AGNIESKA_NIERADKO CAROLINE_STURDY_COLLS CHRIS_GOING DINA_PRONICHEVA FAINA_KUKLIANSKY FEMME HARRY_JOL JAMES_BULGIN KATYA NARRATEUR NARRATION ONA PHILIP_REEDER RUTA_VANAGAITE SEBASTIAN_ROZYCKI SZYMON WILL NARRATEUR L'Holocauste est l'un des chapitres les plus sombres de l'histoire de l'humanité, et il garde encore des zones d'ombre. CAROLINE STURDY COLLS On ignore le nombre exact des victimes de l'Holocauste. CHRIS GOING Il pourrait y avoir des milliers de corps, dans une foule de sites. Et on ne sait pas où. NARRATION Depuis la fin de la guerre, les preuves de ces atrocités sont enfouies dans le paysage de l'ex-Union soviétique. WILL Les gens n'en saisissent pas l'ampleur parce que c'est caché. NARRATION Sous cette terre, se cache la réalité des débuts de l'Holocauste et de la manière dont des meurtres de masse, encore artisanaux, ont peu à peu laissé la place à une extermination industrialisée. Aujourd'hui, les pièces du puzzle commencent à apparaître au grand jour. A l'aide de photographies aériennes autrefois classées.... CHRIS GOING Tout acte laisse une trace. NARRATION …et du dernier cri des techniques médicolégales… PHILIP REEDER J'ai une preuve tangible. NARRATION …une équipe de chercheurs exhume enfin les derniers secrets de l'Holocauste. WILL On a l'os d'une jambe. Sans doute un fémur. NARRATION …et fait des découvertes glaçantes. AGNIESKA NIERADKO Nous sommes dans un laboratoire de mort. NARRATION Elle met au jour les prémisses de l'Holocauste et révèle une tragédie d'une ampleur insoupçonnée. CAROLINE STURDY COLLS L'Holocauste a été encore plus brutal et atroce qu'on ne le pensait. HARRY JOL Il faut qu'on ait le fin mot de l'histoire. On ne peut pas cacher les corps. On les retrouvera. HARRY JOL Bon sang… (titre) CHRIS GOING Les Allemands ont pris des millions de photos aériennes. On peut dire que ce sont les images que les Nazis auraient voulu nous cacher. NARRATION Les archives photographiques du 3e Reich, l'équivalent de 29 kilomètres d'étagères, ont récemment été déclassifiées. Chris Going, l'un des meilleurs analystes de photos aériennes, estime qu'elles pourraient être essentielles pour éclairer des pans méconnus de l'Holocauste. CHRIS GOING Ils gardaient des preuves photographiques de leurs propres crimes. Tout le monde semble penser que l'Holocauste a été mené de manière très méthodique, mais il pourrait y avoir des milliers de corps, dans une foule de sites, dont on ignore la localisation. Mais tout acte laisse une trace. Avec les photos aériennes, on peut retrouver les lieux. Et les preuves. NARRATION Chris pense avoir identifié le premier volet de l'Holocauste, immortalisé sur une photo. Il aurait eu lieu quelques jours après le début de l'invasion allemande du territoire soviétique, le 22 juin 1941. CHRIS GOING Voilà Gargzdai (garj-daille), en Lituanie. On est à quelques encablures de la frontière allemande, qu'on voit là. Ce village avait 20 à 30% d'habitants juifs avant la guerre. Ils devaient vivre dans les deux rues juives ici. La synagogue était à cet endroit. (il montre) Et littéralement 24 heures après avoir franchi la frontière, les Allemands avaient détruits leurs maisons. Sur la photo, on voit que toute cette zone a été incendiée ce jour-là. On distingue une ombre rectiligne. Je pense que c'est une tranchée. Les hommes juifs ont été emmenés de force, en haut de la rue où ils habitaient, jusqu'à cette tranchée où ils ont été exécutés et enterrés. Dans les faits, c'est là qu'a commencé l'Holocauste. C'est le "ground zero" de l'Holocauste. NARRATION Ces photos permettent de suivre la trajectoire des troupes nazies et de comprendre comment tout a commencé et comment on est passé d'exécutions sommaires à un génocide industrialisé dans les camps de la mort. Mais si Chris a trouvé le premier acte de l'Holocauste, pourquoi a-t-il commencé aussi tard et pourquoi en Union soviétique ? NARRATION Fin 1940, Hitler avait déjà envahi la moitié de l'Europe et parqué plus de 500 000 Juifs dans des ghettos, en Pologne. Il avait l'intention de les éliminer, mais encore aucun plan pour la mise en œuvre de son projet. Puis, en 1941, il a envahi l'URSS et mis le cap sur Moscou en passant par la Lettonie, la Lituanie et l'Ukraine. Gargzdai (garj-daille ), à la frontière entre l'Allemagne nazie et la Lituanie soviétique, était à l'avant-poste de l'invasion. Alors que l'armée allemande avançait vers l'est, elle était suivie par quatre escadrons de la mort SS, les Einsatztruppen (eine-zatz-troupeune). Leur rôle était l'éradication des ennemis politiques du Reich, dont les Juifs. Après cette sanglante entrée en matière, les Einsatztruppen A ont quitté Gargzdai pour marcher sur la Lettonie et un village appelé Liepaja (lié-paya). HARRY JOL On ne tourne pas ici, c'est ça ? PHILIP REEDER Non. NARRATION Deux géoscientifiques , Harry Jol et Philip Reeder se sont lancés sur les traces des escadrons de la mort. Ils cherchent les victimes oubliées de l'Holocauste depuis plus de 7 ans. PHILIP REEDER OK, voyons voir ce site. NARRATION Ils ont trouvé des preuves accablantes des méfaits des SS, prises par un officier allemand en 1941. C'est le seul massacre de l'Holocauste ayant été filmé et, selon les deux chercheurs, il aurait eu lieu près de Liepaja. PHILIP REEDER Commençons par le commencement. HARRY JOL D'accord. PHILIP REEDER On voit les soldats poussant les Juifs vers la tranchée. PHILIP REEDER Des badauds sont réunis, en hauteur, derrière les camions, pour observer. Y a même des enfants. HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER Ils regardent. Ils jouent des coudes pour mieux voir ceux qui vont se faire exécuter. Ça ne les perturbe pas. HARRY JOL Non. PHILIP REEDER C'est un spectacle. PHILIP REEDER C'est d'une tristesse infinie. NARRATION Ces images restent énigmatiques, car personne ne sait où ont eu lieu ces exécutions et combien de victimes elles ont fait. Le seul indice sur l'emplacement est un phare visible en arrière-plan. Aujourd'hui, la zone est recouverte par des constructions modernes, mais les victimes pourraient être toujours sous terre. Harry et Phil scrutent les images à la recherche d'indice. PHILIP REEDER Regarde, le phare. HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER On le voit ici. HARRY JOL C'est bien lui ! PHILIP REEDER Regarde, y a quelque chose ici. Une, deux, trois, quatre, cinq cheminées, dans l'usine de fumaison de poisson. Je parie qu'il y a encore les fondations quelque part. NARRATION Au fond, on aperçoit un bâtiment à la silhouette particulière, sans doute une usine de fumaison. Si on peut le retrouver, on pourra affiner la localisation des exécutions. Les chercheurs utilisent des photos aériennes d'époque pour se repérer. HARRY JOL Je pense que les véhicules étaient là. Dans ce coin. PHILIP REEDER Oui. Et il y avait les gens qui descendaient des véhicules Donc les véhicules pouvaient être garés là et les badauds étaient sur ce mur. Ensuite, les Juifs ont dû passer en courant devant les véhicules. On voit un talus, puis la tranchée. Ils ont avancé dans la tranchée, qui devait être plus ou moins là. HARRY JOL Oui. Allons voir ça. PHILIP REEDER Sur le film, le phare apparaît au bout d'un moment… HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER …quand ils courent… HARRY JOL Mais il est assez loin. PHILIP REEDER Vu l'angle de prise de vue, celui qui tient la caméra devait être là-bas. HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER On voit encore le mur d'enceinte. HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER On voit encore le coin des murs de l'usine de fumaison. Je crois que je vois des fondations en ruine, par là. PHILIP REEDER Ça colle. L'usine de fumaison, le mur d'enceinte, le petit bâtiment, même s'il n'est plus là. Le phare et la tranchée devaient être juste ici. HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER Ça se tient. Tout cadre parfaitement. Selon moi, la tranchée devait être juste devant nous. Ou pas très loin. HARRY JOL Oui. NARRATION La loi juive interdit d'exhumer un corps, mais les dernières technologies de détection permettent d'explorer le sous-sol sans toucher aux éventuelles dépouilles. FEMME (à doubler ?) On est à 0,8… 0,9. 30. NARRATION 80 ans après les faits, peut-on encore trouver des preuves de ce qui s'est passé ici ? NARRATION Harry Jol et Philip Reeder tentent de reconstituer les événements tragiques sur les seules archives filmées d'un massacre de Juifs. Après avoir passé quatre heures à scanner le sol, près de ce petit village letton, ils ont un résultat. Les différences de couleur, sur l'écran, indiquent une modification du sol. Et une zone sombre attire leur attention. PHILIP REEDER Tu vois cette ombre, ici ? HARRY JOL Oui. PHILIP REEDER Pour moi, c'est forcément une tranchée. NARRATION Ils voient une fosse allongée, cachée sous la surface, mais ce n'est pas ce à quoi ils s'attendaient. PHILIP REEDER Ce n'est pas la même orientation que sur la vidéo. HARRY JOL Exact. Elle part dans cette direction. C'est un décalage de presque 90 degrés par rapport à ce qu'on imaginait, d'après les photos et ce qu'on a vu sur place. PHILIP REEDER C'est une grande découverte, même si ce n'est pas ce qu'on cherchait. Ça reste une grande découverte. La vidéo est une trace très ponctuelle de l'utilisation d'une tranchée précise. Il peut y avoir des tranchées partout. Mais je n'en reviens pas que personne n'ait exploré ce coin avant nous. NARRATION L'équipe étend donc ses investigations pour identifier d'autres tranchées. Et les résultats sont stupéfiants. HARRY JOL Ça mesure 38 mètres et c'est impressionnant de voir quelque chose d'aussi net, qui part en diagonale comme ça. C'est très rare. Je crois que c'est la première fois que je vois ça. NARRATION Sous la surface, il y a une immense tranchée qui correspond parfaitement aux calculs. 80 ans après les faits, l'équipe a localisé les lieux des exécutions filmées. PHILIP REEDER C'est rare que tous les éléments concordent aussi bien, quand on essaye de faire coïncider une vidéo, des photos d'époque et des relevés aux radars à pénétration de sol. Là, on réunit les pièces du puzzle et on arrive à une conclusion qui semble très crédible. HARRY JOL Oui. Les pièces du puzzle s'assemblent. PHILIP REEDER Oui. Et en même temps, il reste beaucoup de travail. HARRY JOL Oui. NARRATION L'équipe doit repartir, mais elle a identifié neuf nouvelles zones à explorer. La découverte de plusieurs tranchées laisse penser que l'ampleur du massacre dépasse ce que montre la vidéo. Les enquêtes sur ces charniers n'ont commencé qu'à la chute de l'Union soviétique. Les chercheurs comme Harry et Phil sont des pionniers et pour l'instant, ils n'ont fait qu'effleurer la surface de ces événements tragiques. Les explorations ont déjà identifié 73 sites de meurtres de masse en Lettonie et 226 dans la Lituanie voisine. La plupart n'ont pas encore été étudiés. Parmi eux, il y a Alytus. En août et septembre 1941, les Juifs d'Alytus ont été exterminés quelque part dans la forêt, près de la ville. Les Nazis ont recensés 2 231 morts, mais le véritable bilan pourrait être bien supérieur. Des monuments commémorent ces drames, mais ils ne sont pas forcément sur les lieux concernés et on ignore où reposent les corps. Faina (fa-i-na) Kukliansky, cheffe de la communauté juive en Lituanie pense que sa grand-mère fait partie des victimes. FAINA KUKLIANSKY Je veux savoir où est ma grand-mère. Elle est partie à Alytus chercher des documents et elle n'est jamais revenue. On ne sait pas combien de gens sont ici. Combien y a-t-il de dépouilles. Quand ces gens ont-ils été tués ? Combien étaient-ils ? Où sont les femmes ? Les enfants ? Qui sont-ils ? On ne sait pas. Ce ne sont pas des chiffres. Ce sont des individus. NARRATION Faina a demandé à Harry et Phil d'explorer scientifiquement la forêt en question. HARRY JOL Prenez-en trois ou quatre. NARRATION La forêt fait presque 10 kilomètres carrés et l'équipe n'a que quatre jours pour mener ses recherches. HARRY JOL Il faut deux personnes ici et une autre pour le relevé. HARRY JOL Il faut qu'on ait le fin mot de l'histoire. On ne peut pas cacher les corps. On les retrouvera. NARRATION A Alytus, Philip Reeder et son équipe mènent une étude géoscientifique de la forêt pour retrouver les victimes de la première phase de l'Holocauste. Après trois jours de recherches, ils ont trouvé peu de traces des charniers. Phil étudie les photos aériennes prises par la Luftwaffe, trois ans après les massacres. PHILIP REEDER Je crois que j'ai une preuve tangible. Là, c'est 1944 et là, 2015. Si on regarde l'image de 1944, on voit une route qui passe à cet endroit, avec une voie secondaire qui en part. Il n'y avait aucune construction ici en 1944, alors pourquoi avoir une route qui va nulle part ? A moins qu'on emmène des gens plus loin pour les tuer et les enterrer. Pour moi, c'est une preuve. HARRY JOL Oui. (Ouah) Et si on regardait par là ? PHILIP REEDER D'ici, je vois un dénivelé très net, après cette souche. NARRATION Une vérité cachée se dessine au milieu des arbres. HARRY JOL Bon sang. PHILIP REEDER On voit bien qu'on arrive dans un fossé. Et à notre gauche, on a un talus. HARRY JOL OK, on remonte. C'est artificiel. PHILIP REEDER Oui, c'est une réalisation humaine. HARRY JOL C'est une tranchée continue ? PHILIP REEDER Oui. Ça continue à perte de vue dans cette direction et c'est la même chose dans l'autre direction. HARRY JOL Oui. On voit qu'ils ont abattu les arbres pour creuser la tranchée. PHILIP REEDER Oui. HARRY JOL Ça va très loin, de chaque côté, presque jusqu'au bout, avant de faire un virage à droite par-là. C'est macabre. On imagine bien qu'à l'endroit où tu es, il y avait une tranchée où des gens ont été alignés pour être abattus, avant de tomber dans la fosse. C'est une tranchée où il y a pu y avoir des milliers de personnes. PHILIP REEDER Oui. NARRATION Les dimensions de la tranchée surprennent les chercheurs. PHILIP REEDER Si on regarde au loin, de ce côté, on distingue une autre ondulation sur le sol, c’est-à-dire un talus et un fossé à côté. Et dans l'autre direction, on a un creux qui ressemble à l'endroit où on est, juste ici. HARRY JOL Oui, comme ici. PHILIP REEDER Il peut y avoir des tranchées partout. HARRY JOL Oui. NARRATION Grâce à une technique de télémétrie appelée Lidar et à un radar à pénétration de sol, on peut voir ce qui se cache dans le sous-sol. Ici, une tranchée de 152 mètres de long. HARRY JOL Je suis sous le choc. Je regarde autour de moi. On pourrait travailler pendant des années et en trouver d'autres. On avait les chiffres : des dizaines de milliers de personnes. Mais on se disait "non, ça ne peut pas être autant". Mais si, ça peut être la réalité. On a peut-être des milliers de Juifs exécutés ici. NARRATION Mais comment expliquer ces chiffres ? Selon les archives des escadrons de la mort SS, les Nazis n'avaient que 6 hommes sur place. Mais Faina pense avoir découvert l'identité de ceux qui ont pressé la détente. FAINA KUKLIANSKY Tous ceux qui travaillaient dans la prison ont participé. Et ils ont été rejoints par les élèves de l'école d'Alytus. Ils ont prêté main forte aux policiers, avec leurs armes. Mon oncle me disait que c'était ses camarades de classe qui avaient tué sa mère. NARRATION La grand-mère de Faina et des milliers d'autres Juifs ont été assassinés ici. Pas par les envahisseurs. Par leurs concitoyens. NARRATION Jusqu'où est allée la collaboration des habitants ? D'après les archives, après l'élimination des habitants juifs d'Alytus, l'escadron de la mort a poursuivi sa route meurtrière. 20 km plus loin, dans la ville de Butrimonys. James Bulgin est historien au Musée impérial de la guerre, à Londres. Il enquête sur ce chapitre de l'Holocauste et les méfaits de cet escadron. JAMES BULGIN Ruta ! RUTA VANAGAITE Bonjour. NARRATION Ruta Vanagaite (vana-ga-i-teu), autrice et chercheuse spécialisée dans l'Holocauste, lui présente Ona, 94 ans, qui a grandi ici, parmi 800 autres habitants juifs. Elle est le dernier témoin de leur assassinat. Le massacre a eu lieu le 9 septembre 1941. Pas dans une forêt sombre, mais dans les champs près de chez Ona. (pendant tout l'échange, à quelques exceptions près, Ona parle et Ruta traduit ensuite. Ona n'est donc pas doublée) JAMES BULGIN Sa maison était ici ? RUTA VANAGAITE Un peu avant la vache. JAMES BULGIN Que s'est-il passé, ce jour-là ? RUTA VANAGAITE Ils ont entendu des cris. RUTA VANAGAITE D'ici, ils ont vu les Juifs emmenés de force. JAMES BULGIN Qui étaient dans cette colonne ? RUTA VANAGAITE Surtout des personnes âgées. RUTA VANAGAITE Ensuite, les enfants. RUTA VANAGAITE "Et puis on a ont entendu des tirs." ONA Dieu nous a sauvés. Tout me revient que je n'arrive pas à dormir, la nuit. RUTA VANAGAITE "Ce passé est encore dans ma tête." NARRATION Ceux qui ont tué les Juifs de Butrimonys n'étaient pas allemands. RUTA VANAGAITE Les assassins étaient lituaniens. Du Premier Bataillon lituanien d'autodéfense. JAMES BULGIN Donc on a des Lituaniens qui tuent d'autres Lituaniens ? RUTA VANAGAITE Oui. Et après les meurtres, leurs voisins ont pris leurs maisons. JAMES BULGIN Ils se sont installés dans les maisons du village. Et tous les Juifs avaient disparu ? RUTA VANAGAITE Oui. En une nuit. NARRATION Avant la guerre, les Juifs représentaient environ la moitié de la population de Butrimonys. En 12 heures, ils étaient tous morts. Tués par leurs concitoyens. JAMES BULGIN Quand les Nazis sont arrivés dans ces territoires, ils ont trouvés des gens disposés à leur prêter main forte. Certaines fois, juste en fermant les yeux. D'autres, en s'impliquant concrètement, pour être leur bras armé. Les Nazis étaient au cœur de ces méfaits, mais ils n'ont pas agi seuls. Ils avaient besoin de la participation active de dizaines de milliers d'habitaunts. Ils n'auraient pas réussi sans eux. NARRATION L'ampleur de la collaboration locale a permis aux Nazis de perpétrer des massacres à une échelle de plus en plus industrielle. NARRATION En 1941, comme les autres populations d'Europe de l'est, les Lituaniens ont accueilli les Nazis en libérateurs. Pour beaucoup, les Allemands offraient un espoir, après les souffrances et la famine liées à la domination soviétique, et la propagande nazie ne s'est pas privée d'entretenir le mythe d'une conspiration juive à l'origine du communisme. Grâce à la collaboration locale, les Nazis ont pu passer à la vitesse supérieure. Le 19 septembre 1941, les Allemands ont atteint la capitale ukrainienne, Kiev, où vivaient plus de 150 000 Juifs. Freidrich Jeckeln (yé-keulne), le commandant des SS, leur a donné l'ordre de se rassembler. CHRIS GOING Les Juifs de Kiev ont été emmenés de force jusqu'à un ravin. On leur a dit d'enlever leurs vêtements et de les poser par terre. Ils ont ensuite été conduits jusqu'à un chemin en forme de S, où on ne pouvait plus les voir ou les entendre. Personne n'a compris ce qui se passait avant qu'il ne soit trop tard. DINA PRONICHEVA (archives) J'ai juste vu beaucoup de gens tous nus. Qui étaient alignés. NARRATION Dans le film d'une enquête menée par les soviétiques en 1946, Dina Pronicheva raconte le massacre de Babyn Yar de l'intérieur. DINA PRONICHEVA (archives) Nous sommes entrés. Ils nous ont mis en rang, le long d'un talus très étroit. Où on tenait à peine debout. Et ils ont commencé à tirer sur tout le monde. J'ai fermé les yeux, serré les poings, contracté tous mes muscles et puis j'ai sauté. Je suis tombée sur les cadavres. Je n'avais reçu aucune balle. Ils ont commencé à me recouvrir de terre. J'ai pris une grande inspiration. J'ai rassemblé tout mon courage et je me suis laissé enterrer. NARRATION Dina Pronicheva a survécu par miracle. Les Nazis ont photographié méticuleusement les vêtements des victimes. Les 29 et 30 septembre 1941, les SS ont abattu 33 771 hommes, femmes et enfants à Babyn Yar. Soit 1 600 personnes par heure, pendant deux jours. A l'époque, Babyn Yar était le plus grand massacre perpétré par les Nazis, mais ce n'était qu'une goutte dans l'océan. Les chercheurs ont identifié plus de 2 000 sites, dans toute l'Europe de l'Est, de la mer Baltique à la mer Noire. Fin 1941, plus de 500 000 Juifs avaient été exterminés. C'est en Pologne qu'il restait le plus grand nombre de Juifs, parqués dans des ghettos, mais pour les éliminer, les Nazis n'ont pas utilisé de simples armes à feu. On a retrouvé des rapports montrant que de hauts responsables du Reich s'inquiétaient de l'impact psychologique des assassinats sur leurs hommes. Les soldats souffraient de voir la mort d'aussi près. Même Himmler, le chef des SS, se serait effondré après avoir assisté à une exécution de masse. Et on apprenait que des atrocités étaient commises au grand jour, à l'Est. Notamment dans des trains de la mort, en Roumanie, plein de Juifs qu'on laissait mourir d'asphyxie et de faim. Voilà pourquoi, fin 1941, les Nazis ont décidé que les méthodes artisanales ne suffisaient plus pour le projet d'extermination de grande ampleur qu'ils avaient en tête. Ils ont cherché une solution dans la forêt de Kazimierz Biskupi, dans l'ouest de la Pologne. L'un des hommes chargés de cette tâche était un commandant SS du nom d'Herbert Lange (langueu), étudiant en droit devenu bourreau. Cette forêt lui a servi de laboratoire. Elle n'a jamais été étudié scientifiquement. Jusqu'à présent. Agnieszka Nieradko y vient pour la première fois avec des équipements de télémétrie. AGNIESKA NIERADKO L'objectif était de trouver une méthode efficace, rapide et bon marché pour tuer à grande échelle. Nous sommes dans un laboratoire de mort. Cette forêt était un terrain d'essai pour tuer et ensuite éliminer les corps. NARRATION Sebastian Rozycki est expert en télémétrie. Il cherche des indices sur des photographies aériennes de reconnaissance, prises par la Luftwaffe en 1942. SEBASTIAN ROZYCKI Nous sommes ici. On voit de tout petits points noirs. C'est une anomalie. NARRATION En comparant les photos à des cartes dessinées par un témoin oculaire, l'équipe espère pouvoir trianguler l'emplacement de ce qui pourrait être des charniers. SEBASTIAN ROZYCKI Ces anomalies sont nettes ? SZYMON Il y a quelque chose, c'est sûr. NARRATION C'est la première fois qu'on trouve des traces physiques de ce qui s'est passé ici. Les résultats montrent une masse solide, de forme allongée, sous terre, mais ça ne ressemblent pas à une fosse commune. AGNIESKA NIERADKO Sous un certain angle, on peut croire que c'est une fosse commune comme il y en a eu beaucoup pendant la guerre, mais on a le témoignage d'un ancien combattant polonais, amené ici en tant que prisonnier politique. Il était ici avec une trentaine d'autres Polonais qui ont été obligés d'aider les Allemands à tuer les Juifs d'un ghetto voisin. Les gens ont été conduits ici, dans des camions, vivants. Des fosses les attendaient. Ils n'ont pas été abattus. Ils ont juste été recouverts de chaux vive et on a déversé sur eux des réservoirs remplis d'eau. Ce qui a provoqué une réaction chimique de la chaux. SEBASTIAN ROZYCKI Ébouillantés. AGNIESKA NIERADKO Oui. Ces gens ont été brûlés vifs chimiquement. Le témoin a raconté qu'ils mettaient plusieurs heures à mourir dans ce "tombeau de chaux vive". Les hurlements ont duré des heures. Les gens étaient regroupés au milieu des arbres. Des hommes, des femmes et des enfants qui attendaient leur tour. Qui attendaient leur sort. Ils se bouchaient les oreilles pour ne plus entendre les cris, parce que c'était insupportable. NARRATION La réaction chimique forme une couche d'hydroxyde de calcium qui durcit autour des groupes de victimes. Comme un sarcophage chimique. SZYMON On a la signature typique d'une fosse commune avec une forte probabilité d'hydroxyde de calcium et des gens brûlés vifs. AGNIESKA NIERADKO Nos résultats ont l'air de confirmer les dires de notre témoin oculaire. AGNIESKA NIERADKO J'essaye de ne pas imaginer la scène, c'est trop pour moi. J'ai discuté avec des gens, avant de venir ici, pour leur expliquer ce qu'on cherchait. Et quand ils ont entendu l'histoire, ils ont dit "non, c'est impossible". Il y a une espèce de blocage, un moment où les gens refusent de croire et rejettent les faits, parce que c'est trop dur à accepter. Mais c'est important qu'ils se souviennent de ce qui s'est passé ici. NARRATION Herbert Lange auraient tué plus de 3 000 personnes lors de ses expérimentations dans cette forêt. L'équipe a sans doute localisé l'un des charniers, mais, selon elle, il y en a encore beaucoup d'autres. AGNIESKA NIERADKO Lange est parvenu à la conclusion que la chaux était une méthode trop coûteuse et trop compliquée. Il a aussi fait des tests avec du monoxyde de carbone, mais c'était aussi trop compliqué, parce qu'il fallait se procurer plusieurs bombonnes de gaz. Il s'est aussi dit que les escadrons de la mort n'étaient pas aussi efficaces qu'ils le devraient. Donc il valait mieux rassembler les victimes au même endroit. D'où les camps de la mort. NARRATION En 1942, les Nazis ont lancé ce qu'ils ont appelé la Solution Finale, l'extermination systématique de toute la population juive d'Europe. Et un chapitre méconnu de cette histoire commence tout juste à apparaître au grand jour. Près de Lublin, en Pologne, se trouve Majdanek (maille-danèk). CHRIS GOING Voici une photo du camp d'extermination de Majdanek. On voit des gens qui marchent. Comme s'ils avaient été mis en rang. On ne connaît pas le nombre exact de personnes tuées à cet endroit. NARRATION On estime qu'il y a eu entre 80 et 360 000 victimes dans ce camp, mais les meurtres ne se sont pas limités à ce lieu. Il y avait tout un réseau de camps satellites, aujourd'hui engloutis par la végétation. De nouvelles recherches révèlent aujourd'hui l'ampleur de cette implacable machine de mort. A 29 km de Majdanek, le long de la voie ferrée, se trouve Trawniki (trav-niki). Caroline Sturdy Colls enquête sur ce camp oublié. CAROLINE STURDY COLLS La plupart des gens n'ont jamais entendu le nom de Trawniki, mais ce camp a joué un rôle clé dans la Solution Finale. Pourtant aujourd'hui, c'est une usine. NARRATION Le camp est recouvert par les constructions modernes et la nature. CAROLINE STURDY COLLS Les activités menées à Trawniki l'ont été à une échelle monumentale. NARRATION Mais que s'est-il passé ici, exactement ? À Cambridge, Chris Going cherche des preuves sur des photographies aériennes du camp. CHRIS GOING Entre ces deux images, l'une d'août 1944 et l'une d'octobre 1944, on voit des différences. Il s'est passé des choses sur ce site, mais l'un des détails les plus étranges, ce sont deux tranchées immenses, notamment la première. C'est une forme très caractéristique et je pense que c'est là qu'il faut chercher les traces des morts de Trawniki. Je veux vraiment savoir ce qu'il y a à cet endroit. WILL Je vais faire un relevé ici. Après, on fera l'autre côté. CAROLINE STURDY COLLS On voit quelque chose, sur cette photo aérienne, qui est intéressant dans cette zone. On sait que c'est dans cette partie du camp qu'il devait y avoir des fosses communes. NARRATION Quelques heures plus tard, les contours du passé tragique de Trawniki commencent à se dessiner. CAROLINE STURDY COLLS Ce qui saute aux yeux, c'est cette zone. Il y a quelque chose, sous la surface, qui n'est pas naturel. On voit aussi que c'est parfaitement délimité, de manière bien rectiligne, des deux côtés. C'est très grand. On le voit bien. Ça occupe toute la longueur entre la rue et le bâtiment. C'est impressionnant. Tout ça est enterré depuis près de 80 ans sous le béton. Un grand nombre de gens marchent dessus tous les jours, sans se douter de ce qu'il y a sous leurs pieds. NARRATION L'immense tranchée sous le béton fait près de 3 mètres de profondeur et plus de 15 mètres de long. Elle est remplie de matériaux compacts qui pourraient être des restes humains. CAROLINE STURDY COLLS Quand on regarde ces preuves, on peut se faire une idée, pour la première fois, de l'ampleur des exécutions qui ont eu lieu à Trawniki, même si on n'a qu'un instantané de ce qui s'est passé. C'est la première fois qu'une fosse commune est identifiée à Trawniki, mais on n'a qu'une toute petite fenêtre sur les meurtres de masses perpétrés ici, parce que c'est juste une partie d'une seule fosse commune. Alors qu'on sait qu'en réalité, tout le paysage est jonché de restes humains. NARRATION Les camps satellite comme Trawniki révèlent l'étendue du réseau d'extermination autour de Majdanek. Et pour Caroline, les meurtres allaient bien au-delà des camps. Ses recherches l'emmènent à 21 km de Trawniki, dans la forêt de Krepiecki. (krépiètski) CAROLINE STURDY COLLS Quand l'armée rouge est arrivée dans cette région, en 1944, elle a immédiatement commencé à enquêter, ce qui nous permet d'avoir des photos exceptionnelles de ses fouilles. On distingue des hommes, des femmes et des enfants. Des mères tenant leur enfant dans leurs bras. Tous ont été exhumés dans des charniers. On a la preuve qu'ils ont été abattus, souvent d'une balle à l'arrière du crâne. NARRATION On ignore où ces photos ont été prises et quand les victimes ont été tuées. A Cambridge, Chris Going a repéré un détail intéressant sur des images aériennes. CHRIS GOING Là, on a les bois autour de Krepiecki. On voit ici ce qui me semble identifier clairement le site d'un massacre. On a des reflets un peu plus pâles, qui signalent que le sol a été perturbé. C'est là que je commencerais à chercher. NARRATION Forêt de Krepiecki, Pologne. CAROLINE STURDY COLLS Il y a beaucoup d'incertitudes sur ce qui s'est passé ici et on n'a aucune tombe identifiée. C'est très difficile de mener des recherches ici. Il n'y a rien pour rendre hommage à ceux qui ont perdu la vie ici. D'ailleurs, la forêt est traitée comme une décharge. Exactement comme les gens ont été traités comme des déchets, pendant l'Holocauste. WILL Caroline, tu peux venir ? CAROLINE STURDY COLLS Qu'est-ce que tu as ? WILL L'os d'une jambe. On dirait un fémur. CAROLINE STURDY COLLS Mon dieu… WILL Il est resté sur le sol un certain temps, on voit de la mousse dessus. CAROLINE STURDY COLLS C'est bien un os humain. Ça ne fait aucun doute. C'est la preuve que des gens ont été tués ici. Quand on commence à trouver des restes d'os humain, on prend vraiment conscience de notre mission. Nos recherches sont basées sur des technologies non-invasives, donc en temps normal, on ne voit pas les corps des gens qu'on cherche. Ils avaient tous une vie. Des gens qui les aimaient. Et ils ont été arrachés à tout ça pendant l'Holocauste. Chacune de ces victimes était un individu avec une famille et une vie. Ce sont ces gens qu'on veut retrouver. NARRATION Encore une fois, les archéologues découvrent une immense tranchée sous terre. WILL Oui, il y a une zone plus claire. CAROLINE STURDY COLLS Oui. Elle fait 6,25 mètres de large. On a une bordure très nette, des deux côtés. On peut affirmer avec certitude qu'on a localisé une fosse. WILL Oui. CAROLINE STURDY COLLS Elle s'étend sur 50 mètres dans cette direction et on ne sait pas combien dans l'autre. On dirait qu'il y a des fosses partout. Ça montre bien que l'ampleur des massacres dépasse largement les connaissances actuelles sur ces fosses communes. WILL Je crois que les gens ne réalisent pas l'échelle de tout ça, parce que c'est caché. Tout est enterré. CAROLINE STURDY COLLS On trouve de nouvelles informations qui vont bien au-delà de ce qu'on sait et qui nous prouvent que l'Holocauste a été encore plus brutal et plus atroce qu'on ne le pensait. NARRATION On estime que jusqu'à 300 000 corps pourraient reposer dans cette forêt, mais si les victimes sont si nombreuses, cela pose aux chercheurs une autre question macabre : À seulement 8 kilomètres se trouve le camp de Majdanek, avec ses fours crématoires. Alors comment expliquer la présence de cadavres dans la forêt ? Caroline rencontre Katya, une chercheuse locale, qui pense avoir trouvé une piste. KATYA Caroline, j'ai quelque chose à vous montrer. Regardez. Ça date d'avril 1943. KATYA Des monceaux de cadavres, partiellement brûlés. NARRATION Les photos montrent des corps calcinés dans la forêt. CAROLINE STURDY COLLS La seule explication que je peux trouver à ce qui s'est passé ici, c'est que les Nazis n'arrivaient pas à suivre le rythme. L'infrastructure du camp ne suffisait pas à cacher les corps du nombre de victimes qu'ils voulaient éliminer. On a beau imaginer que les camps étaient très industrialisés, ils avaient souvent un fonctionnement chaotique. Et le résultat, c'est ce qu'on voit dans la forêt de Krepiecki. NARRATION Même Auschwitz, le modèle du camp d'extermination a fini dans la désorganisation. Chris Going a trouvé des photos prises sur place le 23 août 1944. CHRIS GOING On a une série d'images hors du commun. Ils ont voulu cacher les preuves. Mais ils sont pris sur le fait. Et par eux-mêmes. On voit Auschwitz en flammes. NARRATION On distingue clairement de la fumée qui s'élève du camp. Mais pas des cheminées des fours crématoires. La date prouve que l'événement coïncide avec des photos prises par un appareil passé en secret dans le camp, par des déportés. Elles montrent l'incinération de cadavres à l'extérieur. CAROLINE STURDY COLLS Quand on pense à l'Holocauste, on imagine une machine industrialisée, mais en réalité, ce qu'on voit, c'est du chaos et de la désorganisation. On suit la progression de l'Holocauste et on voit son ampleur. On voit comment tout a commencé, par arme à feu. Et tout s'est terminé avec, encore une fois, des atrocités improvisées : des meurtres de masse, parce que tout ne s'était pas passé comme prévu. NARRATION Les camps de la mort n'étaient que l'aboutissement du projet d'extermination des Juifs d'Europe. Dans un premier temps, des millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont été tués par balles et enterrés à la va-vite dans des charniers. Malgré les efforts des Nazis pour cacher ces crimes, le paysage en a gardé la trace. Et on commence enfin à exhumer la vérité.