ALLAN_STARKIE ANDREW_LOWNIE ANNETTE_WITHERIDGE DAISY_GOODWIN DICKIE_ARBITER EMILY_MAITLIS LISA_BLOOM LISA_PHILLIPS MICHAEL PRODUCTEUR RALPH SAM_MCALISTER SIGRID_MCCAWLEY SIMON_WILSON STEWART_MACLEAN THOMAS_ARNULL TITRE_SÉRIE VALENTINE_LOW VICKY_WARD VICTORIA_HERVEY EMILY MAITLIS S’ils acceptaient, ce serait l’interview la plus sensationnelle de ma carrière. SAM MCALISTER La tension et le stress étaient à couper au couteau. EMILY MAITLIS [cf Ep.2] J’avais peur, je me sentais mal. Il n’y avait pas un bruit. SAM MCALISTER Le prince Andrew était né avec une cuillère en argent dans la bouche. SAM MCALISTER Ça a commencé avec les dérapages et les amis douteux du prince. SAM MCALISTER Et ça a fini en poursuites pour abus et association avec un prédateur sexuel. Le prince misait gros sur cette interview : tout le monde connaissait les risques. Dès l’instant où on a commencé à filmer, le prince Andrew s’est lâché. Et ça n’a fait qu’empirer, jusqu’à toucher le fond. [cf Ep.2] C’était le scoop des scoops à tous les niveaux. PRODUCTEUR [cf Ep.2] Je peux vous montrer des extraits ? VICTORIA HERVEY [cf Ep.2] Bien sûr. VICKY WARD [cf Ep.2] Mon Dieu. ANNETTE WITHERIDGE [cf Ep.2] Non, je n’en crois pas un mot. LISA BLOOM [cf Ep.2] Cette interview pouvait être utilisée au tribunal contre lui. Il risquait la prison. EMILY MAITLIS Qu’est-ce qu’il lui a pris d’accepter cette interview ? TITRE SÉRIE EMILY MAITLIS Le prince Andrew, comme Epstein, est longtemps resté sous le radar. On savait vaguement qu’ils se connaissaient, mais tout ça demeurait assez trouble. On avait tous d’autres choses à penser. À l’époque, l’actualité était brûlante. Le Brexit, évidemment. L’élection de Donald Trump. EMILY MAITLIS Les infos ne manquaient pas. SAM MCALISTER Ce qui est intéressant, c’est qu’Andrew n’avait pas encore été mis en cause quand on nous a contactés en 2018. Une agence de relations publiques nous proposait une émission sur son programme pour entrepreneurs, « Pitch Palace ». SAM MCALISTER Le prince cherchait à améliorer son image. C’est souvent le cas des gens qui passent dans Newsnight. Il a dû se dire qu’une bonne interview avec une journaliste de talent comme Emily Maitlis lui redonnerait de la crédibilité et qu’elle ferait parler de lui. EMILY MAITLIS En arrière-plan, il y avait pourtant une affaire très grave de pédocriminalité et d’agressions sexuelles orchestrées par un homme ignoble : Jeffrey Epstein. Et cet homme se trouvait être l’ami du prince Andrew. Je ne voulais pas passer à côté de l’essentiel, je voulais aller au fond des choses. Newsnight est l’émission d’actualité phare de la BBC. J’ai interviewé Bill Clinton, Donald Trump, l’avocate d’Harvey Weinstein. Il me fallait une entrevue avec le prince Andrew, pour obtenir des réponses aux questions que posaient un grand nombre de femmes. Je savais que si le palais acceptait, ce serait l’interview la plus sensationnelle de ma carrière, et de celle du prince. SAM MCALISTER J’ai échangé avec Buckingham au téléphone. J’ai vite compris qu’ils n’allaient pas nous laisser carte blanche pour poser toutes les questions qui nous semblaient pertinentes. () Le prince voulait mettre l’accent sur ses œuvres caritatives, pour se faire mousser. Surtout pas de questions-piège. Ce n’est pas notre style, alors on a dit non. Il voulait imposer sa version des faits. Ça faisait 59 ans qu’on le caressait dans le sens du poil, qu’on lui répétait qu’il est quelqu’un de formidable, qu’on ne le contredisait jamais. Personne ne lui avait jamais rien refusé. DICKIE ARBITER Andrew est né le 19 février 1960, huit ans après l’accession au trône de sa mère. La famille avait trouvé son rythme de croisière. Charles était né en 48 et Anne, en 50. Andrew faisait partie de la « seconde équipe ». ANNETTE WITHERIDGE La reine avait eu ses deux premiers enfants très jeune. Avec Andrew, elle s’est autorisée à devenir mère, alors qu’avant, elle remplissait son devoir et elle apprenait son rôle de souveraine. () Avec Andrew, elle a pu relâcher la pression, embrasser sa maternité, lui lire des histoires. Elle avait le temps de profiter de lui. Elle l’adorait, c’était son chouchou. VALENTINE LOW La reine avait beaucoup d’indulgence pour Andrew, après avoir été une mère lointaine pour Charles et Anne. Les deux aînés avaient des relations très formelles avec leurs parents. () Il faut voir les retrouvailles de la reine et du prince Philip avec leur fils Charles à la gare, de retour d’un voyage à l’étranger. On est loin des embrassades à la Diana. DICKIE ARBITER L'arrivée d’Andrew était un événement parce qu’étant le deuxième enfant mâle, il devenait héritier présomptif devant sa sœur aînée. À sa naissance, il était donc deuxième dans l’ordre de succession. C’était le suppléant, qui pouvait être appelé à remplacer Charles s’il lui arrivait quelque chose. ANDREW LOWNIE Ce qui séparait Charles et Andrew, c’est que le destin du premier était tout tracé, et ça suscitait des tensions entre les deux frères. Charles jalousait son cadet parce qu’on exigeait moins de lui. Andrew avait beaucoup plus de libertés et il manquait d’un cadre clair. DICKIE ARBITER Andrew avait tendance à se mettre en avant, à faire du bruit. Il avait un rire communicatif, et tout le monde l’encensait en permanence. VALENTINE LOW On a offert à Andrew une voiture de James Bond à sa taille. C’était du sur-mesure ! ANDREW LOWNIE Le jouet a coûté 4 000 livres et il a été fabriqué spécialement pour faire plaisir à Andrew. VALENTINE LOW Andrew adorait faire des farces. Il cachait les couverts pendant que les valets mettaient la table. Il attachait ensemble les lacets des gardes. ANDREW LOWNIE Il versait du bain moussant dans la piscine du palais. Il déplaçait l’antenne de télévision pour empêcher sa mère de regarder les courses. VALENTINE LOW C’était un vrai petit galopin. ANDREW LOWNIE À l’âge de 13 ans, on l’a envoyé au pensionnat de Gordonstoun, où son père avait fait sa scolarité. C’était un garçon exubérant, social, extraverti, parfaitement intégré. Mais il cachait une autre facette : celle d’un solitaire, qui ne se confiait à personne et qui avait peu d’amis proches. Il avait une personnalité double et on dit souvent qu’il n’a pas grandi : un Peter Pan qui n’a pas su se développer sur le plan émotionnel. DICKIE ARBITER L’un des crédos de la famille royale est de ne pas faire étalage de ses sentiments en public. Au Royaume-Uni, on dit souvent : « Les émotions privées, ça se garde pour soi. ». DICKIE ARBITER Lors du mariage de Charles et Diana en 1981, Andrew avait 21 ans. DICKIE ARBITER La position d’Andrew dans la lignée était directement remise en cause, car avec le mariage viennent les enfants : autrement dit, il serait déchu de sa place de numéro 2 dans l’ordre de succession. Il a dû mal vivre qu’on le relègue au rang d’héritier superflu. ANDREW LOWNIE Le prince Harry a raconté ce que cette position engendrait de ressentiment et de jalousie envers l’aîné pour qui la voie est pavée d’or. Andrew a pris conscience qu’il n’était pas le roi du monde. Il allait forcément exploser en plein vol. -- DICKIE ARBITER Dans les années 80, Andrew s’est engagé dans la Royal Navy, en commençant au bas de l’échelle. Il voulait faire une belle carrière militaire, parce qu’il n’avait pas brillé dans les études. Il était sans perspectives, alors il est devenu officier de marine à plein temps. THOMAS ARNULL Je m’appelle Thomas Arnull et j’étais aviateur première classe. À ma première rencontre avec le prince Andrew, je l’ai trouvé sympathique. Il était enseigne de vaisseau. Le sourire aux lèvres, avide d’apprendre. Il voulait qu’on le traite comme les autres et qu’on oublie qui était sa mère. 0 RALPH WYKES-SNEYD Je m’appelle Ralph Wykes-Sneyd et j’étais le commandant du prince. Pendant le conflit s’est posée la question de l’envoyer combattre avec le reste des troupes. Pour moi, ça ne faisait aucun doute. Ce n’était pas l’héritier direct du trône. THOMAS ARNULL On avait une seule idée en tête : revenir en vie. Je faisais partie de l’équipage du prince avec deux camarades. Nous avons combattu ensemble. C’était un excellent pilote. RALPH WYKES-SNEYD Il fallait décoller des porte-avions sans risquer la vie des autres. DICKIE ARBITER L’hélicoptère du prince servait de leurre pour protéger les navires des missiles Exocet. Il avait pour mission de s’interposer entre le missile et sa cible, pour en dévier l’impact. Cela demandait du sang-froid. RALPH WYKES-SNEYD On devait choisir entre la réussite de l’opération et la sécurité du prince et de son équipage. C’était vite vu. THOMAS ARNULL On a atterri à l’arrière du Glamorgan, un destroyer qui avait été touché par un tir de missile. Il y avait beaucoup de blessés. Je revois deux hommes assis derrière le prince Andrew qui avaient subi des brûlures très graves. Il y avait de la vapeur qui se dégageait de leur chair à nu, comme un rôti qui sortirait du four. Le prince a vu leur peau se détacher. THOMAS ARNULL La guerre lui a appris l’empathie. Ça ne s’apprend que dans l’épreuve, quand on assiste à la souffrance d’autrui. Le prince a mûri, comme nous tous. On pouvait échouer et Andrew le savait comme nous. On a compris que ce qu’on avait vécu nous avait changés à jamais. DICKIE ARBITER La même année, le pays célébrait la naissance du prince William. Andrew se trouvait désormais en 3e position pour le trône. Avec la naissance de Harry deux ans plus tard, Andrew a chuté à la 4e place. Ses chances de régner avaient considérablement diminué. Son rôle de « prince de rechange » n’était plus à l’ordre du jour. () Il s’est consolé en profitant des plaisirs de l’existence, c’est-à-dire entouré d’une foule d’adoratrices. Il est revenu de la guerre avec une auréole de héros. RALPH WYKES-SNEYD Le peuple l’admirait beaucoup, et à raison. Je lui ai conseillé à l’époque de prendre garde à sa réputation. Il m’a répondu : « Je me moque de ma réputation ; ce qui compte, c’est qui je suis à l’intérieur. » J’avais mes doutes, mais je n’ai pas insisté. Quelques années plus tard, il m’a dit que j’avais eu raison. ANNETTE WITHERIDGE J’ai le même âge que le prince Andrew. Quand j’ai débuté dans la presse londonienne, j’avais 23 ans, comme lui. C’était le héros des Malouines, avec de la classe et de belles femmes à son bras. ANNETTE WITHERIDGE C’était le prince à rafler. EMILY MAITLIS Le prince Andrew en impose. C’est un homme de haute taille, avec une voix grave, profonde. Il a du charme, et il est sûr de son assise. () Il était persuadé d’être innocent de tout ce dont on l’accusait, que ce soit les rapports avec des mineures ou son amitié avec un pédophile. Il voulait clamer haut et fort qu'il n'avait rien fait. Mais l’un des nombreux inconvénients d’appartenir à la famille royale, c’est qu’on n’a pas de droit de réponse. On ne peut pas s’expliquer sur les réseaux. Une interview lui aurait donné une tribune. SAM MCALISTER En mai 2019, coup de théâtre : j’ai reçu un nouvel e-mail. On me demandait de rappeler la secrétaire particulière d’Andrew, qui voulait me rencontrer pour reparler du projet d’interview. On m’a invitée au palais de Buckingham. Ce n’est pas dans les habitudes de la maison royale de rappeler les médias. Mais à ce moment-là, la cote d’Andrew n’était pas au plus haut. C’était un prince « périphérique ». On le situait moins bien que son frère Charles, qui suivait une voie très claire, ou que ses deux neveux, qui faisaient constamment la une des journaux. () À la place d’Andrew, j’aurais essayé de me mettre en valeur aussi. Je ne savais pas encore ce qu’on allait me proposer, mais j’y allais quand même. J’étais plutôt optimiste. EMILY MAITLIS Sam m’a annoncé que le palais l’avait relancée et on a préparé une liste de thèmes à aborder. On a tout mis. C’est-à-dire : le Royaume-Uni post-Brexit ; Meghan et Harry ; Kate et William ; la succession… et bien sûr, l’affaire Epstein. C’est là qu’on allait devoir se montrer convaincants, parce qu’il n’y a aucun intérêt à faire un programme d’actualités si on parle de tout, sauf du sujet que l’invité veut éviter. Je voulais m’assoir en face du prince pendant une heure et parler des accusations à son encontre. SAM MCALISTER Pour interroger le prince, il fallait une femme. Emily est la meilleure de sa catégorie. Ce n’est pas la même dynamique : imaginez l’image que ça renverrait si c’étaient deux hommes qui abordaient le sujet. Ça ne passerait pas du tout. EMILY MAITLIS Peut-être qu’il pensait que je serais moins frontale. Qu’étant donné qu’on évoquerait des violences envers des femmes, il valait mieux en parler avec une femme. Peut-être qu’on était la seule émission à l’avoir sollicité. SAM MCALISTER Je ne savais pas si d’autres médias étaient pressentis pour une interview. Moi, j’avais décroché une visite au palais royal. C’est peut-être superficiel, mais ça fait plaisir ! J’étais terriblement impatiente d’entendre ce que l’équipe du prince allait nous dire pour notre tout premier entretien avec un Windsor. -- ANDREW LOWNIE L’un des grands moments de la télévision britannique, c’est l’interview d’Andrew avec une présentatrice vedette, Selina Scott. ANDREW LOWNIE La séquence est stupéfiante : on n’avait jamais vu un prince flirter aussi ouvertement. On note bien le charme espiègle qui était sa marque de fabrique dans sa jeunesse. DICKIE ARBITER Andrew a fréquenté Koo Stark pendant quelque temps. Ils étaient très amoureux. C’était sa première relation officielle. DICKIE ARBITER C’était une jeune femme charmante. Ils auraient fait un couple très bien assorti si elle n’était pas tombée dans le collimateur de la presse britannique. DAISY GOODWIN Koo Stark a été victime d’une campagne d’humiliation impensable de nos jours. C’était une période très délicate pour le palais comme pour l’actrice. J’ignore lequel des deux a quitté l’autre. Peut-être que le prince n’était pas prêt à endurer la réprobation générale et les moqueries des tabloïds pour elle. ANDREW LOWNIE L’échec de cette relation a été une vraie déception pour Andrew. Il voulait se ranger et on ne lui a pas permis d’épouser la femme qu’il aimait. DAISY GOODWIN C’est là qu’Andrew a fait la connaissance de Sarah Ferguson, une rousse joyeuse et pétillante. À l’époque, on nous l’a présentée comme une jeune femme terre-à-terre, libérée, sensuelle et bien dans sa peau. () Les tabloïds en ont immédiatement fait leurs choux gras, comme pour Kate et Meghan ces dernières années. La reine appréciait beaucoup Sarah parce qu’elle avait un côté « chasse et pêche », elle aimait les chevaux et la vie au grand air, pas comme Diana. ANDREW LOWNIE Diana Spencer avait d’abord été repérée pour Andrew. Elle séjournait souvent dans la résidence royale à la campagne avec sa sœur, qui était plus proche de Charles par l’âge. Diana avait l’âge d’Andrew et on la voyait comme un bon parti pour lui. () C’est Diana, qui était amie avec Sarah Ferguson, qui a eu l’idée de lui faire rencontrer Andrew. Sarah a été conviée au meeting royal d’Ascot en juin 85. Le courant est bien passé. DAISY GOODWIN Sarah n’appartenait pas à l’aristocratie, mais elle était très au fait de la vie de palais, à la différence de Meghan. Elle connaissait le protocole. DICKIE ARBITER La reine était enchantée par ce mariage. On a eu droit au baiser au balcon. La foule les a suppliés. Ils voulaient un baiser, mais c’était impensable. Alors Fergie s’est penchée, la main à l’oreille, comme pour les encourager. DICKIE ARBITER Les gens étaient ravis. Tout le monde était conquis. ANNETTE WITHERIDGE C’était attendrissant. Ce cher Andrew avait trouvé sa princesse et ils allaient vivre heureux. Le destin en a voulu autrement. SAM MCALISTER On m’a invitée au palais de Buckingham pour rencontrer la secrétaire particulière du prince Andrew. Évidemment, j’ai sauté sur l’occasion d’obtenir notre première interview avec un Windsor. () Le palais est une vraie merveille et j’allais le visiter pour la première fois. J’ai attendu devant le portail, avec tous les touristes qui se pressaient derrière. Puis un employé m’a fait entrer. À l’intérieur, ça fourmillait. Je n’en menais pas large, ce qui ne m’arrive pas souvent. J’avais beaucoup à perdre. On m’a fait monter… et on m’a conduite dans une petite pièce lambrissée avec une table au centre. Partout, des photos d’Andrew et de la famille royale à différents âges. Un véritable autel à la royauté. La secrétaire particulière du prince est arrivée et elle a commencé à m’expliquer ce qu’elle avait en tête pour l’interview. Elle imaginait une conversation avec la BBC qui révèlerait davantage la personnalité du prince. Tous les sujets qu’on voulait aborder étaient acceptés. J’étais très optimiste. Personne n’avait osé y croire, mais j’étais sur le point de remporter la timbale. () Soudain, la secrétaire m’a dit : « Au fait, je voulais vous dire... » C’est une phrase à vous donner des sueurs froides dans une négociation : peu importe le sujet, soit ça passe, soit ça casse. -- SAM MCALISTER J’ai passé quelques heures au palais, pendant lesquelles tous les sujets qu’on espérait aborder avec le prince Andrew ont été acceptés. On arrivait au bout des négociations, la discussion allait on ne peut mieux. () Soudain, on m’a posé une limite. La secrétaire du prince l’a glissée dans la conversation, comme si ça n’avait aucune importance, mais j’ai tout de suite deviné à quoi elle faisait allusion. L’affaire Epstein serait hors limites, et si la BBC voulait son interview, il nous serait interdit d’en parler. J’ai compris que c’était fichu. J’étais entrée les mains vides, je sortais les mains vides. Mais j’avais la conviction que notre discussion n’était que le point de départ. STEWART MACLEAN En 2019, j’étais rédacteur-en-chef adjoint à Newsnight. J’avais décidé avec Sam que les sujets hors limites, à la BBC, ça n’existait pas. La règle était la même pour tous les invités. Cela dit, c’est souvent payant d’entretenir des contacts stratégiques, et le secrétariat du prince Andrew pouvait se révéler crucial le moment venu. Alors j’ai suggéré de ne pas couper les ponts, au cas où les choses changeaient. SAM MCALISTER Chaque fois que l’affaire ressortait, je rappelais le palais pour proposer autre chose. Je gardais contact pour qu’ils ne nous oublient pas. Il n’a pas fallu longtemps pour que l’affaire Epstein se transforme en ouragan. Le prince Andrew était en pleine disgrâce. Et il se trouvait que j’avais un lien avec la personne qui organisait toute son existence. C’était le moment. DAISY GOODWIN Sarah Ferguson a donné naissance à sa première fille, Beatrice. Je me rappelle sa sortie de la maternité sous les hourras de la foule. Pendant les premières années de mariage, tout semblait aller bien. DAISY GOODWIN Ce qui était difficile pour leur vie de famille, c’est qu’Andrew partait en mission en mer tandis que Sarah restait en arrière. Les tabloïds lui sont tombés dessus à bras raccourcis quand elle a décidé d’aller rendre visite à son mari sans leur fille, qui était encore bébé. DAISY GOODWIN On l’a traitée de mauvaise mère parce que Diana, elle, avait emmené William lors d’une visite royale en Australie. ANDREW LOWNIE Lors d’une soirée aux États-Unis, quelqu’un lui a crié un compliment et elle a répondu : « On se voit plus tard ». Ce genre de répartie n’était pas du goût de la reine. ANDREW LOWNIE Fergie sortait du rang dans son discours et son attitude, et on disait qu’elle portait atteinte à la dignité royale. Rapidement, son discours a évolué. ANDREW LOWNIE Dans les coulisses, les relations n’étaient pas au beau fixe. Andrew était pris par sa carrière et sa femme ne le voyait que 40 jours par an. Andrew se définissait d’abord comme prince, puis comme officier, et enfin comme mari. Ce n’étaient pas des fondations faciles pour un couple. () Andrew s’imaginait que Sarah allait rester la femme qu’il avait épousée, sans évoluer, alors qu’elle avait de l’énergie à revendre et toutes sortes d’intérêts. Pour moi, elle s’est sentie à l’étroit dans son mariage. ANNETTE WITHERIDGE Fergie en a eu assez de jouer les épouses modèles et elle s’est mise à prendre des amants. Un jour, les journaux ont publié des photos d’elle sur la Côte d’Azur, en train de se faire sucer les orteils par son conseiller financier, John Bryan. DAISY GOODWIN Au moment du scandale, Fergie était à Balmoral avec ses filles et la reine. Le prince Philip lui a tourné le dos et il lui a interdit de se trouver dans la même pièce que lui. Elle a été bannie du clan royal. ANNETTE WITHERIDGE Ce qui choquait surtout les gens, c’était la présence des jeunes princesses sur les photos. Comme si c’était la cerise sur le gâteau ! ANDREW LOWNIE Pour moi, ce qui a le plus contrarié Andrew dans ces photos, c’est la présence de John Bryan comme figure paternelle. Pourtant, il avait lui aussi des aventures extraconjugales à la même époque, ce qui contrariait sa femme. Elle disait que le weekend, elle regardait la télévision pendant que lui sortait s’encanailler. DAISY GOODWIN Le tort de Sarah a surtout été de se faire prendre la main dans le sac : on lui reprochait d’avoir apporté le déshonneur sur sa belle-famille. Pour moi, Fergie a été sacrifiée sur l’autel des tabloïds afin de protéger le reste de la famille royale. Comme le duc et la duchesse d’York n’étaient pas appelés à régner, les médias n’avaient aucun scrupule à les étriller parce que ça ne risquait pas de nuire à la royauté. Et c’est allé de mal en pis. -- ALLAN STARKIE Je m’appelle Allan Starkie et j’étais très bon ami avec le couple, en particulière la duchesse. Elle disait que j’étais son frère et son meilleur ami. J’étais le PDG d’une entreprise détenue par son conseiller, John Bryan. Je l’ai connu juste avant l’épisode des photos en France où on l’a appelé « le suceur d’orteils ». ALLAN STARKIE Un jour, le prince Andrew m’a invité pour le thé et m’a demandé de persuader sa femme de revenir dans leur maison de Sunninghill Park. Elle aurait ses appartements privés et elle pourrait fréquenter « le Texan », c’est comme ça qu’il appelait John Bryan. Andrew voulait qu’elle revienne vivre avec lui. () J’ai essayé de jouer les intermédiaires, mais Sarah avait passé le point de non-retour. Malgré tout, depuis leur séparation, Sarah a fait preuve d’affection et d’une grande loyauté envers le prince, y compris après leur divorce. ALLAN STARKIE Sarah avait l’impression d’étouffer à cause des « hommes en gris », c’est-à-dire les officiers de la maison royale. Ils la dénigraient sans arrêt. Elle m’a confié un jour qu’elle s’était fanée en même temps que les fleurs de sa couronne de mariage, parce que les « hommes en gris » ne la laissaient jamais en paix. Pour moi, c’est d’abord de la famille royale qu’elle a divorcé, pas de son mari. VALENTINE LOW Comme on peut s’y attendre, la famille royale fait tout pour éviter le scandale. Mais pour ce qui est des unions, la reine peut difficilement empêcher quelqu’un de divorcer. Ce n’est pas sa décision. ANDREW LOWNIE Au cours de ses années de mariage, le couple a développé des goûts plus luxueux que le reste de la fratrie royale. Ils fréquentaient la jet set – pas encore la clique d’Epstein, mais des acteurs comme Billy Connolly ou Michael Caine. () Après la séparation, ils sont restés bons amis et ils partaient en vacances en famille. Rapidement, ils ont eu des ennuis à cause des dépenses de Fergie, qui s’est retrouvée couverte de dettes. Elle n’avait pas reçu grand-chose lors du divorce, à la différence de Diana. ALLAN STARKIE Pour assurer un revenu à la duchesse, nous avons monté une société dont elle m’a nommé gestionnaire et PDG. Pendant les trois années et demie suivantes, je l’ai escortée partout. Je l’ai aidé à écrire un livre sur les voyages de la reine Victoria. Nous ne nous en sommes pas mal sortis. John Bryan a réussi à faire adapter son personnage de petit hélicoptère en dessin animé. C’était un joli succès. ANNETTE WITHERIDGE Elle n’en était pas à vendre des produits par télé-achat, mais ce n’était pas loin. Elle était ambassadrice pour Weight Watchers. DAISY GOODWIN Après le divorce, Andrew s’est retrouvé libre. Il était de nouveau célibataire. S’il se trouvait en compagnie de jeunes femmes, ce n’était pas pour résister à leurs charmes. MICHAEL WYNNE-PARKER Je ne m’en vante pas, mais j’ai eu la chance dans ma vie de faire la connaissance de plusieurs membres de la famille royale. Je m’appelle Michael Wynne-Parker, bienvenue dans mon humble demeure. Nous sommes dans la bibliothèque. Andrew est un prince, un authentique gentleman. Je l’ai rencontré après son divorce. J’étais moi-même séparé. Je nous décrirais comme des hommes du monde. Tous les soirs, on allait dîner quelque part dans Londres. Ensuite on sortait dans des clubs privés, par exemple chez Annabel’s ou Tramp, pour retrouver les amis et boire un verre. Pour les célibataires, c’était l’occasion de rencontrer de jolies filles, en espérant trouver la femme de notre cœur. Andrew était toujours sur son 31. C’était un homme courtois, qui faisait honneur à son rang. C’était un prince divorcé et beaucoup de femmes rêvaient de lui mettre le grappin dessus. VICTORIA HERVEY C’était le prince Andrew… C’est le rêve de toutes les petites filles d’être princesse ! Des amis communs nous ont présentés, on a eu quelques tête-à-tête. J’avais une vingtaine d’années. C’était un homme séduisant et intéressant. On aimait tous les deux les hélicoptères et les chiens. Il avait le sens de l’humour et il savait se moquer de lui-même, ce qui m’a étonnée de sa part. () C’était un très beau parti. C’était le fils cadet de la reine. Il n’allait quand même pas s’empêcher de voir des femmes pour vivre comme un ermite ! Quand on est célibataire, on a envie de s’amuser. () La haute société est un tout petit monde, on fréquente tous les mêmes cercles. À l’époque, quand je croisais un ami en soirée, on se retrouvait à l’héliport de Londres le lendemain matin pour prendre un jet privé pour Corfou. On menait la grande vie. VALENTINE LOW Le problème d’Andrew, c’est qu’il manquait de moyens. Il y avait un décalage entre ses revenus réels et le type d’existence auquel il considérait avoir droit. () Il recevait une indemnité de la reine, environ 249 000 livres par an. Mais c’était beaucoup moins que son frère aîné. Charles était prince de Galles et son duché de Cornouailles lui rapportait 20 millions de livres par an. () Ce déséquilibre n’a pas été sans conséquences, car il a poussé Andrew à fréquenter des gens fortunés, que ce soient des milliardaires kazakhs ou bien Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell. Et c’est ce qui a causé sa perte. -- VICKY WARD Le prince Andrew et Ghislaine Maxwell étaient très bons amis et je suis sûre qu’ils ont été plus que ça. Ghislaine évoluait au sein d’une société cosmopolite de gens riches et puissants, bien plus qu’Andrew lui-même. Elle lui a ouvert les portes d’un univers mondain. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Jeffrey Epstein, qui se présentait comme un génie de la finance. J’ai mené une enquête sur lui dans mon travail de journaliste. C’était un personnage à la « Gatsby le magnifique » : mystérieux, avec un train de vie très fastueux. Il habitait dans la plus grande résidence privée de la ville de New York. Il possédait un jet, le « Lolita Express ». Une île : toutes sortes de lieux à l’abri des regards. Le prince Andrew a toujours été obsédé par l’argent. Jeffrey Epstein représentait un monde sur lequel il avait des prétentions et dans lequel il n’avait pas ses entrées. Epstein a présenté le prince à toutes sortes de personnalités hautes en couleur, comme Bill Clinton. Il lui offrait en quelque sorte une cour, avec les courtisans qui lui faisaient défaut dans la vraie vie. Avec le recul, ce qui me frappe, c’est que le mystère qui l’entourait ne concernait pas du tout les jeunes filles de son entourage. On savait qu’il appréciait une compagnie féminine, mais on ne disait jamais que ces filles étaient mineures. () Ce qui intriguait à son sujet, c’est que son immense fortune n’avait laissé aucune trace dans les marchés financiers. () J’ai réussi à prouver qu’il avait été impliqué dans le transfert illégal d’obligations entre l’Illinois et l’État de New York. On savait aussi qu’il avait placé une grande partie de ses fonds dans des paradis fiscaux. Remonter la piste de ces transferts n’avait rien de facile. () À mes yeux, c’est ça, le plus grave, car sans sa fortune, il n’aurait jamais pu exploiter toutes ces filles. À l’époque où je préparais mon papier, il m’appelait tous les jours, il était terrifié de ce que j’allais déterrer. En réalité, ce n’était que le sommet de l’iceberg. EMILY MAITLIS Tout le monde avait entendu parler d’Epstein, mais peu de gens situaient réellement le personnage. C’était mon cas. Il a fallu que des journalistes révèlent non seulement qu’il était un prédateur sexuel, mais qu’il s’adonnait à un véritable trafic, et que son système de manigances s’opérait à une échelle presque inimaginable, sur plusieurs décennies. () J’ai compris que je devais rattraper mon retard sur l’affaire. On ignorait si on réussirait un jour à interviewer Andrew, car beaucoup de célébrités refusent, mais il fallait quand même bosser le sujet. Alors, j’ai consulté des articles, j’ai recoupé les infos, j’ai rassemblé la documentation. Dans ces affaires, on ne peut pas se permettre d’être négligent. On travaille au détail près. Epstein représentait le pire de l’humanité. Il agressait de jeunes femmes, de façon répétée. Il se servait d’elles pour nouer des liens avec des personnes haut placées : des présidents, des hommes d’affaires, des princes… Il désirait à tout prix s’introduire dans les plus hautes sphères du pouvoir. C’était un esprit calculateur, qui avait mûrement réfléchi à la meilleure stratégie pour couvrir ses crimes. Toutes ces questions exigeaient des réponses de la part du prince Andrew. Pourquoi être l’ami d’un tel homme ? J’avais conscience des répercussions possibles. Quand on parle de la famille royale, quelqu’un se fait toujours saquer. Et ce ne serait pas lui. LISA PHILLIPS J’ai accepté de témoigner parce que le prince Andrew a été là du début à la fin de ma relation avec Jeffrey. En 2000, je travaillais comme mannequin. J’ai décroché un gros contrat pour faire des photos dans les Caraïbes. Je m’entendais plutôt bien avec l’autre mannequin. Le travail s’est très bien passé. () Après le deuxième jour, elle m’a dit qu’un ami à elle était propriétaire d’une île dans la région, et qu’on était invitées. J’ai demandé qui c’était et elle a répondu que c’était un type très sympa, qui aidait beaucoup les mannequins. On est arrivées dans l’île pour le dîner. Il y avait un groupe de jeunes femmes du même âge que moi, la vingtaine ou plus jeunes. Ensuite on m’a présentée à Jeffrey. C’était quelqu’un de charmant, qui s’est beaucoup intéressé à moi. Je me suis sentie très à l’aise. () À un moment, un homme est entré et il nous a salués, les autres filles et moi. J’ai répondu et il est parti. Plus tard, l’autre mannequin m’a dit que c’était le prince Andrew. Je crois qu’on n’était pas censées le voir, il était simplement venu prendre congé. () Après cet épisode, Jeffrey me contactait sans arrêt pour intégrer son petit monde. Il m’avait présentée à un prince et il ne voulait pas que ça se sache. Il m’a un peu aidée, ou plutôt beaucoup aidée. Il me demandait ce que j’avais envie d’accomplir, ce qui m’intéressait, et il faisait jouer son réseau. Un agent, un rôle au cinéma : il faisait en sorte d’exaucer mes désirs. () Mais dès que je voulais m’en aller, c’était : « Attends… c’est l’heure du massage ». J’ai compris que c’était donnant-donnant. Cet homme a gagné ma confiance pour me faire faire ses quatre volontés. On était tellement naïves. Il abusait de nous et il appelait ça des « massages ». -- ANDREW LOWNIE Le prince Andrew et Jeffrey Epstein sont devenus des amis intimes – jamais l’un sans l’autre. Le carnet d’adresses d’Epstein contenait 7 numéros de téléphone pour joindre le prince. Il savait tout sur lui. Il racontait même qu’Andrew était encore plus porté sur la chose que lui. () On sait de source sûre qu’ils se voyaient presque tous les mois. Andrew a reçu Epstein au château de Balmoral. Ghislaine venait en qualité d’accompagnatrice, sans qu’on sache si Epstein est son petit ami ou son protecteur. () Ils ont été invités en Écosse, à la campagne, aux fêtes d’anniversaire privées à Windsor. Ils rencontraient des membres de la famille royale. Ils ont réussi à s’immiscer au cœur de la monarchie britannique. DICKIE ARBITER Jeffrey Epstein était l’invité personnel d’Andrew lors d’événements privés, ce qui signifie qu’Andrew devait solliciter l’autorisation de la reine elle-même. La reine faisait confiance à ses enfants et elle n’avait pas de raison de soupçonner leurs amis. Epstein était un inconnu dans les années 90. C’est comme s’il avait ensorcelé le prince Andrew avec des vacances sous les tropiques, des yachts et des femmes à foison. ANDREW LOWNIE Il est possible qu’il y ait eu des fuites, mais les paparazzis ont appris l’existence de ces voyages exotiques. Andrew a été pris en photos en train de s’amuser en Asie et un tabloïd s’est empressé de les publier. () Un prince sur un yacht avec des femmes seins nus, assez jeunes pour être ses filles, ça ne faisait pas bon genre. Les virées d’Andrew ternissaient le prestige royal, il fallait le reprendre en main. C’est ainsi qu’il a quitté la marine en 2001 pour devenir représentant pour le commerce et l’investissement du Royaume-Uni, avec l'appui du gouvernement. VALENTINE LOW Andrew a été catapulté à ce poste sans qu’on s’inquiète de ses aptitudes pour remplir sa mission. Son équipe a fait valoir que sa position de membre de la famille royale lui apportait une certaine considération dans les pays du Moyen-Orient. Un prince avait de meilleures chances qu’un politicien de faire aboutir certains contrats. SIMON WILSON Je m’appelle Simon Wilson. En 2002, j’étais vice-ambassadeur au Royaume de Bahreïn. Le prince Andrew a visité le pays à trois reprises pendant mon affectation. Au début, j’ai pensé que c’était vraiment l’homme de la situation. Il était comme un poisson dans l’eau dans les palais des pays du golfe. Il jouait les diplomates avec le sourire. Les cheikhs et lui sortaient du même moule. Le prince était au mieux de sa forme. Je me trompais lourdement sur son compte. C’est comme s’il avait deux hommes en lui : il était capable de changer du tout au tout en une fraction de seconde. Il refusait de séjourner dans les résidences des ambassadeurs : il lui fallait la suite royale dans le meilleur hôtel des lieux. Il ne voyageait jamais sans une escorte, avec deux détectives privés, un écuyer, sa secrétaire particulière, une assistante de bureau pour écrire des lettres de remerciements, sans oublier son valet. Je me souviens d’une visite mémorable où il est descendu à l’hôtel Ritz-Carlton. Le valet a essayé de passer une table à repasser de 2 mètres de long à travers les portes à tambour. Je lui ai demandé ce qu’il fabriquait ; apparemment, il était le seul à savoir repasser les pantalons de Son Altesse. Il y a eu un autre incident pendant son premier voyage en 2002. La secrétaire a laissé échapper que le prince voulait vendre sa propriété de Windsor en marge de la visite. Pour moi, ce n’était ni le lieu ni le moment, mais j’ai su qu’il proposait cette maison à tout-va dans des rencontres privées, même s’il n’a jamais abordé le sujet devant moi. ANNETTE WITHERIDGE Il s’agissait de la maison moderne que la reine avait fait bâtir pour Andrew et Fergie à Sunninghill Park, et qui ressemblait au ranch dans la série Dallas. Elle a été mise en vente et elle a cherché preneur pendant près de 3 ans. Elle n’intéressait personne, quand soudain, elle a été achetée par un oligarque pour 3 millions de plus que le prix demandé. Comme ça ! SIMON WILSON Le plus incroyable, c’est que le prince ne rendait de comptes à personne. Sur le papier, il représentait le ministère du Commerce conjointement avec le ministère des Affaires étrangères. Quant à son supérieur hiérarchique, j’imagine que c’était Sa Majesté la reine. Personne ne pouvait rien lui dire, encore moins son personnel. ANDREW LOWNIE Andrew emmenait régulièrement Jeffrey Epstein, qui voyageait aux frais du contribuable en profitant du prince et de son réseau. VICKY WARD À force d’enquêter sur l’homme, je me suis rendu compte du talent de Jeffrey Epstein pour cerner et manipuler les gens. Il avait le don de lire sans peine dans le cœur des autres et de deviner à quoi ils aspiraient. Le prince Andrew est loin d’être le seul à être tombé dans le panneau. Moi-même, je n’ai rien vu. C’était un escroc surdoué, capable de vous emmener là où il voulait de façon virtuose. VICKY WARD L’arrestation d’Epstein n’a pas fait beaucoup de bruit en dehors de la presse locale et des médias financiers, puisqu’il appartenait à ce monde-là. VICKY WARD On ignorait encore l’ampleur exacte des abus. J’ai appris ensuite qu’il avait conclu un accord pour éviter le procès. Il s’en tirait avec une courte peine de prison pour incitation à la prostitution de mineures. À ce moment, le prince Andrew aurait dû prendre ses distances avec son ami pédophile. -- ANNETTE WITHERIDGE Décembre 2010. Il fait un froid glacial. Le journal News of the World m’appelle : « On a reçu un tuyau : le prince Andrew est à New York. Il faut le trouver. » Je lâche tout et je téléphone à un photographe, Jae Donnelly. Dans ce genre d’affaires, il faut des preuves. Je commence par chez Ghislaine Maxwell. Je sais qu’elle habite dans une belle maison de l’Upper East Side. Je vois arriver une limousine avec chauffeur et Ghislaine descend. Pas de prince en vue. À 23 h, on jette l’éponge et on se creuse la tête. Un seul nom me vient à l’esprit : Jeffrey Epstein. À 8 h le lendemain, me voilà partie chez lui. Là, je repère l’escorte royale britannique. Ni une ni deux, j’appelle le photographe pour le prévenir. On fait le pied de grue… ça dure une éternité. Pendant toute la planque, on voit de jeunes filles entrer et sortir. Toutes les deux heures, peut-être. Quand il y en a deux qui arrivent, une autre sort. On ne voit personne d’autre. Alors on décide de revenir le lendemain. Ce jour-là, il doit être 13 h… j’entrouvre une fenêtre. J’entends l’un des Anglais dire : « Et s’ils sortent se promener ? » Quelques secondes après, la porte d’entrée s’ouvre. Deux hommes grisonnants sortent : Epstein et Andrew. On les tient ! On fonce dans la voiture et on les prend en chasse. À Central Park, ils prennent une rue en sens interdit et notre voiture ne peut plus suivre. Jae ouvre sa portière et hop ! il déguerpit. Il prend des photos. On distingue parfaitement Andrew et Epstein en pleine discussion dans Central Park. C’était dingue. « Le prince et le pervers ». C’est une photo accablante. Pourquoi le prince Andrew avait-il commis l’erreur de loger chez un agresseur sexuel condamné en justice ? Un agresseur de jeunes filles, qui plus est. Il faut croire qu’il n’y avait personne pour le conseiller. Sans ces photos d’Andrew, on n’aurait rien pu prouver. C’était le premier domino qui a fait tomber les autres. VICKY WARD S’il n’y avait pas eu ces photos, je ne suis pas certaine que l’affaire aurait connu un tel retentissement. C’est la présence du prince qui a remis Epstein sur le devant de la scène. DICKIE ARBITER Si la reine avait su que Jeffrey Epstein venait de purger une peine de 18 mois de prison, elle aurait dit à son fils de ne pas le voir, et il l’aurait écoutée. La reine, malheureusement, lâchait un peu trop la bride à ses enfants. Dans ce cas précis, je pense pourtant qu’elle aurait mis le holà. Andrew obéissait toujours à sa mère. L’ennui, c’est qu’il ne disait rien à personne. ANNETTE WITHERIDGE Par chance, cette photo a été prise par Epstein lui-même. À l’époque, le tabloïd qui l’a publiée n’a rien insinué sur le prince et Virginia, le sujet était trop brûlant. Virginia avait refusé de commenter, elle voulait passer à autre chose. () Elle a changé d’avis quand elle a découvert les photos prises dans Central Park. C’était la preuve qu’Epstein fréquentait toujours Andrew. Alors elle a témoigné dans la presse. VICTORIA HERVEY Cette photo est un faux. C’est la seule soi-disant preuve qu’Andrew a rencontré cette fille et on dirait un photomontage. Quand on regarde ses doigts en gros plan, ils ne ressemblent pas à ceux de l’autre main. Deux des doigts font exactement la même taille. Ce n’est pas sa main. C’est facile à prouver. ALLAN STARKIE On a poursuivi le prince sur des on-dit. C’est quand même un héros de guerre ! Cette photo, si elle est vraie, montre le prince Andrew très mal à l’aise, avec un bras posé à contrecœur sur la taille d’une jeune fille. Il suffirait de ça, et des dires de Virginia, pour parler carrément de trafic. -- EMILY MAITLIS Je n’ai aucune connaissance en photographie. Je serais bien incapable de dire si cette image avait été manipulée. Pour moi, il existait des preuves que le prince avait rencontré Virginia Giuffre. Lui niait l’avoir jamais croisée. En d’autres termes, il accusait la photo d’être un faux. Je n’avais aucune manière de m’en assurer. On a fait appel à des spécialistes du numérique, des gens qui en savent bien plus long que nous, et on leur a demandé leur avis sur le cliché. On ne voulait pas se tromper. Ça fait partie du travail de préparation d’une émission de vérifier tous les éléments du dossier. D’après ce qu’on a pu constater, la photo n’avait été ni retouchée ni modifiée. Aucun des spécialistes consultés ne remettait en doute son authenticité. C’est tout ce que je peux vous dire. ANNETTE WITHERIDGE Presque tout de suite, l’opinion publique a exigé qu’il soit destitué de son poste d’émissaire du Royaume-Uni. Et ce n’était que le début. VICKY WARD On a appris que Jeffrey Epstein avait épongé les dettes de Sarah Ferguson envers un ancien employé, environ 70 000 livres. Epstein est intervenu et il a payé l’homme, pour tirer la duchesse de sa mauvaise passe. ALLAN STARKIE C’était plutôt malavisé. J’imagine qu’ils ont vu Epstein comme un énième sauveur potentiel pour les aider avec leurs soucis financiers. Ils avaient tout intérêt à accepter cette main charitable, même s’il fallait passer outre son attirance problématique pour les jeunes filles. ANDREW LOWNIE En mars 2011, le Parlement s’en est mêlé. Pour certains députés, le maintien d’Andrew à son poste discréditait l’État. ANDREW LOWNIE La réaction des gens et de sa famille a beaucoup surpris Andrew. Il s’imaginait que les choses se tasseraient, comme toujours. ANDREW LOWNIE Il ne comprenait pas où était le problème. ANDREW LOWNIE Il ne voyait pas qu'il avait perdu. ANDREW LOWNIE Le plus incroyable, c’est qu’il avait beau avoir été démis de ses fonctions, il poursuivait ses voyages payés par l’État. Il conservait certains privilèges. Il ne se rendait pas compte qu’il n’avait plus aucun avenir. Il s’imaginait encore pouvoir redorer son blason. -- SIGRID MCCAWLEY En 2015, Virginia Giuffre a pris la décision d’attaquer Jeffrey Epstein en justice. Nous avons identifié les gens qui avaient abusé d’elle, et le prince était sur la liste. Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell ont emmené Virginia avec eux à Londres dans leur jet privé. Une fois sur place, Ghislaine lui a dit qu’elle allait faire pour un prince ce qu’elle faisait pour Jeffrey. Le soir, ils sont allés danser dans un club privé. Ensuite ils sont rentrés au pied-à-terre de Ghislaine. C’est là qu’a été prise la fameuse photo avec le prince Andrew. Virginia a été obligée d’avoir un rapport sexuel avec lui. Rien n’a été consenti. Les faits se sont reproduits à New York. On a dit à Virginia que le prince serait là et que son rôle serait de répondre à ses désirs. Il y a eu un autre épisode aux Îles Vierges américaines. Jeffrey Epstein y possédait une île privée surnommée « Little Saint Jeff ». Une nouvelle fois, Virginia a reçu l’ordre de satisfaire les besoins du prince pendant son séjour. Virginia a traversé des épreuves terribles. Elle n’avait aucun moyen de refuser et on pouvait l’envoyer à tout moment dans la chambre d’un autre homme. () Virginia a vécu un traumatisme dans sa jeunesse. Et comme souvent chez les victimes de violences, elle a été ciblée par un autre agresseur par la suite. Elle est tombée sous la coupe de Ghislaine Maxwell et Jeffrey Epstein, le tandem le plus néfaste qui soit pour une fille dans sa situation. Leur trafic sexuel s’est étalé sur plus de 20 ans, tous ceux qui y ont participé sont responsables. Le prince pas moins qu’un autre. VALENTINE LOW La famille royale ne répond jamais aux accusations portées contre elle. Mais la stratégie du silence a ses limites. ANNETTE WITHERIDGE Andrew disait qu’il avait le soutien de sa famille étendue, la reine, et de sa famille proche, son ex-femme. Il y avait aussi ses filles. À l’époque, elles avaient l’âge des jeunes filles agressées par Epstein. C’était difficile à ignorer. VICKY WARD Peu de temps après, les poursuites collectives engagées contre Epstein en Floride se sont réglées brusquement. VICKY WARD Le plus fou, c’est qu’une fois l’accord conclu et les poursuites abandonnées, l’affaire est tombée dans l’oubli pendant trois ans. Jeffrey Epstein a cherché à se refaire une réputation dans la société new-yorkaise. DAISY GOODWIN Quant au prince Andrew, tout ce qui lui reste, c’est son titre d’Altesse royale. Mais est-ce que ça a encore de la valeur ? VALENTINE LOW Les jeunes membres de la famille sont devenus des stars suivies par tous les médias. ANDREW LOWNIE Andrew avait occupé un rôle central en tant que frère du prince héritier. Au fil des ans, il a dégringolé le long de l’ordre de succession jusqu’à perdre toute importance. On allait pouvoir le mettre à la retraite discrètement. STEWART MACLEAN Au début de l’été 2019, l’affaire Jeffrey Epstein était de l’histoire ancienne. Plus personne ne s’en souciait. Le prince Andrew avait repris le cours de son existence. Il s’était fait oublier. Et puis, on a appris l’arrestation de Jeffrey Epstein. ANNETTE WITHERIDGE L’affaire a rééclaté au grand jour. Les accusations repartaient de plus belle. Tous les jours, des révélations. SAM MCALISTER La situation a basculé pour Epstein et le prince Andrew. Les victimes ont eu l’immense courage de porter des accusations très lourdes, y compris contre le prince Andrew en personne. Ce n’était pas un figurant. Son nom revenait sans arrêt. SAM MCALISTER Son univers s’est effondré. C’était un homme à terre. Personne ne le croyait. C’était le moment de re-proposer l’interview. LISA PHILLIPS [cf Ep.2] Je veux qu’il paie pour ce qu’il a fait. EMILY MAITLIS [cf Ep.2] La reine nous avait donné son accord. SAM MCALISTER [cf Ep.2] L’ambiance était électrique. J’ai l’impression qu’on a tous pris une grande inspiration.