ANDREA_SELLA AUSTIN_LEACH DAVID_WILKINSON DRUIN_BURCH MICHAEL_HAYDEN MICHAEL_MOSLEY STEPHANIE_SNOW WALTER_SNEADER MICHAEL MOSLEY 1815. L'Europe est en guerre, et quatre jeune Allemands prennent part à une expérience des plus risquées. Cette expérience va changer leur vie, mais aussi la nôtre. L'un d'entre eux, un pharmacien, a créé de très curieux cristaux, qu'il a dosés avec précaution... Il aimerait savoir quels effets ils peuvent avoir sur son corps. Ils les dissout dans l'alcool, puis les dilue avec de l'eau. Comme ces cristaux n'ont été fabriqués que récemment et qu'il n'ont été testés que sur des chiens, ils ignorent ce qu'il va bien pouvoir se passer... En vérité, pas grand-chose. Alors ils recommencent... Prost !... Cette fois-ci, ils sont pris de violents maux de tête et de nausée. Leur visage rougit intensément. Ils décident donc d'aller encore plus loin. Ils placent les cristaux directement sur la langue et les accompagnent d'un autre verre d'alcool. Leur chef, Friedrich Sertürner, se rappelle être tombé à terre, à demi conscient. Il se tord de douleur. Ses doigts se convulsent à chaque battement de son cœur. Tant bien que mal, il parvient à mettre la main sur une bouteille d'un très fort vinaigre. Il en avale et en verse dans la bouche de ses assistants, alors inconscients. Ils sont alors pris de vomissements. En les faisant vomir, Sertürner vient de leur sauver la vie. Mais les jours qui suivent, ils continuent de se sentir mal. Les symptômes : douleur, nausée et constipation. Ces cristaux avaient entraîné les signes classiques d'une overdose à l'opium. Sertürner est ravi. Il est le premier à avoir extrait de l'essence d'opium sous la forme d'une poudre blanche qu'il appelle morphium. Il vient d'élargir les horizons de la science et d'ouvrir une véritable boîte de Pandore, pour le meilleur et pour le pire. Ce programme va vous montrer les conséquences extraordinaires qu'a eues la découverte de Sertürner. Les produits remarquables qui, aujourd'hui, nous protègent de maladies dévastatrices... Je me trouve à quelques pas d'un monstre qui a fait des ravages : le virus de la variole...et des atroces souffrances qu'elles infligent... J'ai ici un gros morceau d'opium brut. Et si je le léchais ?...des substances qui peuvent nous foudroyer... Voici la substance la plus toxique à notre connaissance...et d'autres bien plus réjouissantes. Voici ma drogue favorite. Cette histoire s'étale sur deux siècles de passion, de chance et de génie. MICHAEL HAYDEN Ah ouais ! Waouh ! MICHAEL MOSLEY C'est tellement étrange de faire ça. Je sais pas si je m'en sens capable. Voyons. MICHAEL MOSLEY Allez... Mon Dieu, quelle horreur ! Je suis en train de transpercer ma main avec une aiguille ! Ça y est, ça a traversé ? MICHAEL MOSLEY Si j'y suis parvenu, c'est uniquement parce que ma main a été endormie grâce à un anesthésiant local. MICHAEL MOSLEY C'est la preuve que la médecine moderne est efficace. Il y a 200 ans, nous n'avions pratiquement rien. Tout juste quelques plantes médicinales. Si vous deviez vous faire arracher une dent ou couper une jambe, cela se faisait dans d'atroces souffrances. La douleur est tellement viscérale qu'il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on ait cherché à la contrôler. Ce besoin a eu un rôle fondamental dans l'histoire des médicaments. MICHAEL MOSLEY Pendant des siècles, une seule substance était capable de soulager la douleur de manière efficace : l'opium. Cette résine extraite du pavot est l'un des médicaments les plus anciens et les plus addictifs de l'histoire de l'humanité. Elle est à l'origine de l'énorme industrie pharmaceutique actuelle. DRUIN BURCH L'opium a toujours eu beaucoup de succès. Ses propriétés sont faciles à comprendre. Son effet sur l'homme est très clair, et il agit très rapidement. Les Samariens l'appelaient « la plante de la joie ». MICHAEL MOSLEY Au début du XIXe siècle, l'opium est disponible aux quatre coins de l'Europe. Il est particulièrement demandé dissous dans de l'alcool, sous forme liquide, le laudanum. Malheureusement, la matière première est chère et peu fiable. Rien d'étonnant, donc, à ce que les pharmaciens cherchent à percer les secrets de l'opium. Qu'est-ce qui lui donne ces propriétés presque magiques ? MICHAEL MOSLEY L'un de ces pharmaciens est l'Allemand Friedrich Sertürner, âgé de 20 ans. En tentant de produire du morphium, il a failli trouver la mort et tuer ses assistants. Mais ses expériences vont ouvrir la voie non seulement à une meilleure prise en charge de la douleur, mais aussi à tous les médicaments modernes. MICHAEL MOSLEY Il faut à Sertürner deux ans d'échecs et de réussites avant de découvrir comment extraire le morphium de la résine d'opium. J'espère y arriver plus rapidement que ça, mais comme le morphium est un stupéfiant, je dois me rendre dans un établissement autorisé. MICHAEL MOSLEY Sertürner a démarré avec de l'opium brut, qui provient de la sève du pavot. J'en ai ici un énorme bloc... Ça sent un peu la levure... Passons à l'extraction du morphium. MICHAEL MOSLEY D'abord, Sertürner ajoute un solvant standard, de l'alcool. MICHAEL MOSLEY Cet alcool doit déjà commencer à extraire les composants contenus dans l'opium brut. Voici donc du laudanum, une sorte de fortifiant que l'on donnait aux bébés agités, au XIXe siècle. ANDREA SELLA Une hypothèse venue de l'alchimie, c'est qu'il doit exister un principe actif, quelque chose se trouvant au cœur de la substance, et qui lui donne tout son pouvoir. À partir de là, l'étape logique, c'est de se demander ce qu'il reste quand on retire l'alcool. Se retrouve-t-on avec ce principe actif ? MICHAEL MOSLEY Le résultat de la première extraction est une substance acide... Il la teste sur des chiens, mais absolument rien ne se produit. MICHAEL MOSLEY Au lieu de baisser les bras, Sertürner tente quelque chose que personne n'avait essayé de faire. L'idée reçue de l'époque est que les seuls produits chimiques réellement importants dans une plante sont les acides. Mais Sertürner décide de voir s'il peut extraire de l'opium un produit alcalin, l'opposé de l'acide... Il part en territoire inconnu. MICHAEL MOSLEY Quand on fait ça aujourd'hui, avec du matériel moderne, on ne peut qu'être admiratif face à ce qui a été accompli à l'époque. Chaque étape durait plusieurs semaines. Et puis il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. MICHAEL MOSLEY Enfin, vers l'année 1803, il obtient ce précipité plein de résidus. MICHAEL MOSLEY De cette substance peu prometteuse, Sertürner parvient à extraire des cristaux blancs. Ils les donne à un chien, qui s'endort, tremble, puis meurt. Sertürner est ravi. Il publie ses travaux et s'attend à ce qu'on l'acclame, mais rien ne se passe. Apparemment, personne ne s'intéresse aux expériences que ce jeune homme inconnu a réalisées dans son coin. MICHAEL MOSLEY Ce n'est que dix ans plus tard, quand Sertürner purifiera et prendra lui-même du morphium, en compagnie de ses trois assistants, que sa spectaculaire découverte suscitera la curiosité des premiers chimistes. WALTER SNEADER Gay-Lussac était un éminent chimiste parisien. Sûrement le plus grand de son époque. Il décide que ces travaux dont il a eu vent doivent être traduits en français et publiés. C'est ainsi qu'ils vont être lus partout dans le monde et qu'ils vont faire parler d'eux. C'est une étape cruciale. MICHAEL MOSLEY Avec l'extraction de l'ingrédient actif de l'opium, Sertrüner va susciter une soif de grandes découvertes. Il a démontré que le pouvoir des plantes médicinales peut être capturé sous forme chimique, dosé et quantifié... Il a également ouvert la voie à la recherche de produits chimiques insoupçonnés que renferment les plantes et deviendront nos premiers vrais médicaments. MICHAEL MOSLEY On choisit d'appeler ces nouveaux produits contenus dans les plantes, les alcaloïdes. On décide également qu'ils se termineront par « ine », I.N.E. C'est ainsi que la poudre blanche de Sertürner ne s'appelle plus morphium mais morphine. WALTER SNEADER L'isolation de la morphine est l'événement le plus important qui ait pu se produire dans toute l'histoire des médicaments. Bien plus important que la découverte de la pénicilline. C'était un bond en avant pour la science. MICHAEL MOSLEY L'extraction de la morphine est une étape cruciale de l'histoire de la médecine, car après avoir obtenu une substance chimique pure, on peut alors l'administrer avec un dosage bien précis. Plus la peine d'ingurgiter des plantes aux effets hasardeux. Cela signifie également que l'on peut extraire des dizaines d'alcaloïdes différents. MICHAEL MOSLEY La nature se révèle être une véritable armoire à pharmacie. On découvre que si autant de plantes médicinales font effet, c'est grâce aux alcaloïdes. Ce sont les défenses naturelles des plantes contre les herbivores. Beaucoup ont un goût amer et sont toxiques. Mais une fois isolés, ils peuvent nous être très utiles, et pas seulement en tant qu'antidouleurs. MICHAEL MOSLEY Voici ma drogue favorite, la caféine. MICHAEL MOSLEY Parmi les alcaloïdes les plus célèbres se trouvent la nicotine et un antipaludique, la quinine. En voici un autre que je prends de temps en temps. MICHAEL MOSLEY La codéine est un antidouleur puissant qui provient lui aussi du pavot. Tout comme la morphine, la codéine module la manière dont le cerveau perçoit la douleur. MICHAEL MOSLEY Étonnamment, nous commençons tout juste à comprendre le fonctionnement de ces opiacés. Normalement, les terminaisons nerveuses déclenchent un signal électrique qui voyage vers la colonne vertébrale. Là, il est converti en signal chimique qui passe par d'autres nerfs qui, à leur tour, transmettent le message au cerveau. MICHAEL MOSLEY Une fois que le cerveau a été informé de cette douleur, il peut décider de l'atténuer ou de la supprimer entièrement. MICHAEL MOSLEY Il peut y parvenir à l'aide d'autres nerfs, qui envoient un signal le long de la colonne vertébrale et empêchent au message signalant la douleur de monter. Notre cerveau déclenche ce procédé antidouleur en cas de tension extrême. MICHAEL MOSLEY Le long de ce trajet, se trouvent plusieurs points où il est possible diminuer la réponse à la douleur. Les opiacés agissent sur certains de ces points. MICHAEL MOSLEY Ils peuvent, par exemple, forcer le cerveau à procéder à ce blocage de la douleur dont je viens de parler. Ils agissent également à l'intérieur du cerveau, pour réduire l'impact des signaux de douleurs qui sont parvenus jusque là. Il a même été récemment prouvé qu'ils peuvent endormir les terminaisons nerveuses sur le lieu-même de la douleur. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils soient si efficaces. MICHAEL MOSLEY Les opiacés sont des antidouleurs redoutables, mais leurs effets secondaires sont loin d'être négligeables. Constipation, vomissements, dépendance, et s'ils ralentissent votre respiration, la mort. MICHAEL MOSLEY Les personnes souffrantes n'avaient que les opiacés pour les soulager. Mais en cas d'intervention chirurgicale, bizarrement, ils n'y avaient même pas droit. STEPHANIE SNOW La douleur était considérée comme un composant essentiel de l'opération. Alors même si les chirurgiens s'inquiétaient des effets de la douleur sur leurs patients, s'ils allaient pouvoir la supporter, pour que le patient puisse rester en vie pendant l'opération, on estimait qu'il fallait faire avec. MICHAEL MOSLEY L'époque où des chirurgiens en redingote commettaient des actes abominables allait être révolue, grâce à l'heureuse découverte d'un dentiste. Mais cette avancée n'a pas eu lieu un un jour... Pendant tout le XVIIIe siècle, les chimistes avaient expérimentés sur tout ce qu'ils pouvaient trouver, que ce soit des plantes ou des pierres. Ce qui les intéressait particulièrement, c'était de créer des gaz. MICHAEL MOSLEY L'un de ces gaz fut produit en chauffant du nitrate d'ammonium. Ce gaz était considéré comme extrêmement toxique. Il est donc étonnant qu'un jeune chimiste nommé Humphry Davy décide non seulement de le conserver, mais aussi de l'inhaler. ANDREA SELLA Il est très difficile de s'imaginer ce qui pouvait passer par la tête d'un chimiste du XVIIIe ou XIXe siècle. Ils étaient souvent leur propre cobaye. Ils inhalaient des gaz, ou des airs, comme ils les appelaient à l'époque et qu'on envisageait, à un moment donné, comme de possibles panacées, des solutions à de grands problèmes médicaux. Quand ils voulaient les tester, ils le faisaient sur eux-mêmes. MICHAEL MOSLEY Le jeune Humphry Davy veut absolument se faire un nom, ce qui explique sûrement pourquoi, malgré les risques, il teste ce nouveau gaz potentiellement mortel. Quelle témérité ! Je vais l'essayer, mais dans des conditions très strictes. MICHAEL MOSLEY Ça me fait rien... Dans son journal, il note qu'au début, il se sent endormi et splénique. Mais après quelques bouffées de gaz, il a envie de faire le tour de la pièce en dansant. Ça y est, je le sens. J'ai la tête qui tourne. MICHAEL MOSLEY Je comprends pourquoi on l'appelle le gaz hilarant. Il a également écrit autre chose, dans son carnet, mais j'ai oublié ce que c'était... Ses notes, oui. Qu'est-ce qu'il a écrit ? Ouh, c'est fort !... Ce qu'il remarque, et qu'il décrit plus tard, c'est son effet sur la douleur, qui, apparemment, était diminuée... Oui, ça peut aller ! MICHAEL MOSLEY Davy publie sa découverte du protoxyde d'azote en tant qu'antidouleur, dont il voit le potentiel lors d'opérations chirurgicales. Mais malheureusement, il n'ira jamais plus loin. MICHAEL MOSLEY Pendant les décennies qui vont suivre, les chirurgiens continuent d'opérer des patients tout à fait conscients, et le protoxyde d'azote n'est utilisé que pour se divertir, lors de soirées mondaines. MICHAEL MOSLEY C'est lors d'une de ces soirées, aux États-Unis, qu'un jeune dentiste nommé Horace Wells découvre ce gaz et se rend compte de son efficacité à soulager la douleur. Le cauchemar de l'arrachage de dent ou de la chirurgie pourrait être atténué en faisant inhaler au patient du protoxyde d'azote. Après l'avoir testé d'abord sur lui, puis sur ses patients, Wells se rend compte qu'il a mis la main sur un produit miracle. Ce gaz allait permettre d'opérer sans douleur. Il se rend alors à la faculté de médecine de Harvard, à Boston, pour présenter sa découverte à l'élite des chirurgiens. Il invite un ancien collaborateur, William Morton, alors étudiant à la faculté, à l'accompagner et à partager son succès. MICHAEL MOSLEY Une froide soirée d'hiver, en 1845, Wells et Morton se présentent devant une foule de docteurs et d'étudiants en médecine. Comme l'un de ces étudiants a un problème de dent, il est prié de se lever. Il est invité à inhaler une bonne bouffée de protoxyde d'azote que Wells a apporté, puis Wells tente de lui extraire la dent qui le fait souffrir, à l'aide d'une pince. Personne ne sait avec certitude ce qui se passe ensuite, mais l'étudiant émet un bruit, que le public interprète comme un cri de douleur. S'en suivent des sifflets, on hurle « charlatan, charlatan ! », l'insulte suprême pour un médecin. Humiliés, Morton et Wells reprennent leurs affaires et s'en vont. DRUIN BURCH Personne n'imaginait qu'un anesthésiant puisse exister. Je crois que c'est pour cela que sa démonstration n'a pas fonctionné. L'idée que la douleur puisse être facultative, qu'elle puisse être supprimée et disparaître totalement, ne pouvait qu'être frauduleuse, à leurs yeux. C'était la seule conclusion qu'ils pouvaient en tirer. MICHAEL MOSLEY Après cet échec, Wells est anéanti et finit par se suicider. Mais Morton en voit le potentiel commercial... Il se tourne vers une autre substance qui connaît du succès lors des fêtes étudiantes. En ajoutant de l'alcool à de l'acide sulfurique, les étudiants ont créé un liquide volatil surnommé « huile douce de vitriol ». Son inhalation donne une sensation d'ivresse. MICHAEL MOSLEY C'est fort ! C'est une vapeur, un liquide, qu'on appelle aujourd'hui l'éther. MICHAEL MOSLEY L'éther connaît un certain succès chez ceux qui ne boivent pas d'alcool, et il est parfois utilisé dans des médicaments contre la douleur. Ce sont ces propriétés analgésiques qui intéressent Morton. MICHAEL MOSLEY Il commence par endormir sa bouche à l'aide de quelques gouttes d'éther. Puis il augmente suffisamment la dose pour mettre son épagneul K.O. Mais pour prouver qu'il est à la fois efficace et sans danger, il lui faut le tester sur l'homme. Sans volontaire à portée de main, il décide de l'essayer sur lui. Il prend un mouchoir, sur lequel il verse de l'éther... Il regarde sa montre puis se recouvre le visage avec le mouchoir. MICHAEL MOSLEY Quelques minutes plus tard, il se réveille. Mais il est tétanisé. Plus tard, il écrit : « J'étais terrifié à l'idée de mourir dans cette position. Ma stupidité aurait fait rire le monde entier ». Heureusement, ce ne sera pas le cas, car il sera vite sur pied. À présent, il n'a qu'une hâte : retenter l'expérience sur quelqu'un d'autre. MICHAEL MOSLEY Après plusieurs essais réussis sur des patients volontaires malgré eux, Morton retourne à la faculté de médecine de Harvard. Il est convenu que Morton doit avoir une seconde chance pour démontrer l'existence d'un antidouleur, sous l'imposant dôme de la salle d'opération du Massachusetts General Hospital. La date est fixée au 16 octobre 1846. Il lui reste 16 jours. MICHAEL MOSLEY Ce vendredi-là, cette pièce était pleine à craquer de spécialistes de la santé. Nombreux sont ceux qui viennent assister au nouvel échec de ce dentiste prétentieux. MICHAEL MOSLEY C'est un éminent chirurgien très sceptique qui va pratiquer l'opération. MICHAEL MOSLEY À l'heure prévue, 10 heures du matin, aucune trace de Morton. Le chirurgien se prépare donc à opérer. Son patient est un jeune homme souffrant d'une tumeur gigantesque au cou. Il est ligoté, car il sera éveillé et va hurler pendant toute la durée de l'intervention. Mais avant que le chirurgien ne puisse poser son scalpel sur sa chair tremblante, Morton fait irruption dans la salle, avec cet objet à la main, un inhalateur d'éther qu'il a fabriqué pendant la nuit. Il n'a pas eu le temps de le tester. Il doit donc être tout aussi anxieux que le patient. Il ne sait pas si cela va fonctionner. MICHAEL MOSLEY Il remplit l'inhalateur d'éther et le tend au patient. Le dosage correct sera administré grâce à un système de valves complexe mais jamais testé. Son avenir dépend de la réussite de ce test. Les chirurgiens bostoniens ne lui offriront pas une autre chance. MICHAEL MOSLEY Quand le patient déclare se sentir étourdi, Morton lui retire l'inhalateur. Il se tourne vers le chirurgien et lui dit : « Monsieur, votre patient est prêt. » Alors le chirurgien prend son scalpel et commence à opérer. Aucun son ne s'échappe du patient. L'intervention est longue et complexe, mais c'est un succès. Lorsqu'elle est terminée, le patient déclare n'avoir ressenti qu'une égratignure. C'est un instant exceptionnel pour l'histoire de la chirurgie. Une opération a été pratiquée sans douleur. Le chirurgien finit par se tourner vers l'assistance et dit : « Messieurs, il n'a rien d'un charlatan. » DRUIN BURCH Le professeur d'Harvard a écrit une très belle lettre à Morton lui disant : « Tout le monde voudrait s'accaparer votre formidable découverte. Ce n'est pas mon intention, mais il faut bien lui donner un nom. Je vous suggère « anesthésie. » S'il lui faut un nom, c'est parce que partout sur la planète, et jusqu'à la fin de l'histoire de l'humanité, tout le monde voudra parler de ce qui vient de se produire. » STEPHANIE SNOW En l'espace de six mois, la nouvelle se répand au quatre coins du monde. Étant donné les moyens de communications de l'époque, c'était un exploit. D'une manière générale, la société évolue et la douleur est de moins en moins tolérée. MICHAEL MOSLEY La douleur n'est plus un élément de la vie quotidienne qu'il faut obligatoirement endurer. À présent, elle peut et doit être atténuée. Pendant le demi-siècle qui a suivi l'isolation de la morphine par Sertürner, la soif de découvertes scientifiques a permis de remplacer les vieilles superstitions par de nouvelles connaissances... Les chercheurs vont ainsi partir à la chasse aux antidouleurs dans des lieux inattendus. MICHAEL MOSLEY Au XIXe siècle, le monde mystérieux des plantes médicinales laisse la place aux poudres blanches qui, à leur tour, grâce à cette invention, sont remplacées par... des comprimés. Nous sommes à l'aube d'une époque où les chimistes vont pouvoir produire à grande échelle les antidouleurs que nous utilisons encore couramment aujourd'hui... Ils sont également sur le point de créer l'une des substances les plus addictives qui soient. Tout commence avec ceci... le goudron de houille. MICHAEL MOSLEY Le goudron de houille est un sous-produit issu de l'industrie du gaz de houille en pleine expansion. Naturellement, les chimistes cherchent à en tirer profit. ANDREA SELLA Grâce au goudron de houille, ils se sont aperçu de tout le panel de nouvelles matières premières qui s'offrait à eux. La chimie avait commencé à décoller. Les structures étaient là, et ils se sont rendu compte qu'il était possible de fabriquer soit les produits naturels eux-mêmes, soit quelque chose qui s'en rapproche. Ça a été un véritable tournant dans l'histoire de la chimie. MICHAEL MOSLEY Ce changement qu'opère la chimie commence et continue dans la même lancée, avec une série d'erreurs. En 1845, un chimiste britannique de 18 ans utilise du goudron de houille pour fabriquer de la quinine, un antipaludique. Mais au lieu de cela, il crée la première teinture artificielle, la mauvéine, et fait fortune. Le goudron de houille est prometteur. Pourtant, ce n'est qu'après un nouvel accident que l'on découvre son potentiel antidouleur. MICHAEL MOSLEY C'est une bourde monumentale que font deux médecins français, Arnold Cahn et Paul Hepp, qui travaillent ici, à l'université de Strasbourg. Ils testent des produits chimiques dérivés du goudron de houille sur des patients souffrant de vers intestinaux. MICHAEL MOSLEY Il avait été démontré qu'appliqué sur la peau, le goudron de houille avait des propriétés antiseptiques. C'est donc tout naturellement qu'ils cherchent à en voir les effets une fois ses dérivés ingérés. Heureusement pour eux, ce ne sont pas les patients qui manquent. MICHAEL MOSLEY À cette époque, les médecins tentaient à peu près n'importe quoi sur n'importe qui. Mais j'ai tout de même du mal à croire qu'ils aient fait avaler ça à leurs patients. C'est extrêmement âcre. C'est de la naphtaline, ce que contiennent les boules antimites de nos jours. MICHAEL MOSLEY Les vers sont toujours là, mais le patient a bien ressenti un effet. MICHAEL MOSLEY À leur grande surprise des deux médecins, l'un de leurs patients, qui était fébrile, dit qu'après avoir ingéré ceci, sa fièvre a baissé. C'est une nouvelle incroyable, mais la joie est de courte durée car une erreur a été commise. Ce que ce patient a avalé, ce n'était pas de la naphtaline. MICHAEL MOSLEY La pharmacie a mélangé les étiquettes. C'est donc un produit chimique totalement inconnu qu'a avalé le patient. MICHAEL MOSLEY Il s'avère que le produit qu'a donné le pharmacien par accident n'est autre que ceci, l'acétanilide. Personne ne sait comment il s'est retrouvé ici, car il est utilisé dans la teinture, mais le hasard fait bien les choses. MICHAEL MOSLEY L'homme aurait pu y passer, mais au lieu de cela, l'acétanilide, un autre dérivé chimique du goudron de houille, devient rapidement un médicament contre la fièvre des plus rentables. MICHAEL MOSLEY Sans surprise, Cahn et Hepp vont faire fortune. Mais c'est en Allemagne que les conséquences de cette découverte vont avoir le plus d'ampleur. MICHAEL MOSLEY Les nouvelles poudres contre le mal de tête sont très demandées, et de toute évidence, la personne qui inventera un médicament encore plus efficace ne peut que faire fortune. Ici, dans l'usine de colorants Bayer, un jeune chimiste ambitieux nommé Carl Duisberg décide de tenter sa chance. MICHAEL MOSLEY Les caves de Bayer débordent de dérivés du goudron de houille tels que l'acétanilide. Duisberg veut trouver lesquels il pourra transformer en médicaments. Sa première découverte, la phénacétine, connaît un grand succès. Nous savons aujourd'hui que comme l'acétanilide, elle est transformée en paracétamol par le corps. Grâce aux bénéfices engendrés, l'usine Bayer grandit rapidement, de même que son ambition. MICHAEL MOSLEY Une substance qui intéresse l'entreprise est l'acide salicylique. Comme il provient du goudron de houille, à l'origine, les chercheurs pensent que c'est un antiseptique. Ils le frottent contre la peau, puis l'avalent. Malheureusement, il ne peut rien contre la typhoïde. Mais en cas de fièvre, il peut la faire baisser et vous aider à vous sentir mieux. MICHAEL MOSLEY L'acide salicylique est efficace, mais l'estomac le tolère mal. Aujourd'hui, il sert à brûler les verrues. Au sein de la nouvelle branche pharmaceutique de Bayer, le chercheur Arthur Eichengrün pense pouvoir transformer la molécule pour la rendre plus digeste. MICHAEL MOSLEY Eichengrün suggère une simple modification chimique qui, avec le temps, entraînera la production de deux substances extrêmement connues. L'une est l'antidouleur le plus vendu au monde. L'autre est la drogue la plus tristement célèbre. MICHAEL MOSLEY Tout commence innocemment, avec un jeune chimiste de l'équipe d'Eichengrün qui entreprend de modifier l'acide salicylique en suivant une approche suggérée par Eichengrün. Il obtient des cristaux d'acide acétylsalicylique. Comme prévu, l'estomac le supporte beaucoup mieux. Eichengrün donnera à ce médicament le nom d'aspirine. De simples modifications chimiques pouvaient donner de meilleurs médicaments. Inspiré par cette découverte, un autre chimiste de Bayer prend de la morphine, ce puissant antidouleur issu du pavot, et tente d'obtenir la même réaction, pour voir ce que cela peut donner. Il obtient un produit nommé diamorphine, plus connu sous le nom d'héroïne. MICHAEL MOSLEY Merci. Ces deux produits, l'aspirine et l'héroïne, parviennent entre les mains du responsable des tests, Heinrich Dreser, qui écarte rapidement l'un d'entre eux, car il serait trop dangereux. Mais le plus drôle, c'est que celui qu'il a refusé est l'aspirine, qu'il estime néfaste pour le cœur. Par contre, il adore l'héroïne. C'est lui qui lui donne son nom car il l'associe avec l'héroïsme, la puissance. Avec son accord, l'héroïne est alors vendue dans le monde entier par Bayer. MICHAEL MOSLEY Les chercheurs de Bayer ont accidentellement créé une version de la morphine bien plus addictive. Naturellement, elle se vend comme des petits pains. Pendant ce temps-là, Eichengrün, vexé que son aspirine ait été écartée, commence à mener des tests en secret. MICHAEL MOSLEY Eichengrün est convaincu que son médicament est sans danger. Il en prend donc un échantillon et l'essaie. Il ne constate aucun effet négatif. Alors, en cachette, il approche des docteurs berlinois et les persuade de le tester sur leurs patients. WALTER SNEADER Il en donne à quelques médecins et un dentiste. Le dentiste revient vers lui avec une information surprenante. Il en a donné a l'un de ses patients, qui avait de la fièvre, et à sa grande surprise, sa dent lui faisait moins mal. Grâce à l'acide acétylsalicylique. C'était un antidouleur. MICHAEL MOSLEY C'est totalement inattendu. À l'origine, l'acide salicylique faisait baisser la fièvre mais n'avait aucun effet sur la douleur. Très clairement, Eichengrün vient de créer un médicament nouveau et puissant. MICHAEL MOSLEY Il décide donc d'aller voir le responsable de la recherche sans passer par Dreser. Il est autorisé à conduire des tests, et en 1899, un an après l'introduction de l'héroïne par Bayer, à la nation reconnaissante, ce nouveau médicament est distribué. MICHAEL MOSLEY L'aspirine devient alors l'un des médicaments les plus vendus au monde, avec 40 milliards de comprimés avalés chaque année. Et tout ça, grâce aux chimistes qui ont manipulé un sous-produit industriel, le goudron de houille. WALTER SNEADER Cela nous montre comment une simple modification d'une molécule existante permet d'obtenir un médicament bien supérieur, avec des propriétés supplémentaires. Si l'aspirine possède ces propriétés supplémentaires, c'est uniquement grâce au groupe acétyle. Sans ce groupe, ça ne fonctionnerait pas. Régulièrement, je tombe sur des articles qui racontent que dans l'Antiquité, des plantes contenant des salicylates servaient d'antidouleurs, mais c'est complètement faux. Ils étaient peut-être utilisés comme tels, mais ça ne pouvait pas marcher. Pour soulager la douleur il fallait que soit présent le groupe acétyle de l'aspirine, qui est un produit de synthèse. MICHAEL MOSLEY Malgré l'intérêt mondial qu'elle suscite, il faudra plus de 70 ans pour comprendre le fonctionnement de l'aspirine. Il n'a rien à voir avec celui des opiacés comme la morphine. L'aspirine agit localement et bloque la douleur bien avant qu'elle ne parvienne à la colonne vertébrale. Je vais vous le démontrer grâce à la plante que j'aime le moins : l'ortie... Ça fait mal ! MICHAEL MOSLEY Les tissus endommagés ou irrités libèrent des produits chimiques qui peuvent aider à cicatriser, mais ont aussi tendance à stimuler les nerfs. Il en résulte des des marques rouges et enflées. C'est l'inflammation. C'est souvent cette même opération qui est responsable des maux de tête et des douleurs musculaires. MICHAEL MOSLEY L'aspirine et d'autres anti-inflammatoires fonctionnent tous de la même manière. Ils peuvent bloquer tout un tas de douleurs. MICHAEL MOSLEY Les anti-inflammatoires empêchent le corps de produire les molécules qu'il libère habituellement lorsqu'un tissu a été endommagé. Les gonflement sont ainsi stoppés, et les nerfs ne sont pas informés de la douleur à signaler. MICHAEL MOSLEY L'aspirine bloque non seulement la douleur, mais aussi les hormones responsables de la production de plaquettes. Les hommes d'âge mûr comme moi en prennent donc en faible quantité, pour réduire le risque d'infarctus. C'est un comble, quand on sait qu'à l'origine, l'aspirine avait été refusée car on pensait qu'elle était mauvaise pour le cœur. MICHAEL MOSLEY Les chimistes ont trouvé un moyen de ne plus être dépendants des plantes pour nous soigner. En modifiant de simples molécules extraites du goudron de houille, nous avons obtenu des produits plus puissants encore que ceux que la nature a à offrir. MICHAEL MOSLEY Sûrs d'eux, les chercheurs décident ensuite de créer de nouveaux médicaments à partir de rien. Ils espèrent fabriquer un produit lucratif avec peu d'effets secondaires. En réalité, ils s'apprêtent à ouvrir une boîte de Pandore remplie de potions plus puissantes les unes que les autres. MICHAEL MOSLEY Cette nouvelle phase de recherche de médicaments entièrement de synthèse vise à corriger les limites de l'anesthésie chirurgicale... L'éther est un produit irritant qui donne la nausée aux patients. Le chloroforme, découvert peu après, entraîne un taux de mortalité inacceptable. MICHAEL MOSLEY La solution serait peut-être de trouver un autre moyen d'introduire ces produits anesthésiants dans le corps. MICHAEL MOSLEY L'aiguille hypodermique a été inventée dans les années 1840, et l'injection d'anesthésiants dans les veines semble prometteuse. DAVID WILKINSON Quand on respire une substance chimique, on cherche à la faire monter jusqu'au cerveau. Si vous l'injectez par intraveineuse, alors elle parvient au cerveau plus rapidement. MICHAEL MOSLEY En 1869, le chimiste Oscar Liebreich expérimente en toute innocence avec une substance appelée hydrate de chloral, qui a été créée bien des années plus tôt. Si l'on y ajoute un alcalin, on sait que cette substance produit du chloroforme. MICHAEL MOSLEY Leidriech se dit donc que s'il en injecte dans le sang, qui est légèrement alcalin, alors peut-être qu'il produira du chloroforme directement dans le sang. Le jeu en vaut la chandelle, mais c'est risqué, car au lieu d'avoir une approche expérimentale, il se base sur la théorie chimique. Au départ, tout semble se passer à merveille. Il l'injecte aux patients, qui s'endorment comme prévu. MICHAEL MOSLEY Son raisonnement est sans faille, mais totalement erroné. Une fois introduit dans le sang, l'hydrate de chloral ne produit pas de chloroforme mais mais une forme d'alcool qui n'a aucun pouvoir anesthésiant. Ce n'est pas un anti-douleur, mais un produit qui endort les patients. MICHAEL MOSLEY L'hydrate de chloral est utilisé lors de plusieurs interventions chirurgicales, et si certains patients se réveillent en plein milieu en hurlant, ils n'en auront heureusement aucun souvenir. MICHAEL MOSLEY Pouvoir endormir sans danger et rapidement, c'est une véritable innovation pour la chirurgie. Mais l'hydrate de chloral a ses inconvénients. DAVID WILKINSON Il provoquait des phlébites, une irritation des veines. Et sa durée d'action était trop longue. Les patients restaient somnolents très, très longtemps. Une fois réveillés, ils n'avaient pas les idées suffisamment claires pour reprendre une activité normale. MICHAEL MOSLEY Mais pour ceux qui veulent dormir longtemps, c'est l'idéal. Les chimistes le transforment en comprimé et créent alors le premier somnifère. Dix ans plus tard, les Britanniques en avaleront une tonne par jour. MICHAEL MOSLEY L'hydrate de chloral fait bientôt partie de la culture populaire. En 1903, un journal de Chicago rapporte qu'un tenancier de saloon a persuadé ses employés de verser de l'hydrate de chloral dans le verre des clients censés avoir de l'argent. Ensuite, ils leur faisaient les poches. Son nom, Mickey Finn, sera alors synonyme de toute boisson contenant de la drogue. Si l'hydrate de chloral est si remarquable, ce n'est pas seulement à cause de son incroyable succès, mais parce que c'est l'un des premiers médicaments à avoir été créés de A à Z dans un but bien précis. Pour les chimistes les plus imaginatifs, c'est l'occasion rêvée de se faire beaucoup d'argent. MICHAEL MOSLEY Les perspectives sont nombreuses. On commence à mieux comprendre quelles molécules ont cet effet sédatif, ce qui permet de créer des centaines de nouveaux composés chimiques. L'un d'entre eux va se révéler être un digne successeur de l'hydrate de chloral. MICHAEL MOSLEY Comme certains brigands s'en servent à mauvais escient, le chloral d'hydrate a une réputation sulfureuse. Mais il va donner naissance à un anesthésiant encore plus controversé, le thiopental, plus connu sous le nom de sérum de vérité. MICHAEL MOSLEY Et je m'apprête à la tester. MICHAEL MOSLEY Le thiopental fait partie du groupe médicamenteux des barbituriques. Les barbituriques étaient très populaires dans les années 1950 et 60 sous forme de somnifères. Ils sont également très dangereux. N'oublions pas que Marilyn Monroe est décédée d'une overdose de barbituriques. Le thiopental agit beaucoup plus rapidement que beaucoup de barbituriques, ce qui en fait un excellent anesthésiant. Mais en réalité, il n'a aucun effet sur la douleur. MICHAEL MOSLEY Les barbituriques ralentissent les messages qui sont envoyés au cerveau et à la colonne vertébrale. Plus il y a de barbiturique, et plus les messages chimiques ont du mal à franchir l'espace qui sépare chaque neurone. En résumé, le cerveau ralentit jusqu'à ce que vous vous endormiez. Avec le thiopental, cela se produit très rapidement, et c'est exactement ce que veulent les anesthésistes des années 1930. Plus le thiopental agit et plus le cerveau est touché. C'est là que se trouve la clef d'un de ses usages les plus controversés. MICHAEL MOSLEY Les Américains remarquent que quand leurs patients sont dans cet état second, entre conscience et perte de connaissance, ils deviennent bavards, désinhibés, et plus tard, ils ont oublié tout ce qu'ils ont raconté. Ils se rendent alors compte que ce pourrait être la base d'un sérum de vérité, pour obtenir des aveux. Je vais tenter de faire croire que je suis le docteur Michael Mosley, un célèbre chirurgien cardiaque. MICHAEL MOSLEY Je suis un peu nerveux. Le thiopental est le sérum de vérité, mais il est également utilisé pour les exécutions par injection. MICHAEL MOSLEY L'anesthésiste Austin Leach va contrôler en permanence mes signes vitaux, qui indiqueront si mon corps ressent de la douleur. Avant de procéder à l'injection, il veut voir comment réagit mon rythme cardiaque lorsque mon torse est compressé. MICHAEL MOSLEY C'est désagréable. MICHAEL MOSLEY Mon rythme cardiaque passe de 54 à 64 en réponse à la douleur. À présent, voyons quel effet peut avoir une faible dose de thiopental. AUSTIN LEACH Je vais vous en injecter une petite quantité... Ça y est. MICHAEL MOSLEY Je ne sens rien. AUSTIN LEACH Ça ne va pas tarder. MICHAEL MOSLEY D'accord, j'attends. Ah, voilà. Je le sens, oui... Ça y est. Wahou !... Oh là là ! J'ai l'impression... d'avoir bu un bouteille de champagne. MICHAEL MOSLEY Sous l'influence du thiopental, vais-je pouvoir mentir ? MICHAEL MOSLEY Je suis chirurgien... Je suis chirurgien cardiaque ! Connu dans le monde entier. AUSTIN LEACH Quelle était votre dernière opération ? MICHAEL MOSLEY C'était un pontage. Il a survécu. Ouais... J'ai été génial. AUSTIN LEACH Je vais reproduire le même test que tout à l'heure, sur votre sternum. Dites-moi si c'est désagréable. MICHAEL MOSLEY Ça fait mal, mais j'ai pas mal. J'en suis conscient, mais je m'en fiche... Oui, ça fait mal. MICHAEL MOSLEY Mon rythme cardiaque accélère. Mon corps continue de réagir à la douleur, mais curieusement, pas mon cerveau. C'est très étrange. MICHAEL MOSLEY Qu'est-ce que c'est c'est bizarre. MICHAEL MOSLEY J'ai réussi à mentir, mais de justesse. Je n'ai pas été très convaincant. Et si l'on augmente la dose ? MICHAEL MOSLEY Ah ouais. MICHAEL MOSLEY Ses effets sont imprévisibles. Je n'en ai donc aucune idée. MICHAEL MOSLEY Posez-moi une question. AUSTIN LEACH Comment vous appelez-vous ? MICHAEL MOSLEY Je m'appelle Michael Mosley. AUSTIN LEACH Que faites-vous dans la vie ? MICHAEL MOSLEY Je suis producteur de télévision. Enfin, producteur exécutif. Enfin, présentateur. Un mélange des trois. AUSTIN LEACH Vous n'avez donc jamais pratiqué de chirurgie cardiaque ? MICHAEL MOSLEY Jamais de la vie ! Jamais !... Sans l'ombre d'un doute, je suis un bon présentateur télé et un mauvais chirurgien cardiaque. MICHAEL MOSLEY Si j'ai cédé si rapidement, c'est notamment à cause de ce besoin pressent de dire la vérité. C'est une sensation étrange, libératrice. MICHAEL MOSLEY C'est bizarre, j'ai pas envie de mentir. C'est pas que j'en sois pas capable, mais je me sens tellement insignifiant par rapport au reste du monde que j'en ai pas envie. Je veux pas dire que je suis chirurgien cardiaque puisque c'est pas vrai. MICHAEL MOSLEY Le reste de mes aveux sous l'influence de cette drogue restera à jamais secret, même pour moi. Puis je me rends compte que j'ai oublié tout ce que je viens de dire. MICHAEL MOSLEY Est-ce que j'ai avoué que je suis pas chirurgien cardiaque ? AUSTIN LEACH Vous avez oublié ? Vous ne vous rappelez pas ce que vous avez dit sur votre profession ? MICHAEL MOSLEY Non... Qu'est-ce que j'ai bien pu raconter ?... J'ai sommeil. Je crois que je vais m'endormir. MICHAEL MOSLEY Voilà pourquoi le thiopental connaît un tel succès. Il endort rapidement, avec une simple injection... Pour son créateur, c'est un triomphe, car ce produit fait exactement ce qu'il est censé faire. Mais il ne fait que perdre connaissance au patient le temps de l'intervention. Il ne soulage pas la douleur... Pour cela, il leur faut prendre un antidouleur. C'est aujourd'hui la priorité des chercheurs de l'industrie pharmaceutique. ANDREA SELLA Il est possible de concevoir tout type de molécule, peu importe la forme. Et les entreprises pharmaceutiques sont de plus en plus nombreuses à prendre cette direction. Ça a l'air simple, comme ça, mais en réalité, c'est très compliqué. MICHAEL MOSLEY La méthode que suivent aujourd'hui les chercheurs pour créer de nouveaux médicaments est fondamentalement la même qu'il y a 100 ans quand ils manipulaient le goudron de houille. Ils prennent des molécules simples et les assemblent pour en former des complexes. MICHAEL MOSLEY Comme vous vous en doutez, la technologie a fait d'énormes progrès depuis. Les nouveaux médicaments prennent souvent naissance grâce à des chimiothèques comme celle-ci. On y trouve plus de 3 millions de molécules différentes. MICHAEL MOSLEY Avec un si vaste choix de molécules, les chimistes peuvent assembler à peu près n'importe quel composé. Mais reste encore à savoir quels composés seront réellement efficaces. Dans la quête de l'antidouleur parfait, un indice a été trouvé dans un endroit des plus inhabituels. Quelques rares personnes naissent avec l'incapacité de ressentir la douleur. Dans le passé, ils auraient pu se produire dans un cirque. Mais aujourd'hui, certains docteurs pensent qu'ils sont la clef qui permettra de découvrir une nouvelle classe d'antidouleurs. MICHAEL HAYDEN Avant même d'envisager de mettre au point un quelconque médicament, nous savions que ce que nous trouverions chez eux nous permettrait de cibler notre recherche. L'objectif, c'est de reproduire cette existence sans douleur. MICHAEL MOSLEY Les chercheurs ont donc étudié des familles touchées par ce problème pour comprendre ce qui se passe à l'intérieur de leur corps. MICHAEL MOSLEY Il a été découvert qu'ils ont hérité d'un gène défectueux qui fait que leurs nerfs ne peuvent transmettre les signaux de douleur. MICHAEL MOSLEY Alors que les autres nerfs sont normaux, ceux qui diffusent la douleur sont incapables d'envoyer des messages électriques. En identifiant le gène qui posait problème, ils ont mis le doigt sur une protéine spécifique, qui nous est donc nécessaire pour ressentir la douleur. MICHAEL MOSLEY Une fois qu'ils ont trouvé cette protéine, il leur fallait ensuite voir s'ils pouvaient en bloquer le fonctionnement chez des gens normaux. Pourraient-ils supprimer temporairement la douleur ? MICHAEL MOSLEY En fabriquant cette clef moléculaire, le risque serait de ne pas être assez sélectif. Inutile de supprimer la douleur si l'on supprime également la production de protéines essentielles. MICHAEL HAYDEN Il faut être extrêmement sélectif, que ça n'ait pas d'effet majeur sur d'autres enzymes dans d'autres parties cruciales de notre corps. Et quand on a une piste sérieuse, il faut alors démontrer que ce n'est pas toxique. MICHAEL MOSLEY Les médicaments qui ne semblent bloquer que cette protéine décisive subissent actuellement un long processus d'expérimentation. Pour l'instant, les résultats sont très prometteurs. On espère qu'ils ouvriront la voie à une nouvelle génération d'antidouleurs. MICHAEL HAYDEN On va pouvoir envisager une nouvelle approche du traitement de la douleur. C'est un véritable espoir pour des millions de personnes. MICHAEL MOSLEY Il n'aura fallu que 200 ans pour passer des plantes médicinales aux médicaments de synthèses conçus et fabriqués à partir de rien... Ce périple a été motivé par l'obsession, la nécessité et par des hasards plus ou moins heureux... Pourtant, certaines choses n'ont pas changé. MICHAEL MOSLEY Ces derniers siècles, nous avons créé une multitude d'antidouleurs, des anesthésiants jusqu'à l'aspirine. Mais si ma douleur était très intense, alors j'utiliserais encore cette substance, la morphine. Il est étonnant de se dire que 200 ans après son isolation par Freidrich Sertürner, nous n'avons trouvé rien de plus efficace pour soulager une douleur insupportable que cette extraordinaire substance.