ADAM_MAMELAK DRUIN_BURCH JAYNE_LAWRENCE JOHN_FENN JOHN_SWANN JOHN_WHITAKER MICHAEL_MOSLEY PETER_CAMPBELL MICHAEL MOSLEY Voici Walton Hall, dans le Yorkshire. En 1835, un monsieur riche et plutôt excentrique y résidait.On dit qu'on le voyait régulièrement marcher sur le terrain pieds nus, et accompagné d'un âne vieillissant. Ils devaient avoir l'air d'un couple assez minable, mais il s'avère qu'ils ont participé à l'une des expériences les plus extraordinaires du dix-neuvième siècle. MICHAEL MOSLEY Une expérience qui allait amener à des découvertes capitales en médecine et en chirurgie, et transformer notre manière d'appréhender les poisons. MICHAEL MOSLEY Allez, viens ! MICHAEL MOSLEY Cette émission s'intéresse auxnombreuxpersonnages hauts en couleur qui, au cours des deuxcents dernières années, ont inventé les médicaments qui nous protègent de la douleur, des maladies infectieuses, et même de la mort. MICHAEL MOSLEY Grâce à leurs efforts héroïques, des substances auxeffets presque magiques ont été découvertes, analysées et enfin, exploitées. MICHAEL MOSLEY Dans ce numéro, je vais vous faire découvrir la science remarquable qui se cache derrière la source peut-être la plus inattendue de nombreuxmédicaments modernes : les poisons. MICHAEL MOSLEY Et parmi eux: les substances les plus létales de la planète. MICHAEL MOSLEY Deuxou trois kilos tueraient tous les êtres humains sur la planète. MICHAEL MOSLEY Du monde naturel auxcréations humaines, il s'agit d'une histoire de cupidité, de tragédie, d'espoir, et de hasard. ADAM MAMELAK Ce qui a commencé comme une expédition scientifique d'observation des insectes s'est transformé en un traitement du cancer. Pour moi, c'est l'une des merveilles de la science. MICHAEL MOSLEY Alors, jusqu'où pouvons-nous aller pour dévoiler les bienfaits des poisons ? DRUIN BURCH Tous les médicaments sont des poisons, et tous les poisons devraient être considérés comme des médicaments potentiels. MICHAEL MOSLEY Nous allons vous raconter comment on a transformé des poisons meurtriers en médicaments. MICHAEL MOSLEY A travers l'histoire, les poisons ont été utilisés pour ôter la vie, que ce soit par suicide, par assassinat ou par meurtre. MICHAEL MOSLEY Et pourtant, avant le dix-neuvième siècle, on en savait étonnamment très peu sur la manière dont ils agissent réellement. MICHAEL MOSLEY L'une des personnes ayant aidé à changer ça était Charles Waterton, le propriétaire haut en couleur de Walton Hall. JOHN WHITAKER Il était considéré comme quelqu'un de très excentrique. Parfois, il se cachait sous la table pendant le dîner et mordait les jambes des gens. JOHN WHITAKER Wakefield Museum JOHN WHITAKER Il était hyperlaxe, il savait se gratter derrière l'oreille avec son gros orteil. JOHN WHITAKER Il adorait grimper auxarbres. Il a continué à le faire même après ses 80 ans... c'est assez étrange. MICHAEL MOSLEY En plus d'être excentrique, Waterton était également passionné par le savoir. Il voyageait à travers le globe et collectionnait des objets exotiques et insolites, pas toujours uniquement pour des études scientifiques. JOHN WHITAKER Il a créé une pièce de taxidermie après qu'un agent de douane l'a contrarié en lui faisant payer des taxes supplémentaires sur des spécimens qu'il avait ramenés de Guyane. Il a modifié l'arrière-train, les fesses d'un singe hurleur pour le faire ressembler au visage de cet agent de douane, ce qui est peut-être l'insulte parfaite. MICHAEL MOSLEY Waterton a passé presque vingt ans à vivre dans la forêt tropicale amazonienne, où il s'est lié d'amitié avec l'une des tribus amérindiennes : les Macuxi. MICHAEL MOSLEY Ce qui intéressait vraiment Waterton était un secret étroitement gardé : un poison capable de tuer presque n'importe quel animal, et que les Macuxi utilisaient occasionnellement pour se tuer entre eux. Il est parvenu à obtenir la recette des Indiens. MICHAEL MOSLEY Elle contient des ingrédients très intéressants comme des crochets broyés de serpent Labari. Il y a également des fourmis noires en poudre qui sont si venimeuses que leur piqûre seule provoque de la fièvre. Mais à vrai dire, ce n'est pas le plus important : l'ingrédient clé est une plante grimpante qui pousse dans la nature locale appelée "wourali." C'est de là que le poison tire son nom, et c'est l'ingrédient principal. MICHAEL MOSLEY Plus tard, cette plante a été identifiée comme la "strychnos toxifera", et le poison qui en dérive est aujourd'hui connu sous le nom de curare. MICHAEL MOSLEY Voici de véritables échantillons que Waterton a ramenés il y a deuxcents ans. Un bol dans lequel on mélange les ingrédients, et des fléchettes empoisonnées. MICHAEL MOSLEY La matière noire que vous pouvez voir sur la pointe est le poison. Il s'agit de curare, et même s'il a deuxsiècles, il est toujours actif, alors je ne vais pas y toucher ! MICHAEL MOSLEY Waterton lui-même l'a ramené parce que les Européens étaient absolument fascinés par le curare, et personne d'autre n'était parvenu à ramener de grandes quantités du véritable poison, certainement pas assez pour procéder à des expériences convenables. MICHAEL MOSLEY De retour chez lui, Waterton a été contacté par le professeur William Sewell, vétérinaire renommé, et Sir Benjamin Brodie, éminent chirurgien, qui désiraient apprendre exactement comment le curare tue ses victimes. MICHAEL MOSLEY Brodie avait déjà testé le poison sur de petits animaux. MICHAEL MOSLEY Mais maintenant, il voulait retenter l'expérience sur un plus grand animal. Ils ont donc décidé d'utiliser un âne. MICHAEL MOSLEY Ils ont injecté au malheureuxbaudet assez de curare pour le tuer. MICHAEL MOSLEY Puis, quand il s'est effondré et qu'il a cessé de respirer, ils ont rapidement pratiqué une trachéotomie d'urgence. MICHAEL MOSLEY Ce qu'il faut faire, c'est prendre un couteau et ouvrir la gorge jusqu'à atteindre la trachée... MICHAEL MOSLEY ... puis ce qu'ils ont fait, c'est qu'ils ont inséré un soufflet dans la trachée et ils se sont mis à pomper. Ils n'avaient pratiquement aucune idée de ce qu'ils faisaient, ou de combien de temps ça allait leur prendre. MICHAEL MOSLEY Après deuxheures environ... MICHAEL MOSLEY ... l'âne s'est assez remis pour lever la tête et les fixer du regard. Donc, ils se sont arrêtés... mais l'animal s'est effondré à nouveau, alors ils ont repris le soufflet. MICHAEL MOSLEY Ils ont continué pendant encore quatre heures environ... MICHAEL MOSLEY ... jusqu'à ce que, comme Waterton l'a écrit dans son journal : "Le pompage l'avait sauvé de sa désillusion finale." MICHAEL MOSLEY Il s'est levé, et il s'est promené sans trouble ou douleur évidents. MICHAEL MOSLEY Oui... MICHAEL MOSLEY Waterton, Sewell, Brodie, et bien sûr l'âne, avaient démontré quelque chose de remarquable. MICHAEL MOSLEY Une découverte qui allait avoir un impact inattendu, auxgrandes répercussions. MICHAEL MOSLEY Ils avaient démontré que le curare agit sur des muscles spécifiques, y compris ceuxqui permettent de bouger et de respirer. MICHAEL MOSLEY Tandis que d'autres, y compris le plus important : le coeur, étaient complètement épargnés. MICHAEL MOSLEY Du moment qu'on arrive à faire respirer le patient, quel qu'il soit, il devrait s'en sortir. JOHN WHITAKER La caractéristique essentielle du curare, c'est qu'il s'agit d'un relaxant musculaire. Tous les muscles volontaires vont se paralyser, y compris les muscles respiratoires. MICHAEL MOSLEY Les trois scientifiques avaient démontré qu'il est possible de maintenir un patient en vie pendant que son corps est paralysé par les effets du curare. MICHAEL MOSLEY Evidemment, au début du dix-neuvième siècle, cette découverte n'avait pas d'application évidente. Mais cent ans plus tard, elle allait révolutionner la chirurgie. MICHAEL MOSLEY Au milieu du vingtième siècle, l'un de mes auto-expérimentateurs préférés, le docteur Fred Prescott, s'est délibérément injecté une forme pure de curare pour démontrer qu'il n'y a pas de risque à l'utiliser en chirurgie comme un relaxant musculaire. A vrai dire, depuis les années 1950, la plupart des gens ayant subi une intervention chirurgicale majeure ont bénéficié du curare ou de l'un de ses équivalents modernes. MICHAEL MOSLEY Et l'âne ? Il a pris sa retraite à Walton Hall. Charles Waterton a écrit dans ses carnets : "Il devra être mis à l'abri des tempêtes hivernales. Et l'été, on lui procurera les meilleures pâtures." Il finira ses jours en paix. MICHAEL MOSLEY En effet, il a vécu encore vingt-cinq ans après l'expérience, et quand il est enfin décédé en 1839, il a eu droit à sa propre annonce nécrologique dans le journal local, relatant sa contribution à la science médicale. MICHAEL MOSLEY Dans la Grande Bretagne victorienne, l'assurance-vie est soudainement devenue un secteur florissant. MICHAEL MOSLEY Cela a entraîné une recrudescence des meurtres motivés par l'argent. MICHAEL MOSLEY Souvent, à l'aide d'arsenic. MICHAEL MOSLEY Cette vague d'empoisonnements allait avoir des conséquences inattendues dans le domaine de la pharmacie. JAYNE LAWRENCE L'arsenic était un excellent moyen de tuer les gens. C'est ce qu'on appelle un poison à effet cumulatif, c'est-à-dire qu'on n'élimine pas la dose, autrement dit, plus on en ingère, plus il s'accumule dans le corps. JAYNE LAWRENCE C'était donc très facile de l'administrer dans la nourriture, et il semblait que la victime était décédée de mort naturelle. MICHAEL MOSLEY Tout au long du dix-neuvième siècle, les histoires d'empoisonnement, qu'il s'agisse de meurtres ou d'accidents, figuraient partout dans les journaux. MICHAEL MOSLEY La pression pour maîtriser ce poison mortel se faisait de plus en plus forte. JAYNE LAWRENCE La société royale de pharmacie et ce qui allait devenir l'association médicale britannique se sont réunies en 1849 pour aller au parlement réclamer l'instauration d'une nouvelle loi afin de mettre un terme à ces empoisonnements. JAYNE LAWRENCE En conséquence, une nouvelle loi a été adoptée en 1851, la loi sur l'arsenic, qui a beaucoup limité la vente du poison. MICHAEL MOSLEY Même si la loi limitait qui pouvait acheter de l'arsenic, elle ne mentionnait pas qui pouvait en vendre. MICHAEL MOSLEY Donc, inévitablement, il a continué d'y avoir des morts. MICHAEL MOSLEY Quelques années et de nombreuxmeurtres plus tard, le parlement a enfin adopté d'autres lois pour limiter la vente des poisons les plus répandus. MICHAEL MOSLEY Plus important encore, ils ont créé les professions de chimiste et pharmacien. MICHAEL MOSLEY La loi sur l'arsenic ainsi que celles qui ont suivi ont enfin permis un certain contrôle sur l'arsenic et toute une gamme d'autres substances dangereuses. Personnellement, je trouve ça d'une ironie mordante que ce soit à la suite de ces empoisonnements, accidents et autres meurtres que le secteur moderne et légal de la pharmacie ait vu le jour. MICHAEL MOSLEY Au début du dix-neuvième siècle, les poisons étaient des mélanges mystérieuxet mortels, pratiques pour se suicider ou assassiner. MICHAEL MOSLEY Au milieu du siècle, une compréhension plus rationnelle de leur fonctionnement a commencé à apparaître. Et à l'aide d'un cadre professionnel et juridique conçu pour contrôler leur usage, cela allait marquer le début d'une nouvelle ère de découverte scientifique. MICHAEL MOSLEY Voici une belladone, aussi appelée "herbe empoisonnée", et il y en a certainement assez pour me tuer. MICHAEL MOSLEY En italien, "bella donna" signifie "belle femme", et c'est parce que dans le temps, les dames élégantes se servaient du jus de cette plante pour se dilater les pupilles, dans l'espoir de paraître plus séduisantes. MICHAEL MOSLEY Au dix-neuvième siècle, on est parvenu à isoler l'ingrédient actif de la belladone. Il s'agit d'une substance appelée atropine, et les ophtalmologues ont commencé à l'utiliser pour les aider à examiner l'oeil. MICHAEL MOSLEY J'ai devant moi l'équivalent moderne, le voici, et je vais m'en mettre dans les yeuxpour voir ce qui se passe. MICHAEL MOSLEY Ouh là là ! Ça pique vraiment ! MICHAEL MOSLEY Au cours des dernières minutes, j'ai perdu progressivement la netteté dans cet oeil. MICHAEL MOSLEY Et je pense que vous pouvez voir que ma pupille est bien plus grosse dans cet oeil-ci que dans celui-là. MICHAEL MOSLEY Mais est-ce que je suis plus séduisant ? MICHAEL MOSLEY L'une des raisons pour lesquelles avoir une grosse pupille est censé rendre plus séduisant, c'est que quand on regarde quelqu'un qu'on trouve attirant sexuellement, alors nos pupilles se dilatent. Donc c'est comme si je vous disais en ce moment que je vous trouve très très attirant. Et c'est pour ça que vous me trouvez très très séduisant. MICHAEL MOSLEY L'atropine est extrêmement toxique, et les dames qui mouraient d'envie de paraître plus séduisantes risquaient littéralement d'y perdre la vie. MICHAEL MOSLEY Et pourtant, curieusement, le meilleur traitement contre l'overdose d'atropine s'est avéré être un autre poison. MICHAEL MOSLEY En 1864, à Prague, un docteur a été appelé pour soigner quatre prisonniers qui étaient entrés par effraction dans un dispensaire du quartier, et croyant qu'il s'agissait d'alcool, ils avaient bu de grandes quantités d'un liquide contenant de l'atropine. MICHAEL MOSLEY Quand le docteur est arrivé sur place, ils présentaient des symptômes évidents d'empoisonnement à l'atropine. MICHAEL MOSLEY Les hommes étaient gravement malades, prostrés au sol, ils vomissaient abondamment, et leurs pupilles dilatées leur faisaient des yeuximmenses. MICHAEL MOSLEY Le docteur n'avait pas la moindre idée de comment les soigner. MICHAEL MOSLEY Puis, l'un de ses amis, ophtalmologue, lui a suggéré un traitement radical : empoisonner les hommes encore plus. MICHAEL MOSLEY Mais cette fois-ci, avec un poison différent : de l'extrait de fève de calabar. DRUIN BURCH Les fèves de calabar contiennent un certain nombre d'alcaloïdes pharmaceutiquement actifs, l'un d'entre euxest la physostigmine qui contracte la pupille, contrairement à l'atropine qui la dilate. MICHAEL MOSLEY L'espoir était qu'elle puisse également inverser les effets les plus graves de l'atropine. MICHAEL MOSLEY Le docteur s'est dit qu'il n'avait rien à perdre, alors il a choisi l'homme le plus malade, dont la température était montée en flèche, et qui semblait être à l'article de la mort. MICHAEL MOSLEY Et non sans difficulté, il l'a forcé à ingérer une certaine quantité du second poison. MICHAEL MOSLEY En quelques heures, sa température était retombée. Le lendemain, il était complètement guéri. DRUIN BURCH Les fèves de calabar et l'atropine ont des effets inverses. On peut les utiliser pour se neutraliser mutuellement. En pratique, l'un peut servir d'antidote à l'autre et vice versa. MICHAEL MOSLEY Peu de temps après, les poisons ont commencé à apparaître fréquemment dans les armoires à pharmacie des médecins. A vrai dire, de nos jours, on utilise souvent l'atropine pour contrer les effets de l'empoisonnement à l'insecticide. Elle sert également à soigner certaines formes de maladies cardiaques. MICHAEL MOSLEY Au cours du dix-neuvième siècle, les chercheurs qui s'intéressaient auxpoisons cherchaient surtout à trouver des moyens de les rendre plus productifs, plus bénéfiques. Mais au début du vingtième siècle, les choses ont pris une mauvais tournure et basculé vers le macabre. MICHAEL MOSLEY La première guerre mondiale... MICHAEL MOSLEY ... elle allait faire dix-sept millions de morts, ou disparus au combat. MICHAEL MOSLEY C'était l'enfer sur Terre. MICHAEL MOSLEY Et le travail des chimistes industriels l'a rendue encore plus infernale. MICHAEL MOSLEY En 1917, des troupes basées à Ypres, en Belgique, ont signalé une étrange odeur "poivrée" dans l'air, et un nuage doré scintillant autour de leurs pieds. MICHAEL MOSLEY Sous vingt-quatre heures, ils ont commencé à se gratter de manière incontrôlable. D'affreuses vésicules douloureuses et d'infectes plaies incurables sont apparues partout sur leur peau exposée. MICHAEL MOSLEY Ceuxqui avaient inspiré trop profondément se sont mis à cracher du sang. Les soldats avaient été empoisonnés au gaz moutarde. MICHAEL MOSLEY Les masques à gaz comme celui-ci étaient ultramodernes à l'époque, mais parfaitement inutiles contre le gaz moutarde. MICHAEL MOSLEY Le problème, c'est que ce poison peut être absorbé par la peau. Même tout habillé, on n'est pas entièrement protégé. MICHAEL MOSLEY On étouffait, on bredouillait, on avait la sensation de se noyer et cela pouvait durer sixsemaines avant de mourir, c'était une agonie atroce. Le gaz moutarde n'était pas le premier des gaz toxiques, il faisait partie d'une série d'entre euxmilitarisés par l'Institut Kaiser-Wilhelm, sous la direction d'un homme appelé Fritz Haber. MICHAEL MOSLEY Fritz Haber était Professeur à l'université prestigieuse de Karlsruhe. Il était marié à une chimiste comme lui : Clara Immerwahr. MICHAEL MOSLEY Haber remporterait plus tard le prixNobel de chimie, mais il a aussi joué un grand rôle dans la fabrication des armes chimiques. DRUIN BURCH Il a vraiment poussé l'armée allemande, qui avait peu de considération pour la science, à voir ce qu'elle pouvait lui apporter. Il a fourni auxmilitaires des explosifs puis des armes chimiques, il a même supervisé la première opération chimique sur le front occidental. MICHAEL MOSLEY Il voyait ça comme un moyen "efficace" de mener une guerre. Et il ne trouvait pas ça particulièrement inhumain. Il a même déclaré : "Après tout, la mort reste la mort, quelle que soit la manière dont elle est infligée." MICHAEL MOSLEY Sa femme Clara l'a imploré d'arrêter de travailler sur la guerre des gaz... De colère, il l'a publiquement dénoncée comme traîtresse. MICHAEL MOSLEY La guerre des gaz était une arme abominable, mais extrêmement efficace. Non seulement elle tuait et estropiait, mais elle répandait également la terreur à travers le champ de bataille. DRUIN BURCH On estime que la première offensive allemande au chlore a fait entre cinq et dixmille morts, et beaucoup plus de blessés. Haber était ravi, tout comme l'armée allemande. MICHAEL MOSLEY Haber a été promu Capitaine et il est rentré triomphant à Berlin, mais les disputes avec sa femme Clara ont repris parce qu'elle était très mécontente de ce qu'il faisait. Néanmoins, Haber avait le sentiment que c'était son devoir de scientifique et de patriote de continuer à travailler sur la guerre chimique. MICHAEL MOSLEY Au final, de façon tragique, Clara a décidé de prendre les choses en main. MICHAEL MOSLEY Au milieu de la nuit, Clara a sorti silencieusement le pistolet de son mari de son étui. MICHAEL MOSLEY Elle est sortie de la maison... MICHAEL MOSLEY ... puis elle s'est tiré une balle dans le coeur. MICHAEL MOSLEY Plus tard le même jour, Fritz Haber est parti pour le front oriental, pour superviser la prochaine opération chimique contre les Russes. MICHAEL MOSLEY Il a abandonné son fils de treize ans, désespéré, qui avait découvert quelques heures plus tôt le corps sans vie de sa mère. MICHAEL MOSLEY Haber a continué de promouvoir avec ferveur l'utilisation du gaz toxique, et ses collègues allaient mettre au point des gaz neuroplégiques encore plus mortels. MICHAEL MOSLEY C'est l'une des raisons pour lesquelles la première guerre mondiale sera appelée plus tard : "la guerre des chimistes." MICHAEL MOSLEY Mais l'histoire du gaz moutarde ne s'arrête pas là. MICHAEL MOSLEY Vingt ans plus tard, à l'aube de la seconde guerre mondiale, des chercheurs de l'école de médecine de l'université de Yale se sont retirés dans leurs laboratoires pour tenter de créer des antidotes au gaz moutarde. MICHAEL MOSLEY Ils craignaient que cela recommence comme pendant la première guerre mondiale, mais ce qu'ils ont découvert les a menés vers une sorte de bataille complètement différente. MICHAEL MOSLEY Parmi les médecins impliqués, on trouvait Louis Goodman et Alfred Gilman. MICHAEL MOSLEY Travaillant dans des bibliothèques, ils se sont plongés dans les dossiers médicauxdes soldats qui avaient été exposés au gaz moutarde durant la première guerre mondiale. Et ce qu'ils ont découvert, entre autres, c'est que le tauxde globules blancs de ces soldats était étonnamment bas. MICHAEL MOSLEY Cette découverte fortuite allait mener à l'élaboration d'un nouveau traitement radicalement différent contre l'un de nos plus grands ennemis : le cancer. MICHAEL MOSLEY Le cancer apparaît suite à des mutations de l'ADN au sein des cellules. MICHAEL MOSLEY Ces mutations génétiques peuvent soit entraîner une croissance excessive des cellules, soit détruire les protections naturelles qui limitent la division cellulaire. MICHAEL MOSLEY Dans les deuxcas, les cellules commencent à se diviser de façon incontrôlable. MICHAEL MOSLEY Un type de cellule particulièrement enclin à muter est le leucocyte, ou globule blanc. MICHAEL MOSLEY Goodman et Gillman se sont dit : "Si le gaz moutarde sait détruire des globules blancs normaux, peut-être est-il capable de détruire des cellules malignes." Ça valait la peine de tenter le coup. MICHAEL MOSLEY Après plusieurs essais probants sur des animaux, ils ont cherché un volontaire atteint d'un cancer des globules blancs pour tester leurs théories sur l'homme. MICHAEL MOSLEY Ils ont trouvé un patient présentant un lymphome avancé, connu aujourd'hui uniquement sous ses initiales : J.D. MICHAEL MOSLEY Je tiens entre mes mains le dossier médical d'origine de J.D., qui a été perdu pendant presque soixante-dixans. Je suis la première personne en dehors de la communauté médical de Yale, à mettre la main dessus. Il raconte une histoire fascinante et poignante. MICHAEL MOSLEY JDétait un immigrant polonais d'une quarantaine d'années qui travaillait comme tôlier. Il souffrait d'un cancer généralisé, et il présentait une tumeur massive au niveau de la mâchoire. JOHN FENN Quand il s'est présenté pour la première fois, la tumeur avait grossi à tel point qu'il ne pouvait plus avaler, dormir la nuit ou plier les bras contre sa poitrine parce que les ganglions lymphatiques cancéreuxau niveau de ses aisselles étaient énormes. Il était véritablement recouvert de tumeurs des pieds à la tête, jusqu'au visage. Il était terriblement malheureux. MICHAEL MOSLEY Ses médecins ont essayé tout ce qu'ils pouvaient... MICHAEL MOSLEY ... mais le pronostic n'était pas bon. MICHAEL MOSLEY Ils ont tenu une réunion sur son cas qu'ils ont conclue par cette phrase : "Les perspectives du patient sont sans espoir aucun avec le traitement actuel." MICHAEL MOSLEY A défaut d'autre alternative, JDa accepté d'essayer le traitement expérimental basé sur le gaz moutarde toxique. MICHAEL MOSLEY Selon le dossier médical, le 27 août 1942 à dixheures, on a procédé à la première injection de ce que les médecins ont appelé un "composé chimique lympholétal de synthèse", mais il s'agissait en réalité de moutarde azotée. MICHAEL MOSLEY A cause de la guerre, même le traitement de JDétait tenu secret. MICHAEL MOSLEY On ne pouvait pas écrire "moutarde azotée", donc, dans le dossier médical, il est simplement indiqué "substance x." MICHAEL MOSLEY x administré à 16h30... puis encore x administré à 9h30 le lendemain matin. JOHN FENN Il a reçu un certain nombre de traitements à base de moutarde azotée, et à chaque fois, il allait un peu mieux. Il parvenait à dormir normalement la nuit. Il arrivait à avaler, à manger, il était beaucoup plus à l'aise. JOHN FENN La douleur est devenue minime, et il était absolument ravi. MICHAEL MOSLEY Même si on ne comprenait pas complètement son fonctionnement à l'époque, la moutarde azotée se lie à l'ADN des cellules en division. MICHAEL MOSLEY Cela enclenche le mécanisme d'autodestruction de la cellule. MICHAEL MOSLEY Au lieu de se diviser, les cellules meurent et se désagrègent... et on peut alors espérer que le cancer est vaincu. MICHAEL MOSLEY C'était la première fois qu'un médicament servait à soigner le cancer. MICHAEL MOSLEY C'était un événement absolument monumental dans l'histoire de la médecine puisqu'il s'agit des débuts de ce qu'on appelle aujourd'hui la chimiothérapie. MICHAEL MOSLEY Et c'est très curieuxde se dire que tout a commencé dans l'horreur des tranchées de la première guerre mondiale. MICHAEL MOSLEY Toutes les formes de chimiothérapies qui ont suivi étaient basées sur le même mode d'action élémentaire : elles empoisonnent les cellules vivantes. MICHAEL MOSLEY Si on parvient à doser correctement, alors on peut vaincre le cancer sans tuer le patient. Et dans les faits, la moutarde azotée est toujours utilisée comme traitement pour certains cancers. MICHAEL MOSLEY Mais les cancers sont tenaces. Aujourd'hui encore, le pronostic pour les personnes atteintes de cancers avancés est souvent mauvais. MICHAEL MOSLEY Pour jd, le traitement est arrivé trop tard. JOHN FENN C'est exact de dire qu'il a profité de quelques mois supplémentaires, mais son état a tout de même fini par se détériorer. MICHAEL MOSLEY jd le premier patient au monde ayant bénéficié d'une chimiothérapie, a survécu pendant sixmois. MICHAEL MOSLEY Il n'y a qu'un mot dans son dossier pour la date du premier décembre 1942, il est écrit : "mort." MICHAEL MOSLEY Jd est décédé paisiblement, sans se rendre compte de l'impact qu'allaient avoir sa vie, et sa mort. JOHN FENN Son histoire fait vibrer notre corde sensible, c'est indéniable. JOHN FENN Et je crois que c'était quelqu'un de triste. Il avait peu d'amis, il souffrait d'une maladie dévastatrice, mais malgré ça, il a apporté une immense contribution à la lutte contre le cancer. JOHN FENN Donc, on lui est très reconnaissants pour tout ça, et en même temps, on partage sa souffrance. MICHAEL MOSLEY Le domaine de la chimiothérapie et l'idée-même d'utiliser des poisons comme médicaments pose des questions fondamentales sur la notion de toxicité. MICHAEL MOSLEY Comment décide-t-on quelle substance est un poison et quelle autre n'en est pas un ? MICHAEL MOSLEY Après tout, même nos ancêtres savaient bien que la toxicité est une notion relative. MICHAEL MOSLEY "Toute substance est toxique. Il n'en existe pas qui ne le soit jamais." Cette citation du médecin et chimiste Paracelsus date du seizième siècle. Il ajoute : "C'est uniquement la dose qui détermine si une substance est toxique ou pas." MICHAEL MOSLEY Même l'eau peut s'avérer mortelle si on en boit une certaine quantité. En excès, elle provoque un gonflement des cellules cérébrales, ce qui peut entraîner le coma et même la mort. MICHAEL MOSLEY Quelle quantité d'eau faudrait-il que je boive pour que cela me tue ? Environ sept litres sur une période de quelques heures me laisseraient une chance sur deuxde survivre. Quant au café, une centaine environ pourrait probablement m'achever. MICHAEL MOSLEY Et ce n'est pas seulement la quantité qui compte, la toxicité varie également selon la manière dont on y est exposé :... MICHAEL MOSLEY ... selon que le poison ne fasse que toucher la peau, qu'il soit inhalé, ingéré ou même injecté. MICHAEL MOSLEY Néanmoins, il est extrêmement intéressant d'avoir une échelle comparative de la toxicité des différentes substances. MICHAEL MOSLEY L'une des mesures de la létalité est la dl50, la dose létale à 50%. Autrement dit, la quantité de substance nécessaire pour tuer la moitié de ces souris. MICHAEL MOSLEY Bien qu'aujourd'hui, il soit rarement testé sur des rongeurs, le concept de DL50 est resté. MICHAEL MOSLEY Pour tenir compte de la taille, les doses sont rapportées au kilogramme de masse corporelle. MICHAEL MOSLEY Sur une échelle standardisée de dl50, l'eau arrive à plus de 90 000 milligrammes par kilogramme de masse corporelle. MICHAEL MOSLEY L'alcool pur est mortel pour la moitié de la population à 7 000 milligrammes par kilo... MICHAEL MOSLEY ... tandis que la caféine est à 192. MICHAEL MOSLEY L'arsenic possède une dl50 de quatorze, alors que le curare est létal à seulement 0,5. MICHAEL MOSLEY Donc, bien que tout peut être toxique, seules les substances dont la dl50 est inférieure à 100 milligrammes par kilo sont généralement considérées comme des poisons. MICHAEL MOSLEY Sur cette échelle, la plupart des produits de chimiothérapies, y compris la moutarde azotée, se positionneraient entre 1 et 4 milligrammes par kilo. MICHAEL MOSLEY Dans les années 1950, les chercheurs étaient parvenus à transformer certains poisons en médicaments efficaces. MICHAEL MOSLEY Les poisons naturels issus de plantes tels que le curare étaient utilisés en chirurgie, et les poisons synthétiques comme la moutarde azotée permettaient de lutter contre le cancer. MICHAEL MOSLEY Mais ils ne jouaient qu'un rôle mineur dans le nouvel engouement pour les produits pharmaceutiques. MICHAEL MOSLEY Mais dans cette course effrénée aux profits, les autorités ont négligé le fait que si les poisons peuvent être des médicaments, l'inverse est tout aussi vrai. MICHAEL MOSLEY Ce n'était qu'une question de temps avant que les choses ne tournent très mal. MICHAEL MOSLEY Parmi ceux qui se dépêchaient d'inonder le marché de nouveauxmédicaments, on trouvait une société allemande du nom de Chemi Grünenthal. MICHAEL MOSLEY Composée en majorité d'anciens nazis, ils étaient à la recherche de nouveauxmédicaments lucratifs, et avaient créé un produit qui semblait particulièrement prometteur. MICHAEL MOSLEY La structure du médicament était fort similaire à celle des barbituriques, une classe de médicaments qui était alors largement utilisée par tous ceuxqui souffraient de troubles du sommeil. MICHAEL MOSLEY Donc, la société a décidé d'envoyer son nouveau produit à des médecins pour qu'ils le testent sur leurs patients rencontrant des problèmes de sommeil. MICHAEL MOSLEY Le nouveau médicament a bien fonctionné, et il a été rapidement lancé comme solution contre l'insomnie, la toux, le rhume et les mauxde tête. JOHN SWANN Bizarrement, il s'agissait d'un sédatif, mais il était aussi considéré comme assez efficace contre les nausées matinales chez les femmes enceintes. MICHAEL MOSLEY Il a d'abord été commercialisé sous la marque "Distaval." MICHAEL MOSLEY En 1960, Distaval était vendu à travers l'Europe, l'Amérique du sud, l'Afrique, le Canada et l'Australie. MICHAEL MOSLEY A cette époque-là, le nombre de bébés nés avec des membres ou des organes déformés voire manquants a commencé à augmenter. MICHAEL MOSLEY Au départ, seuls quelques cas on été rapportés, mais les chiffres ont vite décollé. C'était évidemment très inquiétant, et il se passait quelque chose. Le problème, c'était que les médecins n'avaient pas la moindre idée de ce dont il s'agissait. MICHAEL MOSLEY Quelques années traumatisantes se sont écoulées avant qu'on ne trouve enfin la cause, quand un jeune médecin australien s'est intéressé auxmères plutôt qu'auxbébés. MICHAEL MOSLEY Le seul point commun qu'il ait trouvé chez ces femmes, c'est qu'elles avaient toutes souffert de nausées matinales au cours des premiers mois de leur grossesse, et on leur avait toutes prescrit du Distaval, plus communément connu aujourd'hui sous son nom générique : Thalidomide. MICHAEL MOSLEY On estime qu'environ 10 000 bébés ont été sévèrement handicapés par le Thalidomide. MICHAEL MOSLEY La moitié d'entre euxn'a jamais atteint l'âge adulte. MICHAEL MOSLEY Cependant, auxEtats-Unis, la situation était très différente. MICHAEL MOSLEY Remontons en 1960 : l'année précédant la découverte du lien entre le Thalidomide et les anomalies congénitales. MICHAEL MOSLEY Frances Kelsey débutait dans son nouveau travail à l'administration des aliments et des médicaments. Sa première tâche consistait à examiner une demande de commercialisation pour le Thalidomide. MICHAEL MOSLEY Puisque le médicament était déjà en vente dans le reste du monde, et que personne encore n'était au courant qu'il causait des anomalies congénitales, il aurait simplement suffi de l'approuver. MICHAEL MOSLEY Mais Frances Kelsey estimait fermement que la demande ne répondait pas auxnormes. JOHN SWANN C'était quelqu'un qui avait reçu une excellente formation en pharmacologie et en pratique médicale, et donc, quand elle a vu la demande de commercialisation, elle était consternée. Pour elle, c'était plutôt une série de recommandations plutôt qu'une étude clinique approfondie. JOHN SWANN Alors, elle a envoyé une lettre pour répondre à la demande en disant que sous sa forme actuelle, elle ne pouvait pas être acceptée, et qu'il fallait soumettre des données supplémentaires. MICHAEL MOSLEY Une nouvelle demande a été soumise à l'administration des aliments et des médicaments... MICHAEL MOSLEY Mais Kelsey n'était toujours pas convaincue que le médicament était sûr au vu des données. Donc, malgré des pressions croissantes de la part du fabricant, elle a refusé une nouvelle fois d'accorder une licence au Thalidomide. JOHN SWANN Il y a eu un va-et-vient entre l'administration des aliments et des médicaments et la compagnie pharmaceutique Merrell. JOHN SWANN Pour être honnête, la compagnie Merrell commençait à être très énervée et à menacer de se plaindre non seulement au superviseur de Kelsey, le responsable du bureau de la médecine, mais également au commissaire de l'administration des aliments et médicaments. JOHN SWANN Mais elle est restée sur ses positions en tant que scientifique, et en tant qu'agent public qui se devait évidemment de faire respecter la loi, stupilant clairement que le médicament devait être sûr. JOHN SWANN Elle a persévéré tout le long du processus. MICHAEL MOSLEY Kelsey a systématiquement refusé d'accorder une licence au Thalidomide. MICHAEL MOSLEY Quand en 1961 la vérité a enfin éclaté, les Américains se sont rendu compte qu'ils avaient échappé de très peu à ce qui était alors devenu une tragédie à l'échelle mondiale. MICHAEL MOSLEY Frances Kelsey a reçu une récompense des mains du président John F. Kennedy en reconnaissance de son travail remarquable. MICHAEL MOSLEY Le Thalidomide a fini par être retiré du marché mondial. MICHAEL MOSLEY Le fait qu'on ait laissé cette tragédie se dérouler et ce pendant si longtemps souligne bien qu'il y a seulement de cela cinquante ans, de nombreux gouvernements avaient encore très peu de contrôle sur les médicaments. MICHAEL MOSLEY En Grande-Bretagne par exemple, la loi sur l'arsenic et celles qui ont suivi avaient permis un certain contrôle sur les médicaments et autres produits chimiques connus. MICHAEL MOSLEY Mais il n'existait toujours pas de réglementation efficace sur les médicaments nouvellement découverts. MICHAEL MOSLEY Après le scandale du Thalidomide, de nouvelles lois ont été adoptées, ici au Royaume-Uni et dans d'autres pays, pour s'assurer que désormais, les médicaments devaient être sûrs, efficaces, mais aussi que les médecins devaient prévenir leurs patients s'ils leurs prescrivaient un traitement expérimental. Parce qu'aussi étonnant que cela puisse paraître, avant ce moment-là, un médecin pouvait vous donner à peu près tout ce qu'il voulait, sans avoir à vous dire de quoi il s'agissait. MICHAEL MOSLEY De nos jours, les compagnies pharmaceutiques qui désirent lancer un nouveau médicament doivent d'abord effectuer de nombreux essais cliniques pour prouver que leur traitement est sûr et efficace. Cela peut prendre des années et coûter des milliards d'euros. MICHAEL MOSLEY Mais ce n'est qu'en procédant à ces essais rigoureuxqu'on peut découvrir si un médicament provoque des effets secondaires toxiques importants. JOHN SWANN Le scandale du Thalidomide a eu un large impact puisqu'il a fini par donner naissance à un modèle d'excellence d'évaluation des médicaments. MICHAEL MOSLEY Le Thalidomide a entraîné un grand renforcement de la réglementation, ce qui était une bonne chose, mais son histoire ne s'arrête pas là. MICHAEL MOSLEY Le thalidomide semble entraîner des anomalies congénitales en empêchant la création de nouveaux vaisseaux sanguins. MICHAEL MOSLEY Les membres en croissance sont particulièrement vulnérables. MICHAEL MOSLEY Il s'agit clairement d'un médicament très dangereux. MICHAEL MOSLEY Pourtant, on a découvert que ce produit chimique tristement célèbre avait également des effets bénéfiques. MICHAEL MOSLEY Par exemple, quand on l'a administré à des personnes atteintes de la lèpre, leurs lésions cutanées sont passées de ça... MICHAEL MOSLEY ... à ça, du jour au lendemain, littéralement. MICHAEL MOSLEY On l'utilise également avec succès contre une forme de cancer particulièrement difficile à soigner : le myélome multiple. MICHAEL MOSLEY L'essor, le déclin et à nouveau l'essor du Thalidomide montre bien à quel point la recherche médicale peut s'avérer complexe. Dans un certain contexte, un médicament peut être un poison, dans un autre, il peut sauver des vies. MICHAEL MOSLEY Malgré les défis que cela représente, et les régulations strictes mises en place, la recherche médicale continue à vive allure. MICHAEL MOSLEY Tandis que certains se concentrent toujours sur les poisons naturels issus de plantes et de minéraux, ou en inventent des synthétiques, d'autres se sont aventurés dans le monde dangereuxdu microbe. MICHAEL MOSLEY Bien qu'ils soient tous microscopiques, les microbes peuvent produire des toxines qui sont de vrais poids lourds. MICHAEL MOSLEY Le poison microbien suprême qu'on ait purifié et apprivoisé est une toxine produite par le microbe Clostridium Botulinum. MICHAEL MOSLEY La toxine botulinique est la substance la plus toxique connue de l'homme. MICHAEL MOSLEY Quelques cuillères à café suffiraient à anéantir toute la population britannique. MICHAEL MOSLEY Et deux ou trois kilos tueraient tous les êtres humains sur la planète. MICHAEL MOSLEY Heureusement, ce n'est que du sucre. Mais j'ai bien de la toxine botulinique, plus connue sous le nom de Botoxentre les mains. Il s'agit seulement de quelques nanogrammes, mais c'est tout de même de la toxine botulinique. MICHAEL MOSLEY Cette toxine est produite par des bactéries. Elle a été découverte pour la première fois au dix-huitième siècle, dans des saucisses mal préparées. MICHAEL MOSLEY Elle tient son nom du mot latin pour saucisse : botulus. MICHAEL MOSLEY Sur l'échelle DL50 de la toxicité, le Botoxarrive à seulement zéro, zéro zéro zéro zéro zéro un milligramme par kilogramme. MICHAEL MOSLEY C'est le poison le plus mortel qui soit. MICHAEL MOSLEY Pour moi, une dose létale pèse moins qu'un millimètre cube d'air. MICHAEL MOSLEY La toxine botulinique, comme le curare, tue généralement ses victimes en provoquant une insuffisance respiratoire. Mais contrairement au curare, on ne pourra pas garder le malade en vie grâce à un soufflet, parce que les effets de la toxine durent bien plus longtemps. Il faudrait garder le malade sous ventilateur pendant des semaines, si ce n'est des mois. MICHAEL MOSLEY Le Botox fonctionne en empêchant les muscles de recevoir des signauxnerveux. MICHAEL MOSLEY Le Botoxest une enzyme qui pénètre à l'intérieur du nerf et détruit des protéines vitales. MICHAEL MOSLEY Cela coupe la communication entre les nerfs et les muscles. MICHAEL MOSLEY Seul le développement de nouvelles terminaisons nerveuses peut rétablir la fonction musculaire, et cela peut prendre des mois. MICHAEL MOSLEY Le Botoxest une neurotoxine ce qui signifie qu'il détruit les nerfs. Bizarrement, cela le rend utile pour un certain nombre de troubles médicaux: du strabisme auxmigraines en passant par l'hypersudation et l'incontinence urinaire. MICHAEL MOSLEY Mais évidemment, il est principalement utilisé pour lisser les rides sur les visages vieillissants, et il y parvient en détruisant les nerfs qui causent le froncement. MICHAEL MOSLEY Ce n'est peut-être pas du goût de tout le monde, mais le Botoxest un marché qui rapporte gros. Au prix d'environ 80 trillions d'euros le kilo, le Botoxest le produit le plus cher de toute la planète. MICHAEL MOSLEY Il est clairement possible de récolter d'énormes sommes d'argent par la vente de nouveaux médicaments, ce n'est donc pas étonnant que la recherche continue. MICHAEL MOSLEY On a commencé en recueillant des poisons exotiques extraits de plantes, comme le curare, et on est maintenant revenus à la case départ. MICHAEL MOSLEY En plus de la vie microscopique, les chercheurs s'intéressent de près à certains des autres tueurs les plus ingénieux du monde naturel. MICHAEL MOSLEY Des meurtriers qui rampent, glissent, et s'insinuent sans soucis... MICHAEL MOSLEY Dans cette pièce, on trouve plus de 250 serpents, araignées, scorpions et autres créatures venimeuses. MICHAEL MOSLEY Leur venin a évolué pendant des millions d'années et ils sont tous différents. MICHAEL MOSLEY On espère que parmi tous ces animaux, certains pourraient mener à des découvertes scientifiques capitales. MICHAEL MOSLEY L'un des grands défis médicaux reste le cancer. En particulier, les cancers du cerveau. MICHAEL MOSLEY Les tumeurs comme celle-ci peuvent s'avérer très difficiles à soigner. Si on utilise la radiothérapie ou la chimiothérapie, on risque d'endommager des tissus sains. MICHAEL MOSLEY Si on peut l'atteindre et extraire la tumeur, alors c'est bien, mais c'est parfois très complexe de faire la différence entre la tumeur et les tissus sains. MICHAEL MOSLEY Les chirurgiens sont confrontés à un véritable dilemme quant à la quantité de tissu environnant qu'ils doivent retirer. ADAM MAMELAK Même si sur un scanner on peut voir une tumeur de disons deuxcentimètres de diamètre, on sait qu'il y a des cellules cancéreuses jusqu'à plusieurs centimètres autour de cette boule cancéreuse. ADAM MAMELAK Alors, pour être certain de bien tout retirer, il faudrait pouvoir extraire tout le tissu environnant, dont la majeure partie est constituée de cellules cérébrales normales. MICHAEL MOSLEY Pour le patient, extraire du tissu cérébral sain pourrait faire la différence entre être capable de marcher ou pas, la vue ou la cécité, la parole ou le mutisme. MICHAEL MOSLEY Il est donc crucial de pouvoir localiser précisément les tissus cancéreux. MICHAEL MOSLEY C'est là que les animaux venimeux pourraient peut-être aider. MICHAEL MOSLEY Voici le Leiurus Quinquestriatus, communément appelé "rôdeur mortel." Comme son nom l'indique, il s'agit d'un scorpion particulièrement venimeux. Une seule piqûre de cette queue pourrait probablement tuer un enfant ou une personne âgée. Elle ne viendrait sûrement pas à bout de moi, mais ce serait sans aucun doute atrocement douloureux. MICHAEL MOSLEY Le venin de ce scorpion contient un cocktail puissant de neurotoxines, des substances qui empoisonnent les cellules cérébrales et nerveuses. MICHAEL MOSLEY L'une d'entre elles s'appelle chlorotoxine. MICHAEL MOSLEY La chlorotoxine agit sur le système nerveux des insectes : elle les paralyse complètement. MICHAEL MOSLEY Mais lors d'essais sur des tissus humains, elle a eu une réaction complètement différente. MICHAEL MOSLEY Il semblerait qu'elle ait une affinité particulière pour les cellules cancéreuses. ADAM MAMELAK Le composé s'est lié à la tumeur, il s'est littéralement jeté sur elle. Autrement dit, une fois collé dessus, il n'a plus jamais bougé. MICHAEL MOSLEY Des chlorotoxines extraites du venin des scorpions se fixent de façon permanente sur des sites récepteurs à la surface des cellules cancéreuses. On les appelle "annexines 2." Malheureusement, la chlorotoxine n'est pas assez puissante pour détruire les cellules cancéreuses. MICHAEL MOSLEY Néanmoins, une fois mélangée avec un colorant fluorescent, elle met en évidence les cellules cancéreuses, permettant ainsi aux chirurgiens d'éviter d'extraire des tissus cérébraux sains. ADAM MAMELAK Visuellement, ça peut être horriblement compliqué de faire la différence entre la tumeur et le cerveau normal : non seulement ils se ressemblent, mais en plus, ils peuvent avoir la même consistance. Donc, la capacité d'identifier par fluorescence les zones anormales, comme elles captent la chlorotoxine, puis d'extraire ces tissus, c'est extrêmement intéressant. ADAM MAMELAK Donc, en salle d'opération, il suffit de changer de système d'imagerie, de passer à un autre qui utilise la lumière infrarouge, et de regarder l'image qu'on a devant les yeux. ADAM MAMELAK Les zones qui apparaissent en bleu correspondent uniquement à la tumeur, on doit donc pouvoir en détecter des quantités microscopiques. MICHAEL MOSLEY Ces recherches sont prometteuses, et ce n'est qu'un des nombreuxdomaines dans lesquels ce venin pourrait apporter des avantages médicaux. ADAM MAMELAK Ça a été un long processus à développer, avec beaucoup de revirements... ADAM MAMELAK Mais je suis impatient de voir ce que ça va donner dans l'avenir. ADAM MAMELAK Ça a le potentiel d'être très très prometteur, c'est certain. MICHAEL MOSLEY Les animaux sécrètent une immense gamme de venins différents. MICHAEL MOSLEY Et nombreux sont ceux à qui on a trouvé des propriétés remarquables. MICHAEL MOSLEY Le venin de certains serpents a permis la production d'un nouveau type de médicament antihypertenseur, pour soigner l'hypertension artérielle. MICHAEL MOSLEY Tandis que le coquillage Conus, très venimeux, a engendré l'un des analgésiques les plus puissants au monde. MICHAEL MOSLEY Alors, qui sait quels autres médicaments se cachent peut-être derrière les crochets des créatures qui se trouvent derrière moi ? MICHAEL MOSLEY Les venins sont particulièrement attractifs pour les chercheurs actuels, parce qu'ils sont souvent très spécifiques, ils s'attaquent à des cibles précises... ce qui s'accorde bien avec une nouvelle révolution médicale en cours. MICHAEL MOSLEY Elle aussi se base sur l'idée du ciblage. MICHAEL MOSLEY Mais cette fois-ci, il s'agit de cibler au niveau génétique. MICHAEL MOSLEY La médecine devient personnelle, au sens propre du terme. MICHAEL MOSLEY Le problème quand on donne les mêmes médicaments à tout le monde, c'est qu'on est tous différents, et un médicament qui fait baisser ma tension artérielle pourrait n'avoir absolument aucun effet sur la vôtre. MICHAEL MOSLEY Donc, sommes-nous près de créer des médicaments véritablement personnalisés ? PETER CAMPBELL Ce qu'on a découvert en établissant la séquence des gênes d'un certain nombre de personnes, c'est que tout le monde a d'infimes variations, des changements subtils dans les gênes qui engendrent des différences extrêmement légères dans la manière dont les cellules réagissent auxmédicaments. PETER CAMPBELL Le concept, c'est qu'on se sert de ces informations pour mettre au point un traitement spécifique sur mesure pour la personne concernée. PETER CAMPBELL Dans une certaine mesure, on le fait déjà actuellement. Ce qui se passe, c'est qu'on est capables d'établir la séquence pertinente des gênes du cancer de la personne, le génome, pour environ le même coût que celui des nombreux scanners que passent les patients atteints de cancer. Ça ne revient pas plus cher qu'un pathologiste qui étudie au microscope des lames du cancer de cette personne. Je crois donc qu'il est très probable que d'ici cinq ou dix ans environ, ce type d'approches génétiques va faire son entrée dans les cliniques. MICHAEL MOSLEY La médecine personnalisée est sur le point de devenir la prochaine grande étape d'un processus qui a commencé au début du dix-neuvième siècle. MICHAEL MOSLEY Depuis cette époque, notre approche de la médecine s'est complètement transformée. MICHAEL MOSLEY On ne s'attend plus à mourir jeune. MICHAEL MOSLEY Au lieu de cela, la menace vient de maladies de la vieillesse comme le cancer. MICHAEL MOSLEY Dans ce domaine, les poisons se sont avérés particulièrement utiles. MICHAEL MOSLEY Même l'arsenic, l'ami des meurtriers, a aujourd'hui trouvé une utilité médicale comme traitement anticancéreux. MICHAEL MOSLEY Grâce à des pionniers de la médecine, on sait maintenant contrôler la douleur. MICHAEL MOSLEY Les infections ne sont plus les sentences de mort qu'elles ont été autrefois. MICHAEL MOSLEY Et les médecins utilisent de nombreux poisons au quotidien. MICHAEL MOSLEY Il y a deux cents ans, il existait très peu de traitements efficaces. Aujourd'hui, les médecins parlent de médicaments spécifiques, ciblés et personnalisés. MICHAEL MOSLEY On a bien avancé, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.