut se faire avoir ? BEN Oui. MAX Tout le monde. MARIANA Même vous ? MAX Oui. BEN Tout le monde peut y croire : ça dépend du mensonge qu’on raconte. MARIANA Il est temps pour moi de mettre ce concept en pratique. Au début de mon enquête, Nicole m’a fourni tous les e-mails que les escrocs ont envoyés à Rodney. Alors j’ai décidé de leur écrire à mon tour. Pas en tant que Mariana van Zeller, mais en tant que Maga : pour attraper des arnaqueurs, je dois me faire passer pour un pigeon. J’utilise un faux nom et je me fais passer pour une amie de Rodney, en disant que je me renseigne sur son héritage, que je suis actuellement à Johannesburg, et que j’aimerais les rencontrer. Après quelques semaines d’échanges de messages, les escrocs mordent à l’hameçon. GILBERT Allô ? MARIANA Allô ? Monsieur Gilbert Wilson ? GILBERT Qui est-ce, s’il vous plaît ? MARIANA C’est Zoey, on devait se voir aujourd’hui. GILBERT D’accord… Vous pouvez me donner le nom de l’hôtel où on peut se retrouver ? MARIANA Oui, je vous envoie le nom de l’hôtel par SMS, et on peut se retrouver là-bas dans trente minutes. GILBERT Très bien. Je ne suis pas loin. MARIANA Parfait. On se voit tout à l’heure. GILBERT D’accord. MARIANA Merci beaucoup. GILBERT Je vous en prie. JOE Vous serez assise face à l’entrée principale. MARIANA Et c’est où, sur le plan ? JOE C’est là. MARIANA D’accord. JOE Et bien sûr, on surveillera toute la conversation. MARIANA Oui. JOE Il est peu probable que ça vire à la violence, mais c’est toujours une possibilité. Alors, il faut s’y préparer. MARIANA C’est dangereux d’essayer de piéger la mafia nigériane, alors j’ai fait appel à Joe Van Der Walt et son équipe pour surveiller mes arrières. Joe est un ancien militaire sud-africain qui travaille aujourd’hui comme spécialiste de la sécurité privée dans toute l’Afrique. JOE La sécurité passe avant tout. Il est hors de question qu’on perde quelqu’un. MARIANA Bon, c’est parti ! J’ai rendez-vous dans un hôtel non loin d’ici avec l’homme qui a piégé Rodney. Il se fait appeler Monsieur Gilbert Wilson. Lorsque j’arrive sur place, nous activons les caméras cachées avec lesquelles nous allons filmer la conversation. Maintenant, il ne me reste plus qu’à attendre Monsieur Gilbert Wilson. BEN Votre sécurité est en jeu. Il ne viendra pas seul. Il aura peut-être des hommes… MARIANA D’accord. BEN … qui seront cachés quelque part. MARIANA Je vois. Joe et son équipe sont là aussi : ils se sont positionnés de manière stratégique pour assurer ma sécurité… Après quinze minutes d’attente, mon contact arrive enfin. GILBERT C’est vous, Zoey ? MARIANA Oui, c’est moi. Bonjour, Monsieur Wilson. Ravie de vous rencontrer. GILBERT Pareillement. MARIANA Monsieur Wilson pense que je suis une amie de Rodney appelée Zoey. On s’assied ? Vous voulez quelque chose à boire ? GILBERT On va s’asseoir à l’entrée. MARIANA À l’entrée ? GILBERT Oui. MARIANA D’accord. Vous préférez qu’on discute là-bas ? GILBERT Oui. MARIANA Il bouleverse déjà mon plan : il veut qu’on change de table. J’ai peur que Joe ne puisse pas me voir là-bas, mais je n’ai pas le choix. GILBERT Tout va bien ? MARIANA Oui, et pour vous ? GILBERT Très bien. MARIANA Je vous écoute. GILBERT À vous de me dire. On attendait votre appel. MARIANA Oui. Si je vous ai contacté, c’est parce que vous représentez Monsieur Godwin… GILBERT Oui. MARIANA … Emefiele, c’est ça ? L’un des escrocs qui ont contacté Rodney se faisait appeler Godwin Emefiele. J’ai échangé des e-mails avec lui, je ne le connais pas. Mais je connais Monsieur Rodney Baldus… GILBERT D’accord. MARIANA … que vous avez… GILBERT Monsieur Baldus vous a demandé de venir en son nom ? MARIANA Oui, c’est ça. On parle bien des 10,7 millions de dollars ? GILBERT Pardon ? MARIANA On parle bien de l’héritage ? GILBERT Oui. MARIANA Et c’est toujours 10,7 millions ? GILBERT 10,6, pas 10,7. MARIANA 10,6. GILBERT Oui… Vous avez une pièce d’identité ? Votre passeport ? MARIANA Je ne l’ai pas pris avec moi, mais je peux aller le chercher. GILBERT Il est où ? MARIANA Il est dans ma chambre. Je vais le chercher, vous m’attendez ? Je m’éloigne et je fais semblant de retourner dans ma chambre. Mais en réalité, j’ai l’intention de passer aux choses sérieuses, alors je reviens avec des renforts… Joe est avec moi, au cas où les choses tourneraient mal. Monsieur Wilson, je vais vous dire la vérité : je suis journaliste. GILBERT D’accord. MARIANA Et je mène l’enquête sur ce qui est arrivé à Monsieur Rodney Baldus. GILBERT Sur ce qui est arrivé à qui ? MARIANA Monsieur Rodney Baldus, la personne dont je vous ai parlé. Et j’aimerais beaucoup discuter de sa situation avec vous ou vos collègues. GILBERT Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Je ne suis pas au courant. MARIANA Vous savez qui est Rodney Baldus, parce qu’on a parlé de lui il y a quelques minutes. GILBERT Monsieur qui ? MARIANA Rodney Baldus. Monsieur Wilson, à supposer que ce soit son vrai nom, fait mine de ne pas savoir de quoi je parle. GILBERT Je ne suis pas au courant. MARIANA Bon, Monsieur Wilson. Gilbert, c’est ça ? Gilbert Wilson ? GILBERT Qui ? MARIANA Votre nom. Vous vous appelez comment ? GILBERT Je m’appelle Charles. MARIANA Charles. GILBERT Qui est ce Monsieur… ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Quelqu’un m’a appelé en demandant à me rencontrer. Je suis là pour voir Catherine. C’est qui ? Elle n’est pas là ? MARIANA Non. Vous êtes arrivé en demandant Zoey. GILBERT Je suis venu voir… MARIANA Vous connaissez Monsieur Godwin ? Monsieur Godwin Emefiele ? GILBERT Je ne connais pas Monsieur Godwin. Je vous assure, je ne le connais pas. MARIANA Écoutez, je sais que ce n’est pas vrai, parce qu’on vient d’en parler et notre conversation a été enregistrée. J’aimerais qu’on… GILBERT Qui a enregistré ? Notre conversation, là ? MARIANA Moi, je l’ai enregistrée. GILBERT Bon. MARIANA Vous êtes bien conscient du problème. Vous savez bien que votre activité envoie des innocents en prison, non ? GILBERT Non, non. MARIANA Il a été condamné à dix-huit ans de prison. GILBERT Je ne suis pas au courant. Je ne sais pas de quoi vous parlez. MARIANA Il trouve un prétexte et s’en va. JOE On l’a vraiment stressé, là. MARIANA Mais Joe me dit qu’on doit partir aussi, et vite… On vient de lever le voile sur une organisation criminelle très lucrative et on a filmé l’un de ses membres. On doit être prudents, ou ils risquent de s’en prendre à nous. JOE Le problème, c’est qu’ils nous ont peut-être pris en filature quand on est partis. MARIANA On fait en sorte de semer d’éventuels poursuivants, puis on se regroupe dans un endroit sûr. Jusque-là, c’étaient des fantômes. Ces gens-là n’existaient pas, en dehors d’une simple adresse mail. Mais là, on a rencontré l’un d’entre eux en personne. On sait qu’ils existent, et on sait que ce sont eux qui ont entraîné Rodney dans cette histoire. En tant que journaliste, je me cantonne généralement à un rôle d’observatrice, mais cette enquête-là me touche personnellement C’est parce que j’ai maintenant la certitude que Rodney s’est fait manipuler, et qu’il est en prison alors que les véritables coupables courent toujours, à l’affût de leur prochaine victime. Pour moi, la prochaine étape est une évidence. Je vais montrer mes découvertes à la seule personne qui a cru à l’innocence de Rodney depuis le début : sa fille. Est-ce que vous vous êtes déjà dit qu’un jour, vous viendriez ici, au Mozambique ? NICOLE Pas du tout. Je ne réalise toujours pas. MARIANA Nicole Baldus a parcouru les quinze mille kilomètres qui séparent le Minnesota de Maputo, au Mozambique. Qu’est-ce qu’il a dit, par rapport à votre venue ici ? NICOLE Il m’a dit plusieurs fois de ne pas venir… Mais je lui ai répondu que ce n’était plus à lui d’en décider. Je veux juste le prendre dans mes bras, sentir qu’il est là, qu’il est toujours de ce monde. C’est très long quand on passe quatre ans loin d’un parent qu’on avait l’habitude de voir quasiment tous les jours. MARIANA Allez-y. RODNEY Ça fait tellement de bien de te voir. NICOLE Même à 42 ans, je suis toujours la fille à son papa. MARIANA Après plusieurs années à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, c’est la première fois que Nicole peut prendre son père dans ses bras depuis ce matin fatidique où il s’est envolé pour le Mozambique. NICOLE Même si on a l’impression que nos parents savent beaucoup de choses… il faut toujours se poser des questions. Parce qu’on ne sait jamais. Il était vraiment déprimé, à l’époque. Et souvent, voyager à l’étranger est une très bonne idée pour se sortir de ça, parce qu’on se rend compte qu’on n’est qu’un grain de sable face à l’immensité du monde. MARIANA En l’occurrence, Rodney s’est surtout rendu compte qu’il était devenu une mule involontaire, un simple rouage dans une organisation multimilliardaire internationale. Rodney croyait que cette fortune inattendue lui permettrait d’aider sa famille, alors que la seule véritable fortune est celle que les escrocs qui l’ont piégé amassent en vendant de la drogue à de riches Européens. Mais le crime principal, dans cette histoire, ce n’est pas le trafic de drogue ou l’escroquerie. C’est le trafic d’être humain… Le produit, c’est l’individu. NICOLE Papa, on ne va pas se fâcher là-dessus. Tu suivras une thérapie quand tu rentreras à la maison. MARIANA Rentrer à la maison. William Rubino, condamné pour les mêmes raisons que Rodney, a été libéré à titre exceptionnel et a pu rentrer chez lui. Nicole est sans doute consciente que si le gouvernement des États-Unis n’intercède pas en sa faveur, Rodney n’aura peut-être pas cette chance. J’ai l’impression qu’aucun organisme officiel, au Mozambique ou ailleurs, n’a essayé de prouver son innocence, de montrer qu’il était victime d’un immense syndicat du crime… Pourquoi on ne lutte pas davantage contre tout ça ? MARK C’est difficile de faire ce genre d’enquête, et d’éviter que des victimes potentielles se rendent dans d’autres pays pour récupérer des valises. BEN Quand on attire la victime au Mozambique via l’Afrique du Sud, ça rend les enquêtes très compliquées. Il faut des gens très habiles pour faire le lien entre tous les éléments. MARIANA Les organisations comme Black Axe tissent leur toile criminelle entre plusieurs pays justement parce que cela brouille le statut juridictionnel des enquêtes, nécessitant ainsi une coopération internationale complexe pour arrêter et condamner les coupables. NICOLE Quand on se rend compte que personne ne peut rien faire, c’est désespérant et presque rageant. Mais ça va se savoir de plus en plus, et avec un peu de chance, ils finiront par comprendre qu’il est innocent. 32