BEVERLY_GAGE BOB_CASEY DOUGLAS_BRINKLEY GREG_GRANDIN HASIA_DINER JOHN_STAUDENMAIER NANCY_KOEHN NARRATEUR NELSON_LICHTENSTEIN STEVEN_WATTS NARRATEUR "Fordlandia" : c'est le nom qu'on a donné autrefois à un territoire d'un million d'hectares de forêt vierge au fin fond de l'Amazonie. Lorsque Henry Ford eut envoyé le mandat de 125.000 dollars qui faisaient de lui l'unique propriétaire de cette vaste étendue boisée au cœur de la jungle, il se mit presque aussitôt à la transformer. Le but avoué de l'opération était la production de caoutchouc pour pneus. Mais comme souvent, Ford caressait un projet plus ambitieux. Il projetait de construire en pleine forêt vierge une cité utopique qui prendrait pour modèle les petites bourgades des États-Unis. STEVEN WATTS En plus d'un industriel, il se voyait comme un véritable apôtre de la vie saine. JOHN STAUDENMAIER Selon Henry Ford, la bonhomie, l'honnêteté et l'ardeur au travail ne devaient pas seulement être les piliers de la société américaine, mais aussi ceux de toute société humaine. Il était convaincu de détenir les clés d'une existence salutaire. NARRATEUR Ford appliquait ses préceptes à lui-même. Parti de rien, sa détermination lui avait valu de devenir l'un des hommes les plus célèbres et les plus puissants des États-Unis. Grâce à son modèle «t» et à une rémunération révolutionnaire de 5 dollars par jour, il a ouvert la porte aux temps modernes. NANCY KOEHN La Ford «t» a accru considérablement la mobilité des Américains. En plus de les sortir de leur isolement, elle leur a permis d'élargir l'horizon de leurs espérances. Ford a éveillé les aspirations individuelles de chacun. DOUGLAS BRINKLEY Henry Ford était un visionnaire. Il a redéfini l'Amérique du 20e siècle. Nous vivons encore dans le monde auquel il a donné naissance. NARRATEUR Mais aucun de ses succès ne parvint jamais à le satisfaire. Sa vie durant, il chercha à contrôler ce qui continuait de le dépasser. Père d'un monde citadin et industrialisé, il aspirait à la vie simple qu'il avait contribué à anéantir. À la tête d'une des plus grosses fortunes des États-Unis, il méprisait les riches et pensait qu'une conspiration avait juré sa perte. Considéré comme un héros par les classes populaires, il tyrannisait ses employés et tourmentait ceux qui l'admiraient, parmi eux son propre fils. JOHN STAUDENMAIER Quelle impression cela fait-il d'avoir entre ses mains un tel pouvoir qu'on ignore tout des déboires et des compromis qui aident les gens ordinaires à garder la tête sur les épaules ? NARRATEUR Henry Ford aimait à dire qu'il avait fait fortune à partir de rien. Enfant surdoué, il fuit un père dictatorial pour devenir l'un des industriels les plus brillants que le monde ait connu. NARRATEUR Mais de cette belle histoire, seule la dernière partie était vraie. STEVEN WATTS Très jeune, Henry Ford croyait déjà en sa propre destinée. Il était convaincu qu'il allait accomplir de grandes choses. Il aimait cultiver l'image d'un homme qui s'était frayé un chemin vers la gloire en dépit de tous les obstacles. NARRATEUR En réalité, Henry Ford était le fils aîné d'un couple de fermiers prospères du Michigan. Bien que très aimants, ses parents attendaient de tous leurs enfants qu'ils restent travailler à leurs côtés. Mais lorsque lassé des travaux répétitifs de la ferme, Henry se prit de passion pour ces machines qui promettaient de faciliter la vie agraire, ses parents le laissèrent faire. Ils le dispensèrent des corvées de la ferme et lui installèrent un établi dans leur cuisine. DOUGLAS BRINKLEY Il démontait et remontait des mécanismes de montre et analysait toutes les machines qu'il voyait. NARRATEUR William Ford, le père de Henry, comprit le désir de son fils d'apprendre la mécanique. Pour ses 16 ans, il l'envoya vivre à Détroit chez une de ses tantes et fit même en sorte de lui trouver un emploi. Par un matin froid de décembre 1879, Henry franchit à pied les 15 kilomètres qui séparaient la ferme familiale de la grande ville. Une fois sur place, il se réinventa un passé. Pendant plus de 10 ans, Ford travailla sans relâche dans divers ateliers, se forgeant un solide bagage en mécanique. À 31 ans, il devint technicien en chef chez Edison Illuminating Company, du nom de l'inventeur qui introduisit l'électricité dans les foyers américains. L'électricité était un domaine en plein essor, mais Ford avait une autre passion. STEVEN WATTS L'idée d'un véhicule se déplaçant sans chevaux était dans l'air du temps. Ses amis et lui dévoraient tous les articles qui en traitaient. Il absorbait tout ça comme une éponge. JOHN STAUDENMAIER Les moyens de transports étaient calamiteux, hormis le chemin de fer. Pour tous ceux qui vivaient dans les fermes, se déplacer était un calvaire. C'était sans doute le principal problème des populations rurales. NARRATEUR Dans les années 1890, alors que l'automobile en était à ses balbutiements, beaucoup considéraient que les voitures étaient un bien réservé aux classes aisées.Mais pas Ford. Il n'avait pas oublié le sentiment d'isolement qu'il avait ressenti à la ferme familiale et il se doutait que beaucoup comme lui rêvaient de se déplacer plus librement. Il était convaincu que s'il parvenait à construire un véhicule auto-motorisé, il bouleverserait la vie du plus grand nombre. DOUGLAS BRINKLEY Il voulait propulser le monde de son époque dans la modernité grâce à une voiture bon marché que n'importe qui pourrait s'offrir. NARRATEUR Il y consacra ses soirées et ses week-ends, dépensa toutes ses économies en tôle et en carburant et connut de nombreux faux espoirs. Mais rien de tout cela n'eut plus d'importance lorsque le 4 juin 1896, Henry Ford s'élança pour la première fois dans les rues de Détroit à bord de son automobile. Un ami à vélo précédait le frêle véhicule pour avertir les passants de Grand River Avenue de libérer le passage. Le quadricycle, ainsi que l'avait baptisé Ford, avait des roues de 71 centimètres de diamètre, une vitesse de pointe de 32 kilomètres heure sur terrain plat et en ligne droite. Elle était aussi étonnamment robuste. DOUGLAS BRINKLEY Elle tombait rarement en panne comparée à d'autres véhicules. Et même quand c'était le cas, elle était facile à dépanner. Ce n'était pas de la camelote. C'était une voiture bon marché d'une qualité inimaginable jusque là. NARRATEUR À une époque où une automobile coûtait en moyenne plus de 2000 dollars, le modèle «t» fut commercialisé à 850 dollars. Et son prix n'allait pas tarder à descendre. Immédiatement, ce fut un succès. Les commandes affluèrent, en provenance de médecins, de représentants de commerce, d'artisans, de fermiers... Tout un monde qui n'avait jamais imaginé posséder une voiture. GREG GRANDIN Le modèle «t» a tout changé. Avec cette voiture, on avait soudain une impression de puissance et de contrôle sur sa propre vie. On pouvait aller où on voulait, sans devoir compter sur personne. HASIA DINER Il suffisait de monter dans sa voiture pour se rendre dans des villes qui étaient inaccessibles quelques années plus tôt. STEVEN WATTS Ford a senti qu'il avait réussi, qu'il s'agissait d'une sorte de consécration de son travail. Et quand les ventes ont commencé à s'envoler, cela n'a fait que renforcer sa conviction qu'il avait finalement atteint son but. NARRATEUR Dans l'un des milliers de lettres de remerciements que reçut Ford, une femme de fermier de Rome, en Géorgie, lui écrivit ceci : "Votre voiture nous a sorti de la boue. Elle a apporté de la joie dans nos vies". Henry avait rencontré sa femme à un bal champêtre alors qu'il avait 21 ans. Il aimait dire de Clara Bryant qu'il avait tout de suite su qu'elle était faite pour lui. Après leur mariage, il s'écoula 5 ans avant que Clara ne tombe enceinte. Ce fut un garçon, qui devait être l'unique enfant du couple. STEVEN WATTS Edsel s'entendait très bien avec son père quand il était petit. Il l'admirait, il s'intéressait aux autos qu'il construisait. Henry l'emmenait souvent au travail avec lui. NARRATEUR Henry et Clara inscrivirent Edsel à la plus prestigieuse université pour garçons de Détroit, dont il fut un étudiant brillant. Mais son père n'était pas persuadé qu'un bagage académique était ce dont son fils avait le plus besoin. Lui-même avait quitté l'école dès l'âge de 15 ans. Il estimait que la réussite reposait sur un travail acharné. Son propre parcours en était la preuve. DOUGLAS BRINKLEY Henry Ford n'était pas très porté sur la réflexion intérieure. Selon lui, les sentiments pourrissent l'âme. On peut éprouver des choses, mais uniquement si on est tourné vers l'action. Vous devez rendre compte de ce que vous avez accompli, pas vous égarer dans de vaines connaissances. Qu'avez-vous accompli concrètement ? NARRATEUR Ford voulait voir Edsel passer autant de temps que possible dans son usine, en bleu de travail. Il le traitait plus durement que quiconque et inventait souvent des problèmes pour que son fils les résolve. La plupart du temps, ce jeune homme intelligent et curieux était à la hauteur des attentes de son père. Ford confia un jour à un collaborateur : "Je peux être fier de mon fils. Il montre beaucoup d'intérêt pour son travail." JOHN STAUDENMAIER À la sortie du modèle "T", Ford a très vite compris qu'il avait touché le jackpot, et que le marché potentiel était immense. C'était un peu comme si un gigantesque aspirateur s'emparait des voitures dès leur sortie de l'usine. NARRATEUR Le 1er janvier 1910, Ford transféra la construction du modèle «t» dans une vaste usine du nom de Highland Parks, située en périphérie de Détroit. Il affirma que son entreprise atteindrait bientôt un objectif ambitieux : produire 1000 Ford «t» par jour. GREG GRANDIN Son modèle commercial reposait sur un produit bon marché. Et pour qu'un produit soit meilleur marché, il faut en produire davantage en temps donné. NARRATEUR Ford pouvait produire les pièces détachées à une cadence élevée, mais l'assemblage restait à la traîne. NANCY KOEHN Un de ses amis l'avait comparé à un boxeur. Il évaluait les moindres faiblesses de son usine en se demandant inlassablement ce qu'il faudrait modifier pour améliorer les méthodes de production et pour fabriquer une voiture moins chère, de meilleure qualité, et en plus grande quantité. BOB CASEY Alors que tout le monde cherchait désespérément des solutions, quelqu'un s'est mis à penser aux abattoirs industriels. Les carcasses de porc ou de vache étaient suspendues à un rail qui les faisait circuler dans l'usine. Les employés dépeçaient ces carcasses au fur et à mesure qu'elles passaient devant eux. "Et si inversait tout ? Et si on faisait circuler la machine qu'on veut assembler à travers l'usine, pour que les ouvriers puissent monter chaque pièce sans devoir se déplacer ?" NARRATEUR L'équipe de Ford mit cette idée en pratique pour la fabrication des volants magnétiques, l'appareil utilisé pour générer l'électricité qui permet l'allumage du moteur. Plutôt que de demander à une personne d'assembler une bobine entière, on attribua chaque étape à un ouvrier qui travaillait sur des bobines placée sur un tapis roulant. Grâce à ce nouveau système, le temps nécessaire pour assembler un électroaimant passa de 20 minutes à 13 minutes et 10 secondes. BOB CASEY Quelqu'un s'est dit : "Si ça fonctionne pour les bobines, pourquoi ne pas faire la même chose avec les transmissions ?". "Et avec les essieux ? Et avec les moteurs ?" La productivité a grimpé en flèche. Le temps nécessaire pour produire une voiture a fondu. Ils ont compris qu'ils tenaient quelque chose. NARRATEUR Avec l'ancien système, le record de vitesse pour assembler une seul voiture avait été de 12 heures et 13 minutes. Avec le système de la chaîne d'assemblage, il ne fallait plus qu'une heure et 13 minutes. En automne 1913, Ford avait mis en place la première chaîne d'assemblage automobile au monde et captait près de la moitié du marché américain. HenryFord avait atteint l'objectif qu'il s'était fixé : son entreprise produisait désormais 1000 voitures par jour. DOUGLAS BRINKLEY L'efficacité était devenue la religion de Ford. Le temps était la variable clé, il fallait tirer le meilleur parti de chaque heure. BEVERLY GAGE Plutôt que des artisans ayant un haut niveau de savoir-faire et effectuant un grand nombre de tâches distinctes pour fabriquer un même objet, il fallait désormais à Ford des ouvriers destinés à passer toute une journée à faire la même tâche répétitive sans jamais changer d'endroit. NELSON LICHTENSTEIN Ford était persuadé que n'importe qui était capable de travailler sur une chaîne d'assemblage. Il ne voulait pas d'ouvriers qualifiés. Le but de la chaîne était de se passer de qualification. GREG GRANDIN On disait de lui qu'il était un être plus mécanique qu'émotionnel. Il a affirmé qu'il fallait 7882 gestes distincts pour produire un modèle «t» Il a même compté combien de gestes pouvaient être effectués par des individus valides, et combien par des manchots. C'est une façon de considérer le mouvement humain comme quelque chose de purement mécanique et déshumanisé. NARRATEUR Un journaliste écrivit : "Figurez-vous une forêt de roues dentées et de courroies peuplée d'hommes et de machines en mouvement. Ajoutez-y tous les bruits que vous puissiez imaginer, les cris d'un million de singes, les rugissements d'un million de lions, les râles d'un million de damnés en route vers l'enfer..." Beaucoup d'ouvriers trouvaient le travail à la chaîne si aliénant, monotone et épuisant qu'ils démissionnaient au bout de quelques jours. Les responsables du recrutement calculèrent que s'ils voulaient ajouter 100 hommes sur les chaînes d'assemblage, il leur fallait en embaucher près d'un millier. NANCY KOEHN Il faut s'imaginer ce que cela coûtait de recruter des ouvriers et de les former à suivre les cadences du travail à la chaîne sans faire trop d'erreurs. Ford voulait à tout prix réduire le taux de renouvellement du personnel, c'était un impératif économique crucial. JOHN STAUDENMAIER On ne peut pas faire tourner une chaîne d'assemblage si l'on consacre une trop grande partie des ressources à la formation des ouvriers, même si elle est succincte. C'était un sérieux problème. NARRATEUR Alors que l'avenir de son entreprise était en jeu, Ford proposa une stratégie révolutionnaire qui allait sidérer ses employés, déconcerter ses concurrents et conduire les commentateurs de l'époque à prédire la fin prochaine de la Ford Motor Company. Au début de l'année 1914, Henry Ford organisa une réunion top-secrète avec les plus hauts responsables de son équipe. Il ouvrit la réunion en alignant des chiffres sur un tableau noir. Dans une colonne, il inscrivit la somme de 26 millions de dollars, soit les bénéfices de l'entreprise pour l'année précédente. Devant les regards surpris de ses collaborateurs, il inscrivit un second chiffre : 2 dollars et 34 cents, soit la rémunération journalière d'un travailleur à la chaîne. Puis il écrivit la somme de 3 dollars par jour, puis de 4, de 4 dollars et cinquante cents et enfin la somme de 5 dollars par jour. L'un des membres de son équipe protesta avec véhémence, tandis qu'un autre fulminait en silence. Mais Ford n'en démordit pas. Il martela qu'une rémunération de 5 dollars par jour, en plus de motiver ses ouvriers à rester dans ses usines, favoriserait les affaires. NANCY KOEHN Durant la majeure partie de son histoire, les États-Unis ont été une société de production. Les valeurs dominantes étaient celles liées à la production, surtout agricole. À la fin du 19e siècle et au début du 20e, ces valeurs se mirent à perdre rapidement du terrain au profit de valeurs liées à la consommation. La priorité est devenue ce qu'on possédait et la manière dont on dépensait son argent. STEVEN WATTS Ford défendit l'idée qu'augmenter les salaires permettrait aux travailleurs de devenir des consommateurs. L'argent que l'entreprise perdrait en augmentation de salaires serait largement récupéré sur le front de la consommation. Il pressentait que les salaires allaient devenir le pivot de l'économie des temps modernes. NARRATEUR Pour Ford, les milliers de modèles «t» qui quittaient son usine constituaient plus qu'un moyen de transport bon marché. Ils annonçaient une société des loisirs, de l'abondance et de la prospérité pour tous. "Un jour, se disait-il, chaque ouvrier pourra s'acheter une voiture Ford neuve". Le 5 janvier 1914, Ford présenta à la presse son plan audacieux en ces termes : "Nous allons tout à la fois réduire la journée de travail de 9 à 8 heures et ajouter au salaire de chaque employé une part des bénéfices de l'entreprise." Ses concurrents furent atterrés par cette annonce, convaincus que de telles mesures seraient dévastatrices pour la construction automobile. Un homme d'affaires en parla comme de "la chose la plus idiote jamais tentée dans le monde industriel". Mais le vrai verdict fut connu le lendemain matin, lorsque 10 000 hommes se présentèrent aux portes de l'usine pour travailler à la Ford Motor Company. BOB CASEY C'était le même travail qu'avant, aussi dur et aussi monotone. Mais bien des gens n'auraient jamais imaginé pouvoir gagner autant. NARRATEUR En plus de résoudre son problème de main d’œuvre, les 5 dollars journaliers proposés par Ford firent de lui un phénomène national. La nouvelle fit le tour des journaux du pays mais aussi du monde entier. Des milliers de journaux publièrent des articles à son sujet.  Le New York Times lui en consacra à lui seul 35 et presque une vingtaine de magazines nationaux écrivirent à son sujet. DOUGLAS BRINKLEY Il avait créé le modèle "T", la voiture du peuple. Il avait mis en place la première chaîne d'assemblage automobile et il avait révolutionné la rémunération des ouvriers. Tout le monde se demandait ce qu'il ferait ensuite. NANCY KOEHN Énormément de gens, aux États-Unis comme à l'étranger, étaient fascinés par Ford. Et lui, qui avait l'air si peu intéressé par l'argent, adorait qu'on parle de lui. NARRATEUR Quelques mois après l'annonce des 5 dollars journaliers, Ford inaugurait son propre service "cinématographique". Sa première production, "Comment Henry Ford produit 1000 voitures par jour", fut diffusé durant l'été sur les écrans de tous les États-Unis. DOUGLAS BRINKLEY Il n'avait pas peur de chanter ses propres louanges. Personne ne le faisait mieux que lui. Le cinéma n'était qu'un moyen parmi d'autres de se mettre en avant. NARRATEUR Les journalistes se laissèrent convaincre par cette propagande bien huilée. "Henry Ford est l'un des hommes les plus riches du monde, écrivaient-ils, mais l'argent ne l'a pas perverti." "Rien ne lui plaisait tant qu'un repas fait maison et une après-midi à travailler sur sa ferme". "C'était un inventeur génial aux goûts restés simples malgré son succès fulgurant". "Il n'y a pas de différence notable entre Ford et ses employés, écrivit un reporter du Evening World. Il est toujours le génie de la mécanique dur à la tâche qu'il était il y a 10 ou 20 ans". Les caméras le saisirent en compagnie de stars de cinéma, d'hommes politiques et de célébrités telles que l'aviateur Charles Lindbergh ou l'écrivaine Helen Keller. Son idole Thomas Edison le considéra comme un ami et un visionnaire digne de lui. BOB CASEY Ford a compris qu'il n'était plus seulement un acteur majeur de la construction automobile, il était en train de devenir un acteur majeur de la vie publique en général. STEVEN WATTS Il commença à prendre au sérieux les titres des journaux : "Henry Ford le grand homme", "Henry Ford le héros du peuple", "Henry Ford le visionnaire". Le petit garçon venu de Dearborn, Michigan qui était resté en lui se mit à prendre tout ça au premier degré. NARRATEUR La plupart de ses collaborateurs avaient conscience de l'ego grandissant de leur patron. Une anecdote en particulier servit d'avertissement à quiconque se serait avisé de le défier. Un été, alors que Ford était en Europe, son équipe construisit le prototype d'une nouvelle voiture. Chacun pensait qu'il était plus que temps de trouver un successeur au modèle «t» STEVEN WATTS Ford a fait irruption sans prévenir. Après avoir fait plusieurs fois le tour de la voiture, il a ouvert la portière côté passager, et il l'a arrachée de ses gonds. Puis il a fait la même chose avec la portière du conducteur, et il a continué jusqu'à détruire le prototype de ses propres mains. NARRATEUR Le message était clair : le patron c'était lui, et personne d'autre. "On se fait l'idée que Ford travaille dans le construction automobile, remarqua un de ses proches collaborateurs. C'est faux : les voitures ne sont que le résultat secondaire de sa véritable ambition, qui est de façonner les hommes". Les 5 dollars journaliers instaurés par Ford n'étaient pas garantis. C'était selon lui une récompense qu'il fallait pouvoir mériter. Il exigeait de ses employés immigrés, des travailleurs venus de 53 pays parlant plus d'une centaine de langues différentes, qu'ils suivent les cours d'anglais qu'il avait mis en place. L'enseignement y reposait principalement sur la récitation en groupe et les leçons s'y inspiraient des activités du quotidien. Au bout de 6 mois de cours, les lauréats participaient à une cérémonie appelée "le spectacle du Melting Pot de Ford". JOHN STAUDENMAIER Il y avait un grand creuset, un "melting pot", dans lequel les lauréats, chacun étant revêtu du costume traditionnel de son pays, devaient se jeter puis disparaître. Les enseignants plongeaient de longues cuillères dans le creuset et les agitaient au rythme d'une chorégraphie. Puis les participants en ressortaient en costume, coiffés d'un canotier et agitant un drapeau américain. NARRATEUR Mais Ford ne s'en tint pas aux cours de langue. Il était déterminé à changer la manière dont vivaient ses employés. Les mois qui suivirent l'annonce des 5 dollars journaliers, des hommes bien vêtus se mirent à rôder dans les quartiers ouvriers en quête de la famille et des proches des employés de Ford. Il s'agissait d'inspecteurs du tout récent service social de son entreprise, qui avaient pour mission d'observer les aspects les plus intimes de la vie de ses ouvriers. JOHN STAUDENMAIER La maison était-elle propre ? Les résidents avaient-ils des problèmes de boisson ? Envoyaient-ils de l'argent au pays ? - À ne pas faire. - Les couples étaient-ils légitimes? Y avait-il des pensionnaires chez eux ? - Déconseillé. Il y avait toute une liste de critères à respecter, c'était ce que j’appellerais un remaniement social. Ford disait : "Ces paysans doivent devenir américains. Nous allons nous servir des 5 dollars par jour pour les américaniser". NARRATEUR Si un employé échouait à l'inspection, on lui laissait le temps de rectifier ses habitudes et son augmentation était retenue jusqu'à approbation. S'il échouait une seconde fois, il était licencié. BEVERLY GAGE C'était un niveau d'intrusion dans la vie privée qui serait impensable de nos jours. Mais Henry Ford attendait de ses employés qu'ils se comportent d'une certaine manière, et il faisait en sorte que ce soit le cas. Il n'y avait à l'époque aucune loi ni aucun organisme susceptible de s'opposer à l'emprise qu'il avait sur eux. JOHN STAUDENMAIER C'était en partie un idéaliste, quelqu'un qui croyait sincèrement savoir ce qui était bon pour ses contemporains. NARRATEUR En 1915, Henry et Clara s'installèrent dans une propriété de 600 hectares du nom de Fair Lane, donc l'accès était protégé par une grille et du personnel de sécurité. JOHN STAUDENMAIER Il a connu du jour au lendemain une immense notoriété, c'est une chose à laquelle il n'avait pas du tout été préparé. Il n'avait pas de voisins à Fair Line, c'était une véritable forteresse. NARRATEUR Les Ford avaient fait construire leur maison de 2900 mètres carrés dans la bourgade rurale de Dearborn, où ils avaient tous deux grandi, et non dans la banlieue chic de Grosse Point où résidait l'essentiel de la classe aisée de Détroit. Ils n'y recevaient que peu de visiteurs. Henry préférait boxer avec les hommes chargés de faire fonctionner la centrale électrique de Fair Lane ou aider ses voisins à moissonner leurs champs. BEVERLY GAGE Henry Ford restait à part, par bien des aspects. Il avait beau être l'un des hommes les plus riches des États-Unis et pour tout dire du monde, il aimait se considérer comme un artisan vertueux. Il ne faisait pas partie de l'élite des parasites raffinés et coupés du monde, contrairement aux avocats et aux banquiers. DOUGLAS BRINKLEY Il n'a jamais cherché à faire partie de l'élite sociale. Il ne voulait pas fréquenter le gratin, ni faire la connaissance de Rockefeller. Il n'avait aucune attirance pour ce monde-là. Ce qu'il aimait, c'était discuter avec des gens qui partageaient sa passion pour la mécanique. NARRATEUR Alors qu'il avait détesté les travaux de la ferme étant jeune, il s'y consacrait maintenant avec délice, faisant les foins et battant le blé. Il arpentait les bois, abattant des arbres et observant la vie sauvage. Il introduisit 600 couples d'oiseaux chanteurs venus d'Angleterre pour pouvoir les admirer avec sa femme. Mais les sittelles, pinsons et autres linottes eurent bientôt disparu à jamais. Ford ne réussit pas davantage à contrôler son fils. Il avait fait construire Fair Lane en pensant à sa famille : trois grandes serres pour les roses de Clara et une piste de bowling ainsi qu'une piscine couverte pour Edsel. Mais ce dernier ne passait que très peu de temps à la maison, passant son temps de l'autre côté de Détroit en compagnie des enfants de l'élite de la ville. Il épousa Eleanor Clay, la fille du fondateur de Hudson's, le principal grand magasin de l'agglomération. Il rejoignait ainsi l'une des plus prestigieuses familles de Détroit. STEVEN WATTS Quand Edsel a eu une vingtaine d'années, une vraie différence de classe sociale s'est créée entre son père et lui. Henry était resté un fils de fermier. Il était vieux-jeu et il n'avait reçu qu'une instruction très limitée. Edsel Ford, lui, était un jeune homme calme, distingué et plein de gentillesse. Il n'avait pas pris son destin en main avec la détermination agressive qui caractérisait son père. Or Henry Ford voulait que son fils soit la copie conforme de lui-même. NARRATEUR Ford répétait qu'une hygiène de vie rigoureuse avait été la clé de sa réussite. Chaque jour, il se levait aux aurores et faisait de l'exercice. Il ne fumait pas, ne buvait pas et ne tolérait pas d'alcool dans sa maison. NARRATEUR Il en exigeait autant de tout son entourage, à commencer par son fils. Au cours du printemps et de l'été 1915, Henry Ford se mit à acheter en secret des centaines d'hectares de terres agricoles le long de River Rouge, à moins de deux kilomètres de sa propriété. Peu de gens étaient au courant, mais il préparait un nouveau coup d'éclat. STEVEN WATTS Ford avait imaginé créer une usine dont la taille et l'ampleur dépassait tout ce qui existait à l'époque. NARRATEUR Avec les millions de dollars de bénéfices qu'il engrangeait chaque année, Ford avait largement de quoi financer son nouveau projet. Mais une fois encore, il eut maille à partir avec ses investisseurs. Le 2 novembre 1916, Ford reçut une injonction lui interdisant d'utiliser des fonds de sa société pour construire sa nouvelle usine. Deux de ses premiers investisseurs, les frères Horace et John Dodge, étaient à l'origine de la plainte. D'après eux, les dividendes que Ford distribuait n'étaient pas à la hauteur des immenses profits de son entreprise. STEVEN WATTS Les frères Dodge avaient une approche très traditionnelle du but d'une entreprise : rapporter de l'argent à ses actionnaires. Ford voyait les choses différemment. Il considérait les investisseurs comme des parasites, qui injectaient de l'argent dans une société sans participer réellement à son développement. NARRATEUR Ford prit particulièrement mal le fait que les frères Dodge projetaient d'utiliser leurs dividendes pour agrandir leur propre société automobile. Au terme de deux années de procédures judiciaires, le juge arbitra en faveur des frères Dodge, obligeant Ford à payer 20 millions de dollars plus les intérêts à chacun des 7 actionnaires exerçant une minorité de blocage au sein de sa société. JOHN STAUDENMAIER Ford pensait que chacun devait prêter allégeance à l'entreprise qu'il avait créée. Ses collaborateurs étaient soit dans le camp des disciples, soit dans celui des traîtres. JOHN STAUDENMAIER Eux étaient devenus des traîtres. NARRATEUR Très tôt dans sa carrière de constructeur automobile, Ford avait juré de se débarrasser de l'interférence des investisseurs. Il allait maintenant tenir parole. Son communiqué s'ouvrait avec la grandiloquence dont il avait coutume. "Je porte le plus grand intérêt à l'avenir... du monde entier", déclara Ford fin 1918. Ensuite vint le coup de tonnerre : le fabricant automobile de 55 ans quittait la Ford Motor Company pour se consacrer à d'autres projets. Qu'un jeune homme de 25 ans fut à la tête d'une société de 45 000 employés et au chiffre d'affaires de 250 millions de dollars n'était pas du goût de ses actionnaires. Deux mois plus tard, Ford père asséna un nouveau coup : il allait fonder une société automobile concurrente. Il affirma que sa nouvelle entreprise allait produire une voiture réduite à l'essentiel et vendue 300 dollars, soit moins que le coût de revient d'un modèle «t» Il ajouta qu'il comptait construire des usines d'un bout à l'autre des États-Unis et embaucher 200 000 employés. Plus les rumeurs se répandaient dans Detroit, plus les investisseurs de la Ford Motor Company étaient inquiets. STEVEN WATTS Ford était passé maître dans l'art de manipuler la presse, et cette histoire a fait le tour du pays. Ce qu'il cherchait à faire, c'était effrayer les actionnaires de la Ford Motor Company. C'était un plan très complexe pour récupérer le contrôle de son ancienne société. NARRATEUR Sur les ordres de son père, Edsel chargea en secret une banque d'investissement de Boston de contacter ses actionnaires. NARRATEUR Les uns après les autres, et alors que l'avenir de la Ford Motor Company semblait chaque jour plus incertain, ils revendirent leurs parts. Il en coûta à Ford 106 millions de dollars. Mais pour la première fois en 16 ans, Edsel, Clara et lui contrôlaient l'ensemble des actions de sa société. Lorsqu'il apprit que son plan avait fonctionné, Ford se mit à danser comme un cabri. STEVEN WATTS Quand Edsel Ford fut nommé à la tête de la Ford Motor Company par son père, il fut fou de joie. BOB CASEY Edsel savait que son père était très dominateur. Mais Henry avait assez d'argent pour faire à près tout ce qui lui passait par la tête. Edsel s'est peut-être dit que son père vaquerait à ses occupations et le laisserait diriger la société. NARRATEUR En toute logique, Edsel aurait dû diriger l'installation du gigantesque complexe de River Rouge qui allait voir le jour à Dearborn. Mais dans les faits, c'est son père qui supervisa toutes les étapes importantes. Henry dirigea le creusement des fondations de la centrale électrique de la future usine ainsi que le dragage de la rivière destiné à permettre l'accès des cargos. Il vérifia les plans de chaque rue et de chaque voie ferrée et supervisa la construction des hauts fourneaux ainsi que d'une fonderie. Si le moindre aspect du projet n'était pas à la hauteur de ses attentes, il intervenait. Quand un ingénieur reconnut qu'une paroi d'un four à coke de 10 mètres de haut avait un centimètre d'écart avec les plans prévus, Ford exigea qu'on le démolisse. Edsel resta cantonné à Highland Parks pour gérer au quotidien la production et les ventes du modèle «t» Peu après avoir pris ses fonctions à la tête de l'entreprise, Edsel décida de remédier à l’exiguïté de l'immeuble administratif en lui adjoignant une nouvelle aile. Lorsqu'Henry vit le trou des fondations, il vint trouver Edsel. Il dit à son fils que ce chantier était inutile. Edsel promit de remblayer le trou. "Non, lui répondit son père, ce n'est pas la peine. Laisse-le comme ça". Par la suite, Edsel dut longer ce trou chaque jour en allant travailler. Abattu, il confia à un ami : "Je ne sais pas quel plaisir trouve Père à m'humilier de cette façon". STEVEN WATTS C'était une manière pour Henry Ford de montrer son pouvoir. C'était lui le chef, il n'y avait aucun doute à ce sujet. Si quelqu'un avait du mal à s'en convaincre, il n'avait qu'à regarder ce grand trou pour que ses doutes soient dissipés. NARRATEUR Depuis qu'il s'était débarrassé de ses investisseurs, Ford avait accru son emprise sur sa société. Au cours des 12 mois qui suivirent, il licencia plusieurs employés très qualifiés et loyaux qui avaient joué un rôle déterminant dans le succès de la Ford «t» DOUGLAS BRINKLEY Ces gens lui disaient : "j'ai perfectionné cette transmission, et maintenant vous allez me jeter à la rue ?". Et lui répondait : "Oui, allez faire votre vie ailleurs plutôt que de rester ici à me sucer le sang." NELSON LICHTENSTEIN Ford n'a jamais licencié qui que ce soit lui-même. Il laissait d'autres que lui s'en charger, parfois de manière brutale. Certains employés se présentaient un matin au travail et leur bureau avait disparu. Une fois, c'est arrivé à tout un service, la pièce était entièrement vide. STEVEN WATTS Ford avait un immense ego. STEVEN WATTS Il a développé le besoin d'être systématiquement sur le devant de la scène, d'être au centre de l'attention médiatique. Il ne supportait pas de partager les honneurs avec qui que ce soit. BOB CASEY Tout ce pouvoir qu'il a accumulé l'a changé. Quand il a eu l'opportunité d'asseoir sa domination sur les gens qui l'entouraient, il l'a mise en pratique sans hésiter. NARRATEUR Au début de l'été 1919, Henry Ford se présenta au tribunal de Mount Clemens, dans le Michigan, une petite ville au nord de Detroit. NARRATEUR Il avait poursuivi en justice le Chicago Tribune pour diffamation après que le journal l'eut décrit comme "un idéaliste ignorant" et "un anarchiste ennemi de son pays". NARRATEUR Il devait à présent venir à la barre. NARRATEUR Pour réfuter l'accusation de diffamation, le Chicago Tribune entreprit de prouver l'ignorance de Ford. NARRATEUR "Savez-vous quelque chose sur la révolution, Monsieur Ford ?", lui demanda l'avocat du journal. NARRATEUR "Oui, monsieur", répondit Ford. "Et quand a eu lieu la révolution à laquelle vous pensez ?" "En 1812", répondit Ford, à la stupeur de l'assistance. JOHN STAUDENMAIER On l'a interrogé sur des sujets relevant de l'enseignement secondaire. Il s'est révélé être d'une ignorance crasse. NARRATEUR Ses connaissances s'avérèrent confuses ou tout simplement fausses. Les gens présents au procès furent sidérés de l'étendue de son ignorance. "Ne savez-vous pas qu'aucune révolution n'a eu lieu en 1812 ? insista l'avocat. Ne savez-vous pas que ce pays est né d'une révolution en l'an 1776 ? L'auriez-vous oublié ?" "Il faut croire", répondit Ford. GREG GRANDIN Les avocats de la défense ont cherché à suggérer qu'il était à moitié-illettré. Ils lui ont demandé de lire des textes et il a refusé. Le premier jour, il prétendit qu'il avait oublié ses lunettes. Le jour suivant, qu'il ne pouvait pas lire parce que ses yeux pleuraient. Il a donné l'impression d'être dépassé par la situation. NARRATEUR Tandis que des journaux de tous les États-Unis couvraient le procès dans ses moindres détails, Ford était soumis 8 jours durant aux questions de la défense. JOHN STAUDENMAIER Il détestait les avocats autant qu'il détestait le monde de la finance, mais il devait répondre. Il ne pouvait pas se défiler sous prétexte qu'il était Henry Ford. Il était interrogé sous serment. NARRATEUR Au terme du procès, le jury, composé en grande partie de fermiers, jugea qu'il y avait bien eut diffamation à l'encontre de Ford. Il était peut-être ignorant, mais pas anarchiste. En dépit de sa victoire, Ford resta très affecté par cet épisode. la presse ne se priva pas de tourner en ridicule le constructeur automobile au sujet de sa piètre prestation. STEVEN WATTS Ce sur quoi se sont focalisé tous les témoins du procès, et surtout la presse, c'est cette idée selon laquelle Henry Ford n'était qu'un plouc qui avait connu le succès un peu par hasard, un homme stupide qui défendait des idées stupides et une classe de gens stupides. NARRATEUR Le New York Times écrivit : "Monsieur Ford a été soumis a un examen rigoureux de ses facultés intellectuelles. Il n'a pas réussi cet examen." Le New York Post fut encore plus brutal : "Cet homme est un clown". Quelques semaines après la fin du procès, Ford se retira dans la campagne de l'état de New York pour se remettre de cette épreuve. Ses escapades en pleine nature avec ses amis Thomas Edison et Harvey Firestone, le magnat du pneu, étaient une tradition annuelle. Cette année-là, ses vacances furent particulièrement régénératrices : Ford apprit que d'innombrables lettres lui avaient été envoyées des quatre coins du pays. Fâchés par la couverture médiatique du procès, des fermiers, des commerçants, des notables ruraux et des journalistes de petites villes s'empressèrent de prendre sa défense. Des prêtres prièrent pour qu'Henry Ford cesse d'être persécuté par l'élite intellectuelle. Des dizaines de milliers de gens ordinaires lui exprimèrent leur soutien sincère. "Vous êtes un authentique self-made-man", lui écrivit un admirateur. "Des millions de gens vous aiment à travers le monde", renchérit un autre. "Ne les laissez pas vous décourager". À la surprise de certains, le procès ne fit que renforcer son image de héros populaire. STEVEN WATTS Il existait un fossé entre les gens simples de la campagne et l'intelligentsia, qui détestait Ford pour bien des raisons. Mais l'image qu'il renvoyait était exactement celle qu'il avait envie de donner. NARRATEUR Au fil des années, Ford avait cultivé une image d'homme normal. NARRATEUR Cette année ne devait pas déroger à la règle. Lors de ses excursions au grand air, il ne manquait pas de se faire accompagner par des journalistes, des photographes et sa propre équipe de tournage qui assistaient au moindre de ses exploits. "Ces excursions en grande pompe, commenta un collaborateur, étaient aussi intimes qu'une réception hollywoodienne". Ses films de vacances étaient ensuite projetés d'un bout à l'autre des États-Unis. STEVEN WATTS Il adorait le camping, la vie au grand air et l'Amérique profonde, mais c'était aussi une opportunité à exploiter. Henry Ford était un grand manipulateur des médias, il comprenait très bien la manière dont fonctionnait le monde moderne. GREG GRANDIN Ford avait des opinions sur beaucoup de choses. Il avait des idées sur la bonne organisation d'une société, sur la manière de mener une vie saine, sur le rôle respectif de l'homme et de la femme. Il avait des idées sur la diététique, sur la cigarette, sur l'exercice physique... Et il avait des idées sur les juifs. NARRATEUR En mai 1920, Ford se mit à publier une série d'articles dans l'hebdomadaire local, le Dearborn Independent, qu'il avait racheté un an et demi plus tôt. "S'il y a bien une chose qui attire les juifs, écrivit-il, c'est le pouvoir. Ce ne sont pas seulement quelques juifs qui s'immiscent parmi les maîtres de la finance internationale ; tous ceux qui tirent les ficelles sont juifs." GREG GRANDIN Il associait les juifs à la finance et aux banques. Il le rendait coupables de la guerre. Il s'est mis à accuser les juifs de tous les maux du monde moderne. HASIA DINER Il baignait dans une culture où on affublait les juifs de toutes sorte de caractères : on les considérait comme des profiteurs et comme des escrocs. Les juifs sont devenus le symbole par excellence d'un monde où régnait la manipulation. NARRATEUR Ford fit en sorte que les foyers de toute l'Amérique aient accès à son message antisémite. NARRATEUR En plus des abonnements, il fit distribuer le Dearborn Independent par son réseau de plus de 7000 concessionnaires automobiles. NARRATEUR En 1926, le tirage avait atteint 900 000 exemplaires. HASIA DINER De nombreux journaux locaux publiaient du contenu très antisémite, donc ce n'était pas une exception en soi. En revanche, ce qui était plus curieux, c'était les très nombreux exemplaires du Dearborn Independent qui étaient disponibles dans des concessions de Californie, du Massachussetts ou de l'Iowa. NARRATEUR Le Comité des Juifs Américains, le Conseil Fédéral des Églises et plus d'une centaine de personnalités publiques, dont le président Woodrow Wilson, condamnèrent les attaques de Ford. NARRATEUR Mais cela ne l'impressionna pas. "Les juifs sont les charognards du monde, déclara-t-il. Partout dans un pays où quelque chose ne va pas, vous trouverez un juif." NARRATEUR Il fit même republier les tristement célèbres Protocoles des Sages de Sion. GREG GRANDIN Ce sont les tsars de Russie qui avaient créé de toutes pièces cette fiction sur des juifs qui conspirent pour conquérir le monde. Mais Ford l'a publiée en Amérique. GREG GRANDIN Le problème avec Henry Ford, c'était l'étendue de son influence et de son autorité morale. Lorsqu'un personnage tel que lui valide ce genre de propos, cela leur donne de la légitimité. NARRATEUR Une poursuite en diffamation intentée par un avocat juif le contraignit à publier des excuses publiques. 8 ans après avoir repris le Dearborn Independent, il ferma le journal. NARRATEUR De nombreuses associations juives jugèrent sincères les excuses de Ford. Mais ceux qui le connaissaient le mieux savaient qu'il n'en pensait pas un mot. NARRATEUR En privé, il continuait d'affirmer que les juifs étaient au cœur de ce qu'il appelait "la dégénérescence morale de la société américaine". NARRATEUR Dans l'Amérique des années 20, le changement était visible partout : dans la musique, dans la danse, dans la prohibition de l'alcool, dans les aspirations des femmes. NARRATEUR Mais ce changement n'était nulle part aussi flagrant que sur les routes. NARRATEUR Le boom de l'automobile avait dopé l'industrie du pétrole, du caoutchouc et de l'acier, encouragé la construction de nouvelles routes et stimulé le secteur de l'immobilier ainsi que la création de commerces tels que les stations-essences, les motels et les restaurants routiers. NARRATEUR Les rues n'étaient plus jonchées de crottin de cheval mais encombrées de voitures. BOB CASEY Ceux qui peuvent acheter une voiture le faisaient, les autres en avaient envie. NARRATEUR Un essayiste écrivit : "l'automobile a changé nos codes vestimentaires, nos manières, l'apparence de nos villes, la façon dont nous partons en vacances et nos positions durant l'amour." BEVERLY GAGE On accorde plus d'importance aux loisirs, au fait de prendre sa voiture sans destination particulière. Les Américains ont découvert des habitudes radicalement nouvelles. NARRATEUR Beaucoup de ces changements n'étaient pas du goût d'Henry Ford. NANCY KOEHN Quand on achetait sa première voiture et qu'on avait appris à s'en servir, de nouvelles envies se greffaient sur cet objet : pourquoi ne pas choisir un pare-choc différent, des sièges différents, des phares différents ? Un marché évolue au fur et à mesure de son succès. C'est vrai des vêtements, c'est vrai des ordinateurs ou encore des smartphones. C'était tout aussi vrai des voitures. GREG GRANDIN C'était l’exubérance des années 20. Les gens voulaient du style, de la vitesse. Ils voulaient en mettre plein la vue. BOB CASEY En voyant ces gens acheter des voitures de luxe, Ford a dû se dire : "Ce n'est pas comme ça qu'il faut dépenser son argent !" Ford n'aimait pas cette nouvelle société de consommation qu'il a tant contribué à instaurer. NARRATEUR "Je me demande parfois si nous ne sommes pas tombés sous le charme des vendeurs, déplora -t-il. Les Américains de la génération précédente étaient des acheteurs avisés. De nos jours, tous semblent être conquis d'avance." NARRATEUR Là où Ford vit de la décadence, le président de la firme concurrente General Motors vit une opportunité. BOB CASEY Alfred P. Sloan a pressenti quel serait l'avenir de l'industrie automobile au-delà du modèle «t» Il a compris qu'une fois le marché saturé, il allait falloir convaincre les gens d'acheter une nouvelle voiture alors qu'ils en avaient une d'à peine 3 ans qui fonctionnait encore parfaitement. NARRATEUR Sloan introduisit le renouvellement annuel des modèles et déclina toute une gamme de véhicules allant du plus modeste au plus extravagant. NARRATEUR De la Chevrolet à l'Oldsmobile, et de la Buick à la Cadillac : des voitures "pour toutes les bourses et tous les usages". NARRATEUR Pour la première fois, l'hégémonie de la Ford Motor Company était remise en question. NARRATEUR En 1924, le modèle «t» se vendit 6 fois plus que les modèles concurrents les plus populaires. Mais alors que le 10 millionième exemplaire quittait les chaînes d'assemblage, les ventes étaient clairement en baisse. NARRATEUR Cette année-là, la part de marché de Ford passa sous la barre des 50 pour cent et continuait de diminuer. NARRATEUR Dans le même temps, les ventes de la splendide Chevrolet de General Motors - disponible dans presque toutes les teintes sauf en noir - avaient plus que triplé. NARRATEUR Mais Henry Ford se refusait à évoquer l'idée d'un nouveau modèle. NARRATEUR "Le modèle "T", affirmait-il, est la voiture la plus parfait qui soit". NANCY KOEHN Il était obnubilé par sa vision des choses. L'obstination qui avait permis son succès commençait à le rendre très vulnérable. NARRATEUR Ses concessionnaires étaient exaspérés. Certains passèrent au service de Dodge ou de General Motors. "Le modèle «t» a fait son temps", se lamenta l'un d'entre eux. NARRATEUR Le 20 janvier 1926, un mémo de 6 pages atterrit sur le bureau d'Henry Ford. NARRATEUR L'auteur en était Ernest Kanzler, un directeur de la société qui était aussi le beau-frère d'Edsel. Pendant des semaines, il avait hésiter à remettre ce document. NARRATEUR Il craignait que l'entreprise ne courre à sa perte s'il ne l'envoyait pas mais redoutait d'être licencié s'il le faisait. NARRATEUR "Nos clients se tournent vers d'autres marques, écrivait-il. À chaque nouveau modèle qu'ils lancent, nos concurrents deviennent plus forts et nous plus faibles." NARRATEUR "Un nouveau produit est nécessaire. L'immense majorité de ceux à qui vous avez confié les responsabilités les plus importantes au sein de votre entreprise sont de cet avis." NELSON LICHTENSTEIN Ford s'était entouré de béni-oui-oui. Quand il a été confronté à une contestation, il y a répondu de façon agressive. NARRATEUR Ford saisit la moindre occasion d'humilier Kanzler, le poussant à la démission au bout de quelques mois. NARRATEUR "Le seul problème de notre voiture, martelait-il, c'est que nous ne pouvons pas la produire assez vite." NARRATEUR Personne d'autre dans la société n'était d'accord avec lui, surtout pas son fils. Mais pour une fois, Edsel refusa de se taire. STEVEN WATTS Edsel n'aimait pas la confrontation. Il n'aimait pas avoir de frictions avec son père, taper du poing sur la table. Mais il s'est rendu compte que les temps avait changé, que les consommateurs avaient des attentes plus sophistiquées et qu'il fallait sortir un nouveau modèle. NARRATEUR L'affrontement dura plus d'un an. Edsel se présentait régulièrement dans le bureau de son père avec sous le bras les plans d'un nouveau modèle. À chaque fois, Henry le renvoyait dans les cordes. NARRATEUR Après l'un de leurs échanges, Henry lui fit dire par un collègue de partir en voyage pour la Californie. "Qu'il y reste longtemps, précisa-t-il. Quand je voudrai le revoir, je le lui ferai savoir." NARRATEUR "Le patriarche était persuadé de savoir ce qui était bon pour les gens, se souvint un collaborateur, alors qu'Edsel voulait proposer aux consommateurs ce qu'ils désiraient." NARRATEUR Le 26 mai 1927, le père et son fils firent une apparition publique commune à l'occasion de la sortie d'usine du quinze-millionième exemplaire du modèle «t» NARRATEUR Pendant qu'ils posaient pour la photo, un communiqué était envoyé à la presse. NARRATEUR La Ford Motor Company cessait la production du modèle «t» pour se lancer dans la fabrication d'une "voiture Ford entièrement nouvelle". STEVEN WATTS Il est impossible de dire avec précision à quel moment Henry Ford a décidé de mettre le modèle «t» au rencart. STEVEN WATTS Il a fini par céder et il a accepté de constituer une équipe chargée de développer un nouveau modèle. NARRATEUR En décembre 1927, après avoir fermé l'usine durant 6 mois pour réorganiser la production, la nouvelle Ford était enfin prête. NARRATEUR L'attente du public était très forte. On enregistra plus de 100 000 commandes avant même que le prototype ait été montré. NARRATEUR Une fois dévoilé, le modèle "A" fut encensé par la critique. NARRATEUR Disponible dans toute une gamme de teintes, il était équipé d'un puissant moteur quatre-cylindres, d'un démarreur électrique et d'un pare-brise incassable. NARRATEUR Rapide et sûr mais néanmoins abordable, on pouvait l'acheter à crédit. NARRATEUR Chacun dans l'entreprise savait que c'était Edsel qui en avait imaginé l'esprit et le design. NARRATEUR Mais à son grand dam, son père s'en attribua tout le mérite. STEVEN WATTS Henry Ford a récolté les lauriers sans le moindre scrupule, en manipulant la presse comme il le faisait de puis tant d'années. STEVEN WATTS Il est passé pour le héros de l'histoire, l'homme qui avait apporté une nouvelle voiture aux gens. NARRATEUR Le modèle "A" parvint à redresser le chiffre d'affaires de la Ford Motor Company, avec 700 000 exemplaires vendus la première années. NARRATEUR Malgré ce succès, Henry Ford ne pardonna jamais son fils. STEVEN WATTS Il a aimé le modèle «t» plus que tout autre chose dans sa vie. STEVEN WATTS Cette voiture était au cœur de ce qu'il était. STEVEN WATTS Se débarrasser du modèle «t» revenait à sacrifier une part de lui-même. STEVEN WATTS C'était presque comme abandonner un enfant. Il refusait d'admettre que cette magnifique machine qui avait tant compté pour lui était devenue obsolète. NARRATEUR À l'hiver 1928, après plus de 10 ans de travaux, l'immense complexe industriel des usines Ford à River Rouge était à présent opérationnel. NARRATEUR Henry Ford prévoyait d'y produire 10 000 voitures par jour. NANCY KOEHN Les usines de Ford étaient le reflet de son ambition et de sa détermination. Cela se voyait un peu à Higland Park, mais ce fut nettement plus évident à River Rouge. NANCY KOEHN C'était un empire industriel de très grande ampleur. NANCY KOEHN Il y arrivait des millions de dollars de matériaux bruts et il en sortait des files de voitures fraîchement assemblées. Ford a créé une usine entièrement sous son contrôle. NARRATEUR 25 kilomètres de routes parcouraient l'usine de River Rouge, qui comptait aussi 190 kilomètres de chaînes d'assemblage réparties dans 93 bâtiments. NARRATEUR 2 millions 650 mille mètres cubes d'eau étaient pompés chaque jour dans la Detroit River pour les besoins du complexe, soit la consommation de Détroit, de Cincinnati et de la Nouvelle Orléans réunies. BOB CASEY Il y avait 160 kilomètres de voies ferrées pour transporter des choses d'un point à un autre. BOB CASEY L'usine avait son propre réseau hydrographique et électrique, ses propres équipes de sécurité, sa propre caserne de pompiers... C'était ni plus ni moins une ville où l'on fabriquait des voitures. NARRATEUR La Ford Motor Company employait à River Rouge plus de 75 000 personnes, travaillant 24 heures sur 24 en rotations de 8 heures. NELSON LICHTENSTEIN Ce complexe était le centre névralgique de l'ère industrielle. Il était à l'avant-garde, c'était ce qui se faisait de plus moderne et de plus sophistiqué en matière d'usine aux États-Unis. C'était la capitale du monde industriel. NARRATEUR L'épanouissement et l'éducation sociale des ouvriers relevaient d'idéaux dont la Ford Motor Company s'était définitivement débarrassée. NARRATEUR Il fallait battre la concurrence et atteindre des quotas de production qui augmentaient sans cesse. NARRATEUR "Le temps adore être perdu", écrivit Ford. "Et le temps perdu ne se rattrape jamais". STEVEN WATTS Toute idée de camaraderie, de travail d'équipe et de projet commun étaient absents de River Rouge, même le service social avait disparu. STEVEN WATTS La seule fonction de ce complexe était de permettre que des milliers d'hommes produisent des automobiles aussi efficacement et aussi vite que possible. NARRATEUR Alors que Ford avait minutieusement supervisé le moindre aspect de l'usine de River Rouge, à peine celle-ci fut-elle terminée qu'il se mit à la détester. STEVEN WATTS Henry Ford avait créé un monstre. River Rouge était un mastodonte sans âme, un complexe qui n'avait rien à voir avec les autres usines que Ford avait connues. Une fois que River Rouge fut mise en service, il n'y est plus venu que très occasionnellement. NARRATEUR À la fin des années 20, le secteur industriel était devenu la locomotive de l'économie américaine, au détriment de l'agriculture. NARRATEUR La bourgade de Dearborn, autrefois couverte de fermes et de pâturages, était devenue une zone industrielle en pleine expansion, où s'était implantée non seulement la Ford Motor Company, mais aussi la Michigan Bell Telephone, la Pennsylvania Railroad et la Detroit Edison. NARRATEUR D'avantage d'Américains vivaient à présent dans les villes que dans les campagnes. L’Amérique rurale dans laquelle Ford avait grandi disparaissait à vue d’œil. NARRATEUR Henry Ford était de plus en plus déboussolé. GREG GRANDIN Il s'est mis à condamner les grandes villes, grouillantes de monde et envahies par le crime. Mais plus que n'importe qui, il avait besoin de grandes concentrations humaines pour faire tourner ses usines. GREG GRANDIN Il a pris conscience qu'il ne pouvait plus contrôler les changements qu'il avait contribué à initier. NARRATEUR C'était son antidote au tapage incessant et à la pollution de River Rouge. NARRATEUR Un écrivain en parla comme du "village des jours passés d'Henry Ford". Lui-même baptisa cet endroit Greenfield Village, en référence au village natal de sa femme. Ce projet avait commencé des années plus tôt, lorsqu'il avait fidèlement restauré la maison de son enfance. NARRATEUR Lorsque des ouvriers exhumèrent des fragments d'assiette de sa mère, Ford fit reproduire à l'identique sa vaisselle, qu'il disposa sur les mêmes étagères que quand il était petit. NARRATEUR Il fit une réplique de l'établi sur lequel il réparait des montres étant enfant, dénicha du mobilier d'antiquité conforme à ses souvenirs et rangea des châles semblables à ceux de sa mère dans les tiroirs à vêtements. NARRATEUR Il acheta ensuite une centaine d'hectares de terres à un kilomètre et demi de River Rouge. NARRATEUR Il racheta des immeubles historiques qu'il fit démonter puis remonter sur sa propriété de Dearborn : Le magasin de cycles des frères Wright... NARRATEUR Le laboratoire de Thomas Edison... NARRATEUR Et le garage où Ford avait construit son quadricycle. STEVEN WATTS D'une certaine manière, Greenfield Village était un monument dédié au passé de l'Amérique, mais aussi à son propre passé. Il éprouvait le besoin de recréer la société et la culture que l'automobile et River Rouge avaient contribué à détruire. GREG GRANDIN Il avait bâti cette immense cathédrale à la gloire du monde industriel qu'était River Rouge et non loin de là, il faisait élever un sanctuaire consacré à cette Amérique du 19e siècle en voie de disparition. JOHN STAUDENMAIER Il a satisfait sa nostalgie jusque au moindre détail. Personne d'autre dans les années 20 n'avait un milliard de dollars à consacrer à la construction d'un monde fantasmé entièrement privé. Il a fait tout ça pour ne pas avoir à vivre dans le monde moderne. NARRATEUR Dans sa vision du passé, Ford faisait la part belle à la technologie. Il construisit une scierie à eau, restaura une forge du 17e siècle et racheta une collection de machines à vapeur. NARRATEUR Toutefois, une invention était bannie de Greenfield Village : le téléphone. NARRATEUR Quand son administrateur protesta qu'il risquait de rater des messages importants en provenance de l'usine, Ford répondit : "N'insistez pas. Je viens ici pour échapper à tout ça." JOHN STAUDENMAIER Ford y a investi beaucoup de son temps et de son argent. Il n'y a pas de doute que c'était devenu l'endroit où il voulait vraiment être et où il faisait ce qui lui plaisait vraiment. STEVEN WATTS Il détestait River Rouge et il adorait Greenfield Village. Il s'est mis à prendre de plus en plus de distance avec le monde industriel qu'il avait créé, peut-être sans s'en rendre compte. NARRATEUR À Détroit, la Dépression qui suivit le krach financier de 1929 se fit sentir plus violemment que dans la plupart des autres villes des États-Unis. NARRATEUR L'industrie automobile était au cœur de l'économie de Détroit. Au cours des années 20, la population de la ville avait augmenté de plus de 50 pour cent. NARRATEUR À présent, la crise financière sapait le secteur industriel. BEVERLY GAGE En l'espace de 4 ans, le Dow Jones a perdu 9 pour cent de sa valeur. BEVERLY GAGE Ce phénomène a provoqué l'arrêt brutal de la consommation à tout-va qui régnait jusque là. BEVERLY GAGE Dans une ville comme Détroit, le boom économique a fait place au néant absolu. Les clients ont disparu du jour au lendemain. NARRATEUR Ford mit un point d'honneur à protéger l'emploi, annonçant même qu'il augmentait les salaires à 7 dollars par jour. NARRATEUR Mais quelques mois après le krach, les ventes du modèle "A" étaient en berne. Ford fut contraint de licencier. NARRATEUR Des gens attirés à Détroit par l'augmentation des salaires se retrouvèrent sans travail et sans ressources. NARRATEUR Le maire de la ville estima qu'un tiers des 200 000 personnes qui formaient les queues des soupes populaires avaient été licenciées par Ford. NARRATEUR "Monsieur Ford était l'un des hommes d'affaires les plus prospères des États-Unis, le recul des ventes en a fait l'un de ceux qui se ruinent le plus vite", remarqua Fortune Magazine. STEVEN WATTS La Ford Motor Company était K.O. debout. Des trois grands constructeurs automobiles, elle était passée troisième, derrière Chrysler et loin derrière General Motors. NARRATEUR Trois ans après le début de la crise et avec un chiffre d'affaire en recul de 50 pour cent, la Ford Motor Company était dans une position délicate. NARRATEUR En réaction, Henry Ford se mit à accorder une confiance toujours plus grande à l'un de ses employés. NARRATEUR Harry Benett était un ancien boxeur amateur qui était entré dans l'entreprise de Ford au service cinématographique avant d'être promu chef de la sécurité à River Rouge. STEVEN WATTS Harry Bennett venait d'un milieu très différent de celui des autres responsables de la société. Il avait été élevé à l'école de la rue, c'était un gros-bras sans éducation qui était toujours armé. NARRATEUR Bennett s'entourait d'un groupe composé de casseurs de bras, d'athlètes, d'anciens détenus et de truands. NARRATEUR Leurs armes souvent bien en vue, ses hommes se chargeaient de faire appliquer dans l'usine un règlement très strict. NARRATEUR Les ouvriers n'avaient pas le droit de parler ni même de s'asseoir durant les heures de travail. NELSON LICHTENSTEIN Les ouvriers en parlaient comme d'une Gestapo. NELSON LICHTENSTEIN C'était une sorte de police privée dans l'usine. NELSON LICHTENSTEIN La terreur était palpable au sein du complexe. GREG GRANDIN Harry Bennett contrôlait River Rouge d'une main de fer. Il faisait régner l'ordre et avait son mot à dire sur le moindre aspect de la vie des ouvriers. GREG GRANDIN L'esprit paternaliste développé autrefois par Ford avait cédé la place à une vision focalisée sur une discipline très stricte. NARRATEUR Bennett tirait son influence de sa grande proximité avec son patron. Le matin, Ford conduisait souvent son chef de la sécurité à son travail et chaque soir, à 21 heures 30, il s'entretenait avec lui. STEVEN WATTS Ford s'activait en coulisses tel un Magicien d'Oz, actionnant les leviers et prenant les décisions importantes. Il était incapable de déléguer le contrôle des opérations, ce n'était pas dans sa nature. NARRATEUR Bennett a dit un jour : "Si Monsieur Ford me demande d'éteindre le soleil pour demain, j'aurais du mal à m'exécuter. Mais vous verriez 100 000 pauvres types venir travailler à River Rouge avec des lunettes noires." NARRATEUR Plus Ford se rapprochait de Bennett, plus ses relations avec son fils Edsel devenaient tendues. NARRATEUR Même les sujets d'actualités ne parvenaient plus à masquer leurs dissensions grandissantes. NARRATEUR Au fil des ans, Henry s'agaçait de plus en plus de la façon dont son fils gérait l'entreprise. Tandis que ses collaborateurs voyaient en Edsel un chef moderne et à l'écoute, son père le jugeait timoré et indécis. NARRATEUR "Monsieur Ford pensait que son fils n'était pas assez ferme", commenta un employé. STEVEN WATTS Les gens aimaient travailler avec Edsel parce qu'il ne donnait pas d'ordres à tout-va, qu'il ne piquait pas de colère et qu'il ne se comportait pas en dictateur. STEVEN WATTS Il avait une vision moderne de son poste mais son père ne le supportait pas, il considérait que c'était un signe de faiblesse de la part de son fils. NARRATEUR La vie privée d'Edsel était également pour son père une source constante d'exaspération. NARRATEUR Tout dans la vie d'Edsel - sa villa de 60 pièces, sa collection d’œuvres d'art, ses fêtes extravagantes, ses amis riches, sa consommation d'alcool - confortait Henry dans l'idée que son fils était faible. JOHN STAUDENMAIER Edsel disait haut et fort qu'il faisait partie de la classe dominante, chose qu'Henry ne pouvait pas supporter. JOHN STAUDENMAIER Il ne pouvait pas imaginer qu'on puisse vivre de cette manière, ça le dépassait. NARRATEUR À bout de patience, Henry finit par demander à Bennett d'espionner son fils. DOUGLAS BRINKLEY Henry Ford était obsédé par le fait que son fils n'ait aucun vice. Quand Edsel s'absentait, Henry s'introduisait chez lui et brisait toutes ses bouteilles d'alcool avec sa canne. STEVEN WATTS Il le faisait espionner, l'accusait d'être alcoolique et de toutes sortes de maux qui n'existaient que dans son esprit. NARRATEUR Alors que sa situation familiale se dégradait et que sa société déclinait, une nouvelle menace retint l'attention d'Henry Ford. NARRATEUR Les organisations syndicales avaient décidé de se mesurer à l'industrie automobile. NARRATEUR Le syndicat United Auto Workers décida de profiter du Wagner Act de 1935, garantissant aux employés le droit de s'organiser collectivement pour la défense de leurs droits. NARRATEUR Au bout de 6 semaines de grève, General Motors accepta de reconnaître le syndicat. NARRATEUR Chrysler capitula 3 mois plus tard. NARRATEUR Henry Ford poursuivit le combat. GREG GRANDIN Ford se voyait comme un bienfaiteur des classes ouvrières. Mais il vouait une haine viscérale aux syndicats. GREG GRANDIN Il les détestait par principe. Les syndicats remettaient en question le fait que River Rouge lui appartenait. NARRATEUR Ford décréta qu'aucun employé n'était autorisé à rencontrer les représentants syndicaux ni à s'entretenir des conditions de travail avec qui que ce soit. NARRATEUR Sauf avec Harry Bennett. NARRATEUR En avril 1937, Ford autorisa son chef de la sécurité de "s'occuper" du United Auto Workers. NARRATEUR Bennett déclara aussitôt que l'uaw était "irresponsable, antiaméricain et ne promettait rien de bon". NARRATEUR Le 26 mai 1937, des représentants syndicaux se présentèrent devant River Rouge et distribuèrent des tracts intitulés "Oui au syndicalisme, non au fordisme". NELSON LICHTENSTEIN Ils savaient que leur syndicat devait s'implanter chez Ford pour être un interlocuteur durable de l'industrie automobile. NELSON LICHTENSTEIN Ils avaient demandé à des photographes d'être présents pour que le pays soit informé que des tracts étaient distribués et que des employés de la Ford Motor Company rejoignaient les rangs de l'uaw. NARRATEUR Les hommes de main de Bennett étaient sur le pied de guerre. NARRATEUR Les agents de sécurité de Ford s'emparèrent de la plupart des appareils, mais quelques photographes parvinrent à s'échapper. NARRATEUR Les images témoignant des méthodes brutales de l'entreprise firent le tour des journaux du pays. NARRATEUR Mais l'industriel vieillissant demeura résolu à ne pas laisser le syndicat s'implanter dans son usine. STEVEN WATTS Tout en s'enfermant chaque jour un peu plus dans la nostalgie de son enfance, Ford éprouvait le besoin primal de garder le contrôle sur ce qu'il avait créé. STEVEN WATTS La Ford Motor Company était son bébé, il allait tout faire pour qu'elle ne lui échappe pas. JOHN STAUDENMAIER Pourquoi s'est-il entouré d'une bande d'espions et de truands ? Tout simplement parce qu'il ne savait pas quoi faire d'autre face à un monde qui selon lui était devenu incontrôlable. NARRATEUR Au fil des ans, Ford se mit à passer toujours plus de temps à Greenfield Village. NARRATEUR Il allait saluer les élèves de son école, flânait du côté de la ferme où étaient menées ses expériences sur les graines de soja et savourait les réceptions à l'ancienne à sa salle de bal où un professeur de danse était employé à plein temps. NARRATEUR À l'occasion de son 75ème anniversaire, Henry Ford assista à une représentation de scènes tirées de sa propre vie. NARRATEUR Mais il passa son temps à s'éclipser de la fête pour voir où en étaient ses projets à Greenwich Village, préférant cela à la compagnie de ses milliers d'invités. NARRATEUR Chacun s'aperçut qu'il était affaiblit. Mais peu savaient qu'il venait de subir un accident vasculaire cérébral. NARRATEUR Edsel était préoccupé par la santé mentale de son père. Au lieu de s'adoucir avec l'âge, Henry devenait au contraire de plus en plus autoritaire et paranoïaque. NARRATEUR Il s'en prenait à des employés, accusait de vieux collaborateurs de trahison ou pire, n'arrivait pas à les reconnaître, et il répétait qu'il était persécuté par les juifs. NARRATEUR Il devint persuadé qu'il n'y avait plus qu'un seul employé de sa société en qui il pouvait avoir confiance : son cher Harry. STEVEN WATTS Harry Bennett était doté de tout ce qu'Henry avait essayé de développer chez Edsel pendant des années. STEVEN WATTS Bennett était devenu une sorte de fils spirituel pour Harry, le fils idéal qu'il avait espéré avoir et qu'Edsel n'avait jamais réussi à devenir. NARRATEUR Au printemps 1941, alors que la guerre faisait rage en Europe, la Ford Motor Company signa plusieurs contrats avec le gouvernement américain, dont une commande pour des bombardiers B-24 d'un montant de 480 millions de dollars. NARRATEUR Cet afflux de capitaux sortit l'entreprise de l'ornière. NARRATEUR Mais pour les 90 000 ouvriers de River Rouge, les menaces, la brutalité et la terreur restaient monnaie courante. NARRATEUR Les employés surpris dans des discussions de groupe étaient suspectés d'activités syndicales et mis à la porte sur le champ, souvent après un sévère passage à tabac. NARRATEUR Les gros contrats passés avec l'armée permirent aux revendications des représentants syndicaux de trouver un nouvel écho. NARRATEUR Ils demandaient une augmentation des salaires, le paiement des heures supplémentaires et la sécurité de l'emploi. STEVEN WATTS Edsel conseilla à son père de rentrer en contact avec les syndicats dans le but de trouver un accord. STEVEN WATTS Mais Henry ne voulut rien savoir. NARRATEUR Quand Ford refusa de satisfaire les exigences de ses employés, des milliers d'entre eux se mirent en grève. NARRATEUR Edsel prit les choses en main sans l'accord de son père. Il rencontra les représentants syndicaux et parvint à conclure un accord. NARRATEUR Quand les documents officiels ratifiant l'accord furent rédigés, Henry Ford refusa de les signer. NARRATEUR Il s'emporta contre Edsel, hurlant qu'il préférait fermer ses usines plutôt que de céder au syndicat. NARRATEUR C'était une menace sans fondement. Le vieil industriel savait qu'il avait perdu la partie. NELSON LICHTENSTEIN Henry Ford a signé l'accord avec le syndicat parce qu'il n'avait pas le choix. Si la grève avait continué et que le chaos s'était installé dans l'usine, le gouvernement serait intervenu. NELSON LICHTENSTEIN Ses collaborateurs le lui ont dit, y compris Harry Bennett. NARRATEUR Le lendemain, la Ford Motor Company accordait à l'uaw tout ce qu'elle exigeait et même plus : NARRATEUR Un local pour le syndicat, les meilleurs salaires de l'industrie automobile et le prélèvement des cotisations syndicales sur la paie des ouvriers. NARRATEUR Quand on lui demanda plus tard ce qui l'avait fait changer d'avis, Henry répondit que Clara avait menacé de le quitter s'il ne le faisait pas. NARRATEUR Peu de temps après la grève, Edsel fut admis à l’hôpital. NARRATEUR Comme de nombreux cadres de la société, il souffrait depuis des années d'ulcères que les médecins attribuaient au stress. NARRATEUR Ils préconisèrent une ablation partielle de l'estomac. NARRATEUR Mais l'opération n'apporta pas d'amélioration. NARRATEUR "Si Edsel a un problème de santé, il peut y remédier tout seul", confia son père à des collaborateurs. "Il doit changer ses habitudes". NARRATEUR Henry ignorait que son fils avait un cancer de l'estomac en phase terminale. NARRATEUR Edsel reprit le travail, ne révélant son état qu'à sa femme Eleanor. BOB CASEY Quand l'état de santé d'Edsel s'est mis à empirer, Henry a interprété cela comme un nouveau signe de faiblesse. BOB CASEY "Si seulement il mangeait sainement, qu'il ne buvait pas de vin et qu'il ne passait pas son temps avec ses amis bons-à-rien de la haute société, il se remettrait sur pied." NARRATEUR L'affaire prit un tour plus sérieux lorsqu'Henry chargea un de ses proches collaborateurs de demander à Edsel de rectifier son comportement, menaces à l'appui. NARRATEUR Quand il entendit la longue liste des récriminations de son père, Edsel fondit en larmes. NARRATEUR Quelques semaines plus tard, il fit un malaise. NARRATEUR Eleanor révéla à Henry ce qu'elle-même savait depuis des mois : Edsel était mourant. NARRATEUR Alors que son fils gardait le lit dans sa propriété de Grosse Point, Henry refusa de croire à son agonie. NARRATEUR Il demanda désespérément aux médecins d'Edsel de guérir son fils. NARRATEUR Le 26 mai 1943, Edsel Ford mourut à l'âge de 49 ans. NARRATEUR Henry Ford fut dévasté. NARRATEUR Pendant des mois, il passa ses nuits à errer sur les dépendances de Greenfield Village. STEVEN WATTS Au fond de lui, Ford savait que son comportement injuste vis-à-vis de son fils était en partie responsable de sa mort. STEVEN WATTS Émotionnellement, mentalement et physiquement, il ne fut plus jamais le même. NARRATEUR "Harry, demanda-t-il un jour, croyez-vous que j'ai été cruel envers Edsel ?" NARRATEUR "Cruel non, mais injuste, jugea Bennett. À sa place, ça m'aurait énervé." NARRATEUR "C'était mon but, répondit Ford. Je voulais qu'il s'énerve." NARRATEUR Après la mort d'Edsel, Henry reprit la présidence de la Ford Motor Company. NARRATEUR Mais plusieurs attaques cérébrales le laissèrent hors d'état de diriger sa société. STEVEN WATTS Il y eut plusieurs années de chaos absolu. Certains ont même parlé d'un "règne du Chapelier Fou". STEVEN WATTS Il cherchait à joindre des gens qui ne travaillaient plus pour lui depuis 30 ans. NARRATEUR "Il faut revenir aux sources, à l'époque du modèle "T", disait-il. Il ne faut produire qu'un seul modèle de voiture Ford." NARRATEUR Des membres du gouvernement redoutèrent qu'avec Henry Ford à sa tête, la Ford Motor Company ne puisse pas honorer ses commandes pour l'armée américaine. NARRATEUR En 1945, Ford fut frappé par un nouvel accident vasculaire cérébral très sérieux. NARRATEUR Il avait de plus en plus de mal à reconnaître ses proches, sortait très peu et craignait de quitter Clara des yeux. NARRATEUR Henry Ford mourut dans la nuit du 7 avril 1947, sa tête posée sur l'épaule de sa femme. NARRATEUR Il avait 83 ans. NARRATEUR Deux jours plus tard, 100 000 personnes formèrent une queue de plus d'un kilomètre et demi de long pour se recueillir devant sa dépouille. NARRATEUR Ce n'était pas à l'auteur du Juif International, au briseur de grèves ou au père tyrannique qu'ils venaient rendre hommage, mais à l'industriel le plus influent de son époque, à celui qui plus que tout autre avait ouvert la voie du 20e siècle. STEVEN WATTS En dépit de sa richesse et de son succès, Henry Ford avait gardé l'âme d'une personne ordinaire. STEVEN WATTS Je crois que l'homme de la rue comprenait instinctivement que Ford lui ressemblait. STEVEN WATTS Son automobile a incarné l'idée moderne selon laquelle le bonheur ne résidait pas dans l'abnégation et l'austérité mais dans l'épanouissement personnel. NANCY KOEHN La vision qui a conduit Ford à concevoir une automobile robuste, abordable et sûre a changé la société américaine, son rapport à la consommation. Ford a influencé jusqu'à aujourd'hui la manière dont chacun d'entre nous conçoit sa vie. NARRATEUR Jusqu'à la fin du siècle, la Ford Motor Company resta l'un des trois principaux constructeurs automobiles des États-Unis, sans plus toutefois dominer le marché comme durant l'âge d'or de Henry Ford. NARRATEUR Peu de temps après la mort de son fondateur, le nouveau président de la société et fils aîné d'Edsel, Henry, planifia l'introduction de la Ford Motor Company à la bourse de New York; NARRATEUR En plus de mettre fin à l'hégémonie de la famille Ford sur l'entreprise, Henry deuxième du nom proscrivit les expériences de son grand-père en matière de rééducation sociale. NARRATEUR La cité utopique que Ford avait projeté de bâtir dans la forêt amazonienne n'était alors déjà plus qu'une friche où l'on n'avait jamais réussi à produire de caoutchouc. NARRATEUR L'une des premières décisions du nouveau président de la Ford Motor Company fut de revendre ces terres à bas prix à l'état brésilien. NARRATEUR La jungle eut tôt fait de reprendre possession de Fordlandia.