AGENT AGENT_pas_dans_le BARBARA CHICO DEALER_KETAMA DEALER_MONTAGNE EL_CISNE EVERT HOMME HOMME_TELE KEITH_RICHARDS_archives_à MARCOS MARIANA MARIANA_OFF MIGUEL PRODUCTRICE RICARDO YOUSSEF MARIANA OFF Production. Stockage. Livraison. Encaissement. Les étapes du trafic de hash. En 2020, les autorités européennes ont réalisé plus de 90 00 saisies de haschisch, la résine concentrée faite à partir de la marijuana. Ça peut sembler beaucoup. En réalité, ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. Le trafic de hash, autrefois artisanal, a totalement explosé. Ce marché noir engrange des milliards d’euros chaque année et il est de plus en plus concentré entre les mains de quelques familles du crime organisé. Je veux savoir comment elles ont fait main basse sur ce marché et l’ont développé à grande échelle. Pour ça, je veux rencontrer un Barón, un roi du trafic de hash. MARIANA Là-bas ! Là-bas ! MARIANA OFF Je suis au Portugal. Le pays où je suis née et où j’ai grandi. Où je me sens le plus chez moi, même si je l’ai quitté il y a des années. J’habitais à Cascais cache-ca-iche, près de Lisbonne. Quand j’étais ado, on se sentait à des années-lumière de la capitale. Malgré tout, c’est là que j’ai découvert le hash … MARIANA Je me souviens qu’on venait ici quand on était très jeunes. C’est là que tout le monde fumait. Beaucoup. BARBARA Il y avait du monde. MARIANA OFF Je suis avec ma meilleure amie, Barbara, et ma petite-cousine, Teresa. Comme de nombreux Européens, la première drogue à laquelle on a goûté était le haschich. MARIANA Je n’ai pas aimé le goût, mais c’était marrant. MARIANA OFF Ça a été mon premier lien avec le monde de l’illégalité et la source de questions sans réponse simple : qui fabrique ça ? Comment est-ce arrivé jusqu’à la petite ville où je vivais ? MARIANA La dernière fois, c’était… il y a 25 ans. Comme dans mon souvenir ! MARIANA OFF Aujourd’hui, fumer du hasch n’est plus illégal. Le Portugal l’a dépénalisé en 2001. BARBARA Le double, ça ferait un gramme, soit 5 euros. MARIANA Deux fois ça, c’est 5 euros ? Donc j’ai un joint à 2 euros 50 ? À peu près autant en dollars. Et la fabrication coûte moins d’un dollar ? BARBARA Oui. MARIANA Donc la cigarette qui nous fournit le tabac BARBARA Est plus chère. MARIANA Plus chère que la drogue dans le joint. BARBARA En gros, oui. MARIANA OFF Comme les prix ont baissé, la rentabilité du trafic de hash et de marijuana dépend du volume. Les groupes de crime organisé importent donc des tonnes de marchandise en Europe. Mais comment font-ils ? Et comment localiser les barones, ces narcotrafiquants super puissants ? CHICO J’ai plusieurs variétés de hash, selon l’intensité. Là, c’est du Pacho. MARIANA Pacho. C’est son nom ? CHICO Comme dans la série Narcos. Très bonne qualité. MARIANA « Black banana ». CHICO Oui. MARIANA OFF Mon enquête commence à Lisbonne, où Chico, un dealer local, a accepté de me parler. MARIANA « Original Paki ». CHICO Oui. MARIANA Un peu plus mou. elle tâte CHICO Oui. MARIANA C’est vraiment dingue. L’odeur est puissante. MARIANA OFF Le hash vient de la même plante que la marijuana. Alors que la marijuana est la fleur, le hash est un concentré fait à partir des excroissances, en surface, appelées trichomes trikome, dont on fait des blocs de résine, souvent des boulettes. CHICO Ça, à la vente, ça fait 900 euros. Je l’ai acheté pour 600. MARIANA Le tout ? CHICO Oui, le tout. Celui-là, je l’ai acheté 200 la plaque et je le revends au maximum 350. MARIANA Et ça reste la drogue numéro 1 ? La plus populaire au Portugal ? CHICO Au Portugal, oui. On a une grande tradition de consommation. Et on est tout près du Maroc. C’est plus facile d’en acheter ici. Et moins cher. MARIANA OFF Même si la consommation de haschich a été dépénalisée, c’est toujours illégal d’en faire entrer sur le territoire. MARIANA Tout le hasch qui arrive ici vient du Maroc ? CHICO Oui, tout. MARIANA A mon époque, j’avais des amis ou des connaissances qui allaient au Maroc en acheter pour le rapporter au Portugal. CHICO La frontière a totalement changé. Il n’y a plus que les grandes organisations qui arrivent à en faire passer. En bateau ou en camion. MARIANA Vous êtes en lien avec le Maroc ? CHICO Oui. Avec l’une des plus anciennes familles. MARIANA Et elle est dans le nord du Maroc ? CHICO Oui, dans les montagnes, en direction de Chefchaouen. chef-cha-ouène MARIANA Vous pensez qu’ils nous laisseraient les filmer ? CHICO Je vais me renseigner. MARIANA OFF En matière de haschish, tous les chemins mènent au même endroit : le royaume du Maroc. Le détroit de Gibraltar, qui sépare l’Espagne et le Maroc, ne fait que 14 kilomètres en son point le plus étroit et c’est depuis longtemps une porte d’entrée vers l’Europe. La culture du haschish est illégale pour des usages récréatifs, mais en pratique, le Maroc est le principal producteur mondial et tout est contrôlé par quelques puissantes familles. MARIANA C’est une route secondaire. Vous avez vu ? On voit un autre champ. MARIANA OFF Une source nous a promis de nous mettre en contact avec l’une de ces familles. En attendant, on décide d’explorer les sites de production de la marijuana. MARIANA On roule dans les montagnes du Rif, le centre de la production de cannabis. Juste ici. On a un champ de ce côté. On longe plein de champs de marijuana. En théorie, c’est illégal, mais dès qu’on arrive dans ces montagnes, on voit du cannabis partout. On doit faire attention, avec la caméra, parce que les gens nous regardent, de tous les côtés. MARIANA OFF On nous a prévenus : les paysans se méfient des étrangers et peuvent être hostiles envers les journalistes. On doit rencontrer un contact local, qui va nous servir d’intermédiaire. MARIANA Je vais avancer un peu, parce qu’il y a un type là… MARIANA OFF Le cannabis est cultivé au Maroc depuis plus de 500 ans, mais le haschisch n’est arrivé qu’entre les années 1950 et 1970. Cette nouvelle drogue a été introduite par des voyageurs américains et européens, par ce qu’on a appelé « la route des hippies ». Elle passait par l’Asie centrale et l’Inde et s’arrêtait souvent ici, en Afrique du Nord. KEITH RICHARDS archives à sous-titrer ? On reste des semaines ici, avant d’aller à Marrakech. MARIANA OFF Quand les paysans de la région, l’une des plus pauvres du Maroc, ont compris le potentiel d’une production destinée à l’Europe, l’industrie du haschich a décollé. Son épicentre est la ville de Ketama. MARIANA L’homme avec qui on a rendez-vous dit qu’il connaît beaucoup de monde ici et peut faire les présentations. Il nous a donné rendez-vous devant la boucherie. On voit beaucoup d’étals avec de la viande. Il y a plusieurs boucheries. Je crois que c’est lui. DEALER KETAMA Bienvenue. MARIANA Bonjour. Je suis Mariana. DEALER KETAMA Comment ça va ? MARIANA Bien, et vous ? DEALER KETAMA Bienvenue à Issaguen. MARIANA Merci beaucoup. DEALER KETAMA On a de la route. Dans les montagnes. MARIANA Tout droit ? DEALER KETAMA Oui. MARIANA Super. MARIANA OFF Pour ce trajet, il faut avoir des nerfs d’acier ! DEALER KETAMA Voilà Ketama. MARIANA C’est là. MARIANA OFF C’est une petite route de montagne, enveloppée par le brouillard. DEALER KETAMA Regardez. Là, c’est du cannabis. MARIANA Il peut être transporté à dos d’âne ? DEALER KETAMA Oui, des ânes, des chevaux. Parfois à pied. À pied des montagnes jusqu’à Tanger. Maintenant, vous allez voir quelque chose que personne ne peut voir. On peut l’appeler « la face sombre du paradis du cannabis ». Cet endroit n’est pas pour tout le monde. coupure pub YOUSSEF Salut, ça va ? MARIANA Bonjour. Enchantée. Y a beaucoup de cannabis ici. YOUSSEF Oui. MARIANA C’est à vous ? YOUSSEF Oui. MARIANA OFF Ce cultivateur – que nous appellerons Youssef – appartient à une famille qui fait pousser de la marijuana depuis des générations. YOUSSEF C’est de la kirikita. MARIANA De la kirikita. MARIANA OFF La Kirikita dont il parle est une nouvelle variété de marijuana importée, appelée Critical en occident, avec un taux de THC extrêmement élevé, qui la rend plus puissante. Dans les années 1980, le hash produit ici avec un taux moyen de THC de 8%. Aujourd’hui, les variétés importées peuvent dépasser les 60%. MARIANA Vous entendez ce bruit ? Ils le martèlent. C’est comme ça qu’on produit du hash. MARIANA Je m’assoie là ? MARIANA Donc c’est de la marijuana séchée ? YOUSSEF Oui. MARIANA Pourquoi il faut la marteler comme ça ? YOUSSEF Là, on a le cannabis séché et on le martèle pour obtenir du hash, en-dessous. MARIANA Donc vous le martelez pour que la drogue tombe en bas. Les trichomes. MARIANA OFF Contrairement à la marijuana fumée en Occident, qui n’est que la fleur de la plante, le haschish est le résultat d’un processus laborieux. Il faut d’abord faire sécher les plants, puis les recouvrir de plastique et les marteler longuement et consciencieusement. Le but est de les secouer juste assez pour libérer les trichomes, les glandes semblables à de petits poils, qui contiennent le THC. MARIANA Ça prend combien de temps ? YOUSSEF Ça dépend. Si c’est bien sec, environ 30 minutes. Sinon, 45 minutes. Pour obtenir 1 kilo, il nous faut 100 kilos de cannabis. MARIANA Et vous le vendez combien, le hash ? YOUSSEF Le prix peut varier de 650 à 1000 euros. Ceux qui se font le plus d’argent, c’est les passeurs. Surtout ceux qui l’exportent. MARIANA Et le haschisch va où ? Il est vendu où ? YOUSSEF La majeure partie va en Europe. MARIANA En Europe ? Presque tout va là-bas ? YOUSSEF En Europe et dans les pays africains. MARIANA Et s’il n’y avait pas de cannabis ici, que feraient les gens ? YOUSSEF S’il n’y avait pas de marijuana dans la région, la situation serait très différente. Il y aurait de la famine, de la pauvreté et de nombreux autres problèmes. Beaucoup de gens dépend de la marijuana pour leur survie. MARIANA Donc au bout de 45 minutes, c’est bon ? YOUSSEF Oui. Il ne manque que la touche finale. C’est presque prêt. MARIANA Maintenant, on va voir ce que ça donne. Regardez. YOUSSEF Voilà le haschich en poudre. MARIANA Le hash en poudre. A partir d’un immense volume de plantes et de fleurs, on obtient ce produit final. Ensuite, c’est pressé dans des moules pour fabriquer des barrettes. YOUSSEF On chauffe la poudre et on la met dans une presse pour lui donner la forme d’un pain de savon. MARIANA C’est ce qui part ensuite vers l’Europe et le reste du monde. MARIANA OFF Je n’ai aucune raison de douter de la sincérité de ces cultivateurs, qui m’affirment que c’est plus haut, dans la chaîne de production, que se font les gros bénéfices. On m’a autorisée à accompagner l’un d’eux dans un site isolé, dans la montagne, où se passe la phase suivante de l’opération : le départ de la marchandise vers la côte. MARIANA C’est loin de tout. On roule dans la montagne depuis environ 25 minutes. MARIANA Bonjour. suite en français MARIANA On vous a vu hier. Vous fabriquiez la drogue. Aujourd’hui, vous allez la donner à ceux qui la transportent ou c’est vous qui faites le transport ? DEALER MONTAGNE On va la donner aux passeurs. Je dois juste la livrer à une adresse et ensuite, quelqu’un prend le relai. MARIANA Et sur place, vous la donnez à des gens qui ont des bateaux ? Des passeurs qui la transportent par bateau ? DEALER MONTAGNE Oui, y a un transport maritime. En zodiac. MARIANA Ensuite, ça part en zodiac. DEALER MONTAGNE Oui, par la mer. MARIANA OK. Je peux voir la drogue ? DEALER MONTAGNE Oui. MARIANA Oui ? MARIANA C’est dans la voiture ? MARIANA Elle est dans une valise ? Elle est lourde. Très lourde. Ça pèse combien ? DEALER MONTAGNE 30 kilos. Plus 30 kilos. Ça fait 60. Deux fois par jour. On fait l’aller-retour. Deux fois par jour. MARIANA Et combien ça vous rapporte ? DEALER MONTAGNE Trois millions pour moi. Et trois millions pour le chauffeur. HOMME Donc 2700 euros pour eux. MARIANA Chacun ? DEALER MONTAGNE Oui. MARIANA OFF C’est la même chose que la cocaïne et les autres drogues sur lesquelles j’ai enquêté. Le cultivateur a produit un kilo de haschich pour 900 euros, avec un risque relativement bas. Maintenant que le produit change de main, le risque augmente, tout comme le prix. MARIANA Vous êtes le convoyeur ? Vous transportez la drogue. Vous avez peur ? C’est dangereux ? DEALER MONTAGNE C’est très dur. Il ne faut pas avoir peur. De la mafia. Des coups de feu. Des armes. Surtout la mafia. MARIANA La mafia ? Des gens qui essayent de vous voler la drogue ? DEALER MONTAGNE Oui, ils nous suivent, prennent l’argent et nous tuent. MARIANA OFF Les passeurs refusent de me laisser les suivre pendant le trajet jusqu’à la côte et de nous mettre en relation avec leurs supérieurs, dans la hiérarchie du trafic. Je comptais sur un autre contact pour la suite. Et comme toujours, dans mes enquêtes, rien n’est facile. MARIANA On est au Maroc depuis quatre jours. En gros, on attend. Chaque jour, on reçoit un appel nous disant d’aller dans une ville différente. Notre productrice locale tente de contacter quelqu’un et d’en savoir plus. On attend d’avoir de ses nouvelles. Pour l’instant, c’est un jour de plus, dans un nouvel hôtel. MARIANA Allô ? PRODUCTRICE Salut Mariana. MARIANA Comment ça va ? Quoi de neuf ? On appelle, on envoie des messages, en vain. Tu as eu plus de chance, de ton côté ? PRODUCTRICE J’ai essayé. Je l’ai appelé plusieurs fois. J’ai envoyé des messages. Mais rien. Au début, il répondait, mais c’est silence radio depuis deux jours. Plus rien. MARIANA On va essayer de trouver un autre moyen. Mais si tu as des nouvelles, préviens-nous. PRODUCTRICE OK, Mariana. MARIANA Merci. Au revoir. MARIANA On est au point mort. Au début, il avait l’air d’être OK, mais plus maintenant. Ça fait deux jours qu’elle n’a plus de nouvelles. Et nous non plus. MARIANA OFF Je suis déçue et j’en ai assez d’attendre. Si on n’arrive pas à trouver un gros bonnet du trafic au Maroc, on va suivre la marchandise à la trace, dans le détroit de Gibraltar. Et chercher un trafiquant sur la rive d’en face, où la drogue rapporte gros une fois qu’elle entre sur le territoire européen. Mais je ne serai pas la seule sur la piste du haschich : pendant la traversée, beaucoup veulent l’intercepter. coupure pub MARIANA OFF Le port espagnol d’Algesiras est l’un des plus grands hubs de transbordement du monde, avec des marchandises qui arrivent ou partent par le détroit de Gibraltar, entre l’Europe et l’Afrique. Mais tout n’arrive pas dans des conteneurs, sur des cargos… Voici un cimetière d’embarcations saisies par les autorités, preuves du trafic dans la région. MIGUEL Là, vous êtes dans un bateau de narcotrafiquants qui, si je me souviens bien, contenait 3 000 kilos de haschich. MARIANA C’est la routine ? Ça fait beaucoup. MIGUEL Oui, oui. Ils sont parfaits pour le trafic de drogue. D’ailleurs, ils ne servent qu’à ça. MARIANA OFF Pour comprendre les opérations des barons de la drogue, j’ai voulu rencontrer l’un de ceux qui les traquent. Miguel Gil Hare dirige l’Unité Opérationnelle de Surveillance douanière d’Algésiras. C’est un jeu de cache-cache en haute mer avec les trafiquants. MIGUEL Au début, c’était contrôlé par quelques groupes criminels familiaux, mais ça s’est beaucoup développé et ils sont beaucoup plus puissants. Ces embarcations sont précieuses pour eux, elles sont parfaites pour le trafic de drogue. Mais s’ils en perdent une, le lendemain, ils en ont deux. MARIANA OFF Comme la construction de ces bateaux est illégale, en Espagne, les barons de la drogue se rabattent dans le pays voisin, le Portugal. En 2022, la police portugaise a fait une descente dans cet entrepôt et a saisi 20 hors-bords de ce type, en construction, prêts à transporter la drogue d’Afrique du Nord en Europe. MARIANA Ils coûtent combien ? MIGUEL Environ 120 000 euros. MARIANA Tant que ça ! MIGUEL Oui, parce qu’ils ont trois moteurs, parfois quatre. On en voit avec quatre moteurs de 350 chevaux, qui atteignent une vitesse spectaculaire. MARIANA Combien rapporte une cargaison de 3 tonnes ? MIGUEL Une somme énorme. MARIANA Des millions et des millions. MIGUEL Oui, des millions d’euros ou de dollars. MARIANA OFF Ces trafiquants passent parfois plusieurs jours sur le bateau, dans les eaux internationales, en attendant que la voie soit libre. Dès qu’ils ont le feu vert, ils mettent les gaz et filent à près de 100 km/h. MIGUEL Il faut 20 minutes pour franchir le détroit. MARIANA C’est tout ? MIGUEL Oui. C’est tout. MARIANA OFF Beaucoup de choses peuvent se passer pendant ces 20 minutes. Ça peut marcher. Ou devenir très rock’n’roll. MARIANA OFF Ce soir, cette équipe d’élite est chargée de la surveillance de ce périmètre. Et elle ne fera pas de quartiers. MARIANA On s’apprête à partir. Y a un hélicoptère dans le ciel, qui leur donne des infos sur les bateaux suspects qu’il a repéré. MARIANA OFF La chasse aux trafiquants commence dans les airs, avec une équipe qui scrute la côte avec des caméras à vision nocturne, à la recherche de bateaux en provenance du Maroc. MARIANA OK. MARCOS On y va. MARIANA OK, je m’accroche. MARIANA OFF Ces agents sont hautement entraînés et leurs patrouilleurs sont équipés de moteurs assez puissants pour pourchasser les hors-bords des trafiquants. AGENT L’hélico est là. MARIANA Vous voyez l’hélico ? AGENT Ils sont là. MARIANA OFF On nous a mis en garde : les passeurs sont de plus en plus intrépides et les courses-poursuites peuvent tourner au drame. AGENT pas dans le script. Laisser comme ça ? MARIANA Ils ont repéré un bateau. Ils vont le prendre en chasse. MARIANA OFF Le bateau est dans les eaux espagnoles et fonce vers la côte. Il ne répond pas quand la police tente de l’arraisonner. Un signe qui ne trompe pas. On ne le voit pas, mais l’hélico nous indique qu’il arrive droit sur nous. MARIANA Il est dans le petit passage ? AGENT Oui. MARIANA Le bateau est dans une sorte de petit chenal, là-bas. MARIANA Celui-là tourne en rond à grande vitesse, pour faire des vagues. Comme ça, quand le bateau suspect arrivera dans cette partie du port, ça lui compliquera la tâche. MARCOS Leur bateau aura plus de mal, à cause des vagues, parce qu’il est plus petit que le nôtre. MARCOS Le voilà, le voilà. MARIANA Il arrive, il arrive. Je le vois sous le projo! MARCOS Je le vois ! MARIANA Il est juste là. MARCOS Il s’échappe ! MARIANA De ce côté ? Non, de l’autre. Là-bas ! Vous le voyez ! Il est là-bas ! MARIANA L’hélico est au-dessus. MARIANA OFF Pour limiter les accidents mortels, l’équipe de Marcos n’a pas le droit de percuter les bateaux suspects ou de tirer sur leurs moteurs. MARIANA C’est dingue. MARIANA OFF Ces trafiquants risquent de 5 à 7 ans de prison, en cas d’arrestation. Ce qui les pousse à prendre tous les risques. MARIANA Ils vont sous le ponton. Sous le ponton. MARCOS Oui, ils aiment se cacher là. AGENT Ils se cachent là-bas. MARIANA Ils sont cachés sous le ponton. MARIANA OFF Ils sont tout près, mais hors de portée. MARIANA Ils peuvent s’échapper de là-dessous ? MARCOS Oui, par le côté. HOMME Marco ! Marcos ! MARIANA Attendez ! MARCOS Regardez ! MARIANA Attendez, les revoilà ! Regardez ! coupure pub MARIANA Attention ! Bon sang ! MARIANA OFF Dans cette course-poursuite, la moindre fausse manœuvre peut être dramatique. MARIANA Ils sont juste devant nous ! MARIANA Ils sont là ! MARIANA OFF Mais même quand tous les éléments semblent réunis, avec un équipement de pointe, on se demande si tous ces efforts ne sont pas dérisoires. MARCOS Et merde ! MARIANA Ils sont partis par derrière ? MARCOS Oui, ils se sont échappés. MARIANA Voilà. Ils se sont enfuis. Ils se sont réfugiés dans un coin où l’eau est moins profonde et notre bateau ne peut pas y aller. On voit que c’est mission impossible. Vraiment très difficile. MARIANA OFF Pour l’instant, du côté espagnol, je n’ai pas eu plus de chance dans ma quête d’un baron de la drogue. Mais logiquement, vu la quantité de drogue qui circule ici, il y en a dans le coin. Certains jours, jusqu’à 10 bateaux « go-fast » accostent, chacun avec plusieurs tonnes de haschich, souvent en plein jour. Je n’ai jamais vu de trafic de drogue aussi décomplexé. homme qui dit « mama mia » MARIANA OFF Et l’aplomb des narcotrafiquants ne s’arrête pas au déchargement de la marchandise. En 2018, les médias espagnols ont rapporté un incident à peine croyable : Samuel Crespo, lieutenant dans un gang de trafiquants locaux, a été blessé pendant son arrestation et conduit à l’hôpital de la ville de La Linea. Rapidement, ses « collègues » ont débarqué sur place. Au total, une bonne douzaine d’hommes ont agressé les deux policiers en faction devant sa chambre et l’ont emmené. On voit bien qui a le dessus, dans ce bras-de-fer. Dans le Sud de l’Espagne, les villes de la côte enregistrent les plus forts taux de chômage du continent. Mais les réseaux sociaux montrent qu’il existe un marché du travail parallèle : Les guetteurs, perchés en haut du rocher de Gibraltar, gagnent 1300 euros en prévenant les bateaux quand la voie est libre pour accoster. En mer, les capitaines empochent environ 25 000 euros pour une traversée réussie. Une fois sur la terre ferme, devant les témoins et les objectifs des portables, les gros bras prennent le relai. Ils sont payés environ 3000 euros pour décharger la cargaison, ce qui ne prend souvent que quelques minutes. Et enfin, les chauffeurs reçoivent 6 000 euros chacun pour convoyer, par des petites ruelles et à tombeaux ouverts la drogue jusqu’à des entrepôts secrets, souvent à seulement un ou deux pâtés de maisons de la plage. Si ces sommes semblent exorbitantes, il faut les remettre dans le contexte des bénéfices engrangés par les barons eux-mêmes : La valise de 30 kilos que j’ai vue au Maroc coûtait 27 000 euros. Quand la drogue atteindra le nord de l’Europe, sa valeur aura bondi à 230 000 euros. MARIANA OFF Regardez ces maisons. On est à Marbella, dans le Sud de l’Espagne. L’un des coins les plus huppés d’Europe. MARIANA OFF Marbella est sur la Costa del Sol. Dans les années 1960, sous la dictature franquiste, la ville a été réinventée en destination balnéaire pour les ouvriers. Aujourd’hui, l’ambiance est… différente. HOMME TELE Voici la Costa del Sol et Marbella, le terrain de jeu des millionnaires dans le Sud de l’Espagne. MARIANA OFF Ça lui a valu un surnom qu’on ne trouve pas sur les brochures touristiques : « la Costa del Crime ». MARIANA Beaucoup de drogue passe par ici, surtout le hash, parce qu’on est tout près du Maroc. Et ceux qui sont dans le haut de la hiérarchie du trafic aiment dépenser leur argent ici. Mais sous le vernis des paillettes et des glamour, il y a beaucoup de violence. MARIANA OFF La ville est une poudrière. Les images qui circulent sur les réseaux sociaux montrent que les barons de la drogue se sentent chez eux. L’un des meilleurs indicateurs de leur pouvoir est l’abondance d’avocats de haut vol. MARIANA Bonjour Ricardo. RICARDO Bonjour. MARIANA Comment allez-vous ? RICARDO Ravi de vous revoir. MARIANA Moi aussi. Daniela ? RICARDO Oui, c’est Daniela. MARIANA Bonjour. Mariana. MARIANA OFF Les médias espagnols ont surnommé Ricardo Alvarez-Ossorio « l’avocat du diable ». Et pour cause. Sa spécialité : défendre les suspects dans les affaires de drogue. RICARDO Marbella, c’est les Nations Unies du Crime parce qu’il n’y a pas un pays ou un groupe du crime organisé, dans le monde, qui ne soit pas représenté ici. MARIANA Donc on parle des mafias italienne, albanaise, russe RICARDO Oui. MARIANA …colombienne, mexicaine, etc. RICARDO Oui. MARIANA OFF Il n’exagère pas. Sur la Costa del Sol, les services secrets espagnols ont recensés au moins 113 groupes criminels représentant 59 nationalités. MARIANA Le hash des clients que vous représentez vient du Maroc. RICARDO Oui. MARIANA A 100 % ? RICARDO 110 %. MARIANA Et à qui ça appartient ? RICARDO A des Marocains. MARIANA Toujours ? RICARDO Oui. Ce sont toujours des Marocains qui ont les plantations. On les appelle les barones. MARIANA Les barones. Les barons. On est ici pour trouver des gens qui sont dans le business du haschich et qui voudraient bien nous parler. Vous pensez pouvoir nous aider à trouver des gens à interviewer ? RICARDO En fait… Vous imaginez bien que ceux qui font ce métier n’ont rien à gagner, à vous rencontrer. MARIANA Je sais. RICARDO C’est risqué pour eux. Mais vous avez une carte à jouer : Ce sont des gens curieux. Ils aiment se montrer et montrer qu’ils ont du pouvoir. C’est leur adrénaline. Il faut juste les motiver. MARIANA L’adrénaline. RICARDO Je suis sûr que vous trouverez. MARIANA OFF Pendant que Ricardo voit ce qu’il peut faire, je vais tenter une autre approche. Pendant mon enquête sur la MDMA, l’an dernier, j’ai appris que les trafiquants néerlandais et marocains avaient souvent des liens étroits. J’ai donc pris rendez-vous avec un passeur des Pays-Bas, qui a vraiment la tête de l’emploi. MARIANA C’était super ! Vous avez de la voix ! EVERT Ça mérite des applaudissements ! MARIANA Dites-moi : Comment avez-vous atterri à Marbella ? EVERT Tout a commencé grâce à mon beau-frère, en 1985 ou 1986. Il avait plusieurs coffee shops dans le Quartier Rouge. MARIANA A Amsterdam. EVERT Oui. Et puis de fil en aiguille… À l’époque, l’argent tombait vraiment du ciel. Je ne comprenais rien. J’étais un gamin. MARIANA OFF Evert Smallegange chmal-gang était passeur et il s’est installé dans le Sud de l’Espagne pour mener grand train. EVERT J’ai pété les plombs. Je ne savais même pas comment MARIANA Dépenser l’argent ? EVERT Oui. Enfin. Je savais très bien comment faire. C’était le problème. MARIANA Mais pas comment le garder. EVERT C’est ça. MARIANA Vous achetiez quoi ? EVERT N’importe quoi. Des prostituées, surtout. Et une nouvelle voiture, chaque année. MARIANA Vous gagniez combien, à votre apogée ? EVERT A la grande époque, je dirais… 100 000 par semaine. Par semaine. MARIANA Et à l’époque, c’était quoi, votre rôle ? EVERT C’était l’époque où j’ai appris à re-presser le haschich. Je prenais tous les restes. Je les mettais dans une machine à faire les saucisses. J’ajoutais des ingrédients. Je mélangeais. Et on faisait des belles barres toutes neuves. Ça rapportait un fric de dingue. C’était de la folie. MARIANA Et c’était pour une revente en Europe ? EVERT C’était en Hollande. Je le vendais à des Hollandais. MARIANA Et vous venez de sortir de prison ? EVERT Oui. MARIANA Pour trafic de drogue. EVERT Pour trafic, oui. Je suis passé à l’étape suivante. Et je me suis fait prendre. MARIANA En quoi le business a-t-il changé depuis vos débuts ? EVERT Les Marocains ont concentré le marché entre quelques acteurs. Et viré les intermédiaires. MARIANA Donc quelques groupes contrôlent tout le marché marocain ? EVERT Oui. MARIANA La production et EVERT Le tout. Parce qu’ils ont de quoi transporter la drogue dans toute l’Europe. Et les consommateurs exigent la meilleure qualité. MARIANA Ils sont très organisés ? Et dangereux ? EVERT Bien sûr, ils sont très organisés. Et dangereux. Il faut montrer les dents, dans ce business. MARIANA Et pour avoir des contacts, des gens qui voudraient nous parler ? EVERT Faut être subtil. Ils préfèrent se faire discrets. MARIANA Vous pensez qu’on va trouver des gens à interviewer ? EVERT Oui, oui. Donnez-moi un peu de temps. Je vous organise ça. MARIANA OFF Finalement, on n’a pas besoin d’attendre. J’ai envoyé de nombreuses bouteilles à la mer, ces derniers mois, dans l’espoir d’entrer en contact avec un baron de la drogue, au Maroc ou en Espagne. MARIANA Regardez cette maison. MARIANA OFF Juste après ma rencontre avec Evert, un autre contact me propose de m’en faire rencontrer un. Ce soir. MARIANA Apparemment, c’est l’un des plus beaux quartiers de Marbella. On voit beaucoup de grandes villas, autour de nous. C’est là qu’on m’a dit qu’une personne impliquée dans le trafic de hash voulait bien nous parler. MARIANA Je crois que c’est là. Oui, c’est là. MARIANA OFF Je vais enfin pouvoir rencontrer un barón. Mais une surprise m’attend. MARIANA C’est le portail. MARIANA OFF Ce n’est pas un baron de la drogue. Mais une baronne. coupure pub EL CISNE Je vous ai apporté notre marchandise habituelle. Le chocolate. MARIANA Ça s’appelle comme ça ? EL CISNE Oui. MARIANA OFF Cette femme se fait appeler El Cisne, « le cygne ». Elle dirige un réseau de vente qui va du Maroc au nord de l’Europe. MARIANA « Chanel » ? C’est vos marques de luxe ? EL CISNE Oui. MARIANA « Charo » ? « Chapo » ? EL CISNE Oui. Bonne qualité. MARIANA OFF Ces barrettes de haschich ne sont que des échantillons. Les acheteurs ne commandent pas la marchandise au kilo, mais à la tonne. MARIANA C’est un bon « chocolat », mais l’odeur est différente. EL CISNE Oui, chaque variété a son odeur. MARIANA Comment jugez-vous de la qualité ? A l’œil ? EL CISNE Non, je dois la toucher. Pour voir si l’huile ressort. Je n’en ai jamais fumé, mais je sais. MARIANA Donc au toucher ? EL CISNE Oui, au toucher. MARIANA Pourquoi n’avez-vous jamais fumé ? EL CISNE Je n’aime pas la drogue. MARIANA Vous n’avez jamais essayé ? EL CISNE Jamais. Je n’aime même pas qu’on fume devant moi. MARIANA Vous avez une famille ? EL CISNE Oui. MARIANA Des enfants ? EL CISNE Oui. MARIANA Oui ? EL CISNE Ils sont tout pour moi. MARIANA Combien ? EL CISNE Beaucoup. MARIANA Ah oui ? EL CISNE Beaucoup de gens me demandent comment une mère peut faire ça. MARIANA Votre mari est au courant ? EL CISNE Je n’ai pas de mari. Dieu merci. Pour quoi faire ? Je n’ai pas besoin d’un homme. Je me débrouille toute seule. J’ai de l’argent depuis que j’ai 18 ans. EL CISNE J’ai des voitures de luxe depuis que j’ai 20 ans. Pourquoi j’aurais besoin d’un mari ? EL CISNE Je fais ça, parce que j’aime cette folie. J’aime ça. Je ne rêve pas. Je réalise mes rêves. MARIANA Pas besoin de rêver. EL CISNE Pourquoi rêver alors que j’ai tout ? MARIANA Ce métier est plus dur ou plus facile pour vous en tant que femme ? EL CISNE Pas dur. J’ai des gens qui m’aident beaucoup. Personne ne peut me chercher des noises. Je suis protégée. MARIANA C’est dangereux ? EL CISNE Oui. Parfois, quand on travaille, quelqu’un essaye de nous dépouiller. MARIANA Ça vous est arrivé ? EL CISNE Souvent. MARIANA Ah oui ? EL CISNE Un jour, je devais faire une livraison. Normalement, on ne vient pas avec sa voiture, mais on avait confiance et on a pris une des leurs. Et des gens armés étaient dans le coffre. MARIANA Non ? EL CISNE Si. MARIANA Comment avez-vous fait ? EL CISNE Mon équipe est armée. Eux aussi, mais ils n’ont rien fait. EL CISNE Beaucoup de gens disparaissent. Ils sont morts. Si vous me volez, vous vous attendez à quoi ? MARIANA Dans ces moments-là, vous envisagez d’arrêter ? Vous n’avez pas peur ? EL CISNE Non, au contraire. Quand ça arrive, on se sent encore plus puissant. On se dit « Ça, c’est fait. Et maintenant ? » MARIANA Vous avez des cojones, comme on dit ici. EL CISNE Oui. J’en ai, à bien des égards. Depuis peu, je m’occupe juste du transport. MARIANA Quelles sont les destinations les plus populaires ? EL CISNE Les Pays-Bas. La Belgique. La France. On a commencé à travailler en Norvège. Un kilo se revend 8 000 euros. MARIANA Quelle est la quantité maximale que vous importez ? EL CISNE Du Maroc ? MARIANA Oui. EL CISNE En un mois ? Dans un container, on peut mettre 54 tonnes. Par container. MARIANA Non ? EL CISNE Si. MARIANA OFF 54 tonnes , c’est énorme. Dans le Nord de l’Europe, la revente d’un tel volume peut rapporter plus de 450 millions d’euros. MARIANA Comment ils font ? EL CISNE Comment ? En payant. MARIANA Sur la mer. Qui est payé ? EL CISNE La corruption est partout. MARIANA OFF Si ce qu’elle dit est vrai et que les barons ont trouvé le moyen d’utiliser des containers pour faire entrer la drogue en Europe, les profits potentiels sont illimités. Et ce n’est pas étonnant qu’ils aient réussi à écarter les petits revendeurs pour accaparer le marché. Et qu’ils soient prêts à tuer pour le garder. MARIANA On parle de sommes énormes. Vous et ceux qui achètent et revendent, comment faites-vous pour cacher l’argent ? EL CISNE On ouvre des entreprises pour blanchir l’argent. On investit dans des entreprises ou l’immobilier. Je construis des immeubles. Et je blanchis mon argent. Je suis une femme d’affaires.