ALLAN ANDREW_LOWNIE ANNETTE DAISY DAVID DICKIE EMILY ESME LADY_VICTORIA LISA LISA_B MALE_PRODUCER MALE_PRODUCTER MICHAEL PAUL SAM SIGRID VALENTINE VICKY  SAM En 2018, le prince Andrew était un peu le prince oublié. Il a dû se dire qu’une bonne interview avec une journaliste comme Emily Maitlis ferait parler de lui. DAISY Andrew a fait la connaissance de Sarah Ferguson. Pendant les premières années de mariage, tout semblait aller bien. DAISY Il était de nouveau célibataire. ANDREW LOWNIE Ils fréquentaient la jet set. VALENTINE Le problème d’Andrew, c’est qu’il manquait de moyens. Il y avait un décalage entre ses revenus réels et le type d’existence auquel il considérait avoir droit. ANDREW LOWNIE C’est son désir de mener une vie opulente qui l’a fait entrer dans le monde de Ghislaine Maxwell et de Jeffrey Epstein. DICKIE Il avait ensorcelé le prince avec des vacances sous les tropiques, des yachts et des femmes à foison. EMILY Tout le monde avait entendu parler d’Epstein, mais peu de gens situaient réellement le personnage. C’était mon cas. VICKY On ignorait encore l’ampleur des abus. Il s’en tirait avec une courte peine de prison pour incitation à la prostitution de mineures. C’était devenu un pédophile condamné. ANNETTE Décembre 2010. « On a reçu un tuyau : le prince Andrew est à New York. Il faut le trouver. ». « Le prince et le pervers ». La photo est accablante. Pourquoi le prince Andrew avait-il commis l’erreur de loger chez un agresseur sexuel condamné en justice ? Sans ces photos d’Andrew, on n’aurait rien pu prouver. C’était le premier domino qui a fait tomber les autres. SIGRID Leur trafic sexuel s’est étalé sur plus de 20 ans. Tous ceux qui y ont participé sont responsables. Le prince pas moins qu’un autre. SAM L’affaire Epstein, c’était une histoire sur laquelle on lui aurait forcément posé des questions. Mais c’était la limite à ne pas franchir. Pour le palais, c’était une affaire close. Alors, je leur ai dit : « bon, bonne journée. Si vous changez d’avis, contactez-moi ». Et ce n’est pas dans les habitudes de la maison royale de rappeler les médias. Mais le prince Andrew était en pleine disgrâce. SIGRID Je n’oublierai jamais le jour où Epstein a été arrêté. Les procureurs m’ont appelée, l’affaire était explosive. Epstein n’avait pas été prévenu. Il avait pris l’avion pour Teterboro. Au même moment, la police était entrée dans son immense maison de Manhattan. Ils avaient ouvert le coffre et ils y avaient découvert énormément d’éléments et d’informations. Ils avaient trouvé des passeports saoudiens, un plan d’évasion, des photos de très nombreuses jeunes filles. DAVID Jusqu’à cette arrestation, si on regarde bien, on s’aperçoit qu’on a prêté très peu d’attention à ce trafic sexuel qui a impliqué des centaines de filles sur des décennies. SIGRID Il appâtait ces jeunes filles en leur promettant de leur apporter ce dont elles avaient besoin. Souvent, c’était de l’argent. Parfois, c’était un coup de pouce pour leur carrière. Il se servait de cette carotte pour les attirer dans ses filets. Et c’est là que les abus sexuels commençaient. DAVID Ce qui est dingue, c’est de voir que Jeffrey Epstein a pu se livrer à son trafic sexuel aussi longtemps au grand jour, à la vue de tous, sans que personne n’intervienne. Les gens étaient au courant. Ils en plaisantaient. Mais ils n’ont rien fait. On est allé voir les médias pour leur parler de cette histoire des années avant qu’ils ne soient prêts à la publier. Ça ne les a pas intéressés. Et puis, tout à coup… tout a changé. DAVID Son arrestation a fait exploser l’histoire dans les médias. C’est là que les gens ont commencé à voir le prince Andrew différemment. DAVID Virginia a dit que Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein l’avaient forcée à coucher avec le prince Andrew. EMILY Tout à coup, Epstein a fait la une des journaux. Il a fait les gros titres, et des photos sont apparues. Il s’était livré à son trafic de façon prolifique et à une échelle inimaginable pendant des années, des décennies. Il y a des photos où on le voit avec des présidents, des princes. Il était déterminé à faire partie de l’establishment. SAM Parfois, il y a des histoires, comme ça, dont tout le monde a entendu parler mais qui sont passées à l’as. Personne ne s’y est vraiment intéressé, et elles n’ont pas fait la couverture des journaux. Et puis, dans ce cas précis, un homme a été arrêté pour des crimes terribles, et il se trouve que cet homme était lié à certaines des personnes les plus puissantes du monde. On a entendu le nom de Bill Clinton, celui de Bill Gates, et celui du prince Andrew. Et apparemment, le fait qu’une tête couronnée soit impliquée dans des actes de cette nature a suscité d’autant plus d’intérêt pour cette affaire. Les gens adorent la famille royale britannique. VICKY En 2002, Jeffrey Epstein était une énigme. Personne n’arrivait à le percer à jour. On ne se posait pas vraiment de questions sur les femmes ou les filles qui l’entouraient. On en parlait, de ces filles, mais pas du fait qu’elles étaient mineures. Ce qui était vraiment inhabituel, c’était cette fortune qu’il possédait, alors qu’il n’y avait aucune trace de lui sur les marchés. Quand je l’ai fait remarquer, il m’a appelée quasiment tous les jours parce qu’il était terrifié de ce que je pouvais découvrir. Et aujourd’hui, je sais que je n’ai pas découvert la moitié de ce qu’il cachait. Je suis très fière que mon article dans Vanity Fair l’ait mis à nu et ait prouvé que c’était un escroc. J’ai pu montrer qu’Epstein avait été impliqué dans des mouvements de fonds illégaux de l’Illinois vers New York. Et pour autant, 20 ans plus tard, on ne sait toujours pas d’où venait sa fortune. Et sans cette fortune, les crimes sexuels n’auraient jamais pu avoir lieu. La grande ironie dans l’histoire, c’est que celui qui l’a vraiment rendu célèbre, c’est le prince Andrew. Sans cette photo, si Jeffrey Epstein n’avait pas aidé financièrement Sarah Ferguson, et si Sarah Ferguson n’avait pas ensuite pris ses distances avec lui disant qu’elle ne voulait rien avoir à faire avec un pédophile, sans tout ça, je ne suis pas sûre qu’on aurait fait attention à Epstein durant sa vie. Mort, c’est devenu une obsession dans le monde entier. Aujourd’hui, il s’agit de placer les gens devant leurs responsabilités. C’est absolument scandaleux que ces horribles crimes sexuels aient pu avoir lieu et que personne n’en ait payé le prix. EMILY Dans les jours qui ont suivi la mort d’Epstein, les choses se sont accélérées. C’est devenu de plus en plus difficile à gérer pour le prince Andrew. Toute l’histoire a commencé à refaire surface. Ce qui est compliqué quand on est membre de la royauté, c’est qu’on ne peut pas répondre. On ne peut pas tweeter pour exprimer son désaccord ou se défendre. SAM A ce moment-là, l’affaire était de plus en plus complexe. On avait un membre de la famille royale accusé d’être en lien avec une personne qui avait été arrêtée, puis qui était décédée. On avait des victimes extrêmement courageuses qui portaient de lourdes accusations. Et on avait Ghislaine Maxwell toujours dans la nature, en liberté. Ça devenait l’affaire dont tout le monde parlait. SAM A chaque rebondissement, je me disais : « peut-être qu’il acceptera une interview ». Alors, je lui faisais une autre proposition, mais elle était à nouveau rejetée. SIGRID Je pense que les survivantes ont eu l’impression d’un déni de justice. Cette audience leur a permis de toutes se retrouver et d’aller au tribunal ensemble. Elles ont pu parler de leur souffrance, de leur vérité et de ce qu’il s’était passé. Aucune d’elles ne voulait sa mort. Elles voulaient toutes le voir souffrir en prison, qu’il souffre autant qu’elles ont souffert. SIGRID Virginia a été contrainte de coucher avec le prince Andrew. Il n’y avait rien de volontaire là-dedans. Elle a été exploitée par deux adultes, non seulement aux États-Unis, mais aussi à l’étranger. Quand ils lui demandaient d’avoir des rapports sexuels avec un individu, elle devait s’y astreindre. Et malheureusement, c’est arrivé très souvent. SAM Entre mai et août, tout a changé pour Epstein et le prince Andrew. Et tout à coup, la réponse à nos messages est passée de « non merci, bonne journée » à « ok, parlons-en la semaine prochaine ». J’ai dû relire le message deux fois. Je ne savais pas ce qu’il était prêt à dire, mais moi, j’étais prête à l’entendre. A ce moment-là, pour moi, c’était le plus gros scoop de l’année. Et pour l’occasion, j’ai demandé à Emily de m’accompagner. Emily, la star, la magicienne. Avec elle, ça allait forcément être brillant. EMILY Je savais que s’il acceptait l’interview, ce serait le moment de télévision le plus extraordinaire de toute ma carrière, et sûrement de la sienne aussi. Sam a pris contact avec le palais, et on a attendu, attendu. Sam et moi, on s’est rendu au palais. Rien que ça, c’était incroyable. Je me suis dit : « ouah, je vais pouvoir raconter ça à mes petits-enfants ». SAM On avait l’intention de leur dire que leur position était intenable, et que le grand public s’était déjà fait une idée sur la question. Au mieux, on le jugeait suspect, au pire, coupable. Et s’ils voulaient changer l’opinion des gens, changer le narratif, comme on dit de façon un peu prétentieuse dans notre métier, c’était à eux d’agir. EMILY Je me suis dit : « comment peut-on être dans ce cadre majestueux, grandiose, et se retrouver à parler de pédophilie ? ». SAM Le stress commençait à monter. On savait qu’on avait une chance sur un million, mais que si ça marchait, ce serait énorme. EMILY A chaque fois que quelqu’un ouvrait la porte, on sursautait en se disant : « ça y est, c’est le moment ». Et puis, Amanda Thirsk nous a reçues. Là, on s’est retrouvé dans un bureau assez exigu. On a très vite oublié la majesté des lieux. SAM On était très près de notre interlocutrice, ce qui est plutôt inhabituel. En général, quand on est en phase de négociation, il y a une certaine distance professionnelle qui s’installe. EMILY Elle nous a questionnées. Elle nous a demandé quel genre de journalistes on serait. On savait qu’on n’aurait qu’une chance de dérouler notre argumentaire. En gros, on lui a assuré qu’on n’était pas là pour le juger, et qu’on était là pour lui donner ce que Newsnight offrait de mieux : du temps. On avait prévu de lui consacrer toute une heure. SAM Jusque-là, il n’était pas question de parler d’Epstein, et désormais, on savait que si on interviewait le prince Andrew, c’était la seule chose dont on parlerait. A la fin des négociations, j’ai fait quelque chose qu’en général, je ne fais pas. J’ai demandé à Amanda : « alors, vous êtes partants pour l’interview ? ». Et elle a répondu : « oui, mais une seule ». J’ai retenu mon souffle. Et j’ai senti qu’Emily aussi retenait son souffle. C’était assez étrange. Le prince allait faire des déclarations officielles, et c’est nous qui allions les recueillir. On est reparti en passant par les entrailles du palais. Il y avait la relève de la garde ce jour-là, que je n’avais jamais vue, alors on a dû passer par les sous-sols. EMILY Et là, j’ai vu la face cachée du palais de Buckingham. C’est une petite ville à lui tout seul, une ville au travail. On se rend compte que c’est une sacrée organisation. C’était extraordinaire pour nous d’être là. On avait obtenu l’interview. Ou en tout cas, ils l’envisageaient sérieusement. SAM Je n’aurais jamais cru qu’il ferait une interview filmée sur les comportements sexuels inconvenants avec Emily Maitlis, l’une des meilleures intervieweuses du pays, pour ne pas dire du monde. Quelle personne saine d’esprit ferait ça ? Eh bien, maintenant, je sais. LISA Ça faisait tellement longtemps que je n’étais pas venue ici. Ça fait un peu bizarre. Je ne m’étais jamais demandé ce que ça me ferait de revenir ici. A l’époque, pour nous, Jeffrey n’était pas une ordure. Je l’admirais. J’adorais être à ses côtés. J’avais l’impression qu’il se souciait de moi parce qu’il me demandait ce que je voulais faire de ma vie, ce qui était important pour moi. Et il me présentait des personnes susceptibles de m’aider dans mes projets. Mais il voulait toujours ses massages. Aujourd’hui, avec le recul, je me rends bien compte que c’était des viols, mais à l’époque, on se disait : « oh, c’est juste Jeffrey, il est comme ça ». Vous n’imaginez pas ce que c’est d’être amadoué et manipulé par quelqu’un d’aussi puissant. On l’écoutait et on buvait ses paroles. Ce qu’on subissait n’était pas normal, mais on ne s’en rendait pas compte en ce temps-là. Et quand on grandit, on se dit : « attends un peu ». Cet homme me manipulait, et il me faisait faire tout ce qu’il voulait. Ça a été très dur pour moi de voir la vérité en face et de l’encaisser. J’ai beaucoup d’amies qui ne diront jamais de mal de lui. Je suis l’une des seules qui en ait parlé et qui l’ait rendu public. Et je comprends pourquoi elles ne veulent pas en parler. Moi, j’ai refoulé tout ça pendant 15 ans. Et quand j’ai commencé à l’évoquer, ça a été très traumatisant pour moi. J’aurais presque préféré faire comme elles, continuer à refouler. MALE PRODUCER Vous regrettez d’en avoir parlé ? LISA Parfois, oui. Parfois, je me dis que je n’aurais jamais dû en parler. Quand on commence à réaliser ce qu’il s’est passé, on se met à avoir honte. On se dit : « mais pourquoi j’ai fait ça ? Pourquoi je l’ai écoutée ? Pourquoi je ne me suis pas défendue ? Pourquoi je me suis laissée faire ? Pourquoi je n’ai pas été assez forte pour lui dire : ‘va te faire voir. Je ne toucherai pas, je ne ferai rien avec toi. Alors, laisse-moi tranquille’ ? ». Ces hommes ont commis beaucoup d’abus sexuels, et ils s’en sont sortis en toute impunité. MALE PRODUCER Vous avez vu l’interview du prince Andrew ? LISA Oui, je l’ai regardée. Un vrai désastre. MALE PRODUCER Quand il dit que ce n’est pas arrivé, est-ce que ça pourrait être vrai ? LISA Non. Non. C’est bien arrivé. Non. C’est arrivé. Bien-sûr qu’il nie. Je sais pertinemment qu’il n’avouera jamais. Pourquoi il admettrait qu’il était ami avec Epstein et qu’il couchait avec de jeunes filles ? Si je suis aussi sûre de moi, c’est parce qu’une amie très proche a vécu quelque chose de tragique. J’étais chez elle, un soir, et elle a fondu en larmes. Je lui ai dit : « qu’est-ce qu’il se passe ? ». Et elle m’a dit que Jeffrey lui avait ordonné de coucher avec le prince Andrew. Et elle l’a fait. Elle est entrée dans la chambre, elle a eu des rapports sexuels avec lui, et elle est repartie. MALE PRODUCER De son plein gré ou… ? LISA De son plein gré, oui. Enfin, Jeffrey lui avait ordonné de le faire. Mais j’imagine que c’était consenti. Ce n’était pas une agression sexuelle. Elle était majeure. Elle devait avoir 19 ou 20 ans à l’époque. Plutôt 19 ans. Je ne sais pas trop s’il y a consentement dans ce contexte-là. C’est difficile à définir, le consentement. En tout cas, ça l’a traumatisée. Après ça, elle n’a plus jamais été la même. Elle est partie en vrille. MALE PRODUCER Et c’est cette rencontre avec le prince Andrew qui a provoqué ça ? LISA Oui. Et pour moi, ça a été un déclencheur. Après ça, je n’ai plus jamais parlé à Jeffrey. C’était fini. La dernière fois que j’ai vu Jeffrey, je lui en ai parlé, je lui ai demandé ce qu’il s’était passé. Il m’a répondu quelque chose comme : « c’est bien d’avoir des dossiers sur les gens ». Il détenait beaucoup de secrets sur beaucoup d’hommes puissants. MALE PRODUCER Certains disent que le prince Andrew a été manipulé par Epstein et qu’il n’est pas aussi coupable que d’autres hommes. LISA Le prince Andrew n’est pas aussi coupable ? C’est un grand garçon capable de prendre ses propres décisions. Et quand on est quelqu’un de bien, on n’abuse pas de jeunes filles. Vous trouvez ça normal, vous, qu’une jeune fille vienne dans votre chambre et reparte juste après ? Quelle fille voudrait ça ? En quoi ça pourrait plaire ou faire plaisir à une fille ? Non. Je veux qu’il paie pour ce qu’il a fait, lui et tous les autres hommes qui ont été impliqués dans ce trafic. PAUL Je m’appelle Paul Tweed. Je suis avocat en droit des médias. Je donne cette interview avec l’accord de la famille, et en tant qu’ami de la famille. Je n’interviens pas à titre officiel ou professionnel. MALE PRODUCER Donc, le prince Andrew vous a donné sa bénédiction ? PAUL Oui. Il sait que je suis ici pour faire cette interview, tout comme Sarah. Je les ai prévenus. Mais ils n’ont pas cherché à savoir ce que j’allais dire. Ils savent que j’ai ma propre opinion. Je leur ai dit que j’essaierais d’être objectif. Je parle d’un point de vue humain. Ils sont dans une position horrible, horriblement difficile, quoi que vous puissiez en penser. PAUL Le prince Andrew se rendait à Portrush, et comme j’habite en Irlande du Nord, il m’a invité à le rejoindre. Il m’a dit : « ça te dirait de venir boire une tasse de thé le matin avant la partie ? ». PAUL Je suis parti, je l’ai laissé sur le terrain de golf, et un mois plus tard, j’ai appris qu’il envisageait de donner une interview à Emily Maitlis sur Newsnight. Je me suis dit qu’il allait forcément s’agir d’une sorte de contre-interrogatoire, alors que lui, il n’avait jamais fait ça. Il n’avait jamais donné d’interview de ce genre, ni dans ce contexte-là, ni dans un autre d’ailleurs. Il était très confiant. Il était sûr de réussir l’exercice. Il était très naïf. Moi, je lui ai dit : « je ne crois pas que ce soit une bonne idée ». Il était persuadé qu’il n’était coupable d’aucun comportement inconvenant et qu’il pourrait facilement s’en expliquer. Moi, j’ai été très clair sur ce que j’en pensais. Je lui ai dit de ne pas le faire. MALE PRODUCER « Ne le faites pas ». PAUL « Ne le faites pas ». Mais à ce moment-là, il n’a rien dit de plus. Alors, je n’en ai pas reparlé. Je ne pensais vraiment pas que cette interview se ferait. EMILY Environ 10 jours plus tard, Amanda nous a appelé pour nous dire que le prince Andrew voulait nous rencontrer. SAM C’était très bizarre. En général, quand on en est au stade des négociations, on ne rencontre que les assistants ou les bras droits. Là, on allait rencontrer le prince Andrew, on allait se retrouver face à lui, et lui parler des questions qui fâchent. Ça allait être difficile et délicat. Et on ferait tout ça chez lui, selon ses conditions. On allait négocier les termes d’une interview inimaginable. EMILY Son bureau se trouvait en étage, presque sous les combles. SAM Et là, il est arrivé, et il a dit : « oh, bonjour. C’est un plaisir de vous voir. J’espère que ça ne vous dérange pas, j’ai amené quelqu’un avec moi ». Je me suis dit que ça devait être son avocat. Ça aurait été plutôt sensé de sa part, même si ça aurait été une mauvaise nouvelle pour nous. Mais non, il était venu avec sa fille, la princesse Béatrice. Ça, c’était un vrai coup bas. Déjà, parler à un membre de la famille royale de crimes sexuels au sein même du palais de Buckingham, c’était assez délicat. Mais ça l’était encore plus d’en parler devant sa fille. EMILY C’est là que j’ai pensé que peut-être, il faisait cette interview pour elle. Il lui a peut-être dit : « ta vie a été un enfer. Tu n’as pas pu échapper aux gros titres. Tu essaies de te marier. Alors, je vais essayer de te rendre les choses plus faciles ». Je ne sais pas si c’est ça, mais ça m’a traversé l’esprit. SAM J’aime prendre des risques quand je négocie. Alors, je lui ai dit : « je sais deux choses sur vous : on vous surnomme ‘Andy les miles’ et ‘Andy le chaud lapin’. Et vu votre situation actuelle, ce dernier surnom, il vaudrait mieux le faire oublier. Alors, si vous voulez que le public change d’avis sur vous, vous allez devoir parler ». Il a trouvé ça amusant. Il pensait que ce serait facile. Je savais que je prenais un risque, mais à ce stade, je jouais le tout pour le tout. Au fil de la discussion, il nous a révélé beaucoup de choses. EMILY Il comptait affirmer qu’il ne connaissait pas Virginia Giuffre et que ses accusations étaient fausses. Il a dit : « dois-je vous dire pourquoi je ne transpire pas ? ». J’ai répondu : « oui ». Il m’a demandé si je connaissais quelque chose à l’adrénaline. Là, mon visage s’est éclairé et je lui ai dit que j’étais fascinée par l’adrénaline, que j’étais accro aux soirs d’élection et que j’étais coureuse de fond. Il a dit : « eh bien moi, j’ai fait une sorte d’overdose d’adrénaline quand j’étais dans les Malouines, et depuis, je ne transpire plus. Alors, ce que dit Virginia est complètement faux ». Et là, je me suis dit : « ouah, ça en fait, des détails. Je n’en demandais pas tant ». SAM On l’écoutait parler, sans savoir si l’interview se ferait bien, mais on savait que s’il disait tout ça devant la caméra, ce serait le jackpot parce qu’il n’avait jamais donné toutes ces explications à la télé avant. EMILY A la fin, on s’est tous dit : « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Et là, il a prononcé cette phrase curieuse : « il faut que je demande l’accord d’en haut ». Bien-sûr, il voulait parler de la reine. Il voulait demander à sa mère si c’était une bonne idée. C’était une décision qui viendrait directement d’en haut. SAM Les négociations ont eu lieu le lundi après-midi, et on a eu la réponse le mardi matin. C’était oui. EMILY La reine nous a donné son accord. Dans mon travail, je doute beaucoup de moi. Mon angoisse, c’est de ne pas être assez préparée. C’est pour ça que je travaille très dur. J’ai tout téléchargé, j’ai regardé toutes les vidéos, j’ai tout lu, et j’ai commencé à écrire des questions au brouillon. Le plus important pour moi, c’était de m’assurer de savoir exactement quelles bases je devais poser dans cette interview. Peut-on établir que vous étiez là-bas ? Peut-on établir que vous étiez amis ? Peut-on établir que vous avez été en contact avec lui après ça ? Il fallait que je me prépare pour une interview compliquée. Quelle que soit la réponse, il faut toujours savoir où on va et garder son cap. C’est une partie d’échecs. Alors, pour bien se préparer, il faut avoir quelqu’un qui est prêt à être sans pitié en face de soi. Et c’est Esme qui a joué ce rôle. ESME Il fallait essayer de deviner comment il allait répondre. C’était un membre senior de la famille royale. Il avait toujours été protégé par l’institution. Alors, comment poser ce genre de questions à quelqu’un à qui on n’a jamais posé ces questions-là ? EMILY Esme a joué le rôle du prince Andrew. Et à chaque question que je lui posais, elle était sur la défensive. ESME On pouvait logiquement supposer qu’il ne se laisserait pas faire, qu’il répliquerait durement, qu’il essaierait de la perturber, et qu’il jouerait la carte du respect vis-à-vis de la royauté et du pouvoir de la BBC pour désarçonner Emily. Il allait sûrement essayer de l’interrompre, de lui couper la parole, de lui dire : « j’en ai assez. Ça ne mène à rien. Ce n’est pas ce qu’on avait convenu. Ce n’est pas du niveau de la BBC. Ce n’est pas ce que j’imaginais ». EMILY Et là, je me suis dit : « ouh, ça pourrait bien se passer comme ça. Ce serait horrible. Comment répliquer ? ». Je savais qu’il fallait que je réalise une interview qui tiendrait la route au tribunal. C’était une chance unique. Aucun faux pas n’était permis. SAM Je suis arrivée devant le palais de Buckingham, et je suis entrée. Je n’avais pas dormi. Je n’avais pas mangé. J’étais une vraie boule de nerfs. EMILY Je me souviens, je suis arrivée avec un gros sac de sport rempli de vêtements, de chaussures, de vestes. Ça, c’est mon côté Jeannette. J’anticipe tout. On ne sait jamais ce qui peut se passer. Ma chemise pourrait se déchirer, je pourrais perdre un bouton. J’ai fini par porter une veste de style militaire. Il a fait partie des forces armées. Alors, je me suis dit que ça lui plairait et qu’il apprécierait le clin d’œil. Et puis, j’ai commencé à me sentir mal. J’ai couru aux toilettes. Il me fallait 2 minutes pour réaliser : « où est-ce que je suis ? Qu’est-ce qu’il se passe ?... … Où ai-je la tête ? ». J’avais peur de tout. J’avais peur de ne pas prendre le bon ton. Je craignais d’être trop mielleuse ou trop brusque. Et j’étais terrifiée à l’idée qu’il refuse de parler des sujets sur lesquels on s’était mis d’accord, et qu’il ignore mes questions. MALE PRODUCER L’ambiance était comment au moment où vous avez commencé à tourner ? SAM J’ai l’impression qu’on a tous pris une grande inspiration. Tous ceux qui étaient dans la pièce, quel que soit leur rôle, ils avaient tous quelque chose en jeu, et nous aussi. On était tous dans le même bateau. EMILY Je me sentais mal. Je me disais : « comment ne pas tout faire rater ? ». Je me souviens avoir entendu sonner la pendulette d’officier. Tout ça, c’était dingue. SAM L’ambiance était électrique. Certains étaient impatients, d’autres étaient angoissés. Dans tous les cas, on ressentait tous cette électricité dans l’air. Tout le monde a retenu son souffle. On attendait tous de voir ce qui allait se passer quand les dominos allaient tomber. EMILY Je me souviens avoir ressenti un énorme soulagement : « dieu merci, il ne fera pas comme si rien de tout ça n’était arrivé. Il va donner l’interview qu’il m’a promise et dont on a parlé ». MALE PRODUCER Vous avez regardé l’interview de Newsnight ? VICKY Bien-sûr. LADY VICTORIA L’interview… Je pense que tout le monde sera d’accord pour dire que c’était un désastre. ANNETTE A un moment donné, j’ai même mis mon poing dans ma bouche. J’étais là : « ah ! ». MALE PRODUCER J’aimerais vous montrer certains passages pour que vous les commentiez. LADY VICTORIA Bien-sûr. MALE PRODUCER Ok. Vous pourriez m’apporter l’ordinateur portable ? Oh, merci. Je vais vous montrer. LADY VICTORIA Oui. Il connaît Ghislaine depuis la fac. VICKY Mon dieu. LADY VICTORIA Un week-end de chasse, c’est très différent d’une fête d’anniversaire. Vous voyez, elle essaie de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit. Il a raison de la reprendre. VICKY Il se soucie plus du protocole et de savoir si c’était un week-end de chasse ou une fête d’anniversaire qu’il ne se soucie de la nature des crimes. MALE PRODUCER Vous avez regardé l’interview de Newsnight ? MICHAEL Bien-sûr. MALE PRODUCER Je peux vous montrer des extraits ? MICHAEL Oui, volontiers. Oui. MICHAEL Il parle très bien. J’avais oublié à quel point il parlait bien. ANNETTE Quand j’ai planqué pendant deux jours et demi devant chez Epstein à Manhattan, je voyais des jeunes filles aller et venir toutes les deux heures. Quand une repartait, deux arrivaient. Qu’est-ce que le prince Andrew croyait que ces jeunes filles faisaient là-bas ? MICHAEL Quand on loge dans une vaste maison avec plusieurs portes et plusieurs entrées, et avec plein de gens qui vont et viennent, comment peut-on se douter ? Il se trouve juste que dans le lot, il y avait quelques jeunes filles très mignonnes. ANNETTE J’ai vu ce qu’il s’est passé. J’ai même écrit sur le sujet. Pourquoi diable n’a-t-il pas demandé à Epstein ce que toutes ces jeunes filles venaient faire chez lui ? Pourquoi n’a-t-il pas dit : « hey, Jeffrey, tu ne trouves pas que ces filles sont un peu jeunes ? ». Je ne sais pas. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? VICKY Oh mon dieu. MICHAEL Ça, c’était diplomate de sa part. ANNETTE Non, je n’en crois pas un mot. VICKY Oh mon dieu. ANNETTE Il se fait passer pour un routard qui créchait chez un pote. LADY VICTORIA Ça, ce n’était pas la chose à dire, c’est vrai. EMILY Je n’étais pas là à me demander comment se passait l’interview. J’essayais surtout de ne pas me mélanger dans les dates. C’est ce qui m’inquiétait le plus. Cette interview avait vraiment des airs de procès. Et dans un sens, ça en était un pour nous deux. SAM Moi, je me trouvais derrière la chaise du prince Andrew. J’étais contre le mur de cette pièce très impressionnante. Donc, je voyais son dos, mais je ne voyais pas son visage. Et je me disais : « ça commence mal pour lui. Il n’est pas assez concis. Il ne s’est pas encore excusé. Il n’a pas regretté son amitié avec Epstein. Il radote ». A chaque réponse qu’il donnait, je sentais ma tension bondir parce que, oh bon sang, c’était de la dynamite. Ça faisait très bizarre de se tenir derrière lui. Tous ceux qui lui faisaient face ne se rendaient pas compte de ce qu’il se passait parce qu’ils étaient dedans à l’observer ou à l’interviewer, comme Emily. Moi, j’étais sur un plan différent. Le fait de ne pas le voir me permettait d’avoir un peu plus de recul. Et j’étais là : « je n’arrive pas à croire qu’il ait dit ça ». C’était un raz-de-marée de réponses inappropriées. MALE PRODUCER Vous avez regardé l’interview ? SIGRID Oui, je l’ai regardée. Je me suis demandé comment on avait pu le laisser faire ça ? DAVID Je ne l’ai pas regardée au moment de sa diffusion, mais après. ALLAN C’est pour ça que j’ai accepté d’être là. Le pauvre a été descendu en flammes. Que des preuves peu convaincantes. LISA Il a été incapable de se sauver lui-même. Ou, en tout cas, il s’est mal débrouillé. MALE PRODUCER J’aimerais vous montrer un extrait. DAVID Oui, bien-sûr. MALE PRODUCER Il ne fait que 3 minutes. DAVID D’accord. SIGRID Oui. MALE PRODUCER Ok. DAVID Quand on campe sur ses positions, comme ça, mais qu’on ne peut pas le prouver, ça équivaut à creuser sa tombe. SIGRID Il s’agit du prince Andrew. Il aurait pu avoir 5, 10, 20 gardes avec des listes indiquant tous ses déplacements. Mais il n’a aucune liste, rien pour prouver qu’il était à la pizzeria ce jour-là. LISA Il dit que sa pathologie prouve qu’il n’y était pas. Dans la vraie vie, qui dit ça ? C’est trop drôle. SIGRID C’est vraiment l’un des moments les plus pathétiques de l’interview. Il met en avant son passé militaire. Il ose affirmer qu’il ne transpirait pas à l’époque. C’est bien la preuve que tout ce qu’il dit dans cet entretien est faux. ALLAN C’est vrai, Andrew ne transpire pas. Je l’ai vu. J’ai fait de la lutte avec lui dans les cales de son dragueur de mines où il n’y avait pas la clim’. Moi, j’étais en nage, et lui, rien, pas une goutte de sueur. Et je l’ai souvent remarqué. SIGRID Je pense clairement qu’il ne s’était pas préparé pour cette interview. Et il a fait toute une série de faux-pas, dont celui-là. SIGRID C’est ridicule. Et voilà qu’il essaie de remettre en cause une preuve photographique irréfutable. De toute façon, on a déjà des preuves solides. On a des carnets de vol, des emails, des photos, des témoins. On a déjà tout ce qu’il nous faut. Là, c’est juste du grand n’importe-quoi. VICKY Bon sang, pourquoi il n’a pas simplement dit : « il existe une photo de nous deux. Alors, c’est que je l’ai sûrement rencontrée, même si je ne m’en souviens pas. Mais ce qu’elle a traversé est affreux. Et je vais faire tout ce que je peux pour l’aider ». Tout ça, c’est une histoire de pouvoir et d’abus de pouvoir. Le prince Andrew est quelqu’un de très puissant. Et il fait mine de ne pas se rendre compte à quel point il est puissant. Et c’est incroyable de voir à quel point il n’éprouve aucun remords. SAM Tout dans son langage corporel et son comportement montrait qu’il était persuadé d’avoir réussi l’exercice. EMILY Si je sais que le prince Andrew était satisfait de sa prestation, c’est parce qu’il est resté discuter après et qu’il avait l’air très joyeux. SAM A la fin, je me suis tournée vers son équipe et je leur ai dit : « vous trouvez que ça s’est passé comment ? ». Ils ont répondu : « à merveille. Vous ne trouvez pas qu’il a été merveilleux ? ». Et j’ai répondu en toute sincérité : « si, c’est vrai ». EMILY J’ai cherché Stewart du regard et je lui ai fait signe. Il fallait qu’on parte et qu’on s’occupe vite du montage. Toute l’équipe s’est rassemblée, et je peux vous dire que le plus stressé, c’était Jake. SAM C’est Jake qui était chargé de ramener les petites cartes mémoire qui contenaient le scoop du siècle. C’est aussi grand que ça. Jake pouvait les faire tomber ou les perdre, quelqu’un pouvait corrompre les données, ou essayer de nous arrêter, un avocat pouvait débarquer. Il pouvait se passer tout et n’importe quoi avant qu’on arrive à diffuser cette interview. Alors, je voulais qu’on quitte le palais le plus vite possible. EMILY On s’est entassé dans un taxi, et on s’est tous regardés les uns les autres. On ne savait pas si on devait en rire ou en pleurer. Je me souviens de l’intensité de ce moment. On avait encore du mal à réaliser. On se pinçait pour être sûr qu’on n’avait pas rêvé. On est retourné à Newsnight, on s’est entassé dans le bureau. Esme nous attendait. Et on a fermé la porte. On… … on l’avait. On avait l’interview. Et c’était du jamais vu. SAM Les jours suivants ont été un peu confus. Mais pour tous, c’était le scoop des scoops. EMILY C’était bizarre de se retrouver dans l’œil du cyclone. Tout le monde en parlait. EMILY J’en entendais parler par des amis aux États-Unis. Il y avait des émissions en italien, en espagnol, en grec. ANNETTE L’interview a connu un pic d’audience. Tout le monde en a parlé pendant des semaines. Et on en parle encore aujourd’hui. Pour les téléspectateurs, c’était un réacteur nucléaire qui, à ce moment-là, a explosé. ALLAN L’interview est épouvantable. Si seulement il ne l’avait pas faite. Mais je trouve les réactions ridicules et disproportionnées. C’est un héros de guerre, bon sang. SIGRID En tant qu’avocate en procès contre le prince Andrew, j’étais ravie quand j’ai vu cette interview. On n’aurait pas pu me faire de plus beau cadeau. Il dit tellement de mensonges que l’on peut prouver. Là, il y avait de quoi l’anéantir. MALE PRODUCER Quel a été l’impact sur le prince Andrew ? EMILY Je pense que ça a changé sa vie bien plus qu’il ne l’aurait imaginé. SAM Ça m’a fait bizarre de voir tout ça. Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi rapide et aussi brutal. SAM 9 jours seulement après qu’on ait rencontré le prince Andrew au palais de Buckingham, 9 jours seulement après les négociations, un membre de la famille royale a dû se retirer de ses engagements publics. DAVID Virginia a toujours dit qu’elle faisait campagne contre le péché, pas contre le pécheur. Son but n’a jamais été de faire tomber des gens riches et puissants comme le prince Andrew. Son but, c’est de mettre fin au trafic sexuel. SIGRID Elle voulait mettre Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein derrière les barreaux. Quant aux autres participants, elle ne s’en est prise à eux que parce qu’ils s’en sont pris à elle publiquement. C’est seulement après l’interview du prince Andrew qu’elle a décidé de porter plainte contre lui. SIGRID Aux États-Unis, personne n’est au-dessus des lois, ni un prince, ni un président. Après cette interview, il y a eu beaucoup de pression pour savoir ce qu’il s’était vraiment passé entre le prince Andrew et Virginia. Quand le procureur s’est mis à enquêter, il avait déjà le prince Andrew dans son viseur. LISA B Ok. MALE PRODUCER Prête pour le micro ? LISA B Prête. MALE PRODUCER Bien. LISA B Je m’appelle Lisa Bloom. Je suis avocate. Je représente les victimes de discrimination, de harcèlement et d’abus. MALE PRODUCER Vous avez regardé l’interview ? LISA B Oui. Il fallait qu’il soit incroyablement arrogant pour oser faire cette interview. Il a dû se dire : « oh, j’aurai juste à répondre à des questions, me dévoiler un peu, et tout le monde verra à quel point je suis quelqu’un de merveilleux ». Et c’est tout le contraire qu’il s’est passé. Virginia Giuffre a affirmé qu’il l’avait agressée sexuellement quand elle était mineure. Ce sont des accusations graves. S’il était reconnu coupable, il pourrait passer de nombreuses années en prison. Cette interview pourrait être utilisée au tribunal contre lui. Cet entretien a été un vrai désastre pour lui, d’autant que maintenant, le FBI possède des images de lui faisant des déclarations qu’ils pourraient sûrement réfuter. LISA B A ma connaissance, il n’a jamais parlé au FBI. Il s’est réfugié derrière ses avocats. Et, pour une raison que j’ignore, le FBI a décidé de ne pas le poursuivre. C’est une décision qui a forcément été prise au plus haut niveau de la hiérarchie. Il s’agit du prince Andrew. Est-ce que ça risquait de créer des tensions diplomatiques ? Est-ce qu’on voulait éviter de tendre nos relations avec le Royaume-Uni ? Peut-être. Je suis persuadée que si l’accusé n’avait pas été un membre de la famille royale mais quelqu’un de normal, ils auraient poursuivi l’enquête. Ils auraient interrogé ma cliente et tous les autres témoins. Et dès qu’ils auraient eu assez de preuves, ils auraient extradé l’accusé vers les États-Unis pour qu’il soit jugé. Oui, j’en suis convaincue. SIGRID Je considère que tous ceux qui ont participé à ces crimes devraient être mis face à leurs responsabilités. On ne peut pas faire l’impasse sur ce qu’a fait le prince Andrew, ni sur ce que tous les autres ont fait. C’est un horrible trafic sexuel qui a duré plus de 20 ans et auquel beaucoup, beaucoup de gens ont participé. Et ils sont tous responsables à leur niveau. Y compris le prince Andrew. Alors, on s’est mis à creuser le sujet à fond, et on a fini par envoyer aux avocats du prince Andrew une lettre pour lui offrir la possibilité de discuter avec les victimes. Il l’a ignorée, ce qui est sûrement l’une des plus grosses erreurs qu’il ait commises, avec l’interview. Alors, on l’a poursuivi en justice. DAVID Une fois qu’on a saisi la justice, on a émis une citation, une assignation à comparaître. Et, tout le monde vous le dira, si vous êtes cité à comparaître, allez-y. Ne pas y aller vous fera paraître plus coupable qu’autre chose. DAVID On a envoyé un huissier de justice à son palais, mais ils lui ont dit que le prince n’était pas là. Alors, on a attendu un peu dehors, et là, on a vu le prince avachi dans une voiture, essayant de s’échapper. Il allait de palais en palais et nous, on le suivait avec nos assignations à comparaître. DAVID C’était le jeu du chat et de la souris. Et on avait tous hâte de savoir comment ça allait se terminer. LISA B Les avocats du prince Andrew ont mis le paquet. Ils ont tout tenté pour obtenir l’abandon des poursuites. Ils ont invoqué l’irrecevabilité de la convocation, des vices de procédure, l’immunité dont le prince aurait bénéficié suite à l’accord passé entre Epstein et Virginia. Tout y est passé. DAVID Je n’ai jamais compris leur stratégie. Ils ont fait tout ce qui était possible pour faire paraître le prince Andrew coupable. Sa situation a fini par être bien pire que ce qu’elle aurait dû. LISA B Cette décision a été extrêmement importante. Jusque-là, le prince Andrew pensait sûrement qu’il allait pouvoir se débarrasser facilement de ces poursuites. Mais le juge lui a dit : « non, pas question. Virginia aura son procès ». Je pense que ça a été un choc pour la famille royale. Le prince Andrew allait être jugé pour abus sexuels lors d’un procès. DAISY Ça a dû être très difficile pour la reine. Surtout qu’elle avait, quoi, 94, 95 ans ? Sa santé était très mauvaise. Et les autres membres de sa famille lui donnaient aussi du fil à retordre. Avec le temps, je pense qu’elle a perdu la force de le défendre. DAISY J’imagine que les autres hommes de la famille ont dit : « c’est comme ça, si ça doit arriver, ça arrivera ». Ce n’est pas une famille normale. Ils ne vont pas faire bloc derrière lui parce que c’est un membre de leur famille. Le plus important, c’est de limiter les dégâts. Et c’est tout ce qu’ils peuvent faire. DAISY Ça a dû être un sacré choc pour lui, lui qui avait déjà subi une bonne dose d’humiliation publique. Il vivait encore dans un luxe inimaginable pour la plupart des habitants. Mais il était dépendant de l’aide financière de sa mère. LISA B Le procès était mal engagé pour lui. Et il n’était pas prêt à endurer des vagues de dégoût à son encontre. Je suis sûre que ses avocats savaient ce qu’il en était. C’était bien assez terrible pour la famille royale. Il fallait qu’il mette un terme à tout ça. DAVID Pour moi, c’est un aveu de culpabilité. On l’interprétera comme on voudra, mais pour moi, c’est clairement un aveu de culpabilité. DAISY Le reste de la firme a dû lui dire : « il faut que ça cesse ». La reine a sûrement déboursé une énorme somme d’argent. Le prince Andrew a probablement conclu un marché avec la famille royale. Ils ont dû lui dire : « on te donne l’argent, et en échange, toi, tu n’en parles plus jamais ». LISA B Oui, il a perdu cette affaire, et dans les grandes largeurs. Il a perdu cette affaire parce qu’il a agressé sexuellement Virginia. Il veut bien parler de tout le reste, mais il ne veut jamais parler de ça. Et pourtant, c’est le cœur de l’affaire. Moi, je pense que la reine l’a poussé à passer un accord. Et il n’aurait pas versé à Virginia plusieurs millions de dollars s’il n’était pas coupable. Personne ne le ferait. EMILY Je suis très fière de l’interview elle-même. Je suis très fière de l’équipe, de ce qu’on a accompli, de la façon dont on l’a obtenue et de ce qu’on a diffusé. SAM J’ai encore du mal à y croire. C’est extraordinaire. Je n’aurais jamais cru que notre travail de journaliste aurait mené la famille royale à prendre ses distances avec l’un de ses membres. C’est un résultat vraiment inespéré et assez incroyable. EMILY Ça nous rappelle que nous, les journalistes, nous portons une énorme responsabilité. Oui. On peut changer la vie des gens, en mieux ou en pire. Il faut le reconnaître, et il ne faut jamais l’oublier. DAISY La mort de la reine était presque inimaginable. Quand c’est arrivé, ça a été un choc incroyable. Vraiment. On était tous là… Toute la nation pensait qu’elle vivrait éternellement. Le secret de la famille royale, c’est la succession. A la mort de la reine, le successeur était tout désigné. On ne s’est pas posé de question. Et personne n’a eu l’occasion de dire : « mais est-ce qu’on a vraiment besoin d’une famille royale ? ». DAISY A mon avis, la vie du prince Andrew est devenue bien plus difficile à la mort de la reine, parce que c’était son chouchou. C’est elle qui le trouvait irrésistible. Son frère, lui, le trouve clairement antipathique. Et je ne pense pas qu’il lui reste beaucoup d’amis au sein de la famille royale. SAM Son avenir semble peu réjouissant. Quand la reine était encore vivante, elle le protégeait parce qu’apparemment, c’était son enfant préféré. Maintenant qu’elle n’est plus parmi nous, plus personne ne le protège. Le roi Charles parle de réduire la monarchie. A chaque fois qu’il dit ça, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il parle d’Andrew. J’imagine qu’il va réduire la famille de plus en plus, jusqu’à ce qu’Andrew n’ait plus aucun rôle dans cette famille et qu’il n’ait plus sa place. C’est comme ça que je vois les choses. EMILY Il a perdu beaucoup de choses à cause de cette interview. Ce n’était pas mon intention, de briser sa vie. Je n’y avais même pas pensé. PAUL C’est fou que la famille ait réussi à survivre à tout ça. Ça a été un tel impact. Mais ils ont fait face, comme toujours. DAVID C’est dommage. On n’était pas obligé d’en arriver là. S’il avait simplement dit : « j’ai couché avec des personnes et dans des situations dont je ne suis pas fier aujourd’hui. Je ne savais pas qu’elles étaient mineures. Et j’ai toujours cru que les relations étaient consenties. Reste que c’est quelque chose dont je devrais avoir honte, et dont j’ai honte ». S’il avait simplement dit ça, ça ne l’aurait pas absous de tout, mais au moins, on aurait pu le comprendre. MALE PRODUCER Vous avez joué un rôle majeur dans la chute de ce membre de la famille royale. Vous pensez quoi de tout ça ? SIGRID Je ne passe pas beaucoup de temps à penser à lui. Je préfère consacrer mon énergie à aider d’autres survivants d’abus. C’est tout ce qui compte. LISA B Pour moi, dans cette histoire, le plus important, ça a toujours été les victimes d’abus sexuels. C’est aussi l’histoire de gens riches et puissants qui parviennent, pendant des années, à échapper à la justice grâce à leur richesse et à leur pouvoir. Le prince Andrew, lui, il n’a même pas eu à affronter un procès. Au final, il n’a pas été poursuivi. Alors, en un sens, lui aussi a réussi à échapper à la justice. ANNETTE Je ne le plains pas, parce que je pense à ces filles. Je pense à Virginia et à toutes les autres jeunes filles terrorisées, qui ont été agressées sexuellement par Epstein et ses amis riches. Je ne peux pas avoir de la peine pour lui. MALE PRODUCER Pourquoi l’interview n’a pas été stoppée ? PAUL Moi aussi, je me pose la question. MALE PRODUCTER Oui ? PAUL Oui. Je n’en sais rien. J’aimerais bien avoir la réponse à cette question.