ALEX_LARMAN ARCHIVES_PRESIDENT_TRUMAN GUY_WALTERS MC_CARTHY NARRATION OPPENHEIMER REPORTER TRUMAN VOIX_HOMME GUY WALTERS Oppenheimer était l’un des plus grands défenseurs de la maîtrise des armements . Il savait qu’un Armageddon nucléaire pouvait être imminent si une course à l’arme nucléaire commençait dans le monde. Sa réaction, quand les premières bombes nucléaires ont été larguées au-dessus d’Hiroshima et Nagasaki, a été mitigée. Bien sûr, il y avait une sorte de fierté professionnelle, parce que le projet qu’il avait conçu avait abouti, mais en même temps, il avait parfaitement conscience que tout ce qu’il avait créé provoquait la mort à une échelle inimaginable. ALEX LARMAN On se demande ce que ça doit faire d’avoir consacré sa vie à un projet, d’être allé au bout et d’avoir réussi au-delà de toutes ses espérances, et puis de voir que ses conséquences pourraient changer la vie sur terre, voire détruire tous les habitants de la planète. À l’évidence, après la guerre et le largage des bombes, il a suscité une grande méfiance parce qu’il n’était pas vraiment emballé par ce qu’il avait accompli. Il était plutôt rongé par la culpabilité. GUY WALTERS Il y avait une grande inquiétude : en déclenchant une explosion nucléaire, on risquait d’embraser toute l’atmosphère terrestre, ce qui aurait détruit le monde entier. (titre) NARRATION Né en 1904, Julius Robert Oppenheimer grandit à New York, dans une famille juive non pratiquante. Sa mère est peintre et son père, un immigré allemand, a fait fortune dans l’importation de tissus. NARRATION Sa famille vit à Manhattan et possède une grande collection d’art, avec notamment des tableaux de Picasso et Van Gogh. En 1911, le jeune Julius entre à l’École de la Culture Éthique, fondée par un mouvement humaniste laïc pour donner un enseignement progressiste aux enfants. C’est là qu’il trouve sa vocation. C’est un excellent élève passionné par la chimie. NARRATION En 1921, il termine le lycée et s’apprête à entrer à l’université. Malheureusement, pendant un voyage familial en Tchécoslovaquie, il souffre d’une colite qui l’affaiblit et le contraint à se reposer. Il part en convalescence au Nouveau-Mexique et tombe sous le charme du sud-ouest des États-Unis. NARRATION Un an plus tard, il s’installe en Nouvelle-Angleterre pour étudier la chimie à Harvard. Pour compenser l’année perdue, il suit plus de cours que ceux inscrit au cursus et obtient même une équivalence en physique, ce qui signifie qu’il suit des cours avancés, sans être passé par le premier niveau. En trois ans au lieu de quatre, il obtient sa licence avec les félicitations du jury. Après Harvard, il est accepté au Christ’s College de l’université de Cambridge pour poursuivre sa formation. Il s’y sent malheureux et ne s’entend pas avec son directeur de thèse, qu’il aurait même essayé d’empoisonner. Il a beau être passionné par la science et ses études, il mène aussi une vie dissolue. GUY WALTERS Comme tous les scientifiques géniaux, Oppenheimer ne se conformait pas vraiment aux règles de la société. D’une certaine manière, les scientifiques incarnent la Bohème, encore plus que les artistes. Il couchait à droite à gauche. Il était infidèle. Il n’avait aucun respect pour les conventions morales en vigueur dans la classe moyenne petite bourgeoise. C’était un personnage à part. Il était extrêmement émacié. Il était maigre. Souvent malade. Il fumait comme un pompier. Il étudiait le mysticisme. Ce n’était pas le type barbant en blouse blanche, dans son labo. C’était un homme original, non conventionnel et complexe. NARRATION Le 22 août 1939, Albert Einstein et Leo Szilard (zilarde) envoient un courrier à Franklin Roosevelt, président des États-Unis. Les deux grands scientifiques le mettent en garde : les Allemands ont de l’uranium pour mener des recherches sur la fission nucléaire, ce qui pourrait mener à la création de bombes dévastatrices. Cette lettre va changer le cours de l’histoire. À l’époque où elle arrive à son destinataire, l’Europe est au bord du chaos. Adolf Hitler est au pouvoir en Allemagne et attise la haine et la division parmi la population. Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne, ce qui déclenche une déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France. En l’espace de six semaines, l’armée allemande écrase la Pologne et, ce faisant, exécute des milliers de citoyens. Un nuage sombre plane au-dessus de l’Europe. ( archives Hitler sous-titrées) NARRATION En 1941, le conflit se propage au-delà des frontières européennes. Le 7 décembre, le Japon attaque les États-Unis par surprise en bombardant la base navale de Pearl Harbor. Cette frappe militaire fait plus de 2 400 morts et détruits 19 navires militaires. ALEX LARMAN Cette attaque a frappé fort, sur le plan symbolique et militaire, parce que les États-Unis n’avaient jamais été pris pour cible sur leur propre sol, surtout à l’ère moderne. C’était la preuve que les Japonais étaient à la tête d’une armée extrêmement performante et impitoyable, capable de commettre un tel acte d’une audace et une violence absolues. NARRATION Alors que les Américains sont sous le choc, le président Roosevelt contre-attaque en déclarant la guerre au Japon, entraînant son pays dans le conflit le plus meurtrier de son histoire. NARRATION À l’été 1942, il approuve le lancement du Projet Manhattan, qui réunit des chercheurs et des ingénieurs militaires américains et canadiens. C’est l’acte de naissance de la future bombe atomique. GUY WALTERS Le Projet Manhattan avait plusieurs missions. La première, bien sûr, était de fabriquer une bombe nucléaire pouvant être déployée pendant la guerre. Mais il s’agissait aussi de tenter de déterminer le niveau de capacité des autres pays, et notamment l’Allemagne nazie. Et puis le Projet Manhattan visait aussi à construire tout ce qui était nécessaire pour fabriquer une bombe nucléaire : il fallait concevoir des usines. Trouver le moyen de se procurer de l’uranium. Et la technique pour produire du plutonium. Donc le Projet a joué différents rôles. À l’origine, il devait se dérouler à Manhattan, d’où son nom. Et puis il s’est poursuivi dans différents sites des États-Unis, jusqu’en Californie, et même au Canada. NARRATION Le général Leslie Groves du Manhattan Engineer District est à la tête du projet. C’est un chef déterminé et autoritaire, prêt à tout pour mener la mission à bien. GUY WALTERS Même si Groves n’était pas un génie, il a eu une idée de génie : il a pris la décision de nommer Oppenheimer. NARRATION Oppenheimer obtient son doctorat en 1927 à l’âge de 23 ans, à l’université de Göttingen, en Allemagne. Quand il rentre aux États-Unis, il est déjà un physicien respecté et expérimenté. Il enseigne à Caltech, Harvard et Berkeley, collabore avec des scientifiques réputés et fait des contributions majeures dans son domaine. Ses travaux scientifiques ne l’empêchent pas d’être toujours autant passionné par la littérature et le mysticisme. Il s’intéresse notamment aux textes hindous et déclarera par exemple que la Bhagavad Gita (bagavade guita) est l’un des livres les plus importants dans sa philosophie de vie. NARRATION Oppenheimer ne semble pas s’intéresser à la politique jusqu’aux années 1930, quand il s’implique de plus en plus dans les affaires du monde. Il a vécu en Allemagne à l’époque de la montée des discriminations contre les Juifs, ce qui a forcément eu un impact sur sa prise de conscience. Il est partisan des réformes sociales et donne souvent de l’argent aux causes de gauche, ce qui en fait un personnage controversé dans la communauté scientifique. Il ne décroche pas de prix Nobel et préfère la recherche fondamentale à la science pratique. Politiquement, il est clairement à gauche et assiste à des activités organisées par les communistes. Son épouse est même membre du parti. GUY WALTERS Oppenheimer était très attiré par les idées de gauche. Il n’a jamais été membre du PC, à proprement parler. Ni militant communiste. Mais il s’est plus tard décrit comme un compagnon de route, quelqu’un qui était profondément attaché aux causes de gauche. Il avait hérité de beaucoup d’argent à la mort de ses parents. Un immense patrimoine avait été réparti entre lui et son frère Frank. Oppenheimer était le genre d’homme à laisser son argent à des causes charitables ou à des programmes universitaires au lieu de le léguer à ses enfants ou sa famille. Le fait qu’il ait voulu donner tout son argent à des universités et à des associations caritatives montre qu’il faisait sienne l’idée de gauche qui consiste à partager la richesse au lieu de l’accumuler. Oppenheimer n’a été militant dans un mouvement de gauche, mais son cœur penchait clairement à gauche. L’engagement politique et les sympathies d’Oppenheimer ont attiré l’attention du FBI, le Bureau Fédéral d’Investigation. Son téléphone a été mis sur écoute, son courrier était ouvert, il était surveillé et suivi. Bien sûr, il avait un poste extrêmement sensible et le fait que sa loyauté n’était peut-être pas acquise aux États-Unis était forcément une source d’inquiétude. NARRATION Il s’impose bientôt comme la meilleure chance des États-Unis d’avoir la bombe atomique avant les Allemands. NARRATION Le projet le plus secret de l’histoire américaine est en cours à Los Alamos, au Nouveau-Mexique, une région désertique isolée où l’équipe d’Oppenheimer ne sera pas dérangée. GUY WALTERS Très peu de gens travaillant sur le Projet Manhattan savaient exactement quel était l’enjeu. Par exemple, ceux qui étaient chargés de la blanchisserie avaient des appareils bizarres qu’ils devaient passer sur les vêtements pour voir si ça faisait des petits « clic ». Sans savoir à quoi ça servait. Mais aujourd’hui, on sait qu’il s’agit de compteurs Geiger, qui mesurent les rayonnements. Donc ils avaient juste conscience qu’il se passait des choses étranges dans tous les sites du Projet Manhattan, notamment à Los Alamos au Nouveau-Mexique. NARRATION Le général Groves et les scientifiques ont l’ambition de provoquer des réactions nucléaires en chaîne avec de l’uranium-235 et du plutonium-239, deux isotopes rares dont l’obtention demande des financements jamais vus. ALEX LARMAN Groves avait aussi la volonté de faire des États-Unis la première puissance mondiale en matière de technologie et de recherche. Il voulait que le pays domine les autres, parce qu’à l’évidence, à ce stade, l’Allemagne était vue comme une menace. Le danger ne venait pas de Russie, de Grande-Bretagne ou d’ailleurs. C’était une course contre la montre pour voir qui serait le premier à maîtriser cette énergie et à battre l’autre. NARRATION Au bout de trois ans, l’équipe a fabriqué deux nouvelles bombes : Little Boy et Fat Man. Little Boy est la plus simple. De forme cylindrique, elle provoque une explosion nucléaire en projetant un bloc d’uranium-235 contre un autre, ce qui crée une réaction en chaîne. Fat Man est plus complexe : c’est une bombe plus arrondie, de trois mètres de long, qui contient une sphère métallique pleine de plutonium-239. Elle est entourée de charges explosives pour garantir une implosion extrêmement précise. La deuxième bombe est plus coûteuse et plus risquée à utiliser, si bien que les scientifiques de Los Alamos ont des réticences. L’équipe d’Oppenheimer insiste pour la tester. VOIX HOMME (à sous-titrer) GUY WALTERS Il y avait une grande inquiétude : en déclenchant une explosion nucléaire, on risquait d’embraser toute l’atmosphère terrestre, ce qui aurait détruit le monde entier. Même si de nombreux scientifiques étaient sûrs que ça n’arriverait pas, quelques-uns étaient malgré tout inquiets. Par conséquent, quand la première bombe a explosé, il y a eu un certain soulagement parce que la planète n’avait pas été anéantie. ALEX LARMAN Oppenheimer a été une sorte de Prométhée américain, en ce sens qu’il détenait un immense pouvoir et qu’il en avait peur, parce qu’en voyant le premier essai, il a dit : « Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes ». C’est une déclaration très forte, parce qu’en fin compte, c’est une responsabilité de savoir qu’on a créé ça, et qu’on ne peut pas le renier ou y échapper. L’essai Trinity n’a pas été fait à la légère. Son issue a déterminé ce qui est sans doute l’acte le plus célèbre du 20ème siècle. NARRATION L’essai Trinity est concluant et les spectateurs réalisent enfin la puissance de la bombe. En mai 1945, les Alliés remportent la victoire en Europe. Le 3e Reich s’écroule enfin après 6 longues années de guerre et Hitler se suicide dans son bunker en avalant du cyanure. Mais pour les États-Unis, la partie n’est pas encore gagnée : les combats se poursuivent dans le Pacifique et les soldats américains tombent toujours. ALEX LARMAN Après la victoire en Europe, il restait un vrai problème : les États-Unis et les Alliés étaient toujours en guerre contre le Japon, qui ne montrait aucun signe de vouloir capituler. NARRATION Le Président Roosevelt s’éteint un mois avant la défaite des Nazis. Son vice-président, Harry S. Truman le remplace et n’apprend l’existence du Projet Manhattan que 24 heures après être devenu président. La mission de conduire le monde vers la paix repose désormais sur ses épaules. ALEX LARMAN Roosevelt était un homme très sérieux. Il avait conscience qu’il s’agissait d’un sujet d’une magnitude extrême et par conséquent, son principe – et je pense qu’il avait raison – était qu’un minimum de personnes devait être au courant. D’ailleurs, avant d’apprendre l’existence du Projet Manhattan, Truman avait vu passer des documents qui évoquaient des dépenses gouvernementales faramineuses. Et il s’était demandé pourquoi on dépensait autant d’argent sur ce projet secret. Il avait essayé de se renseigner, mais on lui avait répondu très sérieusement : « Non, ce n’est pas pour vous ». Bien sûr, dans le contexte d’une guerre, il y a beaucoup de dossiers sur lesquels on n’intervient pas et il avait compris. Mais après la mort de Roosevelt, quand il est devenu Président, il a compris que c’était le plus grand projet scientifique que les États-Unis avaient jamais entrepris. NARRATION Le Japon ne semble pas vouloir déposer les armes. Son premier ministre, Kantaro Suzuki, annonce que la politique du pays, face à la déclaration de Postdam qui exige sa capitulation, est le mokusatsu, « un silence dédaigneux ». À partir de cet instant, le recours à la bombe atomique semble inévitable. NARRATION À 8h15, le 6 août 1945, l’avion Enola Gay largue Little Boy au-dessus d’Hiroshima. Les habitants sont réveillés par la pire catastrophe de l’histoire de l’humanité. Little Boy chute de plus de 9 500 mètres en 43 secondes, avant d’exploser à 600 mètres d’altitude. 80 000 personnes meurent sur le coup. Certaines sont même pulvérisées. TRUMAN (à sous-titrer) ALEX LARMAN On imagine qu’un habitant d’Hiroshima vivait sa vie comme si de rien n’était et que, d’un coup, il a été aveuglé par une lumière blanche et tout autour de lui a été détruit. Ça a des proportions bibliques. Ceux qui y ont assisté ont dû penser que c’était la fin du monde. A ce stade, le Japon a été confronté à la disparition de l’une de ses grandes bases industrielles et militaires. Un grand nombre de civils avaient été tués. C’était un acte sans précédent dans les guerres modernes. La bombe atomique avait été utilisée pour la première fois. On aurait pu s’attendre à ce qu’ils en concluent qu’ils ne pouvaient pas continuer, mais n’oublions pas qu’on parle du Japon. Ce n’est pas n’importe quel pays. Ils ont refusé de capituler en disant « Vous pouvez continuer à nous bombarder. On s’en fiche. On ne se rendra pas. » Mais bien sûr, le problème, c’est qu’ils ne réalisaient pas ce qu’ils risquaient. NARRATION La bombe a rayé Hiroshima de la carte, mais le gouvernement japonais campe sur ses positions. Trois jours plus tard, une deuxième bombe cible Nagasaki. GUY WALTERS Qu’on ne s’y trompe pas, les dégâts à Nagasaki ont été immenses, mais comme la ville est située dans une vallée et qu’il y a des falaises autour, l’explosion a été plus circonscrite. Donc comparativement, moins de quartiers ont été rasés qu’à Hiroshima. Mais on a quand même un bilan humain approchant 100 00 morts. Ça reste une catastrophe et c’est beaucoup plus dévastateur que ce qu’une autre bombe aurait pu faire. NARRATION L’empereur Hirohito prend la décision d’aller à l’encontre du gouvernement en déclarant que la « race japonaise » sera détruite si la guerre se poursuit. Le 15 août, il annonce la fin des combats à la radio. ARCHIVES PRESIDENT TRUMAN (à sous-titrer) REPORTER (à sous-titrer) NARRATION Une nouvelle vague de cruauté et de dévastation met fin au conflit. Le Japon signe officiellement l’Acte de Capitulation peu après. Partout aux États-Unis, c’est le soulagement. La Deuxième Guerre mondiale est terminée. Les pères, les frères et les fils vont bientôt rentrer. Mais que signifie ce nouveau pouvoir pour le pays ? ALEX LARMAN Ce qui est très intéressant dans la réaction des Américains à la bombe atomique, c’est qu’elle leur a été exceptionnellement bien « vendue » par Truman. Il a réussi à les persuader que si elle n’avait pas été utilisée, la guerre se serait encore poursuivie très longtemps, avec un très lourd bilan humain. Ce qui lui a garanti le soutien quasi unanime de la population. NARRATION Le recours à la bombe atomique rend obsolète la compétition traditionnelle entre les méthodes militaires offensives et défensives. Les abris, même les plus solides, sont totalement impuissants à protéger les citoyens de la fureur atomique. Les Américains ont le contrôle de l’arme la plus redoutée de la planète. Personne ne peut leur résister. ALEX LARMAN Je ne pense pas qu’un autre événement de l’histoire humaine ait eu autant de conséquences, parce qu’il a montré que l’homme n’était pas seulement capable de détruire ses semblables, à une échelle humaine, mais qu’il pouvait anéantir le monde. C’était aussi le signe – si tant est qu’on en ait besoin – qu’on n’était plus à l’époque de la guerre à l’ancienne, avec des canons, des invasions militaires, etc. C’était un monde nouveau bien plus terrifiant qui attendait les gens. GUY WALTERS Les capacités de ces armes n’allaient faire qu’augmenter et les dégâts constatés à Hiroshima et Nagasaki n’étaient rien, comparés à ce que les armes nucléaires allaient bientôt être en mesure de provoquer. OPPENHEIMER (archives à sous-titrer) NARRATION Il serait aisé de penser que l’histoire du Projet Manhattan s’achève en août 1945. Or c’est loin d’être le cas. ALEX LARMAN Il n’est pas exagéré de dire qu’il y a un monde avant le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki et un monde après le bombardement d’Hiroshima et Nagasaki. NARRATION Le monopole de l’arme atomique durcit considérablement les relations des Américains et de Staline. Une nouvelle ère de tensions diplomatiques s’ouvre. Le monde est au bord du gouffre. ALEX LARMAN Le recours à la bombe atomique dans le théâtre de la guerre est une décision que les États-Unis étaient tout à fait prêts à prendre. Et le fait que cela ait eu lieu dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale était le moyen de mettre fin au conflit, mais aussi de démontrer la puissance américaine. NARRATION La Guerre Froide se poursuit jusqu’à la fin des années 80, plus de 40 ans après Hiroshima et Nagasaki. L’Europe est de nouveau divisée et la course au nucléaire domine la vie politique. ALEX LARMAN À cause de l’existence de la bombe atomique, ce qui aurait sans doute été une guerre conventionnelle entre les États-Unis et l’Union soviétique est devenue une Guerre Froide. Aucun camp ne voulait déclencher ce qui aurait forcément été une destruction mutuelle. Donc même si vous avez une immense puissance et la capacité de détruire votre ennemi, vous avez aussi la certitude absolue que celui qui cligne des yeux le premier se retrouvera dans le pétrin. OPPENHEIMER (archives à sous-titrer) NARRATION Après la guerre, le Congrès américain transfère les ressources et les réalisations du Projet Manhattan à une nouvelle agence : la Commission de l’Énergie Atomique ou AEC. Oppenheimer assure la présidence de son Comité consultatif général. Son nouveau rôle l’amène à s’engager pour le contrôle des armes nucléaires et le désarmement, un débat dans lequel sont entraînés de nombreux scientifiques nucléaire pendant la Guerre Froide. OPPENHEIMER (archives à sous-titrer) GUY WALTERS Oppenheimer a été l’une des grandes voix en faveur de la maitrise des armements. Il savait qu’un Armageddon nucléaire serait imminent si une course à l’arsenal nucléaire dégénérait entre les superpuissances de la planète. Donc, ironiquement, même s’il a été, à bien des égards, le père de la bombe atomique, il a ensuite passé une grande partie de son temps à militer contre elle. ALEX LARMAN Après la guerre et l’explosion des deux bombes, c’est quelqu’un qui a suscité beaucoup de méfiance, parce qu’il n’était pas particulièrement emballé par ce qu’il avait fait. Il semblait plutôt rongé par la culpabilité, parce qu’en fin de compte, peu importe que ce soit une grande avancée scientifique, à cause des conséquences qu’elle a eues. Oppenheimer le savait. Et ça le terrifiait. NARRATION En 1954, cette vision, ainsi que ses convictions politiques, l’amènent à témoigner devant le Comité des Activités Anti-Américaines de la Chambre, pendant ce qu’on a appelé la « chasse aux sorcières » orchestrée par le sénateur McCarthy. MC CARTHY (archives à sous-titrer) GUY WALTERS Après la guerre, on a la fondation de toutes sortes de comités qui enquêtent pour savoir si les gens sont à la solde de l’Union soviétique ou sont des agents soviétiques. On considérait que, si étiez membre du parti communiste, vous étiez anti-américain. Vous étiez un traître. Et malgré le fait qu’Oppenheimer avait prouvé sa loyauté aux États-Unis en construisant pour eux la première arme atomique de l’histoire, qui a mis fin à la guerre et a, sans doute, évité des centaines de milliers de morts, il a été convoqué par ces comités et sommé de se justifier. Et on s’est retrouvé dans une situation où son habilitation de sécurité a été révoquée, parce qu’il a été considéré comme une menace à la sécurité nationale. OPPENHEIMER (archives à sous-titrer) GUY WALTERS Je pense qu’il avait probablement assez d’humilité pour savoir que, même s’il n’y avait pas participé, ça serait arrivé malgré tout. La physique nucléaire était au point. Les financements étaient là. La bombe nucléaire aurait été construite sans lui. Donc Oppenheimer devait savoir qu’en fin de compte, sa place dans l’histoire consistait à avoir été au bon endroit, au bon moment. NARRATION Le témoignage d’Oppenheimer à l’audience devant le Comité ne convainc pas le gouvernement américain. Il est jugé instable et dangereux pour la sécurité nationale. Son accréditation est révoquée la veille de son expiration. C’est une humiliation publique et il n’a plus accès aux codes nécessaires pour poursuivre ses travaux. C’est un arrêt de mort pour sa carrière scientifique. NARRATION En tant que père de la bombe atomique, il est de plus en plus inquiet des dangers potentiels des inventions scientifiques pour l’humanité. Il publie de nombreux textes et donne des conférences dans le monde entier sur le rôle de la science et la nature de l’univers. NARRATION Des années plus tard, en 1963, il est réhabilité par le Président Kennedy qui lui décerne le prix Enrico Fermi. Cette décision scandalise de nombreux hommes politiques et il reste très impopulaire auprès des Républicains. NARRATION En 1965, on lui diagnostique un cancer de la gorge. Après l’échec des traitements, il tombe dans le coma le 18 février 1966 et s’éteint trois jours plus tard, chez lui, à Princeton, à l’âge de 62 ans. NARRATION L’héritage du Projet Manhattan est immense. Si l’arrivée des armes nucléaires a mis fin à la plus grande guerre de l’histoire, elle a aussi inauguré l’ère atomique et un chapitre décisif du progrès scientifique. GUY WALTERS Les recherches en physique nucléaire ont apporté des bénéfices immenses pour l’humanité. Comprendre le fonctionnement de l’atome a permis de mettre au point des technologies de scanner qui sont essentielles en médecine. Le nucléaire est sans doute la source d’énergie la plus verte de la planète. On a eu toutes sortes d’avancées qui ont beaucoup apporté à l’humanité. NARRATION La chute du Mur de Berlin en 1989 ouvre une nouvelle ère pour la paix dans le monde. Comme l’Est et l’Ouest n’est plus officiellement divisés, on croit que les années suivantes seront définies par le compromis et la pacification dans le domaine du nucléaire. C’est le cas, un certain temps. Les stocks nucléaires atteignent un sommet en 1986 et se stabilisent à partir des années 1990. La soif de production des ogives nucléaires est en déclin. NARRATION Néanmoins, l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine en 2022 fait ressurgir les peurs d’un anéantissement nucléaire. Les tensions actuelles entre l’occident et la Russie ne sont qu’une nouvelle phase dans une Guerre Froide qui n’a jamais pris fin. ALEX LARMAN Actuellement, nous sommes plus proches d’une guerre nucléaire que nous ne l’avons jamais été depuis la Seconde Guerre mondiale. Et c’est terrifiant. Nous poursuivons tous notre vie quotidienne comme si de rien n’était alors qu’un homme, pas loin de nous, a le doigt sur le bouton. Et s’il appuie, nos vies telles que nous les connaissons cesseront d’exister. GUY WALTERS La Russie est, selon moi, la plus grande menace à la paix dans le monde et le fait qu’elle possède un arsenal nucléaire est très inquiétant. Mais elle a eu l’arme nucléaire, d’une manière ou d’une autre, depuis 1949, et elle ne l’a utilisé dans aucun conflit. Donc nous devons continuer à croiser les doigts. NARRATION La naissance de la bombe atomique a changé le monde à jamais. Avant le Projet Manhattan, une arme d’une telle puissance était inconcevable pour les habitants de la planète. Mais la guerre a amené des innovations, de nouvelles techniques de destruction de l’ennemi et d’anéantissement de la vie humaine. GUY WALTERS Le nucléaire est aujourd’hui assez puissant pour détruire le monde entier. NARRATION Les tragédies japonaises ont marqué toutes les générations qui ont suivi. Chaque habitant de la planète craint qu’Hiroshima et Nagasaki ne se répètent. Comme c’est le seul pays ayant connu une attaque nucléaire, le Japon milite activement contre l’arme nucléaire, alors que d’autres puissances l’estiment nécessaire. ALEX LARMAN Nous avons tous vu les images de ce qui s’est passé à Hiroshima et Nagasaki. Nous savons exactement ce que font les armes nucléaires. Alors quelqu’un comme Poutine ou toute autre personne tentée de se dire « Oui, ça pourrait me donner une stature plus héroïque » devrait regarder de près ces images et réfléchir à ce qu’il va faire, parce que ça n’a rien d’héroïque. Ça n’aura qu’un seul résultat : provoquer des dégâts et des destructions indicibles. Ce qui est très intéressant pour les historiens et aujourd’hui les cinéastes, c’est de se pencher sur ce qu’Oppenheimer voyait comme les conséquences de ses actes. Après la guerre et le recours à la bombe, il est devenu un personnage dont on se méfiait, parce qu’il n’était pas très fier de ce qu’il avait fait. Il semblait même rongé par la culpabilité. Il a mis en garde les gens sur les conséquences de sa création. Einstein a fait la même chose. Il y a débat sur ce qu’Einstein a partagé ou non avec les membres du Projet Manhattan, mais on sait qu’il n’y a pas participé officiellement. Mais plus tard, Einstein a dit qu’il aurait souhaité que ça ne soit jamais arrivé. On voit que les deux hommes étaient face à la même situation : cela pouvait être la pire catastrophe que le monde ait jamais connue. En fin de compte, peu importe que ce soit une grande avancée scientifique, il y a des conséquences, ce dont Oppenheimer avait conscience, même si ça le terrifiait. GUY WALTERS Quand Oppenheimer a été réhabilité par l’administration Biden, en 2022, on peut dire qu’il était temps. Il a fallu des décennies pour laver sa réputation. NARRATION La secrétaire américaine à l’Énergie Jennifer Granholm a annulé la révocation de l’accréditation de sécurité d’Oppenheimer, décidée en 1954, ce qui l’a rétabli dans la position qu’il mérite et lui a donné raison. ALEX LARMAN On a du mal à imaginer ce que ça fait de consacrer sa vie à un projet, de l’avoir mené à bien et d’avoir réussi au-delà de toutes ses espérances, et puis de voir que ses conséquences pourraient changer la vie sur terre, voire détruire tous les habitants de la planète. Je pense qu’Oppenheimer éprouvait un grand sentiment de culpabilité et il était taraudé par la question « mais qu’est-ce que j’ai fait ? » C’est ce qui en fait un personnage fascinant. Et c’est pour ça qu’il a été le héros d’un film à gros budget cette année. NARRATION En 2023, le réalisateur Christopher Nolan s’est penché sur la personnalité énigmatique d’Oppenheimer, plongeant les spectateurs dans l’esprit d’un homme tourmenté par les possibilités infinies de la science et les conséquences de ses actes, qui ont fait entrer le monde dans l’ère de la bombe atomique. NARRATION Nous ne pouvons pas prédire l’avenir, mais une chose est sûre : la menace d’une guerre nucléaire pèse sur le genre humain. Aujourd’hui plus que jamais.