Gene Tierny, une star oubliée – Voice over Intervenants : Martin Scorsese : H, 74 ans Cari Beauchamp : F, 65 ans Molly Haskell : F, 77 ans Joseph McBride : H, 70 ans Martin Scorsese J’ai la chance d’avoir une salle de projection privée chez moi. Devant l’écran, il y a un panneau avec deux affiches : comme par un fait exprès, celles de Laura et de Péché Mortel sont là, côte à côte. Avant chaque projection, je les ai sous les yeux. Le panneau s’ouvre, laisse place au film puis, se referme. S/T Cari Beauchamp Elle a passé six mois à prendre des cours de danse, de diction. Elle a appris à marcher, à s’exprimer et à jouer la parfaite ingénue. Mais ça s’arrête là. Elle n’a jamais tourné un film. Parmi les autres femmes sous contrat à la Columbia, il y avait Margarita Cansino [kanessino] qui était en passe de devenir Rita Hayworth (Héïweurth]. Gene [djin] a vu de ses yeux le sort qui était réservé à ces jeunes femmes. On leur remodelait le visage, on redessinait leur implantation capillaire, on leur donnait un nouveau nom. En gros, on les remodelait entièrement pour qu’elles incarnent la perfection. Elle devient l’une des « Fox Girls » que l’on façonne à l’époque. Au même titre que Linda Darnell, Betty Grable [Gréïbeul] et une poignée d’autres, elle est propulsée au rang de nouvelle ingénue. Mais elle est différente des autres. Elle possède cette sérénité intérieure. Elle ne se vend pas autant que certaines. Et elle a fait ses classes à la Columbia. Elle ne part pas de zéro comme les autres. Molly Haskell À l’époque, les studios classaient les femmes par catégories. Il faut dire que chaque studio avait ses spécialités. À la Fox, c’était les comédies musicales, les biographies et les films sociaux dont Darryl Zanuck [zaneuk] était particulièrement friand/pour lesquels Darryl Zanuck [zaneuk] avait un faible. Martin Scorsese Darryl Zanuck, qui a signé Gene Tierney [djin tirni] à la Fox, a dit d’elle que c’était sans conteste la plus belle femme de l’histoire du cinéma. Je paraphrase. Molly Haskell Gene Tierney avait un côté presque renfermé. Elle était mystérieuse, énigmatique. Ça collait bien avec le film noir qui était un des genres à la mode dans ces années-là. Cari Beauchamp Pour son premier rôle à l’écran, elle donne la réplique à Heny Fonda dans Le Retour de Frank James [djeïms]. Elle côtoie déjà les plus grands, ce qui est formidable. Mais quand elle a visionné le film, son unique réaction a été de détester sa voix. La plupart des actrices se plaignent de leur physique, de ceci ou cela. Gene, c’était de sa voix. Elle avait l’impression d’entendre/ lui trouvait des accents de Minnie Mouse en colère et ça lui était insupportable. Elle s’est donc mise à fumer, ce qui, avec un peu d’alcool, a contribué à baisser sa voix d’une octave et lui a permis de l’accepter. S/T Cari Beauchamp Après Fritz Lang, elle tourne avec John Ford, des réalisateurs plutôt dictateurs comme elle le dit elle-même et qui étaient fidèles à leur réputation. Ils avaient la dent très dure, mais en même temps, Gene était très malléable. Elle ne discutait pas les rôles qu’on lui donnait. Elle était au contraire prête à se rouler dans la poussière, à tous les sens du terme. Joseph McBride Son personnage est d’une grande force. Elle est très sexy alors qu’elle n’a que 21 ans quand elle tourne le film. Et elle est sublime. Bien plus qu’on en attendrait d’une fille de la campagne. Elle se roule dans la terre avec Ward Bond [ouard bonnede], un des acteurs fétiches de John Ford, qui joue un gros rustre dans ce film. Ils expriment leur désir en se roulant dans la terre et se tortillant l’un vers l’autre. Cette étrange parodie de l’acte sexuel est censée montrer ce que la sexualité peut avoir de primitif/ bestial et de sordide. Ford est souvent accusé de ne pas être très porté sur le sexe. Le film possède une certaine sensualité, ce qui n’était pas sa tasse de thé. Or, un des gros arguments publicitaires, c’était justement le côté sulfureux du film. S/T Molly Haskell À Hollywood, les femmes sont soit pucelles soit putains. C’est une dichotomie qui traverse tout le cinéma et les fantasmes masculins à propos des femmes. Mais ce qui est intéressant, c’est de brouiller les pistes. Et Gene Tierney en est l’illustration parfaite. Elle peut être méchante sans être forcément une garce. Elle sait faire preuve de froideur et de détachement, et s’entourer d’un certain mystère. Parfois, on a du mal à dire si elle refuse de montrer qui elle est ou si elle l’ignore elle-même. Cari Beauchamp Il faut rappeler qu’à l’époque, fin des années 30, début des années 40, le cinéma américain s’exporte dans le monde entier. C’est même une grosse partie de ses revenus. Plus de 40 % des recettes vient des ventes à l’étranger. Si les studios veulent des personnages qui reflètent un certain internationalisme, ils veulent qu’il reste discret. Il n’est pas question que les origines soient trop marquées pour ne pas choquer quelqu’un à l’autre bout du monde. L’idée, c’est à la fois augmenter le nombre des spectateurs tout en gommant ce que les personnages peuvent avoir d’ethnique/de trop typé. Gene Tierney aura absolument tout joué. Des rôles de Polynésienne, d’Eurasienne – à l’époque, on parlait d’ « orientale » -- toutes les nationalités sans exception. Elle s’est vue proposer une panoplie de rôles. Dans Crépuscule, il est évident qu’ils ont fait toutes sortes d’essais de maquillage sur elle. S/T Molly Haskell Elle est très ambiguë, d’où ce côté européen chez elle. Elle n’est ni gentille ni méchante. Elle peut se montrer diabolique, perfide ou calculatrice tout en restant terriblement séduisante et raffinée. Elle n’a aucune des caractéristiques de la vamp ou de la traîtresse, ce qui explique qu’on ait autant de mal à la situer. Elle ne se laisse enfermer dans aucun rôle. Songez à toutes les stars qu’elle a côtoyées sur le plateau de la Fox. Toutes avaient une personnalité très marquée. La sienne est plus floue. D’où la fascination qu’elle exerce. Ce qui est trop prévisible devient lassant à la longue. Martin Scorsese Je dirais qu’à un niveau, sa beauté a éclipsé son extraordinaire travail d’actrice. Dans un grand nombre de ses rôles, de la très perturbée Ellen de Péché Mortel à la très doucle Martha du Ciel peut attendre, elle utilise toujours sa saisissante beauté comme un écran vierge sur lequel tous ceux qui l’entourent peuvent projeter leur idéal de perfection. Il y a cette scène au début de Péché Mortel où elle lit dans le train et où Cornel Wilde [ouaïld] la remarque. Elle le dévisage. Elle ne cesse de le dévisager. C’est un moment qui, par sa durée, nous met à l’aise. Il la regarde et il se forge sa propre version idéalisée d’elle. C’est de cet idéal qu’il tombera ensuite amoureux. Ce qui la distingue des autres, c’est la vulnérabilité qui se cache sous ce masque. Cette noirceur du cœur, ce cœur brisé qui se dissimule sous ce visage d’ange. Même derrière ses lunettes noires, (dans Péché Mortel,) on continue à voir ses yeux. S/T Martin Scorsese Elle joue une femme sur la corde raide, en proie à des abîmes de noirceur. Mais à la fin, malgré toutes les horreurs qu’elle a commises, on a de la compassion pour elle. En définitive, c’est elle qui contrôle tout le récit, jusqu’à sa tombe. S/T Martin Scorsese C’est le grand Leon Shamroy [chameroï] qui a signé la photographie du film. La couleur dans Péché Mortel m’a beaucoup inspiré dans New York, New York et même dans Aviator. C’est un film très étrange, à la fois inclassable et terriblement poignant. Il faut s’y abandonner. La première fois que je l’ai vu, c’était au début des années 70. Je l’avais raté sur grand écran. Je souffrais d’asthme et je passais mes nuits à côté d’un respirateur mécanique. J’étais enfermé dans un appartement de Los Angeles avec un grand téléviseur couleur Zénith. La télé était allumée et diffusait des films en continu. Je les regardais d’un œil en essayant de trouver le sommeil. J’étais à moitié endormi quand j’ai vu son image à l’écran. C’était plus comme une apparition. Les images, son visage dans le film sont à jamais suspendus dans mon souvenir alors que je m’efforçais de prendre deux inspirations aussi profondes que je pouvais. C’était presque une hallucination dominée par son visage qui se reflétait dans les vitres de ce 17e étage surplombant Los Angeles. Ces yeux bleus, cette bouche au rouge à lèvres écarlate et ce tempérament étrangement calme. S/T Joseph McBride Le Ciel peut attendre est un film quelque peu problématique au sens où son héros est un riche coureur de jupons. C’est un film nostalgique sur fond de nostalgie. Les couleurs du Technicolor sont magnifiques. Le héros interprété par Don Ameche [donne amitchi] est un homme fortuné dont le seul but dans la vie est de s’amuser. Lubitsch a déclaré qu’il voulait faire un film sur un homme qui, justement, n’avait pas d’autre but dans la vie que celui-là. Visiblement, le studio n’était pas très chaud, il ne voyait pas l’intérêt. Lubitsch était un réalisateur cosmopolite qui a souvent dépeint l’adultère de manière positive, ce qui était clairement anti-américain. S/T Joseph McBride C’est rare dans le cinéma hollywoodien où en général, l’adultère est puni, mais dans ce film, le héros joue justement un playboy. Sauf que le film a été tourné à une époque où la censure était telle qu’on ne le voit jamais séduire une femme. Certains trouvent le film sexiste, mais ils passent à côté de l’humour et de l’ironie sous-jacente. Lubitsch ne condamne pas l’adultère. Pour lui, il fait tout simplement partie de la vie. S/T Joseph McBride Lubitsch ne croyait pas beaucoup aux méchants. Il filme très peu de personnages antipathiques. Il est d’une grande tolérance à l’égard des vices et des faiblesses humaines. Il est indulgent/ du genre à pardonner. En aimant son mari, Gene Tierny le rend plus noble. Et voyant le héros aimé de la sorte, le spectateur est amené à l’aimer à son tour. S/T Joseph McBride Il est à noter que bon nombre d’actrices se sont rendues célèbres pour leur destin tragique. On a tendance à ne retenir d’elles que leurs problèmes et en particulier leurs problèmes psychologiques. Marilyn Monroe en est un exemple parfait. On se focalise sur sa tragédie, ses dépressions, ses problèmes psychologiques, ses tournages compliqués et on oublie à quel point elle était magnifique et lumineuse à l’écran. Gene Tierney a également été victime de ce phénomène. Les gens ne retiennent souvent d’elle que sa dépression et ses malheurs successifs. S/T Molly Haskell À partir des années 1940 et 50, les rôles de femmes sont moins conventionnels, plus audacieux, ce qui va lui permettre de se réapproprier son image de film en film. Elle qui incarne la femme parfaite, idéalisée, d’une beauté absolue, elle qui concentre les fantasmes masculins, elle va peu à peu s’en émanciper et se rendre maîtresse d’elle-même. C’est une généralité qui ne s’applique pas forcément à chaque film, mais l’énigme Gene Tierney est bel et bien celle d’une femme qui se fraye un chemin dans les années 40. On ne lui colle pas une étiquette contrairement à d’autres actrices de la Fox à l’époque : Shirley Temple, Carmen Miranda et son exotique Miss Chachacha ou Betty Grable [gréïbeul] qui remontait le moral des troupes avec ses jambes de rêve. Elle ne rentre dans aucune case. Elle est sophistiquée tout en restant ingénue. Elle avait peu d’expérience, sexuellement parlant. Sa beauté n’avait rien de charnel. C’est étrange de dire ça parce que c’était quasiment la femme idéale. Mais contrairement à Ava Gardner ou Sophia Lauren qui étaient d’une grande sensualité, sa beauté à elle était irréelle, elle incarnait un certain chic. Elle était capable de jouer toutes sortes de rôles, mais jamais un personnage vulgaire ou commun. Cari Beauchamp À l’époque, à Hollywood… Elle tourne quatre films en 1941, quatre autres en 1942. Hollywood la pressurise/lui presse le citron ! Parfois, elle finissait un film le matin et en commençait un autre l’après-midi. C’était sa vie. S/T Joseph McBride Laura appartient à cette catégorie de films où le héros s’éprend d’une défunte/femme morte. Un peu comme dans Vertigo où James Stewart est obnubilé par une femme qu’il croit morte et qui, ensuite, va « ressusciter ». Certains hommes ont le chic de tomber amoureux de femmes inaccessibles ou défuntes qu’ils idéalisent. Laura en est l’illustration parfaite. Il n’arrête pas de voir son portrait où elle est idéalisée et sublime. Gene Tierney a dit un jour qu’on se souvenait plus d’elle pour son portrait que pour sa prestation d’actrice. Parce qu’elle va revenir, elle n’est pas vraiment morte. Elle est même soupçonnée de meurtre. Et Dana Andrews [déïna anedrouz], le flic qui est obsédé par elle et qui est tombé amoureux de son portrait, va devoir l’interroger. S/T Martin Scorsese Il y a une certaine tension entre une actrice et son réalisateur. Ça saute aux yeux dans son travail avec Preminger, en particulier dans la scène de l’interrogatoire. Si vous voyez le film sur grand écran, avec une bonne copie ou de nos jours, un DCP, c’est un grand moment de cinéma. Dana Andrews braque un projecteur sur le visage de Tierney pendant l’interrogatoire. Au début, ses traits sont gommés, transparents. Mais à mesure qu’il la cuisine, ses yeux se mettent à briller dans la lumière. Elle devient lumineuse. Elle transcende la lumière, elle va au-delà. Et tout ça, grâce à son jeu. Elle reste parfaitement immobile et se sert de son visage pour mieux contrôler la situation. Ensuite, quand il éteint le projecteur et qu’il pousse l’interrogatoire un cran plus loin en s’asseyant devant elle et en la plongeant dans l’ombre, elle ne s’efface pas. Elle reste là, c’est très mystique. J’ai toujours été fasciné par les histoires d’hommes obnubilés par un amour impossible. Dans Laura, pour moi, c’est intrinsèquement lié à la manière dont Dana Andrews se déplace. Il est flic, il en a vu de toutes les couleurs, il ne regarde jamais personne dans les yeux. Rien qu’à son physique, on voit que la vie ne lui a pas fait de cadeau. Il marche en portant un poids sur les épaules. Ce qui l’amène inévitablement à tomber amoureux d’un fantôme, celui de Gene Tierney. Sa présence, rien que dans le tableau, séduit non seulement Dana Andrews, mais le spectateur. Encore une fois, il y a ce mélange de beauté éthérée, quasi surnaturelle et de noirceur sous-jacente. Elle parvient à transmettre tout ça à travers un simple regard, que ce soit en chair et en os ou à l’intérieur du tableau. S/T Cari Beauchamp Quand on revoit les films de Gene Tierney, on s’aperçoit de la puissance de ses silences. Elle a énormément de présence. Lorsque la caméra et le réalisateur lui accordent trente secondes de silence, elle possède cette aura intérieure. Ses yeux et son visage font passer des émotions qui ont plus bien de force que des mots. Elle a ce don qui est vraiment unique. Joseph McBride La caméra l’aime. Gene Tierney a dit un jour que la caméra l’aimait. Elle était faite pour le cinéma. Contrairement à beaucoup d’autres, elle était née pour ça. S/T Cari Beauchamp On est à la fin de l’année 1945. Elle tourne Le Château du dragon de Mankiewicz avec Vincent Price [vinecente praïs] et Walter Huston [oualteur hiousteune]. S/T Cari Beauchamp John Kennedy avait déjà passé pas mal de temps à Hollywood. Quand il écrivait à ses amis restés à Boston, il signait : « L’idole des figurantes. » Il prétendait ne séduire que des figurantes sans arriver à susciter l’intérêt d’aucune star. Mais ce jour-là, il rencontre Gene Tierney et sort avec elle le soir même. Elle tombe dans les bras de ce qu’elle décrit comme l’homme le plus charmant qu’elle ait jamais rencontré. En fait, elle et lui deviennent très bons amis. Il l’invite à passer une semaine à Hyannis Port [ianis porte]. Elle se rend à Washington et assiste aux séances du Congrès après son élection. À l’époque où elle le rencontre, il n’est encore que candidat. Lorsqu’il commence à siéger, elle vient le voir à Washington. Et lui vient très souvent en Californie, bien plus que ne le permet un emploi du temps de député. Leur idylle va durer presque un an. Même si ses amis l’avertissent que jamais il n’épousera une actrice divorcée, ils restent en contact et demeureront amis. Mais je crois qu’à bien des égards, il a été le grand amour de sa vie, au sens le plus romanesque du terme. S/T Joseph Mc Bride L’Aventure de Madame Muir est une des plus belles histoires d’amour du cinéma. La musique de Bernard Hermann est absolument magnifique. C’est un immense compositeur et ce doit être sa plus belle musique de film, ce qui veut tout dire. S/T Martin Scorsese Dans L’Aventure de Madame Muir, elle interprète une femme qui veut simplement élever sa fille seule, en toute indépendance. Ce désir est si fort qu’elle décide de s’installer à Seaside Town [sisaïd taoun], une ville loin de tout, où elle tombe amoureuse d’un fantôme. Elle préfère vivre avec un fantôme que se confronter à des personnes réelles. C’est terriblement romantique/le summum du romantisme. S/T Martin Scorsese Mais il y a un sous-texte/message sous-jacent plus sombre, surtout lorsqu’elle est à l’écran. Pareil dans Le Mystérieux Docteur Korvo réalisé par Preminger. Elle joue rarement des personnages univoques. Son jeu ne se limite jamais à une seule dimension/a toujours plusieurs dimensions. S/T Molly Haskell C’est intéressant parce que le film noir interroge justement la place des hommes et des femmes. Il se passionne pour les névroses, la folie et la psychanalyse qui est alors très en vogue. Il y a pléthore de films psychanalytiques qui montrent des psychanalystes. Dans Le Mystérieux Docteur Korvo, Richard Conte [ritcheud coneté] joue un vrai médecin et José Ferrer, un charlatan qui pratique l’hypnose. Il y a une rivalité très nette entre les deux. Et pour cette femme qui est kleptomane, c’est le moyen de reprendre le pouvoir qu’ils lui ont tous les deux refusé/dont ils l’ont tous les deux privée. S/T Molly Haskell Elle a une autre corde à son arc. C’est flagrant dans Le Fil du rasoir et dans d’autres films où elle n’est pas particulièrement sympathique. Au début, c’est la fille folle amoureuse de Tyrone Power, sauf que lui, il veut trouver sa voie. Ce qui l’agace beaucoup parce qu’au fond, elle rêve d’une vie foncièrement conventionnelle. Elle devient antipathique. Le contraire de l’épouse rigolote. Ce n’est pas elle qui retrousse ses manches, au sens propre et au sens figuré, pour jouer les ménagères. Elle est bien trop délicate. C’est la poupée de porcelaine sur l’étagère. Et elle est calculatrice comme dans Péché Mortel. C’est une facette d’elle qui est fascinante et qu’elle n’a pas peur de montrer. Elle ne veut pas se cantonner qu’à des personnages agréables. S/T Cari Beauchamp Dans les années 1930 et 40, il y avait énormément de films avec des protagonistes féminins. Bien plus qu’aujourd’hui. Les femmes servaient de catalyseurs pour attirer le public dans les salles. Gene faisait partie des actrices les plus populaires de l’époque. Elle a tourné plus de quarante films, ce qui est vraiment honorable. Et quand on songe à la reconnaissance qu’elle n’a pas eue… Elle a certes été nommée à l’oscar de la meilleure actrice pour Péché Mortel, mais en dehors de ça, elle a été insuffisamment récompensée. Sauf que ses films étaient de gros succès au box-office. Le public en redemandait. S/T Molly Haskell Elle a eu une vie difficile et c’est tout ce que les gens retiennent. Personnellement, ça me dépasse. À mon avis, elle sera remise à l’honneur. En revoyant ses films, je suis frappée par leur qualité. Elle a tourné avec les plus grands. John Ford, Lubitsch, Mankiewicz, Preminger. De toute évidence, ils l’adoraient tous. Elle a joué toutes sortes de rôles. Elle n’est pas comme Dietrich ou Sternberg qui restent identifiables de film en film. Tierney avait une sensibilité presque européenne. Elle avait vécu en Europe, elle avait une vision plus cosmopolite du monde. Elle était sophistiquée au sens le plus noble du terme. Même si elle n’affichait aucun mépris pour Hollywood, ce que certains auraient certainement fait à sa place. S/T Molly Haskell Ça tient à la variété de ses rôles et au fait qu’on n’arrive pas toujours très bien à la cerner. Les gens ont besoin de sentir qu’ils ont une emprise sur autrui, surtout une femme, pour pouvoir continuer. Ils croient savoir qui est Rita Hayworth [héïoueurth], Ava Gardner [éïva Gardneur] ou Katharine Hepburn. Toutes ces grandes stars ont une image et une voix immédiatement identifiables. Gene Tierney avait une jolie voix douce. Elle ne hurle jamais. Elle ne fait jamais de scènes. Elle ne se donne pas en spectacle, ce que font presque toutes les autres. Elles ont recours à des trucs, à des artifices pour attirer l’attention. Elle non. Elle ne cherche jamais à se faire remarquer. C’est passionnant de décrypter cette subtilité. Le spectateur reste sur sa faim, il se sent légèrement dépassé. C’est sans doute pour ça que les Américains ne comprennent pas le cinéma français. Il est un tout petit trop subtil, il y a un tout petit peu trop de non-dits. Le cinéma américain a tendance à tout dire. C’est ce qui a mis un frein à sa popularité, mais aussi ce qui la rend si fascinante et si séduisante. S/T Martin Scorsese On ne peut parler de la fragilité de Gene Tierny sans évoquer une vie personnelle terriblement difficile. Elle a toujours mené ses combats/combattu ses démons en privé, mais on sent toujours cette tragédie couver à l’intérieur. Ça saute, bien sûr, aux yeux dans la perversité de Péché Mortel. Mais même dans ses rôles plus légers, c’est là. Cari Beauchamp Elle a rencontré Howard Lee qui était effectivement différent des hommes qu’elle avait connus jusque-là. C’était un magnat du pétrole texan. Mais il faisait partie de ces oiseaux rares qui sont très bien dans leur peau. Il savait qui il était, il avait la tête sur les épaules. Il avait été marié à Hedy Lamarr, donc il connaissait bien les actrices. Et ce n’était ni un acteur ni un réalisateur, il n’était lui-même pas connu. Mais il était très gentil et généreux avec elle. Il l’a énormément soutenu pendant ses séjours en hôpital psychiatrique. Il était au courant de sa maladie dès le début. Mais il a dit : « Ça m’est égal. J’attendrai. » Et il a effectivement attendu. Quand elle est sortie un an plus tard, ils se sont mariés et elle est devenue une femme au foyer comblée à Houston. Elle a quitté le cinéma et a fini par devenir, après un long cheminement, une personne à part entière, loin des caméras. Une personne suffisamment forte pour venir parler au monde de sa maladie. Un monde qui n’en revenait pas de cette histoire, surtout s’agissant d’une femme aussi belle. S/T FIN DE LA VOICE OVER