GUIDE JOHN_KAHEKWA JOURNALISTE LAMBERT_MONGANE MAPERU PAULIN_MURHULA_KAJEJE SILVERBACK_VF TOURISTE_FEMME_1 TOURISTE_FEMME_2 TOURISTE_FEMME_3 VIANET VIANET_DJENGUET VIANET DJENGUET Je m’appelle Vianet Djenguet. Je suis cinéaste animalier et j’ai eu la chance de filmer certains des animaux les plus emblématiques de la planète.Pour moi, les gorilles occupent une place à part.Le seul endroit où on peut les rencontrer, c’est au cœur de l’Afrique.C’est aussi de là que je viens. VIANET DJENGUET Je suis venu ici pour réaliser un film sur un programme dont l’objectif vise à sauver les derniers gorilles des plaines de l’est. Victime de la guerre, de la déforestation et du braconnage, cette sous-espèce est au bord de l’extinction. Pour les 5 000 gorilles sauvages qui restent, le seul espoir réside dans l’écotourisme. TOURISTE FEMME 1 C’est génial. TOURISTE FEMME 2 Il est bien installé. VIANET DJENGUET Je vais passer les 3 mois à venir à suivre l’habituation de 23 gorilles dirigés par un mâle à dos argenté : Mpungwe. VIANET DJENGUET Mon défi : m’approcher à 7 mètres d’un dos argenté sans qu’il ne me charge. VIANET Notre succès dépendra de la volonté du mâle à nous accepter. En fin de compte, c’est lui qui décide. VIANET DJENGUET Nous sommes en République démocratique du Congo, à l’invitation du parc national de Kahuzi-Biega.La survie d’une espèce se joue dans cette réserve. VIANET DJENGUET J’ai l’intention de suivre l’habituation d’un groupe de gorilles. Il s’agit d’un processus qui consiste à habituer progressivement les primates à la présence humaine, pour permettre aux touristes de pénétrer sans risque sur leur territoire.Ce processus n’a encore jamais fait l’objet d’un film. Nous allons tenter de nous approcher un peu plus tous les jours pendant les 3 mois qui viennent, jusqu’à ce qu’ils nous considèrent des leurs. (01.03.20) Ce ne sera pas une tâche facile, car spontanément, les primates ont plutôt tendance à fuir la compagnie des humains. Ils nous voient comme une menace.Les gorilles vivent en familles de 5 à 10 membres, dirigées par un mâle dominant à dos argenté.99 % des gorilles filmés dans les documentaires sont des animaux « habitués », et donc a priori sans danger pour l’homme. À l'inverse, pour filmer un groupe d’animaux non habitué à la présence humaine, nous allons devoir prendre des risques, parce qu’un dos argenté fera tout pour protéger les siens.Ce type de mâle fait 3 fois ma taille et pèse 250 kg, il a une force surhumaine. S’il m’attaque, je suis mort. Mais ça fait partie du métier : filmer des animaux vraiment sauvages, c’est ça qui m’intéresse, parce qu’on surprend des comportements qu’on ne voit jamais. C’est ce qui me motive. La question, c’est de savoir si 3 mois suffiront pour me faire accepter d’un mâle à dos argenté 100 % sauvage. VIANET DJENGUET À la tête du programme d’habituation : Lambert Mongane, le responsable des guides et qui a 27 ans d’expérience au contact des gorilles. VIANET DJENGUET Lambert m’explique qu’avant la guerre, la région abritait plus de 600 gorilles. LAMBERT MONGANE On y va. VIANET DJENGUET Aujourd’hui, il n’en reste plus que 170.Nous allons tenter d’habituer une famille composée de 23 membres, du nom de Mpungwe. Le groupe prend le nom de son mâle à dos argenté. VIANET DJENGUET S’ils nous voient agir comme eux, ça les rassure, ça leur permet de se détendre quand on fait une incursion. VIANET DJENGUET Filmer des gorilles, c'est toujours un peu magique. Je ne m’en lasse pas.Ce que je préfère quand je filme des grands singes, c’est voir à quel point ils nous ressemblent.Leurs expressions… leurs gestes… la dextérité de leurs mains, c’est exactement comme nous. La proximité entre humains et gorilles est si grande qu’ils peuvent même attraper nos maladies. C’est pour cette raison que nous portons des masques pour les observer au plus près.Ils font partie de nos plus proches cousins, après les chimpanzés et les bonobos. Si les petits jouent, le dos argenté ne doit pas être loin. VIANET DJENGUET Les gorilles se déplacent en permanence pour chercher des pousses de bambou et des plantes comestibles.Ils couvrent facilement 5 km par jour. C’est vite fatigant de les suivre à la trace. VIANET DJENGUET Le dos argenté est à 20 mètres environ devant nous, mais la végétation est trop dense. Je ne peux pas filmer. On n’y voit rien. VIANET DJENGUET Ça n’a rien à voir avec la façon dont je filme les gorilles habituellement. Les groupes habitués ont été accoutumés au contact humain. En revanche, ceux-là sont encore sauvages, ils ne nous connaissent pas, ils nous font pas confiance, et le dos argenté encore moins. Il a une mission à accomplir, il doit protéger sa famille et ses femelles. VIANET DJENGUET Au début de la tentative d’habituation, le dos argenté va charger.C’est sa manière de dire qu’ici, c’est chez lui, et qu’on ferait mieux d’aller voir ailleurs.Mais s’il voit qu’on ne recule pas, il s’arrêtera. VIANET DJENGUET Je ne me rendais pas compte à quel point le processus d’habituation pouvait être oppressant pour les gorilles : on les colle du matin au soir. Je comprends mieux maintenant les critiques qu’on peut faire à cette méthode. Mais j’ai le sentiment que c’est un mal nécessaire. Surtout pour cette espèce. Dans les années 80, les parcs nationaux des Virunga et de Bwindi ont mis en pratique avec succès ce dispositif d’habituation. Le nombre des gorilles de montagne est passé de 400 à plus de 1 000. C’est la preuve que ça marche. VIANET DJENGUET J’adore.Ils se déplacent en fonction de l’endroit où ils s’installeront pour manger en fin de journée. S’ils trouvent un coin qui leur plaît, ils commencent à fabriquer leurs nids.C’est génial : elle utilise la branche comme rideau pour se cacher avec son petit. Comme quoi, chez les gorilles aussi, on a sa pudeur.La journée s’est plutôt bien passée. Je vois déjà les résultats de l’habituation chez les jeunes, ils sont plus détendus en notre présence. Mais de là à ce que le mâle à dos argenté nous tolère, le chemin est encore long.C’est tout le but de notre travail… et demain, on recommence.Je me rends compte que les écogardes ne font pas un métier facile. Ils consacrent leur vie aux gorilles, c’est vraiment un travail difficile. VIANET DJENGUET À chaque retour dans ce pays, il y a des choses qui me sautent aux yeux.Les gardes ont l’air contents de leur situation, mais pour moi, ils mériteraient mieux que ça. Ils font un travail très pénible, pour presque rien en échange. Ça me désole, mais la majorité de la population congolaise vit avec moins d’un dollar par jour. Ce n’est rien du tout !Et moi, je suis l’un d’eux. À ceci près que j’ai eu de la chance et que mes parents ont pu bénéficier d’un meilleur départ dans la vie.Je suis né dans ce qu’on considèrerait comme une famille nombreuse d’un point de vue occidental : on était 8 enfants et j’étais pile au milieu, le numéro 4.Ma mère était directrice d’école et mon père médecin.On habitait dans la capitale de la République du Congo, Brazzaville. On n’avait pas de problèmes d’argent, je n’ai jamais manqué de rien. J’ai grandi dans une famille très unie.Malheureusement, il ne me reste que 2 photos de mon enfance. Une où on me voit avec ma sœur et mes frères, et une autre de mon grand-père. Mais la quasi-totalité de nos biens ont été détruits.En 1997, le pays a été ravagé par la guerre civile. Ma famille avait déjà quitté le Congo laissant notre maison vide. On fait partie de ceux qui n’ont pas eu de chance. La maison a été pillée et incendiée.On a perdu tout ce qu’on possédait.Les années 1990 ont été marquées par une forte instabilité politique dans toute la région. En République démocratique du Congo, il y a eu plusieurs guerres successivesEt ça s’est répercuté sur la populations de gorilles, qui s’est effondrée.Les séquelles de cette période sont encore visibles dans l’est de la RDC, où je me trouve en ce moment, et il n’est pas exclu que de nouveaux conflits éclatent un jour. C’est pour ça que je tourne ce film : pour mieux faire connaître le parc national, et pour garantir la protection des gorilles et de leur habitat nature.Aujourd’hui, on se concentre sur le dos argenté : c’est lui qu’on doit convaincre de nous laisser l’approcher. LAMBERT MONGANE On y va. VIANET DJENGUET C’est prêt ? LAMBERT MONGANE Oui. VIANET DJENGUET Ça fait 2 semaines que le dos argenté m’échappe, il reste toujours caché dans les feuillages. Aujourd’hui, j’aimerais qu’on se voie face à face : c’est le seul moyen d’instaurer un lien de confiance. VIANET DJENGUET Je comprends mieux à quel point c’est délicat d’habituer un groupe de gorilles. La seule chose que veulent les primates, c’est maintenir la distance entre eux et nous. Ils ont une limite qu’on ne doit pas dépasser, sinon le mâle charge. LAMBERT MONGANE Doucement, doucement. LAMBERT MONGANE Maperu ? Le mâle est par là ? MAPERU Ils sont là-bas. VIANET DJENGUET C’est quelle femelle ? VIANET DJENGUET Elle n’a pas peur ? VIANET DJENGUET Cette femelle se démarque par rapport aux autres. On voit qu’elle a été complètement habituée, parce qu’elle nous ignore alors qu’on est à moins de 7 mètres à peine. C’est pour ça qu’elle porte déjà un nom. Quand on baptise les gorilles, c’est qu’on est arrivé au dernier stade de l’habituation.On espère susciter la même confiance chez les autres gorilles au terme du processus. LAMBERT MONGANE Hé ho ! VIANET DJENGUET Oui ? LAMBERT MONGANE On va suivre le dos argenté. VIANET DJENGUET Super ! VIANET DJENGUET Oui… Regarde ça ! VIANET DJENGUET Ça me dépasse qu’un animal de 250 kg puisse grimper aussi haut dans les arbres. VIANET DJENGUET Un instant.Je sens déjà un lien avec le groupe. Je pense aux persécutions que ces animaux subissent, alors qu’ils essaient simplement de protéger leur tribu, comme toutes les espèces sur Terre.C’est surtout le dos argenté qui me fascine. Le patriarche.Les gorilles sont très proches des êtres humains. On partage avec eux plus de 98 % de notre patrimoine génétique. Chaque fois que je passe du temps avec ces lointains cousins, je ne peux pas m’empêcher de remarquer les ressemblances entre eux et nous.C’est sans doute étrange, mais dès que je filme le dos argenté… je retrouve une quantité de points communs avec mon grand-père, Boniface. Il avait la même attitude protectrice envers notre famille, la même douceur, les mêmes gestes, la même manière de se tenir, de parler, de regarder les autres.Il avait toutes les qualités d’un mâle fier et assuré.On l’admirait dans notre famille et dans notre communauté. C’était le pilier du clan. Le patriarche.J’ai toujours voulu lui ressembler. Un défenseur, un leader… Un dos argenté.Au fil des jours, on fait des progrès. Maintenant que j’ai regardé Mpungwe dans les yeux, je compte bien établir une relation de confiance avec lui. L’idéal serait qu’il me laisse approcher, et rencontrer les membres de cette famille qu’il protège si bien. (01.30.52) Ce sera difficile de l’amener à baisser la garde, au regard du passif entre les gorilles et les hommes. Mais grâce aux écogardes, les choses évoluent. JOHN KAHEKWA J’ai commencé comme écogarde, responsable de l’habituation des gorilles. Maintenant, je travaille comme consultant auprès du parc, pour tout ce qui concerne les gorilles ou l’entraînement des gardes. LAMBERT MONGANE On y va. JOHN KAHEKWA Jusqu’en 1937, tout le monde pouvait accéder à la forêt sans restriction. Au cours de l'époque coloniale belge, les autorités ont constaté que la forêt était en danger et ont créé une réserve, qui est devenue le parc national de Kahuzi-Biega.Le parc a été intégralement pensé pour empêcher toute agression humaine sur les gorilles et leur milieu naturel. Mais ce n’est pas évident à accepter pour la population locale. VIANET DJENGUET La famille s’est éparpillée, chacun est dans son arbre. On notera que le dos argenté a choisi le plus gros arbre. On dirait qu’il est moins sur la défensive quand on est là, il nous laisse voir sa famille. LAMBERT MONGANE C’est le fils de Mpungwe. JOHN KAHEKWA Pourquoi les gens de la région s’en prennent-ils aux gorilles et à leur habitat ? Ventre affamé n’a pas d’oreilles: ils n’ont pas le choix. Plus de 2 millions d’habitants vivent autour du parc. La densité de population et la pauvreté obligent les gens à se tourner vers les ressources naturelles de la réserve. VIANET DJENGUET Un animal qui se prend dans ce type de piège va se débattre jusqu’à la mort sans réussir à se libérer. JOHN KAHEKWA L’autre problème, c’est l’ampleur de la déforestation. En 2020, les gorilles des plaines de l’est ont perdu plus de mille hectares de leur habitat. Les paysans ont besoin de davantage de terres pour étendre leurs cultures. Ils ont besoin d’espace pour installer leurs villages. Donc pour aider les gorilles nous devons aider financièrement la communauté locale . JOHN KAHEKWA Une partie de nos revenus est collectée par le Trésor public et sert à financer le développement des villages. Plus les gens tireront profit des activités du parc, plus on renforcera la sécurité des gorilles. En fait, les animaux paient leur survie par leur présence. VIANET DJENGUET Baser la protection des gorilles sur les revenus liés au tourisme n’est pas sans risques en cas de conflit armé dans la région. Malgré tout, le tourisme reste à l’heure actuelle le meilleur moyen d’empêcher la disparition de cette espèce remarquable. Je me demande si Mpungwe nous fera un jour confiance, nous dont l’espèce menace la sienne sans relâche.Je sens qu’on avance. Nous commençons à gagner du terrain avec Mpungwe… même s’il continue de nous tenir à distance. Cette semaine, nous allons tenter de nous approcher à une vingtaine de mètres de lui et voir s’il nous tolère. C’est assez risqué parce qu’il va probablement nous charger.Il existe deux techniques pour habituer les gorilles. La première consiste à adopter une posture de soumission, comme l’a expérimenté la primatologue Dian Fossey, pour approcher et étudier les gorilles de montagne. VIANET DJENGUET Au Kahuzi-Biega, l’approche consiste au contraire à s’imposer et à tenir tête aux gorilles. VIANET DJENGUET Les fondateurs du parc partaient de l’hypothèse qu’en tant qu’être humain, nous devions nous comporter en animal dominant pour gagner le respect du dos argenté.Même si personne n’a envie de voir un gorille le charger.Mais c’est une étape indispensable. LAMBERT MONGANE Il vient les protéger. MAPERU Il ne s’approchera pas. LAMBERT MONGANE Si, il y a les femelles. VIANET DJENGUET J’ai vraiment l’impression de me livrer à du harcèlement. Quand on regarde leurs selles, on voit qu’ils ont la diarrhée, c’est un symptôme de stress. Ça me préoccupe un peu. VIANET DJENGUET Malgré les risques, il continue ce métier, pour protéger les gorilles. VIANET DJENGUET On a bien compris que Mpungwe se méfiait encore de nous. Et ça se comprend : un dos argenté doit tout faire pour protéger les siens.Tous les pères de famille de ce monde sont des dos argentés.J'ai passé presque toute l'année loin de ma famille.Toutes mes absences ont forcément des conséquences. Je redoute le jour où mes enfants quitteront le nid.Cette angoisse est d’autant plus forte que la famille compte par-dessus tout à mes yeux. Mes enfants dépendent encore de moi, et à chaque départ, c’est un arrachement. En même temps, je ne fais pas seulement ce travail par plaisir.Je veux sensibiliser les gens, leur montrer ce qu’il faut faire pour garantir la survie des gorilles. Il y a quelque chose de l’ordre de l’addiction dans ce métier.La semaine qui s’est écoulée a été intense pour les gorilles et je me demande si notre présence continue va parvenir à persuader Mpungwe de nous laisser les approcher, sa famille et lui.A force d’être présents quotidiennement, l’idée est que les gorilles ne fassent plus attention à nous.Au fil de l’habituation, nous nous immisçons dans le groupe. Les gorilles reprennent leur comportement normal. Et c’est à ce moment-là qu’on peut les observer pleinement en liberté. VIANET DJENGUET La plupart des femelles nous tolèrent, à présent. Mais Mpungwe reste lui un animal sauvage. Il ne va pas nous faire confiance aveuglément.Il a cet instinct de patriarche qui le pousse à protéger son clan. VIANET DJENGUET Mpungwe, c’est moi ! Il se tient sur ses gardes avec moi, à cause de la caméra. Alors, j’essaie de lui faire comprendre que je suis son ami.Mpungwe ! Allez ! Il ne nous charge plus.Il nous laisse approcher. On a passé un cap.Il est même resté pour m’observer : ça, c’est nouveau.Normalement, quand on soutient le regard d’un gorille, il prend ça comme de l’intimidation.Là, Mpungwe ne m’a pas chargé alors que je l’ai regardé droit dans les yeux.Je prends ça comme un bon signe : il doit commencer à s’habituer à moi. LAMBERT MONGANE On va voir ce qu’il fait. VIANET DJENGUET Je suis à dix mètres à peine d’une mère avec son petit. Ils ne bougent pas, ils nous regardent.Les femelles atteignent la maturité sexuelle vers 7 ou 8 ans. Une fois qu’elles commencent à se reproduire, elles donnent naissance à un seul petit, tous les 4 à 6 ans.Il est adorable. VIANET DJENGUET Cette natalité très basse chez les gorilles explique en partie les difficultés à endiguer le déclin des populations. Ça me rappelle à quel point notre travail est crucial.Elle est en train de l’allaiter ! Elle est en train de l’allaiter, là ! Vous avez vu ça ? C’est fou ! Je n’avais encore jamais vu une mère gorille nourrir son petit. VIANET DJENGUET Mpungwe rôde dans les parages. Il ne les quitte pas des yeux. VIANET DJENGUET Il est là pour protéger le groupe, pour résoudre les problèmes. Son assurance, sa puissance : il me fait encore penser à mon grand-père Boniface. Ils sont pareils !Eh oui…Désolé ! Je vais continuer à filmer un peu. Devenir un homme fort, ça faisait partie des apprentissages fondamentaux pour mon grand-père.Quand j’étais enfant, j’étais gaucher. À l’époque, ça n’était pas bien vu, chez les garçons. Ça signifiait qu’on était moins viril que les autres.C’est comme ça qu’on voyait les choses dans notre culture. Mon grand-père a décidé d’envelopper ma main gauche avec un bandage, pour m’empêcher de m’en servir. Ça me ralentissait beaucoup à l’école.J’en arrivais presque à croire que je ne serais jamais assez bon. Quand on est toujours le dernier à finir tout ce qu’on entreprend, on se sent mis à l’écart. VIANET DJENGUET Pour apprivoiser un animal puissant comme Mpungwe, il faut se montrer fort. Prouver qu’on est un vrai homme.Les gorilles se déplacent constamment d’un bout à l’autre de leur territoire, au cours de l’année, pour chercher leur nourriture.Mon départ est prévu dans 4 semaines, et je n’avais pas anticipé la difficulté que présenterait la poursuite de cette famille de gorilles sur un nouveau terrain si différent.C’est dingue, ici ! La forêt est très dense, le relief très vallonné. On a des dénivelés de 500 mètres.C’est l’endroit idéal pour se faire prendre en embuscade par Mpungwe. On a intérêt à faire très attention. VIANET DJENGUET Mpungwe a beau se montrer agressif… il n’essaie plus de nous charger. C’est le signe qu’il est déjà bien habitué à nous.Il a compris que je voulais faire partie de son groupe, pour moi, ça ne fait aucun doute. Quant à savoir s’il m’y autorisera, c’est une autre histoire.Mpungwe ! C’est moi !Dans la forêt en aval, c’était plus dégagé, il voyait mieux la distance entre lui et nous, il était plus calme.Mpungwe !Il ne voit pas où on est. L’équipe avance sans voir la limite à ne pas dépasser. On la franchit sans faire exprès, c’est pour ça qu’il nous fonce dessus, qu’il charge. C’est beaucoup plus dangereux.Incroyable !Mpungwe a essayé de m’attraper le pied gauche.Il ne m’a pas fait mal, et ça, c’est très important. Ça ne tenait qu’à lui de le faire.Ce n’est pas anodin, ce qu’il s’est passé.Je lui ai prouvé que j’étais assez fort pour être son ami.La balle est dans son camp.ujourd’hui est une journée particulière.Le parc reçoit son plus important groupe de visiteurs depuis longtemps. Ces touristes viennent observer la seule famille de gorilles du parc entièrement habituée. J’ai été invité à me joindre à eux pour voir comment se comporte un dos argenté une fois acclimaté à la présence humaine.La seule chose qui me préoccupe en ce moment, c’est d’approcher Mpungwe. Mais ça va être intéressant de rendre visite à un groupe de gorilles déjà habitués. GUIDE On avance doucement.Là, c’est monsieur Bonané… avec quelques-uns des petits. TOURISTE FEMME 3 Coucou, Bonané. TOURISTE FEMME 1 C’est génial. VIANET DJENGUET Filmer les animaux au milieu des touristes, ce n’est pas évident. JOHN KAHEKWA Entre le milieu des années 80 et le début des années 90, il y avait 7 000 visiteurs par an. C’était avant la guerre. Aujourd’hui, on en accueille 150 par mois. Le parc ne dispose que d’un seul groupe de gorilles que les gens peuvent approcher.Le groupe de Bonané génère très peu de revenus, d'où l’urgence de la mise en place d’un programme pour habituer une deuxième famille. TOURISTE FEMME 2 Tout va bien ou il est un peu abattu ? JOHN KAHEKWA Non, non, tout va bien. TOURISTE FEMME 2 Il est bien installé. VIANET DJENGUET Il y a vraiment un gouffre entre le groupe de Mpungwe et celui-ci, ça n’a rien à voir. On ne pourrait pas faire ça avec Mpungwe. JOHN KAHEKWA C’est l’heure de leur dire au revoir ! VIANET DJENGUET Bonané est parfaitement à l’aise en présence de touristes. Ce constat me gêne un peu. J’adorerais pouvoir approcher Mpungwe comme ça, mais d’un autre côté, les gorilles sont maintenant beaucoup plus vulnérables car désormais incapables de faire la différence entre les personnes bien intentionnées et les autres.À l’origine de mon projet, je voulais simplement suivre le processus d’habituation. Mais plus ce dernier progresse, plus je me rends compte que tout n’est pas si simple que ça.Les événements dramatiques qui ont suivi n’ont rien fait pour me rassurer. JOURNALISTE La mission des Nations Unies en RDC confirme le massacre de 130 civils par M23 dans les villages de Kishishe et Bambo. Le mouvement, majoritairement composé d’anciens rebelles tutsis, nie toute responsabilité. VIANET DJENGUET Quel enfer.Personne dans ce pays ne veut revivre ça.L'attaque a eu lieu près d’ici.Je ne veux pas que le conflit embrase à nouveau tout le pays. VIANET DJENGUET Je me demande encore une fois si l’habituation protège vraiment les gorilles. JOHN KAHEKWA Je connaissais chaque gorille par son nom.Les groupes habitués voient du monde tous les jours, ils ne vont pas s’enfuir ou se cacher.À l’inverse, les familles non habituées vont disparaître au moindre bruit.Si les combats arrivent encore une fois jusqu’au parc, ce qui reste de la population de gorilles s’en ira.Ça ne veut pas dire que je condamne la méthode de l’habituation, j’y crois à 100 %. Quand les villageois tirent profit de la présence des gorilles, ils les laissent tranquilles. VIANET DJENGUET Les braconniers ont longtemps sévi dans le parc. Il est possible que Mpungwe ait été témoin de violences quand il était jeune. C’est logique qu’il ait appris à se méfier des humains.On a entendu son hurlement dès qu’on est arrivés. On sait qu’il est là. Le temps presse.Il reste moins de 10 jours avant mon départ.Mpungwe s’est approché jusqu’à pouvoir me toucher.Le vrai test, ce sera d’avancer jusqu'à 7 mètres de lui sans qu’il ne me charge.Pour être franc, j’éprouve une certaine angoisse quand je vois les résultats de l’habituation chez l’autre mâle à dos argenté. VIANET DJENGUET Il n’a pas envie qu’on le filme aujourd’hui. Dès qu’on bouge, il part au quart de tour. VIANET DJENGUET Mpungwe en impose, mais on voit qu’il se sent vulnérable.Il nous observe, il ne maîtrise pas tout.Tout ce qui compte pour lui , c’est de protéger sa famille. VIANET DJENGUET Il reste là avec les petits et les autres sont derrière lui.Quand je tiens ma caméra comme ça, de loin on dirait une arme à feu.C’est peut-être à ça qu’il pense.Chaque fois que je pointe mon objectif vers lui, il disparaît.Peut-être qu’il vaut mieux qu’on en reste là. VIANET DJENGUET J’aurais aimé mieux savoir dans quoi je m’embarquais. Sur le plan mental, je commence à sentir la fatigue qui s’accumule. Je suis tiraillé entre deux envies : d’un côté, voir l’habituation réussir… et de l’autre, que Mpungwe reste lui-même, un animal sauvage, dans l’intérêt de son groupe.Malgré mes efforts pour m’approcher et me faire accepter par lui, je préférerais qu’il garde cette méfiance innée envers les humains. VIANET DJENGUET Imaginez qu’un gorille ne sache plus distinguer un ami d’un ennemi : je trouve ça très inquiétant.Si ces gorilles conservent leurs instincts sauvages, Mpungwe saura reconnaître les intrus et il pourra défendre son groupe et les entraîner ailleurs.Il me semble que j’ai créé un vrai rapport avec lui et le reste du groupe. Je remarque plein de choses qui me rappellent ma propre famille.Ce qui est triste chez nous, c’est que personne n’a repris le rôle du patriarche après la mort de mon grand-père.Tout le monde s’est plus ou moins éparpillé.J’habite en Angleterre, ma sœur à Paris, mon frère en Afrique du Sud, d’autres sont retournés au Congo. C’est pour ça que ces questions me tiennent à cœur. Je ne suis plus très proche de mes frères et sœurs. Il n’y a plus personne pour perpétuer cette vie familiale qui est pourtant centrale dans notre culture. Alors ça me plairait que Mpungwe ait du temps pour transmettre son savoir à son fils, pour que sa famille ne se disperse pas comme la mienne, pour que cet héritage survive.J’aurais aimé être le dos argenté des miens, faire le pont entre mes frères et sœurs, mes cousins, ou mes enfants.J’aurais aimé être comme mon grand-père… être entouré de toute ma tribu. Mais je n’ai pas su le faire. VIANET DJENGUET La conservation, ce n’est pas « tout blanc ou tout noir », c’est très complexe.John et Lambert se battent chaque jour pour garantir aux gorilles un espace où s’épanouir. C’est une relation symbiotique qui fait du bien.Il me reste moins d’une semaine. J’aimerais sceller mon rapprochement avec Mpungwe. J’aurais l’impression d’avoir échoué si je rentrais chez moi sans avoir accompli ça. Ça ne tient pas à grand-chose !Ce n’est pas un énième documentaire animalier. Pour moi, les gorilles sont exceptionnels. On a tellement en commun. Si l’un de mes projets doit passer à la postérité, j’aimerais que ce soit celui-là. Regardez.Ça va, toi ?C’est Tuliya. Je n’ai jamais rencontré une femelle gorille d’aussi près… jamais. VIANET DJENGUET Regardez ! La famille de Mpungwe est là, autour de nous. Il y a des gorilles dans tous les arbres !Ils nous ont complètement acceptés.Ça, c’est l’un de ses fils, il a dans les 6 ans. Il a envie de jouer !À ton tour.Mpungwe n’est pas loin. Le fils traîne toujours derrière son père.Je suis venu ici pour m’informer sur l’habituation.Et au fil du processus, d’autres fenêtres se sont ouvertes.C’est ce qui arrive quand on se retrouve dans une situation qu’on n’avait pas prévue ou pas anticipée.La vie, c’est comme ça. On apprend en se confrontant à la réalité. Pour moi, c’est de regarder Mpungwe. Certains souvenirs sont ainsi remontés à la surface.J’ai grandi avec un grand-père que je n’ai jamais vu pleurer. Jusque dans les moments de tristesse, il restait maître de lui-même. J’avais envie de marcher dans ses pas. D’être comme lui.C’était un dominant. Mais à force d’observer Mpungwe dans son cadre naturel, j’ai pris conscience que je n’étais pas un dos argenté.J’aurais voulu incarner cette figure, mais dans ma famille, je ne suis pas l'homme fort, je ne contrôle rien. Et c’est quelque chose que je dois accepter.C’est mon dernier jour. J’aimerais connaître des adieux apaisés… pour clore ce voyage incroyable. Mais j’ai peur que Mpungwe ne soit pas de bonne humeur.Ça me fendrait le cœur qu’on se quitte sur une note agressive. PAULIN MURHULA KAJEJE Attention, il est là. VIANET DJENGUET On ne va peut-être pas se quitter en très bons termes. VIANET DJENGUET Je crois qu’on n’aura pas mieux aujourd’hui.J’ai beaucoup appris à force de l’observer.Il m’a fait comprendre que la famille passait en premier. J’ai atteint le point où la distance se fait vraiment sentir.Tout ce que je souhaite maintenant, c’est passer autant de temps que possible avec ma famille.Tiens… il nous regarde ! C’est comme s’il savait que j’étais sur le départ.Je te connais maintenant. Vous avez vu ça !C’est génial ! VIANET DJENGUET J’ai eu ce que je voulais, je peux repartir. Je suis un homme heureux. Je n’aurais pas pu souhaiter un plus bel au revoir !Si mon grand-père était encore en vie, je lui dirais que je l’admire et que je voudrais qu’il soit fier de moi. Mais les temps ont changé : je ne veux plus être le même genre d’homme que lui.Si je suis arrivé là où j’en suis, c’est grâce à l’aide de ma femme et de mes enfants. SILVERBACK VF - 1 1