ADAMS_CASSINGA HOREB_BULAMBO MAN MARIANA_VAN_ZELLER NARRATEUR MARIANA VAN ZELLER La tension est palpable. Tout le monde crie. Ils n'apprécient sans doute pas qu'on soit en train de filmer certaines choses. NARRATEUR La République démocratique du Congo - la RDC - est l'un des endroits les plus époustouflants de la planète. Mais son histoire coloniale brutale, son instabilité politique et sa grande pauvreté en ont fait un pays d'une extrême violence. MAN Allez-y. MARIANA VAN ZELLER Ils disent qu'on peut y aller. C'est bon ? MAN Oui. MARIANA VAN ZELLER Ok, je vous suis. Nous sommes dans le marché local du port. On sait qu'ils vendent de la viande de brousse, ici. Forcément, on attire l'attention avec nos caméras. Tout le monde nous regarde. NARRATEUR En RDC, environ 900 tonnes de viande de brousse, des animaux de la forêt dépecés, sont consommés chaque année. Les réglementations relatives à ce commerce restent obscures, car les espèces chassées illégalement figurent régulièrement sur les étals à côté des prises licites. Ce qui explique pourquoi personne ne veut que nous filmions. MARIANA VAN ZELLER On y trouve du poisson séché, des vers frits. Et juste derrière moi, ils essaient de cacher un singe qui est à vendre. NARRATEUR On m'a dit que lorsque des marchés comme celui-ci vendent de la viande de brousse, il y a généralement des animaux vivants cachés à proximité. C'est justement ce que je cherche : des chimpanzés, des gorilles et des bonobos, des espèces menacées de disparition qui sont capturées dans la forêt et acheminées vers la ville, dans le cadre d'un marché noir de plusieurs milliards d'euros qui menace l'existence même des grands singes de la planète. NARRATEUR Selon un récent rapport de biologistes spécialisés dans la conservation de la faune, les chimpanzés et les gorilles perdront environ 85 % de leur territoire au cours des 30 prochaines années. La protection de ces espèces menacées est une course contre la montre, car outre la perte d'habitat, les experts pointent l'existence de groupes criminels transnationaux qui enlèvent des animaux et les vendent à l'étranger pour des sommes astronomiques. C'est ce qui m'amène en République démocratique du Congo. Je veux comprendre les rouages du marché noir autour de ces grands singes, et retrouver certains des responsables de ce commerce macabre. ADAMS CASSINGA Le trafic d'espèces sauvages est le quatrième crime le plus lucratif au monde. Il génère entre 20 et 30 milliards d'euros. La RDC est le seul pays du globe qui abrite trois des quatre grands singes. Et ici, dans le bassin du Congo, c'est l'ensemble des primates qui souffre de ce trafic. NARRATEUR Adams Cassinga est un activiste dont l'organisation, "Conserv Congo", infiltre les réseaux de trafiquants et tente de sauver les singes en danger. ADAMS CASSINGA Le grand singe est le plus proche cousin de l'homme. Il est aussi intelligent que nous. Nous l'observons, mais il nous observe aussi. Et quand il nous voit, il se cache, puis il nous regarde. Seul un chimpanzé est capable de faire ça. NARRATEUR Les scientifiques ont déterminé que nous partageons 98,8 % de notre séquence d'ADN avec les chimpanzés. Ces singes organisent leurs relations sociales de la même manière que les humains et sont capables de communiquer de manière complexe. Ils développent des amitiés et des rivalités profondes et ressentent de nombreuses émotions que nous connaissons bien en tant qu'humains. Parmi elles, la joie, l'empathie, la colère et la peur. Ils excellent aussi dans la résolution de problèmes. ADAMS CASSINGA Il est très difficile de prendre un grand singe dans un collet. Ce n'est pas impossible, mais c'est très rare. Le seul moyen d'en capturer un est donc avec un fusil. C'est ce qui tue les singes. MARIANA VAN ZELLER On tue la famille. ADAMS CASSINGA Oui. MARIANA VAN ZELLER Et on capture les bébés. ADAMS CASSINGA Les grands singes vivent en famille. Il faut donc en tuer dix avant de pouvoir leur enlever un bébé. Un seul. MARIANA VAN ZELLER C'est un nombre absurde ! NARRATEUR Quand on sait à quel point nous protégeons nos bébés, cela paraît logique. Et pourtant, il est presque impossible de concevoir qu'il existe des personnes prêtes à massacrer des familles entières. ADAMS CASSINGA On distingue plusieurs niveaux… MARIANA VAN ZELLER Ok… ADAMS CASSINGA … En matière de trafic d'espèces sauvages. Le premier niveau est celui du chasseur qui tue l'animal… MARIANA VAN ZELLER Qui tue ou capture, s'il le veut vivant. ADAMS CASSINGA Qui tue ou qui capture… MARIANA VAN ZELLER D'accord. ADAMS CASSINGA … Les deux à la fois. On ne peut pas capturer avant d'avoir tué. Le second niveau a trait au transporteur. Ce sont les personnes qui transportent les produits ou les espèces vers les centres urbains. Lorsqu'elles arrivent ici, quelqu'un les attend. C'est celui qu'on appelle le trafiquant, le troisième niveau. Il est en contact avec tout le monde. MARIANA VAN ZELLER Vous avez donc attrapé certains de ces types ? ADAMS CASSINGA Bien sûr, c'est notre quotidien. MARIANA VAN ZELLER Je vois. NARRATEUR C'est une tâche ardue. À travers l'Afrique subsaharienne, les vidéos de sauvetages de singes témoignent de la difficulté et de la dangerosité des opérations. Certaines aboutissent à la libération des animaux, mais le plus souvent, les vidéos montrent des tragédies. ADAMS CASSINGA Si nous étions arrivés deux jours plus tôt, on l'aurait trouvée vivante. Mais on lui a tiré dessus et, comme vous pouvez le voir, elle avait un bébé qu'elle allaitait. Les femelles n'ont un bébé que tous les cinq ans. C'est malheureux. MARIANA VAN ZELLER Et qu'en est-il de la chasse ? Où a t-elle lieu actuellement ? ADAMS CASSINGA Partout où il y a une forêt, il y a un braconnier. MARIANA VAN ZELLER Et ils sont tous prêts à tuer des grands singes et à chasser ? ADAMS CASSINGA Ils tuent tout ce qui passe à leur portée. C'est un environnement cruel. NARRATEUR Pour débuter notre enquête, nous nous rendons dans une région où Adams dit qu'il y a beaucoup de braconnage. Le parc national de Kahuzi-Biega (ka-u-zi biéga), un territoire protégé de l'est de la RDC. Mais pour accéder au parc, comme c'est souvent le cas au Congo, il faut du temps, de l'argent et des relations. On ne peut pas sillonner le pays par la route. Il n'y a que cinq pour cent de voies goudronnées en RDC. Notre voyage commence donc par un vol de deux heures vers l'est, jusqu'à la ville de Goma. Puis, un ferry de quatre heures jusqu'à Bukavu. Et enfin, deux heures de piste en quatre-quatre, précédées d'une prière. HOREB BULAMBO Mon Père, nous prions pour que tu sois à notre départ, à notre arrivée et à notre retour. NARRATEUR Nous sommes rejoints par Horeb Bulambo (horeb boulam-m-bo), un journaliste congolais renommé qui, par le passé, a bravé ces routes traîtresses et est entré en contact avec les braconniers. HOREB BULAMBO Au nom de Jésus-Christ. Amen. MARIANA VAN ZELLER Vous faites ça avant chaque sortie ? HOREB BULAMBO Oui, à chaque fois. MARIANA VAN ZELLER Vous êtes déjà monté plusieurs fois ? HOREB BULAMBO Souvent, oui. Des groupes armés nous ont tendu une embuscade et ils ont roué Mika de coups. Ils sont très mobiles et c'est pour ça qu'on s'en remet à Dieu pour de telles missions. MARIANA VAN ZELLER D'où le port de nos gilets pare-balles. HOREB BULAMBO Oui, ça en fait partie. Ok, merci. MARIANA VAN ZELLER Ok… NARRATEUR Horeb apprend qu'une bande active de braconniers opère à 32 kilomètres au nord d'ici. Mais dans cette région de la RDC déchirée par la guerre, le voyage est très risqué. MARIANA VAN ZELLER On entre dans le parc, une zone hostile. C'est un secteur rempli de check-point militaires comme celui-ci et le précédent. En clair, on pénètre en territoire rebelle.