BARMAN INFORMATEUR_DE_LA_MAFIA JACK_DANAHY JAMES_FLYNN JOE_PISTONE JOHN_MARLEY LINDLEY_DEVECCHIO MARCHAND MICHAEL_RYMAN NARRATEUR NEIL_WELCH RICHARD_BAKER ROBERT_BLAKEY RON_HADINGER VINCENT_VASISKO VOIX_JOURNALISTE WILLIAM_ROEMER NARRATEUR New York est une ville à la réputation peu enviable. C'est le siège du pouvoir de l'ennemi le plus redoutable, le plus impitoyable et le plus durable du fbi : la mafia, ou "La Cosa Nostra", la lcn comme on l'appelle. L'agent spécial Lin DeVecchio a passé plus de vingt-cinq ans à pourchasser la lcn, une organisation criminelle qui brasse les deuxièmes plus grosses recettes du pays, derrière l'état. Dans sa carrière, DeVecchio a enquêté sur les cinq familles mafieuses new-yorkaises, et il ne mâche pas ses mots au sujet des personnages que sont les parrains de la Cosa Nostra. LINDLEY DEVECCHIO Carmine Persico, le parrain de la famille Colombo est un homme petit, vindicatif, avec un complexe de Napoléon. Il n'existe probablement personne de plus impitoyable que cet homme-là. Le parrain de la famille Bonanno, Joseph Messino, est un homme corpulent, en apparence sympathique, mais il n'hésiterait pas à vous tuer si ça lui permettait de progresser dans ses objectifs. John Gotti, le parrain de la famille Gambino, est un homme extrêmement bien habillé, très charismatique, qui vous tuerait pour des broutilles. Victor Amuso, le parrain de la famille Lucchese, est un individu bourru et dangereux, presque comme une bête sauvage, pour ainsi dire. Le parrain de la famille Genovese, Vincent Gigante, surnommé "Chin", est un mafieux de longue date qui a trouvé un bon plan depuis plusieurs décennies : il se fait passer pour un déficient mental ce qui lui a permis d'échapper à la prison. NARRATEUR A New York, environ 175 agents luttent contre la lcn. Avec environ sept mille membres et associés de la mafia impliqués dans le crime organisé en ville, ils ont du pain sur la planche. Mais pourtant, les équipes ne manquent pas de confiance en elles. LINDLEY DEVECCHIO Le fbiest en train de gagner la guerre, c'est certain. On a rendu le coût de leurs activités très élevé, et on met beaucoup plus d'entre eux en prison, avec un succès certain. NARRATEUR Quand John Gotti a été envoyé en prison en 1992, il a rejoint la liste toujours croissante des mafieux qui se sont fait prendre dans les filets du fbi. La mafia a été blessée, mais peut-elle vraiment être vaincue ? LINDLEY DEVECCHIO La plupart des Américains ne se rendent pas compte de l'impact du crime organisé sur leur vie quotidienne. On peut trouver un bon exemple de ça juste ici, sur cette table. Les nappes et les serviettes utilisées dans les restaurants sont contrôlées par le crime organisé dans la plupart des grandes villes. Ils les lavent et ils les livrent aux restaurants. Pareil pour les boissons dans les restaurants : le vin, la bière... elles sont contrôlées de la même manière par le crime organisé. Ce que vous verrez le plus fréquemment, ce sont les sociétés privées d'assainissement qui viennent collecter les déchets d'un restaurant. Pratiquement toutes ces sociétés sont contrôlées, d'une façon ou d'une autre, par des membres du crime organisé. Pour faire construire quoi que ce soit dans cette ville, ou dans n'importe quelle autre, il faut passer par les organisations syndicales dont la plupart sont contrôlées par le crime organisé : des ouvriers aux charpentiers en passant par les électriciens. De cette façon, à chaque étape du processus, le crime organisé reçoit des pots-de-vin. Le contrôle des syndicats, c'est l'une des plus grandes sources de pouvoir de la mafia, parce que ça lui permet de maîtriser pratiquement des industries toutes entières. Ces activités rapportent des milliards et des milliards de dollars chaque année à la Cosa Nostra, et elle continue d'entretenir cette immense industrie par l'extorsion, le meurtre et même l'assassinat de ses propres membres. Ce sont des hors-la-loi, des meurtriers, ils sont prêts à tout pour l'argent, et si vous vous mettez en travers de leur chemin, ils vous abattront sans hésiter une seconde. NARRATEUR Le fbidoit prendre des risques considérables pour combattre un ennemi aussi impitoyable, et la technique la plus risquée de toutes est celle de l'infiltration. Joe Pistone est parvenu à se rapprocher de la Cosa Nostra plus que n'importe quel autre agent du fbi. En 1976, il a débuté une mission d'infiltration. Il s'est fait passer pour un voleur durant une opération secrète contre la mafia qui devait durer six mois. Au final, il est resté sous couverture pendant six ans. Il a si bien dupé la mafia qu'elle lui a même proposé de devenir un membre à part entière. Pour des raisons de sécurité, il a demandé à être filmé uniquement de profil. JOE PISTONE Pour être un bon agent d'infiltration, il faut être quelqu'un de sûr de lui, qui sait ce qu'il fait, qui reste à l'aise quelle que soit la situation dans laquelle il se retrouve... et qui a confiance en sa capacité à mener à bien la mission. J'ai grandi, en gros, dans les rues... Je connaissais la Cosa Nostra, je savais comment elle fonctionne, alors j'ai pas eu besoin de passer par un processus d'apprentissage pour jouer les mafieux. J'ai un peu la grosse tête, je suis sûr de moi quant à mes compétences dans la rue, je sais ce dont je suis capable ou pas. Et... quand je commence une chose, j'aime bien la suivre jusqu'au bout, et la terminer. NARRATEUR Pistone a pris une identité complètement fausse. Il est devenu Donnie Brasco, un voleur de bijoux. Il a arrêté de vivre avec sa famille, et il devait la voir secrètement. Il a cessé de se rendre aux bureaux du fbiet s'est mis à travailler dur pour convaincre ses contacts de ses compétences criminelles. JOE PISTONE Il faut savoir que les membres de la mafia n'aiment pas les gens qu'ils ne connaissent pas. Donc, en gros, ce que j'ai fait, ce que j'ai traîné dans les mêmes coins qu'eux pour qu'ils s'habituent à mon visage, et il a fallu sept ou huit mois environ avant que j'aie une conversation avec quelqu'un, ce qui a finalement conduit à une rencontre avec d'autres personnes. NARRATEUR Pendant un moment, Pistone a été suivi pour découvrir s'il était vraiment un voleur. Au final, il a réussi à connaître deux membres importants de la mafia. JOE PISTONE Lefty était un type qui ne vivait que pour la mafia, 24 heures sur 24. Si vous cherchiez quelqu'un pour un film de mafieux, il aurait été parfait. Il avait beaucoup de sautes d'humeur. Il pouvait passer du tueur de sang froid, au grand-père gaga de ses petits-enfants. Je mangeais chez lui plusieurs soirs par semaine... alors j'étais très proche de lui. Et... Sonny Black était notre capo. Il jouait un rôle très important dans la famille. A un moment, il a même été parrain intérimaire de la famille Bonannno. C'était aussi un tueur de sang froid, mais c'était le genre de type avec qui, quand on était seul avec lui, on pouvait faire les idiots, déconner, et pas parler des affaires de la mafia. C'était la différence entre Sonny et Lefty. Et donc, avec ces deux mecs-là, j'avais pas seulement une relation basée sur des activités illégales concernant la mafia... mais on était aussi amis, on s'entendait bien et on passait beaucoup de temps ensemble. Il y avait un vrai lien social entre nous. LINDLEY DEVECCHIO Les agents d'infiltration sont très efficaces, c'est sûr. En effet, ils peuvent aller témoigner au tribunal, ils sont crédibles parce qu'ils sont agents du fbi, ils travaillent au maintien de l'ordre, et ils ont de l'expérience de première main... ils ont vu de leurs propres yeux les activités criminelles qui ont eu lieu. On n'utilise pas souvent les techniques d'infiltration... seulement dans des affaires spécifiques, et il y a beaucoup de risques dans n'importe quelle opération d'infiltration. JOE PISTONE Une bière, s'il vous plaît. BARMAN Tout de suite. NARRATEUR Pour garder sa véritable identité secrète pendant six ans, Pistone a dû se montrer habile et faire des pirouettes. Il était obligé de faire très attention de ne pas croiser par hasard quelqu'un qui savait qui il était vraiment. Il devait communiquer avec son bureau sans éveiller les soupçons de ses contacts dans la mafia. Il fallait qu'il fasse attention à tout ce qu'il disait pour être sûr de ne pas faire de gaffes. JOE PISTONE En gros, la conversation tourne autour de comment gagner de l'argent, à quels coups ils vont participer, comment ils vont avancer dans la hiérarchie... et aussi, comment ils vont garder leur pouvoir, ils s'inquiètent toujours que quelqu'un d'autre vienne leur piquer leur territoire. Globalement, c'est ça les sujets de discussions, et après... on refile à un avocat toutes les affaires et autres escroqueries dans lesquelles on est impliqués. On peut se lancer dans certaines activités illégales avec l'aval de Département de la Justice :... les jeux d'argent, la prise de paris clandestins y compris les paris sportifs... Quant aux actes de violence... on ne peut pas prendre part à des crimes violents sauf si c'est une impulsion sur le moment, vous voyez ce que je veux dire : pour sauver sa vie ou celle de quelqu'un d'autre. NARRATEUR Plus la mafia lui faisait confiance, plus les informations qu'il recevait avaient de la valeur. Au final, il s'en est si bien tiré qu'on lui a offert la possibilité de devenir un membre à part entière de La Cosa Nostra, un "affranchi" comme on les appelle. Mais le droit d'entrée était trop élevé pour le fbi. Il devait tuer un autre mafieux pour prouver sa valeur. JOE PISTONE La preuve qui montrait bien que je m'étais parfaitement infiltré et immiscé dans la famille Bonanno, c'est qu'on m'a fait confiance pour tuer des individus qui étaient eux-mêmes des affranchis. Et… à vrai dire, j'étais censé devenir un affranchi moi-même en décembre, mais évidemment, on a mis fin à l'opération en juillet. Ça montre quand même qu'ils avaient une très haute opinion de moi pour me proposer de devenir un membre à part entière de la famille. NARRATEUR Il a fallu deux semaines à Sonny et Lefty pour accepter le fait que l'homme qu'il avait connu pendant six ans sous le nom de Donnie Brasco était en réalité un agent du fbi. La Cosa Nostra a réagi rapidement et de façon prévisible à cette infraction à la sécurité de la mafia. JOE PISTONE Sonny Black a été assassiné dix-sept jours après avoir appris qu'il s'agissait d'une opération d'infiltration menée par le fbi, et Ruggerio a été arrêté le jour où il était censé être tué. La mafia allait l'assassiner parce qu'il s'était porté garant de moi et qu'il m'avait présenté à d'autres membres haut placés de la famille Bonanno et d'autres clans. Je ne voulais pas que quiconque se fasse tuer, y compris Sonny, mais j'avais toujours soutenu tout le long de l'opération que ces types étaient des tueurs, ils assassinaient des gens qui leur étaient proches, qu'ils connaissaient depuis des années, et ils n'auraient pas hésité à me tuer s'ils avaient pensé que j'étais un agent d'infiltration ou encore pire, un indic. Donc, vous savez, ça fait partie du boulot. "Ceux qui prendront l'épée périront par l'épée." C'est l'attitude que j'ai dû adopter pour venir à bout de mon travail tout le long de l'opération d'infiltration. NARRATEUR Depuis la fin de l'opération, Pistone est obligé de vivre dans la clandestinité. JOE PISTONE Les six ans que Joe Pistone a passé infiltré ont généré une foule de preuves et toute une série de procès. Environ deux cents membres de la Cosa Nostra appartenant à différentes organisations criminelles familiales ont été emprisonnés en conséquence directe de l'enquête. LINDLEY DEVECCHIO Joe Pistone a été très efficace. Il nous a donné une quantité incroyable d'informations ce qui a posé de graves problèmes à la famille Bonanno. A vrai dire, ça les a mis hors d'état de nuire pendant de longues années, et par conséquent, ça a beaucoup affaibli leur hiérarchie. NARRATEUR Malgré les efforts acharnés du fbi, la Cosa Nostra, la mafia, a toujours les griffes bien plantées dans la société américaine. Une vaste gamme de combines lucratives illégales : du trafic de stupéfiants aux jeux d'argent en passant par la prostitution, sont aujourd'hui sous le contrôle de la mafia. L'infection est profonde et généralisée. Même la célébration annuelle de la vie italienne aux Etats-Unis, le festival de San Gennaro, est hantée par le spectre du crime organisé. Le festival emplit les rues de Little Italy à New York chaque année au mois de septembre. Il commémore la vie d'un évêque qui est mort en martyr. Selon le fbi, les forces mafieuses de la lcn obligent les marchands à payer une prime pour leurs stands et leur extorquent un pourcentage de leurs bénéfices. Personne ne se plaint par peur des représailles. La Cosa Nostra est devenue une pieuvre monstrueuse. Pendant la plus grande partie de sa croissance, le fbil'a tout simplement ignorée. La lcn n'en était qu'à ses balbutiements en 1924 quand J. Edgar Hoover est devenu directeur du fbi. Pendant les trente années suivantes, il n'a rien fait pour empêcher la montée en puissance de l'organisation criminelle la plus lucrative du pays. NEIL WELCH Quand j'étais à l'école de formation en tant que tout nouvel agent du fbi, le sujet du crime organisé n'a jamais été abordé, on n'en discutait pas. Et évidemment, dès qu'on est arrivés sur le terrain, on s'est rendu compte que la mafia était une immense entreprise criminelle globalisée. On ne menait pas d'enquête sur les dirigeants et tous les acteurs impliqués, on gérait les affaires une par une au fil et à mesure des besoins, on peut donc dire qu'on n'approchait pas le problème de manière très réaliste, pratique ou efficace. NARRATEUR La raison pour laquelle Hoover a été aussi lent à réagir reste encore aujourd'hui l'objet de débats enflammés. Selon une hypothèse, il était homosexuel et la mafia lui faisait du chantage. D'autres prétendent que sa préoccupation obsédante pour le communisme le rendait aveugle face aux dangers de la mafia. Il n'existe toujours pas d'explication définitive. RICHARD BAKER A l'époque, au niveau fédéral, il n'existait pas de... lois qui auraient donné le pouvoir au fbide se lancer dans ce genre d'enquête comme ça a été le cas plus récemment. Je reconnais que s'il avait ressenti un véritable besoin de le faire, il aurait pu demander au Congrès d'adopter de telles lois. Mais il pensait que ce n'était pas nécessaire à l'époque. NEIL WELCH Je considère que l'excuse de l'absence de loi n'a pas la moindre crédibilité. La... première loi fédérale contre l'association de malfaiteurs remonte aussi loin que 1934. Si vous êtes directeur du fbiet que vous voulez affronter le crime organisé, de la manière la plus efficace et agressive possible... vous allez vous retrouver face à des responsables politiques qui ont été corrompus et qui... font maintenant partie intégrante de cette entreprise criminelle. Vous allez marcher sur les plates-bandes de beaucoup de politiciens. Et... je sais pas... j'ignore si c'est entré en compte dans le raisonnement de monsieur Hoover ou pas, je n'ai aucun moyen de le savoir, mais il était bien assez perspicace pour comprendre ça... et... il faisait très attention de ne pas mettre le pied dans une fourmilière politique. RICHARD BAKER Le fbis'attaquait aux kidnappeurs, aux braqueurs de banque, aux voleurs de voitures... On poursuivait ceux qui faisaient des chèques en bois, le genre de choses qui se voyaient, et les gens pouvaient s'identifier quand le fbienquêtait sur ces affaires-là. On procédait à des arrestations, et ça aidait à faire savoir aux gens qu'on réglait les problèmes, et ça faisait de la publicité au fbi: ça aidait à lui donner une bonne image. S'attaquer au crime organisé, ça aurait donné lieu à une très longue enquête, comme celle sur le parti communiste, mais l'attitude dans beaucoup de régions du pays, c'était : "Ils font que se buter entre eux." "S'ils veulent continuer, on s'en fiche !" Chez nous aussi on retrouvait cet état d'esprit, on se demandait : "Pourquoi se mêler de ça ?" Alors on l'a pas fait. NARRATEUR En 1957, une rencontre fortuite dans un petit motel de l'état de New York a fini par forcer J. Edgar Hoover à prendre des mesures contre la mafia. Deux policiers enquêtaient sur une fraude par chèque au Parkway Motel à Vestal quand ils ont vu le fils d'un criminel notoire pénétrer dans le bâtiment. Il s'agissait de Joe Barbara Junior. Les officiers l'observaient alors qu'il réservait plusieurs chambres du motel. VINCENT VASISKO C'était une coïncidence, on était là pour une autre enquête, et on a repéré Joe Barbara Junior quand il a passé la porte d'entrée. On s'est mis hors de son champ de vision parce qu'on le connaissait, ainsi que son père qui avait des antécédents criminels. On a trouvé sa présence là-bas très suspecte, et quand il a pris cinq chambres en refusant de donner un seul nom, en disant simplement que son père paierait la facture, c'est là qu'on a commencé à avoir des soupçons. NARRATEUR Les deux policiers ont continué de surveiller discrètement à l'extérieur du motel alors que les clients commençaient à arriver. Joe Barbara Senior avait déjà fait de la prison pour vol à main armée. La police pensait qu'il gérait maintenant une distillerie de whiskey clandestine. Le lendemain matin, ils ont suivi les clients jusqu'à sa maison de luxe à quelques kilomètres de là, près d'un village du nom d'Apalachin. VINCENT VASISKO Après nous être garés dans l'allée privée, on a repéré qu'il y avait déjà sept ou huit voitures. Et au niveau de la dépendance, ou du garage, comme vous préférez, il y avait environ vingt ou trente voitures garées dans un champ. C'est là-bas, derrière ce bâtiment et la maison principale que vous voyez là. On a commencé à noter les numéros des plaques d'immatriculation, et certaines personnes se sont mises à discuter nerveusement et à s'agiter. D'autres sont arrivées de la maison, et aussi de derrière le barbecue. Il y avait des gens du coin qui nous connaissaient, ils savaient qui on était, et d'un seul coup, ils ont pris peur et ils se sont mis à courir. Ils se sont rués dans les champs là-bas, dans les bois, il y en avait dans toutes les directions ! NARRATEUR Le sergent Vasisko était tombé par hasard sur une réunion de 75 des plus importants responsables de la Cosa Nostra dans le pays. Ils ont déclaré qu'ils venaient présenter leurs hommages à un malade. La police ne les a pas crus et a embarqué beaucoup d'entre eux pour les interroger. Personne n'a été inculpé mais l'incident d'Apalachin allait devenir un tournant dans la lutte contre le crime organisé. VINCENT VASISKO Tous ces gens étaient connus pour la longueur de leur casier judiciaire. Ils étaient impliqués dans toutes sortes d'activités criminelles au sein de la pègre, ils avaient tous les mêmes genres d'antécédents, et ils venaient des quatre coins des Etats-Unis, même de Cuba, pour assister à cette réunion, alors elle devait être très importante pour les rassembler tous au même moment, au même endroit, pour discuter. VOIX JOURNALISTE C'était donc une preuve évidente de l'existence de la mafia ? VINCENT VASISKO Tout à fait. Absolument. NARRATEUR Ce n'était pas l'avis du directeur du bureau local du fbi. C'était un homme de Hoover, jusqu'au bout des ongles. VINCENT VASISKO Ils ne voulaient pas se déranger. Ils ont dit qu'ils allaient venir, mais on ne les a jamais vus. Et plus tard, l'agent responsable s'est exprimé publiquement pour dire qu'il s'agissait simplement d'un pique-nique, d'un barbecue chez monsieur Barbara pour ses amis, et que la mafia, ça n'existait pas. NARRATEUR La presse s'en est donné à coeur joie. Peut-être pour la première fois depuis qu'il était devenu directeur du fbi, Hoover a été victime d'un lynchage public. NEIL WELCH Les critiques à l'encontre de monsieur Hoover n'étaient pas chose courante, à vrai dire, c'était rare. Mais cet éditorial le prenait à partie, légitimement et habilement, en disant... "Qu'a-t-il fait contre le crime organisé ? Il s'agit manifestement d'un problème à l'échelle nationale. L'entreprise du crime est bien organisée, la machine est bien huilée, alors comment diable est-ce qu'il a pu la laisser se développer jusqu'à un stade pareil et qu'a-t-il fait pour y remédier ?" Evidemment, il n'avait pas de réponse à apporter. NARRATEUR Hoover avait énormément de retard à rattraper. Il avait très peu d'informations à sa disposition sur la lcn. Il avait besoin de renseignements bruts et vite. Il les à trouvés à Chicago, une autre ville possédant une longue association nauséabonde avec le crime organisé. Dans les années soixante, la ville qui avait donné naissance à l'infâme Al Capone a engendré un nouveau hors-la-loi assoiffé de sang. WILLIAM ROEMER Sam Giancana était probablement le type qui me dégoûtait le plus parmi tous les mafieux de l'histoire de Chicago. C'était vraiment la pire brute qui soit. Je me suis retrouvé face à lui au moins cinquante fois. On avait la preuve qu'il avait assassiné au moins treize personnes de ses propres mains. On se détestait. NARRATEUR L'agent spécial Bill Roemer s'est porté volontaire pour une mission à haut risque contre son vieil ennemi. C'était un combattant coriace pour le fbi. WILLIAM ROEMER Monsieur Hoover pensait qu'il y avait deux choses à faire : premièrement, se procurer des informateurs au sein de la mafia qui pourraient nous dire ce qui se passait, et deuxièmement, installer des micros à l'intérieur des QG stratégiques et des lieux de rencontre de la mafia pour qu'on puisse écouter leurs conversations quotidiennes, puis déterminer exactement quels étaient leurs projets. NARRATEUR Roemer et trois autres agents ont été envoyés en mission clandestine pour placer des micros dans le QG de Sam Giancana. Avec l'aval de Hoover, les quatre agents du fbisont devenus des cambrioleurs. Les entrées par effraction ont été largement condamnées quand le fbiles utilisait contre les activistes politiques, mais personne ne s'est jamais plaint de l'équipe de Roemer. WILLIAM ROEMER On avait entendu dire qu'il y avait un gardien à l'intérieur avec un fusil, et il avait toutes les raisons de nous tirer dessus quand on allait rentrer en pensant qu'il s'agissait d'un cambriolage, ou du moins ça aurait été son excuse pour nous abattre. L'autre problème qu'on avait, c'est que la police surveillait le bâtiment, et on avait très peur de se faire arrêter. En effet, selon J. Edgar Hoover, si on se faisait prendre, on serait considérés comme des traîtres, il nous désavouerait, on perdrait notre travail et on irait probablement en prison pour effraction. En gros, ça aurait tout un tas de conséquences terribles. NARRATEUR Giancana tenait ses réunions dans une pièce au fond d'un restaurant, en périphérie de la ville. Les agents avaient berné une femme de ménage pour qu'elle leur donne une clé. En plein milieu de la nuit, un samedi en juin 1961, ils se sont faufilés dans le bâtiment pour installer un micro. Ils espéraient ainsi lever le voile sur la mafia. WILLIAM ROEMER C'était le QG de Sam Giancana quand il était le chef de la mafia de Chicago dans les années soixante. C'est ici qu'il faisait venir ses associés pour les tenir au courant, leur donner des ordres, ce genre de choses. On a donc décidé qu'il fallait qu'on installe un micro caché ici. Ce qu'on a fait, évidemment il n'y avait pas tout ce matériel à l'époque, c'est qu'on a dissimulé le micro là en bas, sur la plinthe. Grâce à ça, on a pu écouter toutes les affaires de la mafia de Chicago. On a appris qui ils projetaient d'assassiner, quels agents publics ils comptaient corrompre... Pour la première fois, on était au courant de tout ce que faisait la mafia, comment elle s'y prenait et caetera. Ces informations étaient inestimables, c'était sans le moindre doute une grande percée dans l'enquête sur le crime organisé. NARRATEUR Des micros cachés à Chicago et ailleurs ont rapporté des preuves irréfutables de l'influence insidieuse de la mafia. Le secrétaire à la Justice, Robert Kennedy, a amené le Congrès à voter des lois contre le crime organisé, donnant ainsi à Hoover de nouvelles armes pour lutter contre la mafia. JACK DANAHY Toute la structure de nos investigations a changé. On est passé d'enquêtes portant sur des actes ou des activités isolées... à des enquêtes plus larges, de pur renseignement, comme on trouvait dans les affaires d'espionnage. C'est-à-dire qu'on sélectionnait des membres notoires ou des présumés membres du crime organisé, on menait des enquêtes générales sur eux, et on regroupait toutes les informations en notre possession pour tenter d'établir qu'ils avaient commis un crime. NARRATEUR La surveillance électronique n'était pas suffisante pour le fbi. Le Bureau avait également besoin d'informateurs pour lui fournir assez d'informations privilégiées détaillées afin de traduire les mafieux en justice. Persuader des membres d'une organisation régie par la peur et le carnage de dénoncer leurs collègues n'allait pas être facile. Mais il s'agissait d'une tâche cruciale comme le savaient bien les agents qui luttaient contre la mafia dans les années soixante. RON HADINGER C'est absolument impossible de monter un dossier solide contre n'importe quel membre d'une famille de la Cosa Nostra sans la coopération de sources confidentielles. Ce sont comme qui dirait les poumons de notre système de recueil de renseignements, on ne peut pas y arriver sans eux. Il faut attaquer de l'intérieur, atteindre au sein de l'organisation quelqu'un qui sait vraiment ce qui se passe, et qui est capable de vous fournir des renseignements pertinents. Un bon informateur vous en apprendra plus en cinq minutes que vous pourriez espérer en découvrir en cinq mois, si vous ne revenez pas bredouille ! Ce que vous devez découvrir, grâce à beaucoup de travail acharné dans la rue... c'est ce qui va pousser cet individu à collaborer avec vous, ce qui va faire écho chez lui, ce qui peut le motiver à coopérer avec vous. Ça pourrait être l'argent, quelque chose d'aussi simple que ça, ou bien la vengeance... contre un autre membre de la famille, ou peut-être quelqu'un qui n'en fait pas partie. Souvent, l'un des meilleurs moyens d'y arriver, c'est de prendre quelqu'un dans une position compromettante... d'un point de vue criminel. Il faut essayer de monter un dossier sur cette personne, et quand c'est fait, vous êtes peut-être en position de lui offrir une forme de contrepartie en échange de sa coopération. Si vous parvenez à ce stade, vous arriverez peut-être à établir une très bonne source. INFORMATEUR DE LA MAFIA J'ai commencé à coopérer avec le fbipar l'intermédiaire de Ronnie. Je faisais partie d'un "syndicat" comme on dit, et j'avais été témoin de beaucoup d'atrocités, je considérais que c'était épouvantable de voir que dans mon quartier, mais aussi dans plein d'autres, les familles du soi-disant "crime organisé" contrôlaient en gros la vie des gens, depuis leur réveil jusqu'à leur coucher, et parfois même, comment ils dormaient la nuit ! Si je m'étais fait prendre, je ne serais pas là aujourd'hui ! Et je suis certain que s'ils me trouvaient là maintenant, je ne serais plus de ce monde pour très longtemps ! C'est très risqué, évidemment, on a affaire à des individus particulièrement dangereux. RON HADINGER Il nous a fourni des informations exceptionnelles, et il fait partie intégrante de la lutte du fbicontre le racket syndical. Et... tout le monde s'accorde à dire que ça a été extrêmement bénéfique. NARRATEUR Le premier membre de la mafia à briser publiquement le voeu sacré de silence qui lie tous ceux qui rejoignent la Cosa Nostra l'a fait à grands renforts de publicité, au Congrès, en 1963. Valachi était emprisonné quand l'agent spécial Jim Flynn était allé lui rendre visite. A une époque où même le nom "Cosa Nostra" était un secret soigneusement gardé par la mafia, Flynn a fait preuve d'un peu de psychologie pour persuader son sujet de parler. JAMES FLYNN J'ai mis cartes sur tables avec lui. Je lui ai dit : "Je suis ici... pour découvrir ce que tu sais au sujet de l'organisation à laquelle tu appartenais." Alors ça ne sert à rien de se disputer, de parler de la tenue, ou du groupe ou de quoi que ce soit d'autre. Je n'ai pas de temps à perdre à écouter ça. Je vais te donner la première partie d'une expression en deux mots... tu vas me donner la seconde. Et après, on continuera à discuter. Et donc il m'a regardé, encore une fois... avec beaucoup de méfiance... et j'ai dit : "Cosa... Puis il s'est immobilisé. C'était un homme qui était incarcéré depuis longtemps alors il était déjà pâle, mais il l'est devenu encore plus. Il m'a dit : "Tu as entendu parler de... La Cosa Nostra !?" A partir de ce moment-là... il avait trahi tout ce qu'il avait toujours défendu. La vérité avait éclaté au grand jour. Je savais que j'en avais pour un bout de temps... c'était beaucoup de travail. Mais je me rendais bien compte qu'on tournait une clé dans une porte qui n'avait jamais été ouverte. Ce qu'on allait découvrir ne pouvait qu'être bénéfique pour nous en tant qu'organisme d'enquête chargé de déterminer ce qui se passait exactement dans le milieu du crime organisé. Il nous a donné des renseignements détaillés sur comment les différents meurtres avaient été planifiés et exécutés. En particulier par lui, quand il avait supervisé lui-même de telles tâches. Valachi n'a rien gardé pour lui lors de son témoignage direct devant le Sénat des Etats-Unis. A vrai dire, il est devenu un vrai homme de spectacle ! On avait maintenant un membre de la mafia qui révélait tout... le fonctionnement... du groupe. C'était la première fois qu'ils entendaient parler de La Cosa Nostra... La première fois qu'ils entendaient quelqu'un dire qu'il fallait brûler une image et prêter serment... Je crois que ça a joué un grand rôle dans la sensibilisation du public américain. JACK DANAHY Valachi a littéralement identifié des centaines de membres de la famille new-yorkaise, et même certains d'autres familles hors de la ville. Il a donné le nom de toutes les familles à travers les Etats-Unis. Il a révélé... l'existence de la Commission, le corps exécutif de la mafia. Je pense qu'il a réussi à convaincre les derniers sceptiques au sein du fbiqu'il existait bien un groupe criminel organisé. Et il a fait naître la peur dans le coeur de La Cosa Nostra, c'est certain. C'était la pire chose qui aurait pu lui arriver. NARRATEUR Le témoignage de Joseph Valachi a mis la mafia sous le feu des projecteurs, et il n'a pas fallu longtemps avant qu'il fasse remporter des voix. Ce discours présidentiel musclé remonte à 1966, et Hoover est mort depuis 1972, mais la lcn reste toujours une puissance criminelle importante. La mafia est comme l'hydre de la mythologie : dès qu'on lui coupe une tête, une nouvelle repousse à sa place. LINDLEY DEVECCHIO On emprisonnait beaucoup de personnes mais on s'est rendu compte que ça n'avait pas d'effets particuliers. Ça faisait partie du système promotionnel : quand quelqu'un va en prison, le membre suivant dans la hiérarchie du crime organisé monte d'un cran et prend sa place. Pour eux, c'était l'occasion d'une promotion. NARRATEUR Ce qui s'est passé quand les autorités ont tenté de dégager la mafia du marché au poisson de Fulton à New York est un exemple typique du redoutable problème auquel elles étaient confrontées. Le commerce du poisson à Fulton brasse chaque année cent vingt millions de dollars. C'est une activité très lucrative et 25% des recettes allaient droit dans les coffres de la Cosa Nostra. La mafia avait du succès parce qu'elle dominait le syndicat principal du marché, celui des travailleurs des produits de la mer. JOHN MARLEY On pense que la mafia contrôle le syndicat depuis les années trente. En contrôlant le syndicat, elle contrôle tous les travailleurs du marché. Et en contrôlant tous les travailleurs du marché, elle a le pouvoir de ralentir l'activité, ou de l'arrêter complètement. Dans un marché où tous les produits sont périssables, c'est un immense pouvoir. En gros, ralentir le marché... ne serait-ce que pour une journée, pourrait entraîner d'importants préjudices économiques. Par conséquent, en contrôlant les travailleurs, la mafia contrôle tout le monde dans le marché. NARRATEUR Un silence malsain entoure toutes les activités de la lcn. C'est la même chose au marché. La plupart des marchands baissent la tête, respectent les règles et ne disent rien. L'un d'entre eux a eu le courage de nous expliquer le problème à condition de s'exprimer incognito. MARCHAND Ils contrôlaient le chargement, le déchargement, les gens qui travaillent au marché et tout ce qui concerne... la distribution du poisson, son arrivage... Ils étaient impliqués dans toutes ces activités-là. Il fallait payer pour le parking, le chargement et le déchargement, et des fois ces services n'étaient même pas effectués, mais il fallait quand même payer. Et... on n'était même pas bien protégés alors qu'on devait payer pour ça. C'était un tout. VOIX JOURNALISTE Et si vous refusiez de payer ? MARCHAND On ne pouvait pas faire de commerce. Il fallait respecter les règles du marché. Ce ne serait pas autorisé, ils ne vous laisseraient pas faire, il y aurait des graves conséquences si on jouait à ça... genre, ton poisson disparaîtrait... Tu serais victime de tous les problèmes imaginables. VOIX JOURNALISTE Jusqu'à la violence physique ? MARCHAND Oui, il y aurait ça aussi. NARRATEUR La mafia utilise la violence sélective pour garder le contrôle. Un assassinat de temps en temps suffit à garder tout le monde en rang. JOHN MARLEY Dans les années 80, on a tiré sur deux individus. L'un est mort sur le coup, l'autre a été gravement blessé mais il s'est remis de ses blessures. Le premier a été tué parce qu'il commettait des vols dans le marché sans l'accord de la famille Genovese. Le deuxième s'est fait tirer dessus dans la rue à deux pas du marché. On pense qu'il allait témoigner dans une affaire criminelle en instance et que c'est pour ça qu'on a tenté de l'abattre. Mais il a survécu à ses blessures. NARRATEUR Le gouvernement croyait pouvoir mettre fin au règne de la mafia sur le marché en poursuivant en justice les deux parrains qui dirigeaient le syndicat des travailleurs des produits de la mer : Carmine et Peter Romano. Ils ont tous les deux été incarcérés pour extorsion. MARCHAND Ça a eu très peu d'effet, ça n'a pratiquement rien changé à ce qui se passait sur le marché. Il y a d'autres personnes qui sont arrivées pour reprendre leurs affaires quand ils étaient... ou en prison ou qu'ils avaient été expulsés du marché. Ce sont d'autres qui ont pris la relève. Il y avait toujours des gens derrière eux prêts à les remplacer et reprendre leurs affaires parce que quelqu'un veut toujours contrôler le marché. C'est comme ça que ça fonctionne dans tous les domaines du crime organisé. NARRATEUR La mafia est une organisation mais le fbin'enquêtait que sur des individus, c'est pour ça qu'il avait aussi peu d'impact sur le long terme. En 1979, des agents ont trouvé ce qui, selon eux, pouvait être la solution. ROBERT BLAKEY Je ne vous dirai pas que le soleil s'est couché sur la mafia dans ce pays... NARRATEUR Un universitaire du nom de Robert Blakey donnait des cours sur une loi contre l'association de malfaiteurs qu'il avait aidé à rédiger il y a dix ans de cela. ROBERT BLAKEY ... mais je vous dirai que c'est le crépuscule. Et si le gouvernement poursuit ses efforts vigoureux actuels pour lutter contre le crime organisé, la mafia telle que je la connaissais quand je travaillais pour Robert Kennedy dans les années soixante cessera d'exister, tout simplement. NARRATEUR Elle est connue sous l'acronyme rico, et elle n'avait pas été utilisée contre la lcn parce que personne ne s'était rendu compte de son potentiel. ROBERT BLAKEY Les chefs des cinq familles mafieuses de New York ont enfin été poursuivis et condamnés en vertu de rico, et j'aimerais vous présenter l'agent qui a sûrement contribué plus que n'importe qui à ces poursuites. Mike ? MICHAEL RYMAN Merci ! NARRATEUR Mike Ryman et cinq collègues du bureau du fbià New York sont allés écouter les cours de Blakey. NARRATEUR La loi rico était révolutionnaire : elle allait permettre au fbi de poursuivre en justice des individus simplement parce qu'ils faisaient partie d'une organisation criminelle, et de les bannir des entreprises qu'ils avaient corrompues. MICHAEL RYMAN J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour vous aujourd'hui. La bonne, c'est que beaucoup d'entre vous font leurs débuts devant la caméra, hein ? Mais la mauvaise nouvelle, c'est que d'après le Wall Street Journal d'aujourd'hui, General Motors va révoquer 450 nouveaux cabinets d'avocats. NARRATEUR Ce ne serait plus nécessaire de prouver qu'ils avaient commis un crime spécifique. Ryman s'est dit que rico pourrait être la solution qu'ils recherchaient. MICHAEL RYMAN Le marché du travail souffre. En écoutant les cours sur rico, on a eu comme qui dirait une épiphanie. On a compris que dans cette théorie de poursuite judiciaire, cette théorie d'instruction, se trouvaient peut-être les solutions pour nous donner les moyens tactiques et stratégiques nécessaires pour atteindre nos objectifs, c'est-à-dire porter un coup brutal ou fatal au crime organisé. ROBERT BLAKEY C'était une rupture brutale avec le passé. Dans les enquêtes traditionnelles, comme dans Sherlock Holmes, on passe d'un crime connu à un criminel inconnu. Avec la loi rico, comme elle était axée sur les organisations criminelles dont on connaissait les membres, on passait d'un criminel connu à un crime inconnu, c'était vraiment le monde à l'envers. MICHAEL RYMAN C'était un véritable bouleversement du modèle. Il s'agissait d'un changement si radical que la plupart des gens qui essayaient se rendaient compte que ça leur plaisait, ils aimaient travailler comme ça. ROBERT BLAKEY Au lieu de s'intéresser à des individus, on se concentre sur des organisations. Au lieu de s'intéresser à des crimes isolés, on observe le profil de divers crimes, et ça demandait des changements fondamentaux dans la manière dont travaillaient les enquêteurs... dans la façon dont les avocats, les procureurs, la défense et les juges menaient les procès, et enfin, dans les types de sanctions. NARRATEUR Les agents du fbiqui luttaient contre le crime organisé avaient gravement besoin d'une nouvelle approche, mais quand ils ont présenté la loi rico aux dirigeants, ces derniers ont rejeté l'idée, irréalisable selon eux. Pour que rico fonctionne, le fbiaurait eu besoin d'une révision complète de ses méthodes d'enquête. La bureaucratie ne voulait rien savoir. C'était beaucoup plus simple de continuer à faire les choses comme depuis toujours. MICHAEL RYMAN La méthode d'enquête classique, l'héritage de Hoover si vous voulez, consiste à avoir des agents seuls travaillant sur de nombreuses affaires isolées. On s'est rendu compte que pour être efficaces contre le crime organisé, en utilisant la loi rico, on devait développer une approche de travail d'équipe. Ça voulait dire qu'on devait passer de l'individualisme au travail d'équipe, au partage d'informations. Comme vous pouvez l'imaginer, j'ai reçu toutes sortes de réactions. Je pense à l'exemple typique de l'un des responsables du bureau : comme on pouvait s'y attendre, quand on lui a expliqué la théorie, ça lui a paru inconcevable. Il a rétorqué quelque chose comme quoi il ne croyait pas au travail de renseignement, il trouvait qu'enquêter sur une affaire et mettre les coupables en prison, c'était ça le but du jeu. Naturellement, c'est nous qui l'avons emporté, pas lui. NARRATEUR Dans les années 80, le fbi a commencé à lancer des enquêtes rico sur la mafia. Ils ont utilisé la nouvelle loi au marché au poisson de Fulton : en ouvrant une deuxième enquête, ils espéraient le débarrasser une bonne fois pour toute de la lcn. Cette fois-ci, ils ont concentré leurs efforts sur le point de rendez-vous de la mafia : un restaurant en face du marché. JOHN MARLEY On a appris au cours de notre enquête que la personne qui, selon nous, représentait la famille Genovese au marché à l'époque, Vincent Romano, rencontrait régulièrement, à l'intérieur du Carmine's Bar and Grill, des représentants des différents corps de métiers du marché au poisson de Fulton. Il rencontrait également, au coin de la rue juste là, différents membres du marché au poisson de Fulton. Par conséquent, on a décidé d'installer de l'équipement de surveillance électronique à l'intérieur du restaurant, et tout autour du coin de la rue, pour pouvoir entendre les conversations. On a également placé des télévisions en circuit fermé pour filmer la zone du marché, et on effectuait aussi de la surveillance physique. En plus de ça, on a mis sous écoute les téléphones de plusieurs individus qu'on suspectait d'avoir la main mise sur le marché au poisson de Fulton. NARRATEUR En 1988, le fbiest parvenu à bannir Vincent Romano et trois responsables syndicaux du marché au poisson de Fulton. JOHN MARLEY On les a immédiatement empêchés de se rendre sur la zone géographique du marché au poisson de Fulton. Ils n'avaient plus le droit d'y travailler ou même d'y mettre le pied, et au moins en ce qui concerne les membres de la famille criminelle Genovese, ça les a paralysés, ils ne pouvaient plus contrôler le marché. VOIX JOURNALISTE Vous n'auriez pas pu faire ça avant la promulgation de la loi rico ? JOHN MARLEY Non, on n'avait pas le droit de faire ça par le passé. Avant, lors d'une poursuite criminelle classique, on arrivait peut-être à placer un individu en détention, mais dès sa libération, il pouvait retourner sur le lieu où il avait commis son crime. Mais avec rico, la personne est bannie de cette zone géographique particulière. NARRATEUR Des inspecteurs surveillent maintenant de très près le marché au poisson pour s'assurer que l'ordonnance du tribunal est respectée. JOHN MARLEY Je ne sais pas si on peut se débarrasser complètement de l'influence de la lcn sur le marché. Je pense qu'on a relâché leur emprise, dans certains domaines les travailleurs se sentent maintenant libres d'exercer leurs activités légitimement, sans peur des représailles. C'est impossible d'éliminer toutes les activités criminelles. La loi rico est essentielle. Sans elle, on aurait dû procéder à des poursuites individuelles, pour des infractions isolées comme l'extorsion, le vol... Ce qui se passe, c'est qu'on coince un ou deux types, généralement des échelons inférieurs, ceux qui ont perpétré ces crimes. Mais avec rico, on peut cibler les membres des échelons supérieurs du crime organisé, et les bannir complètement de toute une zone. NARRATEUR Depuis que la loi rico a été promulguée et que le fbis'en sert, il a remporté une série de victoires notables sur la Cosa Nostra. En effet, après les arrestations successives de plusieurs parrains de la mafia, davantage de membres ont accepté de témoigner et de briser la loi du silence. Le fbicroit qu'il est enfin en train de gagner la guerre. LINDLEY DEVECCHIO Ce schéma représente la hiérarchie de la famille Colombo en 1991. En haut, on trouve le parrain de la famille, Victor Orena, qui a été jugé coupable de meurtre. Son numéro deux, le "consigliere", qui était le conseiller du parrain, coopère maintenant avec le gouvernement comme témoin suite à son arrestation. Le numéro trois, le "sottocapo", Joseph Scopo, est actuellement en détention. Les capos restants que vous pouvez voir représentés ici, ce sont les superviseurs de premier rang. Après, il y a les soldats qui sont ceux qui commettent les activités illégales sur les ordres de leurs supérieurs. La plupart d'entre eux font actuellement l'objet d'enquêtes, ou ils ont été arrêtés, ou condamnés pour meurtre et ils attendent de connaître leur peine. Le résultat de nos efforts contre la famille criminelle Colombo, grâce à la loi rico, ça a été de semer la confusion totale dans son infrastructure et sa hiérarchie, si bien que la famille ne peut plus fonctionner de façon unie. Et donc, ça a réduit son pouvoir et son influence sur les sphères d'activités dans lesquelles elle est impliquée. Globalement, nos efforts contre toutes les familles criminelles aux Etats-Unis ont donné pratiquement les mêmes résultats. NEIL WELCH Je pense qu'ils comprennent bien que ça va requérir de leur part un effort continu, c'est en grande partie leur responsabilité de poursuivre la lutte au quotidien... en tout cas dans un avenir proche. Je n'imagine pas une époque où il n'y aura plus de problème de crime organisé. En raison de sa nature, et du profit qu'on peut tirer de l'organisation d'activités criminelles, ça va toujours attirer des malfaiteurs en tous genres. Donc, les agents du fbi ne doivent jamais relâcher leur vigilance, il faut qu'ils persistent dans leurs efforts. NARRATEUR Le fbia appris à ses dépens que c'est seulement en gardant un coup d'avance qu'il a une chance de remporter la victoire contre la mafia. Avec la loi rico, il rattrape le temps perdu, c'est sûr, mais il semble évident qu'il ne peut pas encore se déclarer vainqueur. INFORMATEUR DE LA MAFIA Beaucoup de personnes pensent que le crime organisé est actuellement à l'agonie, et que sa mort n'est qu'une question de temps. Je crois personnellement qu'il a assez évolué, qu'il s'est assez adapté à l'avenir pour rester encore là un moment. Mais les mafieux sont morts de peur avec ce qui se passe actuellement au fbi, et parce qu'ils ont un véritable ennemi aux trousses. RON HADINGER Tant que la mafia fournira aux Américains des choses dont ils ont envie... Ils ne devraient peut-être pas les avoir, mais bon... alors ces gens vont continuer de donner de l'argent au crime organisé en échange de ces commodités, c'est ça le vrai problème. VOIX JOURNALISTE C'est donc un lutte perpétuelle ? RON HADINGER Ça l'a toujours été !