ABU_ALI ANITA BABA_TOURÉ CLICKELY DARREN_FOSTER DEANE_SMITH FEMME_JOURNALISTE_TV_1 FEMME_JOURNALISTE_TV_2 FEMME_JOURNALISTE_TV_3 FEMME_JOURNALISTE_TV_4 FEMME_JOURNALISTE_TV_5 FEMME_JOURNALISTE_TV_6 FEMME_JOURNALISTE_TV_7 FEMME_JOURNALISTE_TV_8 FEMME_JOURNALISTE_TV_9 FIN FRANK_HARRISON GARDE_BASE HOMME_JOURNALISTE_TV_1 HOMME_JOURNALISTE_TV_10 HOMME_JOURNALISTE_TV_11 HOMME_JOURNALISTE_TV_2 HOMME_JOURNALISTE_TV_3 HOMME_JOURNALISTE_TV_4 HOMME_JOURNALISTE_TV_5 HOMME_JOURNALISTE_TV_6 HOMME_JOURNALISTE_TV_7 HOMME_JOURNALISTE_TV_8 HOMME_JOURNALISTE_TV_9 HOMME_ÉQUIPE_1 HOMME_ÉQUIPE_2 ISMAEL ISSIFOU KAMIL KIARI MARIANA_VAN_ZELLER MOUSTAPHA NATHAN OMAR_ALIEU_TOURAY PAUL RAMI_AYSHA STEPHANIE_SAVELL TITRE_SÉRIE VOIX_FÉMININE_AUTOMATISÉE MARIANA VAN ZELLER En septembre 2001, j’étudiais le journalisme à l’université Columbia de New York… quand le monde s’est désintégré sous mes yeux. J’étais l’une des rares journalistes portugaises sur place et une télévision m’a demandé de couvrir l’événement. (portugais) C’était mon premier reportage sur le terrorisme. J’ai pris conscience de l’impact dévastateur des idéologies extrémistes nées dans des pays lointains à l’heure de la mondialisation. Mon travail sur le 11 septembre a débouché sur une série d’enquêtes au sujet des réseaux terroristes en Syrie, en Irak, au Sri Lanka, en Sierra Leone… Vous avez vu la mine ? … au Nigéria et au Liban. Avec le Hezbollah, c’est risqué ? RAMI AYSHA Très risqué. MARIANA VAN ZELLER Je me suis intéressée à leurs doctrines, à leurs modes d’action et de recrutement… Ça va dans le camion ? … et surtout à leur financement. Ils profitent de la vente et du transport du pétrole. ABU ALI Nous, on leur livre le pétrole et eux, ils le revendent sur le marché noir en Syrie. MARIANA VAN ZELLER Récemment, j’ai eu vent d’une nouvelle manne financière : l’orpaillage. Ce qui m’a amenée au Niger. Je voulais comprendre comment ce commerce à haut risque profite aux groupes armés. C’est alors qu’un événement a tout bouleversé. Allô, tu m’entends ? J’ai très peu de réseau. Désolée. DARREN FOSTER Allô ? MARIANA VAN ZELLER On vient d’apprendre qu’il y a eu un coup d’État… aujourd’hui même, dans la capitale. On attend de savoir ce qu’on va faire. Comment ? J’entends pas bien. Les appels passent plus. On ne sait pas ce qui se passe, on est stressés pour la suite et on court un gros risque à rester là. TITRE SÉRIE MARIANA VAN ZELLER On est en plein Sahara. Il n’y a pas de routes à proprement parler, seulement du vide à des kilomètres à la ronde. On est accompagnés par trois véhicules militaires et une vingtaine de soldats avec des mitraillettes. Avec les attaques qui se multiplient dans la région, c’est devenu indispensable. Le Niger est un pays tumultueux et mal relié au reste du monde. Il se trouve dans la région du Sahel, où prolifèrent désormais des groupes radicalisés. Depuis le début des années 2000, Al-Qaïda, Boko Haram et l’État islamique y ont fait des dizaines de milliers de victimes et causé le déplacement de millions de personnes. Une stratégie de la violence, qui vise à étendre leur sphère d’influence et propager leur doctrine. Pour financer leurs activités, ils misent sur une matière première en pleine expansion. Le Niger vit une ruée vers l’or depuis 10 ans, avec des mines qui s’ouvrent un peu partout. On est en route pour en visiter une. Pour déterminer si les bénéfices de ce marché informel alimentent les réseaux terroristes, je commence par remonter à la source. J’aperçois des cabanes. Ça fait bizarre de voir ça après des kilomètres de désert. On y est : le nouveau Far West. Tous ces trous qu’on voit sont des entrées de mines, dans lesquelles travaillent les chercheurs d’or. C’est incroyable. (français) Ça va ? Bonjour. Ça va ? ISSIFOU (français) Oui, ça va. Bonne arrivée. MARIANA VAN ZELLER (français) Je suis Mariana. ISSIFOU (français) Mariana, bonne arrivée. Bonne arrivée. MARIANA VAN ZELLER (français) Comment tu t’appelles ? ISSIFOU (français) Je m’appelle Issifou. MARIANA VAN ZELLER (français) Issifou. ISSIFOU (français) Oui, oui. MARIANA VAN ZELLER C’est un spectacle récurrent dans tout le Sahel : de jeunes hommes qui creusent dans le désert avec des outils rudimentaires. Avec la recrudescence d’attaques brutales sur les sites miniers, notre escorte ne baisse pas la garde une seconde. ISSIFOU (français) Je peux vous montrer. Dans le trou là-bas. MARIANA VAN ZELLER Nous sommes dans l’une des seules mines du pays où l’armée a accepté de nous accompagner. (français) Dans la grande ici ? ISSIFOU (français) Dans la grande, on va la voir. On va rentrer dans le trou. MARIANA VAN ZELLER Sa mine est là-bas. Et tous ces trous autour de nous, ce sont les entrées des galeries. Ah oui, d’accord : voilà le conduit d’accès. ISSIFOU (français) On rentre ici. MARIANA VAN ZELLER (français) C’est combien de mètres ? ISSIFOU (français) Ça peut arriver, plus que 100 mètres. MARIANA VAN ZELLER (français) Et on peut aller ? MARIANA VAN ZELLER (français) On peut aller voir. MARIANA VAN ZELLER (français) Oui. ISSIFOU (français) Voilà. On peut descendre doucement, doucement ici. Il y a des trous de l’autre côté. Voilà. MARIANA VAN ZELLER L’un des mineurs est en train de remonter. On est à 20 mètres de profondeur et on va descendre à 60 mètres. Le tunnel a été dégagé à la dynamite et on y travaille à la main. Rien n’étaye les parois ou le plafond. Issifou et son équipe circulent sans aucun matériel de sécurité, chaussés de simples tongs. Il fait vraiment très sombre. On n’y verrait rien sans les lampes frontales. Toutes ces mines sont exploitées sans permis. Les ouvriers m’expliquent que le gouvernement manque de moyens pour imposer des contrôles, mais je me demande si ce laisser-faire n’a pas aussi pour but de détourner les jeunes hommes des groupes rebelles. Une attitude qui en dit long sur les extrémités auxquelles en est réduit l’État. (français) C’est par là ? ISSIFOU (français) Oui, c’est par là. MARIANA VAN ZELLER C’est impressionnant comme c’est profond. Le tunnel s’enfonce presque à la verticale, c’est comme un toboggan. On arrive, j’entends le bruit des outils. (français) C’est ici ? ISSIFOU (français) C’est ici. MARIANA VAN ZELLER C’est la section où ils creusent en ce moment. On taille la roche pour en extraire des minerais, puis on les dépose dans ces grands sacs blancs et on les remonte à la surface. () Il fait très chaud, et on n’y voit presque rien. Il y a même des petits bouts de plafond qui tombent. ISSIFOU (français) Passez par ici. MARIANA VAN ZELLER (français) Oui, par ici. ISSIFOU (français) Regarde. C’est ça, il y a l’or dedans. Tu vois, c’est là. MARIANA VAN ZELLER On voit l’or à l’intérieur. ISSIFOU (français) Il y a l’or dedans. MARIANA VAN ZELLER C’est ça, le filon ? ISSIFOU (français) Quand ça donne des couleurs comme ça. Quand on voit ça, on va trouver de l’or. Tout ceci. MARIANA VAN ZELLER On estime que les petites mines artisanales du Sahel extraient pour 5 milliards de dollars d’or par an. Tout cela grâce à la ténacité des mineurs comme Issifou. On doit remonter parce qu’ils vont commencer à dynamiter dans les tunnels voisins à 17 heures, donc ça risque de s’ébouler. On nous demande de sortir, on a deux minutes. PAUL C’est bon. MARIANA VAN ZELLER On y va. ISSIFOU (français) Voilà, c’est l’arrivée. -- MARIANA VAN ZELLER La dynamite sert quand la roche est trop dure pour les outils : apparemment, ils l’utilisent régulièrement. L’équipe place des charges explosives tous les jours en fin d’après-midi. Vous avez entendu ? ISSIFOU (français) Si c’est allumé ici, ça va aller rapidement et ça, ça va… MARIANA VAN ZELLER Une fois la poussière retombée, les ouvriers redescendent pour dégager les gravats de l’explosion jusque tard dans la nuit. J’aimerais rester plus longtemps, mais il vaut mieux ne pas s’attarder dans les mines du Sahel la nuit tombée. Notre escorte insiste pour regagner le campement avant le coucher du soleil, pour échapper aux risques d’embuscades. (français) On écoute qu’il y a d’autres mines qui sont attaquées par des terroristes. ISSIFOU (français) Oui, oui. Ils vont tuer tout le monde. Ils vont tuer, assassiner les gens. Ils sont venus une fois dans un village et ils ont dit que tous les gens du village n’avaient qu’à cotiser l’argent pour leur donner. MARIANA VAN ZELLER (français) De l’extorsion. ISSIFOU (français) Si on n’a pas amené l’argent, ils vont venir vous tuer tous. KIARI LIMAN-TINGUIRI En 2023, plus de la moitié des victimes du terrorisme ont été tuées dans la région du Sahel. MARIANA VAN ZELLER Kiari Liman-Tinguiri est l’ambassadeur du Niger aux États-Unis depuis 2021. KIARI LIMAN-TINGUIRI Il y a Daech, Al-Qaïda, au sud Boko Haram, au nord le GSIM, qui est affilié à Al-Qaïda. Leur objectif est d’instaurer un État islamique qui leur serve de quartier général pour mener leurs opérations contre le reste du monde. () Et pour ça, ils ont recours à l’exploitation d’or comme source de financement. MARIANA VAN ZELLER En 2002-2003, on recensait seulement 9 attaques terroristes sur tout le continent africain. 20 ans plus tard en 2022, on a dénombré 2 737 attaques pour la seule région du Niger, du Burkina Faso et du Mali. () Elles sont pour la plupart l’œuvre de grands groupes à motos, qui se livrent à des razzias meurtrières dans les mines et les villages. (français) Qu’est-ce que tu fais pour maintenir la sécurité ? ISSIFOU (français) Ma sécurité, c’est seulement prier Dieu. Dieu n’a qu’à nous protéger. Nous, on n’a pas d’armes. On est là pour notre force, travailler. On ne veut pas aller faire le banditisme. Moi, mon rêve, je cherche à trouver de l’argent pour donner une bonne éducation à mes enfants qui n’ont qu’à devenir de bonnes personnes. Regarde comment on est sales. Tout ça, c’est pour sauver nos enfants et nos parents. MARIANA VAN ZELLER En dépit des risques, c’est le désespoir qui pousse les habitants du Sahel dans les mines. ISSIFOU (français) C’est ici qu’on fait le travail pour enlever de l’or. Si on a travaillé en brousse, on va ramener ça ici pour écraser, pour faire sortir de l’or. C’est les machines qui travaillent ici. MARIANA VAN ZELLER Les minerais contiennent de petites quantités d’or qui sont revendues à des intermédiaires. Le propriétaire de la mine empoche la moitié des bénéfices, et l’équipe d’Issifou le reste. ISSIFOU (français) Voilà, mais c’est pas beaucoup. MARIANA VAN ZELLER (français) Ça, c’est combien ? ISSIFOU (français) C’est de l’or, c’est un gramme. MARIANA VAN ZELLER Un gramme d’or, après qu’on a fait s’évaporer le mercure. Il sera vendu pour l’équivalent de 60 dollars. Ça n’a l’air de rien, et pourtant, tout le système repose sur ces pépites. ISSIFOU (français) Petit à petit, un jour, ça devient beaucoup. MARIANA VAN ZELLER Ensuite, c’est vendu à Agadez. ISSIFOU (français) Oui. MARIANA VAN ZELLER 160 kilomètres de pistes cahoteuses séparent les mines de la ville d’Agadez. Au bout de la route se trouve cette cité fondée par les Touaregs. Un carrefour commercial au cœur du Sahel, où se sont échangés ivoire, sel, épices et esclaves au fil des siècles. De nos jours, c’est l’or qui fait battre le cœur de l’économie. Ce lingot pèse presque 600 grammes, ça vaut 36 000 dollars. Pour Clickely, c’est jour de marché : ce négociant en or est venu à la forge faire fondre les pépites achetées par ses hommes auprès de mineurs comme Issifou. Les groupes armés, eux aussi, doivent revendre l’or sur lequel ils mettent la main… … et j’espère que Clickely pourra m’éclairer sur le sujet. (français) Et alors, combien d’or est-ce que vous avez fait aujourd’hui ? CLICKELY (français) Un peu plus de 200 millions. MARIANA VAN ZELLER 200 millions de francs CFA, ce qui équivaut à 333 000 dollars d’or en une journée. (français) C’est incroyable. Alors combien de bénéfices est-ce que tu fais avec sept kilos ? CLICKELY (français) Sept kilos, le bénéfice est 20 millions. MARIANA VAN ZELLER (français) 20 millions. Ça représente 33 000 dollars de recettes pour aujourd’hui. Et c’est un bénéfice direct, en liquide. Clickely a accepté de s’entretenir avec nous, brièvement. Dans un pays comme le Niger où la pauvreté est endémique, personne ne s’attarde avec des lingots dans les poches, sous peine d’être dévalisé ou même tué. (français) Ici, c’est dangereux de faire… ? CLICKELY (français) Oui. Mais on est armés, on a des pistolets. MARIANA VAN ZELLER (français) Vous avez déjà utilisé ? CLICKELY (français) Oui. -- MARIANA VAN ZELLER (français) [cf ] Vous avez déjà utilisé ? CLICKELY (français) [cf ] Oui. MARIANA VAN ZELLER (français) Pour une personne qui a… un bandit ? CLICKELY (français) Pour un bandit. C’est normal si on travaille avec l’or. MARIANA VAN ZELLER (français) Beaucoup de personnes ici sont armées ? CLICKELY (français) Beaucoup de travail, beaucoup d’armes. C’est normal. MARIANA VAN ZELLER (français) Est-ce que tu t’es fait voler, déjà ? CLICKELY (français) Oui. MARIANA VAN ZELLER (français) Et combien d’argent ? CLICKELY (français) Au total… MARIANA VAN ZELLER Ça fait beaucoup de zéros. CLICKELY (français) Un milliard deux cent vingt millions. MARIANA VAN ZELLER (français) Deux millions de dollars ! CLICKELY Oui. MARIANA VAN ZELLER Deux millions de dollars ! CLICKELY Oui. (français) C’est bien sûr. Maintenant j’ai de la sécurité. MARIANA VAN ZELLER (français) Oui ? Combien de personnes ? CLICKELY (français) Beaucoup. Moi, je suis arrivé hier soir, avec l’or : vingt voitures de sécurité. MARIANA VAN ZELLER (français) Vingt voitures ? CLICKELY (français) Oui. MARIANA VAN ZELLER (français) Vraiment ? CLICKELY (français) Vraiment. MARIANA VAN ZELLER L’insécurité actuelle découle en partie de l’intervention de l’OTAN et des États-Unis en Libye, qui a provoqué une vacance du pouvoir et permis aux groupes armés d’occuper le terrain. STEPHANIE SAVELL Le déclencheur a été la chute de Kadhafi en Libye en 2011. HOMME JOURNALISTE TV 1 Ces dernières images : une fin violente pour un homme violent. STEPHANIE SAVELL Les miliciens de Kadhafi ont pillé ses réserves d’armes. FEMME JOURNALISTE TV 1 Artillerie, roquettes, missiles, armes chimiques : de quoi donner le tournis aux terroristes. STEPHANIE SAVELL Avec ça, ils sont descendus au Mali. MARIANA VAN ZELLER L’arrivée de combattants armés a fait du Sahel une zone de non-droit. Pour les djihadistes, c’est un terrain favorable, à la fois pour recruter et entraîner leurs effectifs, et pour planifier des attaques en Afrique et dans le reste du monde. () À Washington, on y voit des échos troublants avec l’Afghanistan et le 11 septembre. S/T MARIANA VAN ZELLER Pour endiguer la menace, les États-Unis fournissent une aide humanitaire et militaire au Niger. C’est l’une des plus grandes bases de drones militaires au monde, et elle se trouve au milieu de nulle part dans le Sahara. La périphérie d’Agadez abrite une base américaine baptisée « Air Base 201 ». Depuis son achèvement en 2019 par l’armée de l’air pour une facture de plus de 100 millions de dollars, son entretien coûte aux contribuables américains entre 20 et 30 millions par an. Ces barbelés n’en finissent pas. Il y a des soldats qui arrivent. Ils veulent qu’on s’arrête ? On fait quoi ? Je crois qu’on était trop près de la base. On va se faire rappeler à l’ordre. Plus de 1 000 soldats américains sont actuellement postés au Niger : leur présence, couplée à la surveillance et aux frappes par drones, est censée enrayer l’expansion des groupes armés. Malgré tout, la criminalité reste monnaie courante, y compris ici dans le périmètre de la base. Il y a moins d’un an, un véhicule transportant 40 000 dollars pour la paie des employés a été attaqué en plein jour. La méfiance des gardes est compréhensible. On fait un reportage pour National Geographic. J’ai un laissez-passer. Ils nous laissent repartir après quelques questions. GARDE BASE Allez-y. MARIANA VAN ZELLER Notre prochaine étape aurait dû être la capitale Niamey, pour y poursuivre notre enquête sur les liens entre l’exploitation d’or et les djihadistes. Au Niger, l’orpaillage clandestin n’est qu’une facette d’une réalité plus vaste, où s’entremêlent la stratégie américaine contre le terrorisme islamique et la lutte d’influences entre grandes puissances au Sahel. () Nous étions bien loin d’imaginer ce qui allait suivre. DARREN FOSTER Allô ? MARIANA VAN ZELLER Allô, tu m’entends ? J’ai très peu de réseau. Désolée. Merde. DARREN FOSTER Allô ? MARIANA VAN ZELLER On vient d’apprendre qu’il y a eu un coup d’État au Niger. On est rentrés à l’hôtel, c’est là qu’on a du réseau. () C’est arrivé aujourd’hui même dans la capitale. On attend de savoir ce qu’on va faire. Pour le moment, on est encore à Agadez. Comment ? J’entends pas bien. Les appels passent plus. FEMME JOURNALISTE TV 2 La capitale du Niger est en proie au chaos après une tentative de putsch contre le chef d’État Mohamed Bazoum par sa garde rapprochée. FEMME JOURNALISTE TV 3 (français) Sur ces images, une dizaine de militaires en tenue… HOMME JOURNALISTE TV 2 … Cela vient s’ajouter aux menaces des rebelles… FEMME JOURNALISTE TV 4 Les États-Unis exigent la libération immédiate du président. HOMME JOURNALISTE TV 3 L’armée a fermé les frontières et instauré un couvre-feu. FEMME JOURNALISTE TV 5 Le Niger est un allié essentiel des États-Unis au Sahel. HOMME JOURNALISTE TV 4 Ça ne présage rien de bon. MARIANA VAN ZELLER Kamil ? KAMIL Allô ? MARIANA VAN ZELLER Oui, c’est Mariana. On vient d’apprendre pour le coup d’État, on est tous un peu angoissés. Toi, tu vas bien ? KAMIL C’est le bazar, c’est très tendu. MARIANA VAN ZELLER Qu’est-ce qui se passe à Niamey ? Zut. Allô ? KAMIL Désolé. MARIANA VAN ZELLER Tu sais ce qui s’est passé ? KAMIL Le palais présidentiel a été encerclé, il y a eu des tirs… MARIANA VAN ZELLER On a tiré des coups de feu dans les rues ? On ne sait pas ce qui se passe, on est stressés pour la suite, et on court un gros risque à rester là. -- KIARI LIMAN-TINGUIRI J’ai appris la nouvelle à Washington. J’ai reçu des appels, des messages WhatsApp, on parlait d’un incident dans la résidence présidentielle. J’ai appelé le président, et il m’a confirmé ce qui se passait. HOMME JOURNALISTE TV 5 Des coups de feu ont dispersé les partisans du président. On ignore encore la raison du putsch. FEMME JOURNALISTE TV 6 Les frontières et l’espace aérien ont été fermés, et aucun avion ne circule. HOMME JOURNALISTE TV 6 Cette démocratie fragile semble désormais au bord de la dictature militaire. KIARI LIMAN-TINGUIRI Tout peut arriver dans les jours qui suivent un coup d’État. J’étais inquiet pour le président, qui risquait sa vie, pour sa famille. Et j’étais inquiet pour le peuple. FEMME JOURNALISTE TV 7 (français) La situation reste donc confuse, la seule certitude, c’est que lui et son épouse sont actuellement retenus dans sa résidence. Retour en images sur ces dernières heures… MARIANA VAN ZELLER Les militaires retiennent toujours le président ? BABA TOURÉ Oui, il est séquestré. MARIANA VAN ZELLER Baba Touré, originaire du Mali, est notre collaborateur sur place. BABA TOURÉ Désolé. MARIANA VAN ZELLER Tu reçois des messages de ta famille ? BABA TOURÉ Oui. C’est depuis hier soir, il y a ma famille qui m’appelle, mes amis. Ils veulent savoir si je suis en sécurité. Tout le monde s’inquiète. MARIANA VAN ZELLER Ce sont les auteurs du putsch ? BABA TOURÉ Oui. MARIANA VAN ZELLER Je suis journaliste depuis plus de 25 ans et c’est la première fois que je me retrouve bloquée dans mon propre reportage. Les frontières terrestres et aériennes ont été fermées du jour au lendemain, ce qui laisse notre équipe en pleine impasse. () Jusqu’à présent, les militaires nigériens assuraient notre protection : maintenant que le gouvernement a été renversé, notre sécurité disparaît. () Nous sommes actuellement retenus dans notre hôtel au milieu du désert, à 800 kilomètres de l’aéroport international de Niamey, rivés aux chaînes d’informations. Le putsch est autant un choc pour les États-Unis que pour le Niger, qui avait accueilli seulement quatre mois plus tôt sa première visite officielle d’un secrétaire d’État américain. KIARI LIMAN-TINGUIRI C’était un voyage historique, une déclaration d’amitié officielle des États-Unis envers le Niger, qui traduisaient leur respect et leur admiration pour la gouvernance du président Bazoum. () Ils s’engageaient à soutenir le pays, sur le plan de la croissance économique, du développement, de la sécurité, des institutions et de la consolidation de la démocratie. S/T MARIANA VAN ZELLER Comment est-il possible que cette démocratie modèle s’effondre quelques mois plus tard à peine ? HOMME JOURNALISTE TV 7 Le Niger était en passe de s’extirper du club des pays putschistes d’Afrique occidentale. MARIANA VAN ZELLER Sur les raisons du coup d’État, les rumeurs vont bon train. Certains soupçonnent le général Tchiani à la tête de la garde présidentielle d’avoir agi parce qu’il allait être démis de ses fonctions. () D’autres reprochent au président d’avoir renforcé les liens avec la France, dont le Niger a été une colonie jusqu’en 1960 et qui maintenait une présence militaire mal acceptée. () L’un des premiers actes de violence a pris la forme d’une manifestation contre l’ambassade pour tenter d’y mettre le feu… au son des slogans « À bas la France ». HOMME JOURNALISTE TV 8 Le drapeau russe flotte dans la capitale. MARIANA VAN ZELLER D’autres encore voient dans les événements la main de la Russie, qui a tout à gagner d’une rupture du Niger avec ses alliés occidentaux. HOMME JOURNALISTE TV 9 Les tailleurs travaillent d’arrache-pied pour satisfaire la demande de drapeaux russes. MARIANA VAN ZELLER Ce n’est pas la première fois que Vladimir Poutine cherche à tirer profit de l’instabilité au Sahel. En trois ans seulement, la région a connu pas moins de 7 coups d’État et l’arrivée au pouvoir de plusieurs juntes militaires favorables au président russe. () Après une conférence à Moscou, elles ont reçu l’appui du groupe Wagner pour lutter contre le djihadisme et maintenir l’ordre. HOMME JOURNALISTE TV 10 La popularité de Wagner et de la Russie est en hausse. Selon cet homme, « tous les Africains savent que Poutine va les sauver. » MARIANA VAN ZELLER En échange, l’État russe a négocié des contrats juteux pour exploiter les nombreuses ressources minières du Sahel, et notamment son or. À l’heure du coup d’État, on redoute que la Russie n’envoie des renforts à la junte, ce qui pourrait déclencher une guerre civile. Sans parler de la possibilité que les groupes armés profitent de la confusion générale pour lancer une attaque. VOIX FÉMININE AUTOMATISÉE Votre réunion a commencé. MARIANA VAN ZELLER Bonjour. NATHAN (téléphone) Bonjour. MARIANA VAN ZELLER C’est Mariana. Alors, ce qui nous rassurerait, ce serait de savoir ce qui va être fait pour nous rapatrier, au cas où l’armée évacuerait les étrangers. ANITA (téléphone) Oui, c’est tout à fait normal que vous soyez inquiets. Pour le moment, on vous recommande surtout de rester là où vous êtes. Avec les rassemblements pro-Russie, il y a beaucoup plus de risques d’agitation à Niamey. MARIANA VAN ZELLER D’accord, mais si ça dégénère quand même, est-ce que vous avez une solution pour nous ? NATHAN (téléphone) On ne sait pas encore quels seront les zones à risque et les endroits sûrs. On n’a aucune visibilité. MARIANA VAN ZELLER Qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous aider, quel est votre rôle ? NATHAN (téléphone) Si la situation empire à Agadez, on peut vous déplacer. MARIANA VAN ZELLER Justement, c’est ce qu’on aimerait savoir, où est-ce qu’on nous déplacerait, à quel moment ? Est-ce que vous avez déjà un plan d’évacuation ? On voudrait être sûrs que vous êtes prêts à réagir, pour qu’on ne se retrouve pas piégés en pleine guerre en cas d’invasion militaire. ANITA (téléphone) Selon l’évolution de la situation, on peut vous mettre en sûreté ailleurs dans le pays… MARIANA VAN ZELLER Mais vous savez où ce serait, à quel endroit on serait en sûreté ? Vous pouvez nous donner une idée ? NATHAN (téléphone) Pas pour l’instant. MARIANA VAN ZELLER Ça se présente mal, on dirait qu’on est bloqués ici. L’espace aérien ne sera pas rouvert avant au moins une semaine ou plus. On ne sait pas combien de temps on va rester en rade ici. Je tourne en rond dans notre hôtel, tiraillée entre deux envies. D’un côté : quitter le pays le plus vite possible à cause des risques de violence. De l’autre : poursuivre le travail entamé. On est sortis faire un tour aujourd’hui pour se faire une idée de la situation. La ville est calme, mais ce n’est pas le cas à Niamey : il y a eu des incendies et des mobilisations pro et anti-putsch. L’un de mes contacts m’a obtenu un entretien avec un ancien djihadiste. Il m’a demandé de venir à sa rencontre, ce qui m’oblige à quitter la sécurité relative de l’hôtel. Je compte sur notre échange pour faire le lien entre groupes armés, commerce de l’or et coup d’État. Je cherche une porte bleue, quelque part dans ce quartier. En vérité, je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. -- MARIANA VAN ZELLER (français) OK. Moustapha, c’est le nom que tu veux que je t’appelle ? Ça, c’est pas ton vrai nom ? MOUSTAPHA (français) Non, non. MARIANA VAN ZELLER (français) Est-ce que tu peux me dire un peu tes liaisons avec les extrémistes ? MOUSTAPHA (français) J’ai été converti au terrorisme par le biais de frères que je connais. MARIANA VAN ZELLER Tu avais quel âge quand on t’a recruté ? MOUSTAPHA (français) 18 ans. Le groupe, c’était Al-Qaïda. MARIANA VAN ZELLER (français) Al-Qaïda ? Et comment ils ont fait pour te convertir ? MOUSTAPHA (français) Pour me convertir, c’était pas trop difficile. De base, chez nous, on est des musulmans. Donc c’est ce qui m’a poussé. Après, il y avait beaucoup d’aspects, parce qu’il y a le manque de travail… MARIANA VAN ZELLER (français) Pour tout le pays. MOUSTAPHA (français) Non, plus précisément dans la région dans laquelle on vit. On n’a pas de travail. MARIANA VAN ZELLER (français) Qu’est-ce que tu fais là-bas ? MOUSTAPHA (français) Quand tu viens, tu vas passer une formation militaire. Et après, on te donne une arme. Après, on vous met dans un camp. Tu ne comprends pas ce qui se passe. MARIANA VAN ZELLER (français) Et qu’est-ce que tu as vu, en violences ? MOUSTAPHA (français) Toutes les violences. Des gens décapités. On coupe des mains pour un rien. Si on te prend avec une femme, on te fait battre 100 fois. C’est très dangereux parce que c’est un système. Pas beaucoup de gens le comprennent. Moi, je comprends très bien parce que je suis dans le système. MARIANA VAN ZELLER (français) Tu as été violent ? MOUSTAPHA (français) Non. C’était ça, ma chance. C’était ma chance. Je n’ai pas… Le bon Dieu m’a protégé du malheur, et je n’ai pas tué quelqu’un. MARIANA VAN ZELLER (français) Comment est-ce qu’ils paient pour leurs activités, pour les armes, pour tout ça ? MOUSTAPHA (français) Il y a beaucoup de trafic dedans. Du trafic de drogues. MARIANA VAN ZELLER (français) L’or aussi ? MOUSTAPHA (français) Oui, il y a l’or aussi. Quand tu rentres dans un site où c’est les terroristes qui détiennent le site, il te faut payer la zakat. MARIANA VAN ZELLER La zakat est l’un des piliers de l’islam, un acte de charité dont les musulmans doivent s’acquitter chaque année. Ce que Moustapha nous décrit s’apparente davantage à du racket. (français) Ils utilisent l’or pour payer des choses ? MOUSTAPHA (français) L’or est utilisé pour payer les médicaments, par exemple. Il est utilisé pour payer la nourriture. Il est utilisé pour le carburant. MARIANA VAN ZELLER (français) Les armes ? MOUSTAPHA (français) Tout. Tout. MARIANA VAN ZELLER Une partie de l’or sert de monnaie d’échange locale et le reste prend la route de Dubaï. Les recettes achètent des marchandises qui sont réacheminées au Niger. (français) Tu connais des personnes qui font ça ? MOUSTAPHA (français) Aujourd’hui, même si je connais des personnes qui peuvent faire ce genre de trucs, je peux pas les montrer parce que je sais pas ce qui va suivre. On peut m’enlever. Je peux disparaître. Tu trahis, on te tue. MARIANA VAN ZELLER (français) Et qu’est-ce que tu penses sur le coup d’État ? MOUSTAPHA (français) Ça, c’est une surprise pour moi. Moi, je ne pensais pas qu’aujourd’hui au Niger, on pouvait faire un coup d’État comme ça. C’est pas bien pour le pays, pour le développement du pays, parce que tout maintenant va s’arrêter. MARIANA VAN ZELLER En reprenant la route de l’hôtel, je me fais la réflexion qu’il a tort sur un point : tout ne va pas s’arrêter. Si j’ai appris une chose au fil des ans, c’est que les trafics ne prospèrent jamais autant qu’en période de troubles. Le chômage poussera les jeunes vers le travail des mines ou dans les bras de groupes radicaux. () L’instabilité engendre toujours plus d’instabilité, notamment dans une région comme le Sahel, dont le sous-sol regorge de matières premières inexploitées : il y a l’or, mais aussi le pétrole, l’uranium et les terres rares. () Le coup d’État s’inscrit dans une lutte plus large pour l’accaparement des ressources et du pouvoir : qui les détient, qui les convoite, et à quoi est-on prêt pour les obtenir ? FEMME JOURNALISTE TV 8 (français) La pression internationale s’intensifie quatre jours après le coup d’État au Niger. La France et l’Union européenne ont suspendu leurs aides budgétaires. Elles ne reconnaissent pas le pouvoir du général Tchiani et demandent un retour à l’ordre constitutionnel… MARIANA VAN ZELLER Les pays d’Afrique de l’Ouest sont en pleines discussions pour décider s’ils vont envoyer des forces armées au Niger. Ce serait vraiment le pire des cas pour nous : si la situation se détériore, on veut être sûrs de pouvoir être évacués. () On est allés à l’aéroport hier pour voir s’il y avait des avions au départ, mais l’espace aérien est toujours fermé. Alors on essaie de s’activer autant que possible pour trouver une solution. HOMME JOURNALISTE TV 11 Au Niger, la possibilité d’une guerre n’est toujours pas exclue. OMAR ALIEU TOURAY La Cédéao mobilisera la totalité de ses troupes dès à présent. DEANE SMITH Pour le moment, on est plutôt en sécurité. On est à Agadez, on est loin de la capitale, on est loin des grands centres de population. MARIANA VAN ZELLER On est aussi loin des évacuations. DEANE SMITH C’est vrai. MARIANA VAN ZELLER Quand on a appris que la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest avait donné un ultimatum de 7 jours pour libérer le président, moi, j’ai pensé : « Ça nous laisse 7 jours pour quitter le pays. » () On fait quoi s’il y a une émeute devant l’hôtel ? Est-ce que les routes sont sûres ? Baba, tu connais quelqu’un qui s’est rendu à la frontière du Nigéria ? Est-ce que c’est faisable ? BABA TOURÉ Je ne peux pas garantir que les routes seront sûres. MARIANA VAN ZELLER Nous sommes arrivés à Agadez par avion : entre les bandits et les groupes armés, il était trop risqué de circuler par voiture sans escorte. HOMME ÉQUIPE 1 À votre avis, on reste ici ou on va à Niamey ? HOMME ÉQUIPE 2 C’est pas comme si les deux options étaient particulièrement prometteuses. MARIANA VAN ZELLER Nous n’étions censés rester que quatre jours, juste assez pour ne pas nous faire remarquer. Ce séjour prolongé nous rend très visibles aux yeux de la population, au risque d’attirer l’attention des groupes armés. Notre nouvelle option serait de prendre la route pour gagner un pays voisin, ce qui nous obligerait à voyager sans protection militaire. C’est un juste retour des choses : après avoir consacré ma carrière aux réseaux clandestins, j’en suis réduite aujourd’hui à chercher leur aide. On a rendez-vous avec un négociant en or ici à l’hôtel. Regardez, c’est intéressant : il y a souvent une photo du président accrochée dans les commerces. Ah, il est arrivé. (français) Ça va ? Je t’appelle Ismaël ? ISMAEL (français) Ismaël, super. MARIANA VAN ZELLER J’espère qu’Ismaël va pouvoir nous faire quitter le pays. ISMAEL (français) Moi, je suis transporteur. MARIANA VAN ZELLER (français) De quoi ? ISMAEL (français) De tout. De gens, de bagages, de mineurs, de tout. MARIANA VAN ZELLER Comme la plupart des habitants du coin, Ismaël nous parle des tueries et des atrocités dont il a été témoin ces derniers temps sur les routes. On entend les coups de feu. Tu t’es couché par terre en les voyant venir. Ce n’est guère encourageant pour nous qui voulons partir par voie terrestre. (français) Mais alors pour arriver en Algérie, c’est combien de temps, de jours de chemin, d’ici ? ISMAEL (français) Tu peux entrer et sortir en une seule journée. MARIANA VAN ZELLER (français) Mais notre équipe, si on veut… Tu peux nous emmener là-bas, alors ? ISMAEL (français) Non, je ne peux pas vous emmener. MARIANA VAN ZELLER (français) Pourquoi ? ISMAEL (français) Si on a la sécurité avec nous, on va aller, il n’y a pas de problème. Mais vous prendre pour vous emmener là-bas, c’est un problème. MARIANA VAN ZELLER Pour Ismaël, convoyer un groupe d’Américains est un voyage trop dangereux. Mais il est impossible d’obtenir une escorte, et sans ça, nous risquerions de finir comme l’une de ces vidéos tragiques qui circulent sur les réseaux. ISMAEL (français) Ils sont tous morts. Il y en a qui, quand on est arrivés, était encore vivant. Mais c’est loin et il est mort sur la route. MARIANA VAN ZELLER Nous avons cherché partout, mais aucune solution ne semble assez sûre. Le plus absurde, c’est que nous ne sommes qu’à 3 kilomètres de la base 201. Malgré nos demandes répétées, elle refuse de nous accueillir, en raison de la crise diplomatique qui agite actuellement les États-Unis. S/T MARIANA VAN ZELLER Jusqu’à présent, les États-Unis ont refusé de parler de coup d’État pour ne pas suspendre leurs aides financières au Niger, une sanction qui pourrait pousser le nouveau gouvernement à se tourner vers la Russie. S/T MARIANA VAN ZELLER Avec la prise de pouvoir des militaires, c’est la stabilité du pays tout entier qui est en jeu. Pour le peuple nigérien, l’avenir politique et la sécurité restent incertains. Pour les États-Unis, la destitution du président revient à perdre un partenaire privilégié dans la lutte contre le terrorisme. Et pour nous à l’hôtel, il s’agit surtout de garder le moral. À la différence des pays européens qui rapatrient leurs ressortissants, les États-Unis n’ont toujours pas reconnu le putsch, ce qui veut dire que nous devons nous débrouiller tout seuls. FEMME JOURNALISTE TV 9 (français) Les ressortissants français au Niger vont être évacués, cela va commencer dès aujourd’hui. Le Burkina Faso et le Mali affirment qu’une intervention au Niger revient à une déclaration de guerre pour leurs deux pays. MARIANA VAN ZELLER On passe nos journées à essayer de trouver des places sur des avions humanitaires pour nous ramener à Niamey, mais aucun avion ne décolle d’Agadez. C’étaient les derniers vols qui emmenaient les Européens. Ils sont sur la piste prêts à décoller. On avait des places, mais on était trop loin pour espérer arriver à temps. Je viens d’avoir un message de notre contact à la base. PAUL Il dit quoi sur l’ordre d’évacuation ? MARIANA VAN ZELLER « En cas de consignes d’évacuation, il ne faudra plus que l’autorisation de venir vous chercher pour vous ramener à la base. » PAUL D’accord. MARIANA VAN ZELLER Donc, c’est pas confirmé, alors que l’Italie et l’Allemagne sont en train d’évacuer. C’est quoi ? PAUL C’est Darren. MARIANA VAN ZELLER Il dit que le gouvernement n’a toujours pas annoncé le rapatriement des Américains. Merde. L’ultimatum de la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest expire dans 5 jours, après quoi, elle a menacé de recourir à la force. En parallèle, le Mali et le Burkina Faso disent qu’ils sont prêts à soutenir la junte. () On peut basculer dans la guerre civile à tout moment. Il faut absolument qu’on quitte le pays, sauf qu’on est à presque 1 000 km de Niamey, et c’est le seul endroit d’où partent les avions pour le moment. C’est beaucoup d’incertitude, c’est dur à encaisser. () On est loin de nos familles, alors on imagine le moment où on pourra les prendre dans nos bras, bientôt avec un peu de chance… c’est ce qui nous fait tenir. VOIX FÉMININE AUTOMATISÉE Votre réunion a commencé. MARIANA VAN ZELLER Bonsoir. On est tous là. FRANK HARRISON (téléphone) J’ai fait le point avec l’équipe, je vais vous résumer la situation. On a reçu il y a environ 10 minutes l’autorisation d’atterrir à Agadez. Maintenant, on attend que l’équipage arrive. L’avion va venir vous chercher depuis Dubaï et il vous ramènera là-bas. MARIANA VAN ZELLER C’est vraiment une super nouvelle. On est tous très soulagés. On dirait que c’est du solide cette fois, mais est-ce qu’on est sûrs que ça va aller ? On veut éviter de se donner de faux espoirs. FRANK HARRISON (téléphone) J’ai l’équipage qui se prépare sous les yeux. MARIANA VAN ZELLER Alors que tout semblait bloqué, c’est une entreprise de sécurité privée qui va nous envoyer un avion. FRANK HARRISON (téléphone) Maintenant, il s’agit d’éviter de prendre des risques, parce que les militaires à Niamey est au courant qu’une évacuation va avoir lieu à Agadez. Ils vont peut-être avoir envie de s’en mêler. On vous conseille de rester discrets sur votre départ. () L’équipage vous demande aussi de vous rendre à l’aéroport avec une escorte pour la sécurité de l’appareil. MARIANA VAN ZELLER On est tous prêts ? PAUL Oui, on y va. DEANE SMITH OK, c’est parti. -- DEANE SMITH [cf ] OK, c’est parti. MARIANA VAN ZELLER L’avion doit arriver dans 20 minutes. Notre escorte n’est pas venue, c’est le couvre-feu jusqu’à 5 heures. C’est le jour de l’indépendance au Niger. Les infos disent qu’il y a des manifestations pour soutenir le coup d’État dans le pays, avec beaucoup de slogans anti-occidentaux. Les étrangers ont peur d’être pris pour cibles. () On s’est demandé si ça n’allait pas empêcher l’avion d’atterrir, si l’aéroport n’allait pas être fermé. Mais ça a l’air d’être bon. On n’a pas beaucoup dormi cette nuit. PAUL Attention, la chaussée est bloquée. MARIANA VAN ZELLER On a tous conscience dans l’équipe de la chance qu’on a. Pour nous, l’incertitude n’aura duré qu’une semaine. Pour le peuple nigérien et tous les gens formidables qu’on a rencontrés ici, ce n’est que le début d’une période sans doute violente, sans démocratie. KIARI LIMAN-TINGUIRI Je suis très inquiet pour l’avenir et surtout pour la jeunesse. La population nigérienne est la plus jeune au monde : 65 % des gens ont moins de 25 ans. Le président Bazoum avait misé sur l’éducation pour redonner de l’espoir, et on est sur le point de tout perdre. Au-delà des djihadistes, il y a aussi les leaders traditionnels, qui sont opposés à toute forme de modernité. () Les dirigeants religieux combattent tout ce qui ressemble à la démocratie. Ils ne croient pas à l’égalité entre les êtres humains, ils considèrent qu’il y a une hiérarchie entre les hommes. Et c’est un raisonnement qui gagne du terrain. MARIANA VAN ZELLER L’aéroport est à droite, j’essaie de voir l’avion. On arrive. Merci. Le pilote fait les contrôles. OK, il dit qu’on va pouvoir décoller. Ça va aller. MARIANA VAN ZELLER J’ai passé toute la semaine à attendre ce moment. Je n’osais pas m’avouer à quel point j’avais peur. Au soulagement du départ se mêle la culpabilité de savoir que tout le monde ne peut pas se permettre de fuir. Quelque part là-dessous se trouvent les mineurs que j’ai rencontrés, les habitants d’Agadez, et le président Bazoum, toujours retenu en otage avec sa famille par un gouvernement autodésigné, qui détient son sort et celui du pays entre ses mains. KIARI LIMAN-TINGUIRI Je suis très pessimiste pour les générations à venir. Je vous mentirais si je vous disais de garder espoir en l’avenir. Pour moi, le Niger vient de plonger dans l’inconnu. FIN