BILL_PULLMAN BUDI CHRIS_ROLLINS DAVID_BURD DAVID_FAIRCHILD FEMME_1 FEMME_2 HOMME_1 HOMME_2 HOMME_3 HOMME_4 HOMME_5 HOMME_6 ISABELLA_DALLA_RAGIONE JAMES_BABIAN JENNY_BURD KEN_LOVE MAURICE_KONG MOINE NARRATEUR NORIS_LEDESMA RICHARD_CAMPBELL SHEEHAN_GOBIN STEPHEN_BRADY NARRATEUR Pour beaucoup, un fruit n'est qu'un article sur une liste de courses. Mais pour les chasseurs de fruits, c'est une infatigable obsession. Ils savent qu'en dehors des supermarchés, il existe tout un monde de fruits exotiques... Voilà pourquoi ils parcourent le monde en quête de mangues à chair blanche, de pois au goût de crème glacée et de surprenants fruits miracles. Une simple bouchée de ces perles rares peut changer votre vie à jamais. NARRATEUR Mais tout n'est pas toujours rose. Le fruit cueilli peut avoir disparu à leur prochaine visite... La chasse aux fruits est plus qu'un simple hobby. Pour certains, c'est un véritable sacerdoce. NARRATEUR Du jardinier amateur jusqu'à l'horticulteur professionnel, les chasseur de fruits y vouent un véritable culte. HOMME 1 Les fruits tropicaux possèdent une variété beaucoup plus vaste que n'importe quel autre aliment. Du goût âcre et puissant du durian, au goût sucré et acidulé du langsat, du longane et du litchi jusqu'à l'intensité de la mangue... C'est un festival de saveurs. SHEEHAN GOBIN J'ai voyagé en Malaisie, à Singapour et à Porto Rico rien que pour certaines variétés d'arbres fruitiers. Ce n'est que plus tard que je me suis mis à les cultiver. NORIS LEDESMA Le rapport qu'entretiennent les gens avec les fruits est très basique. Ça touche aux sens. Ça rend les gens heureux. C'est comme un retour aux racines. MAURICE KONG Je suis allé en Asie du Sud-Est, aux Philippines, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Îles Cook. Quand on collectionne les fruits, c'est sans fin. Si demain, mes amis m'appelaient pour me dire qu'ils ont trouvé un fruit, je prendrais le premier avion. CHRIS ROLLINS Très vite, c'est devenu une obsession et j'ai dit adieu à la normalité. STEPHEN BRADY Peu à peu, j'ai fini par sombrer dans la folie. NARRATEUR Qu'est-ce qui pousse un chasseur de fruits à tout abandonner et à aller au bout du monde juste pour goûter quelque chose de nouveau ? Les fruits sont de puissants séducteurs. C'est leur fonction principale. À la base, un fruit n'est qu'un élément du système reproducteur d'une plante à fleurs, qui lui permet de disperser ses graines. NARRATEUR Les fruits nous attirent par leur odeur, leur forme et leurs couleurs. Pourquoi ? Parce qu'ils veulent être mangés. NARRATEUR Quand un animal ou un être humain mange un fruit, les graines voyagent dans l'appareil digestif et diffusent leur matériel génétique le plus loin possible... Quel autre aliment nous convoite autant que nous le convoitons ? NARRATEUR C'est une histoire d'amour qui date d'il y a très longtemps... Cette interdépendance remonte à nos origines les plus lointaines. NARRATEUR Nos premiers contacts avec les fruits nous ont rendus humains... Nous avons évolué en parallèle avec eux. Dans la jungle, nos yeux se sont mis à distinguer le vert du rouge. NARRATEUR Par la suite, nous avons compris que nous pouvions transformer le fruit et avons commencé à le cultiver et même à créer de nouvelles variétés. NARRATEUR Avec le développement de l'agriculture, le fruit était à porté de main... Nous n'avions plus à le chercher dans la nature... Nous nous sommes sédentarisés et nous sommes fixé un objectif commun :.. l'abondance... Ça a marché. NARRATEUR Mais en fin de compte, nous avons remplacé la variété par la facilité... Désormais, les fruits doivent pouvoir être conservés et supporter de longs trajets. Le profit a pris le pas sur le goût. De nos jours, au supermarché, on achète exactement les mêmes fruits partout dans le monde, et cela en toute saison. L'industrie agroalimentaire donne l'illusion que c'est l'été partout, tout le temps. Les étals sont pleins toute l'année. Mais à quel prix ? Préemballés, les fruits sont devenus prévisibles et fades. NARRATEUR Sauf pour ceux qui ont choisi de consacrer leur vie à ces bijoux d'exotisme. HOMME 2 C'est toujours agréable de faire découvrir de nouveaux fruits, de nouveaux cultivars de mangue. NARRATEUR Les chasseurs de fruits les plus passionnés se retrouvent lors du rassemblement international des amateurs de fruits rares. HOMME 3 Mettez-vous là. Vous cachez le fruit. Vous le cachez !... Parfait. HOMME 1 Ce durian a traversé la planète pour être ici, avec nous. FEMME 1 Goûtez. Vous aurez l'impression de manger une glace à la vanille. HOMME 4 Ça sent les toilettes. FEMME 1 Ne l'écoutez pas. HOMME 5 Les gens ont des avis très arrêtés sur ce fruit. HOMME 4 On peut en acheter des surgelés. RICHARD CAMPBELL L'Excel est une ancienne mangue hawaïenne. Celle-ci provient du programme de sélection de l'Université d'Hawaï. C'est Hamilton qui l'a sélectionnée... Elle est délicieuse. NARRATEUR Richard Campbell et Noris Ledesma sont horticulteurs et chasseurs de fruits professionnels en Floride. RICHARD CAMPBELL Pour moi, un chasseur de fruit, quand il voit et qu'il goûte quelque chose, il le veut pour lui. NORIS LEDESMA Il a des fleurs, oui. Je les vois... Ça alors ! RICHARD CAMPBELL Quand on est passionné, on est comme envoûté. C'est pour ça que c'est aussi prenant. RICHARD CAMPBELL Délicieux. RICHARD CAMPBELL C'est un aspect qui me plaît énormément. NARRATEUR Richard et Noris parcourent le monde en quête de fruits rares et souvent en voie de disparition, en vue de les identifier et de les préserver dans leur collection. NORIS LEDESMA C'est très bon. RICHARD CAMPBELL Regarde ces mangues. NORIS LEDESMA Dis donc ! BUDI Elles sont sucrées. NARRATEUR La chasse aux fruits ne commence pas toujours dans la jungle mais sur les marchés, comme celui-ci, sur l'île de Bornéo. Richard et Noris remontent le temps... Ils cherchent la provenance de ce fruit. NORIS LEDESMA Vous connaissez cet arbre ? Vous le connaissez ? HOMME 6 Je vais vous montrer. NORIS LEDESMA Vous nous faites un plan ? HOMME 6 Ça, c'est la route principale... Et là, vous allez tout droit. NARRATEUR Avec l'aide des autochtones, Richard et Noris traquent leur insaisissable proie. NORIS LEDESMA C'est le bon arbre ? C'est celui-là ?... Montrez-nous cet arbre. NORIS LEDESMA Je le vois. RICHARD CAMPBELL Juste au-dessus de moi. NORIS LEDESMA On peut prendre ses fleurs en photo, pour l'identifier. NARRATEUR Quand ils trouvent un candidat satisfaisant, ils prélèvent du matériel génétique de l'arbre. Pas le fruit lui-même mais des branches saines. Puis ils les ramèneront en Floride, où elles pousseront sous serre au jardin botanique tropical Fairchild... Avec plus d'un millier de variétés, il possède l'une des plus vastes collections de fruits tropicaux au monde. NARRATEUR Son fondateur, David Fairchild, un explorateur recruté par le Ministère de l'agriculture américain, était un chasseur de fruits légendaire. Au tournant du XXe siècle, Fairchild fit le tour du monde à la recherche de spécimens exotiques. Il revint avec des centaines de nouvelles espèces. NARRATEUR Certaines étaient des plus curieuses, comme le fruit miracle... Cette baie magique du Cameroun modifie les papilles en les recouvrant d'un liquide étonnant. Une seule bouchée, et tout ce qui était acide devient soudain sucré. DAVID FAIRCHILD Incroyable ! NARRATEUR Mais c'est aussi grâce à David Fairchild que nous consommons certains fruits devenus courants, tels que la mangue, la nectarine et la cerise. NARRATEUR En tant que responsables des fruits du jardin botanique tropical Faichild, Richard et Noris perpétuent son œuvre. Leur amour du fruit remonte à l'enfance. NORIS LEDESMA J'ai grandi avec ma grand-mère et mon oncle. Ma mère travaillait dans une autre ville. Je ne la voyais qu'une fois par an. Depuis que je suis toute petite, les fruits représentent tout, pour moi. Dans mon pays, en Colombie, je mangeais tout le temps des fruits, peut-être même quand ma mère était enceinte. Mes os sont faits en banane, et ma chair, c'est de la mangue. C'est comme ça que je vois les choses. RICHARD CAMPBELL En maternelle, ma maîtresse a envoyé un mot à la maison qui disait : « Quand il sera grand, Richard veut obtenir un doctorat et collectionner les fruits tropicaux. » Et c'est ce que j'ai fait... Mon père était un grand horticulteur. Pour moi, c'était l'un des meilleurs de l'hémisphère nord. RICHARD CAMPBELL Fairchild, c'est une arche de Noé des fruits tropicaux. On peut se faire l'avocat du diable et dire : « À quoi ça sert de sauver cette diversité alors que la planète est en pleine crise économique ? » Moi, je répondrais ceci : « À quoi bon sauver la Joconde ? Quel intérêt y a-t-il à cela ? Des tableaux, il y en a plein. Il en a peint un paquet. C'est juste un portrait parmi tant d'autres.» RICHARD CAMPBELL Ce n'est pas faux. Quand on souffre de la famine, on s'en fiche, de la Joconde. Mais pour beaucoup de gens, c'est une question essentielle, car si elle disparaissait, on ne la récupérerait jamais. Pour moi, notre collection génétique, c'est la même chose. On ne retrouverait jamais le Pura Vida s'il venait à disparaître. Le Pura Vida, c'est notre Joconde. Ce n'est qu'un avocat, mais c'est notre Joconde. NORIS LEDESMA Ma spécialité, c'est les mangues. C'est toute ma vie. Nous en possédons 600 variétés différentes. Qu'est-ce qui est unique ? Quelque chose qui peut disparaître et que vos enfants ne connaîtront jamais. NARRATEUR Richard et Noris viennent chercher à Bali une mangue très rare de l'Asie du Sud-Est. BUDI Bienvenue à Bali. Bienvenue. NARRATEUR Pour commencer leur expédition, ils assistent à une cérémonie du fruit visant à bénir les prochaines récoltes. NARRATEUR Depuis près de 20 ans, ils tentent de ramener et faire pousser la Wani à chair blanche, mais sans succès. RICHARD CAMPBELL La Wani est une mangue sauvage. Elle fait partie de l'élite des mangifera. Il existe plus de 60 espèces de mangifera consommées par l'homme. NARRATEUR S'ils réussissent, ce fruit finira peut-être sur les étals des supermarchés. Mais d'abord, ils vont devoir le traquer sur les marchés et dans les jungles de Bali. NARRATEUR En coévoluant avec le fruit, il a fini par faire partie de nous, de nos rituels, de notre histoire et de nos plus anciens souvenirs. KEN LOVE Je ne sais plus quand ma passion pour les fruits a commencé. Quand j'étais enfant, je suis allé au cirque avec mon grand-père. J'y ai vu des gens avec de la barbe à papa, des filaments de sucre. La première fois que j'ai goûté à l'inga, le pois doux, j'ai trouvé que ça avait exactement le même goût que la barbe à papa. Ça m'a rappelé mon grand-père. De nombreux fruits peuvent vous faire replonger dans ces souvenirs. NARRATEUR Chaque variété de fruit a sa propre histoire, l'histoire de celui qui a cultivé une simple plante avant de faire partager sa découverte avec le reste du monde. NARRATEUR Rudolph Hass, un facteur de Pasadena, planta un avocatier dans son jardin. Aujourd'hui, les avocats Hass sont cultivés et vendus aux quatre coins du monde. Dans un monastère algérien, le père Clément Rodier fit pousser un agrume sucré qui finira par porter son nom, la clémentine. NARRATEUR Un producteur du Nord-Ouest des États-Unis, Ha Bing, cultiva une cerise sucrée et savoureuse avant de se faire expulser du pays, à cause d'une loi à l'encontre des Chinois. Mais il laissa derrière lui la cerise Bing, l'une des variétés les plus consommées de nos jours. NARRATEUR Lorsqu'une variété de fruit disparaît, une histoire prend fin. Notre diversité naturelle se voit affaiblie et nous perdons une partie de notre histoire. NARRATEUR Dans les vallées fertiles de l'Ombrie, Isabella Dalla Ragione cherche des variétés de fruits disparues. Quand elle en trouve une, c'est un morceau de l'histoire locale qu'elle préserve. ISABELLA DALLA RAGIONE À l'origine, mon père venait d'ici. Dans les années 50 et 60, il a vu les habitants perdre contact avec l'histoire de la région... Alors il a décidé de réagir et il s'est mis à collectionner des plantes et des arbres qui avaient revêtu une importance particulière pour des générations de paysans. NARRATEUR Isabella marche sur les pas de son père, et cultive un verger de fruits disparus. C'est une bibliothèque vivante dans laquelle elle conserve des variétés rares et oubliées. Parfois, son travail l'amène à plonger dans l'histoire de la région, lorsqu'elle cherche des fruits dépeints dans l'art ou la littérature. NARRATEUR Les riches dynasties de la Renaissance telles que les Médicis et les Bufalini faisaient immortaliser leurs exploitations agricoles... Isabella identifie les fruits dans les œuvres d'art et part à la recherche des plantes qui les ont inspirées. Certaines sont encore en vie, même après des centaines d'années. ISABELLA DALLA RAGIONE Non, c'est trop. C'est pas assez. Voyons lequel ça peut être. Lequel va correspondre ?... Je crois que c'est celui-là ! Voyons un peu... Oui, c'est possible. ISABELLA DALLA RAGIONE Nous avons repéré cette figue très particulière au Château Bufalini. C'est une figue qui a une couleur étrange. Je n'avais jamais vu ça avant. Elles sont toutes petites. Elles ont dû souffrir de la sécheresse. Mais quel magnifique figuier... Je me demande si c'est bien celui-ci. NARRATEUR Isabella cherche des pistes en interrogeant la population. ISABELLA DALLA RAGIONE Il daterait de quand ? Des années 1900... Les trois sont identiques. Non, je ne crois pas. Ça ne correspond pas. ISABELLA DALLA RAGIONE Peut-être retrouverons-nous cette figue ailleurs, par exemple dans un couvent ou un monastère. Les monastères ont eu un rôle très important dans la conservation des arbres fruitiers. MOINE Qui est-ce ? ISABELLA DALLA RAGIONE Bonjour. Je suis Isabella Dalla Ragione. MOINE Ah oui, c'est pour... ISABELLA DALLA RAGIONE ...les figues, oui. MOINE C'est ouvert ? ISABELLA DALLA RAGIONE Oui, merci ! Cela fait quelques années que je fais ces recherches. Ce qui compte le plus, pour moi, c'est de retrouver ces arbres et de comprendre quels liens les gens entretenaient avec eux. NARRATEUR Les monastères et les couvents étaient souvent le lieu de grandes avancées, dans le domaine des fruits. Dans les vieux monastères, certaines anciennes variétés sont restées intactes. ISABELLA DALLA RAGIONE Il est différent des autres figuiers... Ah, voilà. Comme ça, là... On dirait un fruit sec... Je fais aprfois de vraies découvertes... Merci, mon père. NARRATEUR Cette modeste figue a peut-être été mangée par les dynasties qui régnaient à la Renaissance. Chaque fois qu'Isabella fait ce genre de découverte, elle lève le voile sur un passé pratiquement oublié. Peut-être, un jour, en consommerons-nous à nouveau. ISABELLA DALLA RAGIONE Ces fruits, ces arbres, font partie intégrante de notre âme, de ce que nous avons été dans le passé. Quand nous sauvons ces fruits, nous sauvons également nos souvenirs et notre âme. NARRATEUR Mais dans certaines parties du monde, notre rapport au fruit est encore bien présent et la diversité est toujours un élément du quotidien... Richard et Noris sont à Bali, à la recherche de la Wani, surnommée « la mangue à chair blanche »... Ils explorent les marchés de Pangsan, aidés de leur guide local Budi... Une fois qu'ils auront trouvé la mangue à chair blanche, ils doivent retrouver l'arbre dont elle provient. RICHARD CAMPBELL D'où viennent ces mangues ? BUDI Elles les a eues... à l'extérieur de la ville. NORIS LEDESMA Pour vous, c'est une mangue, la Wani ? La Wani, vous savez ? BUDI Pour elle, la Wani fait partie de la famille des mangues, mais c'est la mangue blanche. NORIS LEDESMA La mangue blanche. Et vous aimez ça ? RICHARD CAMPBELL Ça a la consistance d'une poire mais le goût du corossol. C'est laiteux. J'aime son côté acide. Elle a une certaine acidité qui me plaît. BUDI Si les Balinais ont encore des manguiers Wani dans leur jardin, c'est parce que c'est un bel arbre. Il a un parfum très agréable. Et plus l'arbre vieillit et plus le fruit prend un goût sucré. Il devient encore meilleur. NORIS LEDESMA En vieillissant ? BUDI Quand l'arbre devient vieux, la peau du fruit change... Elle devient de plus en plus sombre. Elle est aussi un peu plus fripée. Le goût du fruit est bien meilleur que quand on a une peau bien lisse, comme ici. NORIS LEDESMA Ne dites pas ça à une femme. RICHARD CAMPBELL Pour l'instant, on ne sait toujours pas comment greffer un manguier Wani. Les Wani ne se greffent à aucune des plantes que nous possédons. Nous ne pouvons pas attacher un morceau de Wani à l'un de nos manguiers. Ça ne prend pas. Ce que nous essayons de faire depuis 15 ou 20 ans, c'est de comprendre comment parvenir à ramener un morceau de manguier Wani et à le faire vivre sur une autre plante que nous avons chez nous. Nous pensons avoir trouvé la méthode. NARRATEUR Le greffage est une technique ancestrale qui consiste à insérer une branche dans un autre arbre de la même espèce... Soutenu par l'arbre, le greffon finira par donner des fruits. Pour obtenir exactement le même Wani qui pousse à Bali, Richard et Noris vont devoir trouver un moyen de greffer une branche de Wani à l'un de leurs manguiers. RICHARD CAMPBELL Il nous a fallu entre 15 et 20 ans pour trouver quel type de mangifera sera le plus compatible avec notre greffon. NARRATEUR Avec certaines espèces délicates, une troisième branche peut être nécessaire pour aider la greffe à prendre. RICHARD CAMPBELL Cela fait 20 ans que je cumule les échecs. 20 longues années, et ça n'a pas marché une seule fois. Je déteste perdre. Je suis un très mauvais perdant.. RICHARD CAMPBELL Pour cette expédition à Bali, il y a de grandes chances pour que nous ne parvenions pas à nos fins. L'arbre que nous cherchons sera peut-être en trop mauvais état, et si nous trouvons un greffon correct, nous ne parviendrons peut-être pas à le maintenir en vie. Ce que je déteste le plus : l'expédition se passe comme prévu, on prélève ce qu'il nous faut, on le ramène, puis il dépérit sous nos yeux. Il n'y a rien de pire. NARRATEUR Pour que Richard et Noris réussissent à faire pousser une mangue Wani, il leur faut d'abord trouver le bon manguier dans les épaisses forêts de Bali. NARRATEUR Pour les chasseurs de fruits, la passion peut virer à l'obsession. DAVID BURD Nous possédons un petit terrain d'environ 800 mètres carrés. C'est une véritable jungle tropicale. JENNY BURD Quand on élague les arbres, lui, il les taille, et moi, je réceptionne. DAVID BURD Elle jette. JENNY BURD Je mets les branches dans le camion et je les jette à la déchetterie. DAVID BURD On s'amuse. On rigole beaucoup et on se dit : « Est-ce que les voisins nous entendent? » NARRATEUR La passion du fruit entraîne parfois certains à dépasser les limites de leur jardin. Grâce aux indices recueillis dans un marché balinais où ils ont découvert une mangue Wani, Richard et Noris, aidés de Budi, cherchent l'emplacement du manguier. NARRATEUR Avant de pouvoir être touché, l'arbre doit être béni selon la tradition balinaise. RICHARD CAMPBELL Pas besoin de grimper. Il y en a là. NORIS LEDESMA Génial !... Magnifique. RICHARD CAMPBELL Budi, j'ai une question. Ces fourmis, est-ce qu'elles sont dangereuses ou plutôt... inoffensives ? BUDI Inoffensives. BUDI Allez, Richard ! NORIS LEDESMA Vas-y ! NARRATEUR À Bali, la Wani est appréciée pour sa saveur et sa chair blanche sucrée et non fibreuse. Mais ailleurs que dans une petite partie de l'Asie du Sud-Est, elle est quasiment inexistante. Comme ce fruit est menacé par la déforestation, pour Richard et Noris, il est urgent d'en ramener un échantillon vivant. RICHARD CAMPBELL Il est plein de bourgeons. C'est en train de fleurir. NORIS LEDESMA Tu peux prendre une fleur pour moi, s'il te plaît ? RICHARD CAMPBELL Oui ! Mais patiente un peu... De gentils insectes viennent me dire bonjour... Dans les entrailles d'un manguier, on a l'impression d'être dans les bras de sa mère. RICHARD CAMPBELL Désolé. Maintenant, je vais prélever un futur greffon. Chaque fois que je prends une branche qui n'est pas facilement greffable, j'essaie d'aller la chercher le plus haut possible, parce qu'ici, elle a été baignée de lumière. Elle est vigoureuse... Perfecto ! NARRATEUR Chaque fois que Richard et Noris prélèvent la branche d'un arbre fruitier, il savent que cet arbre ne sera peut-être plus là la prochaine fois. BUDI Bravo. RICHARD CAMPBELL Même si j'adore partir à la chasse aux mangues, l'objectif principal, c'est de les préserver, de les protéger... au cas où il arriverait quelque chose. Si jamais quelqu'un décidait de vendre cet arbre pour en faire du petit bois. Si son bois vaut plus que ses fruits, alors, c'est fichu. RICHARD CAMPBELL Alors nous allons le ranger dans notre collection génétique, où il vivra éternellement. Un arbre, c'est immortel. Ça peut vivre des milliers d'années. Et puis n'oublions pas qu'après 20 années d'échec, on ne pourra jamais faire pire. NARRATEUR Le matériel génétique nécessaire a beau avoir été prélevé avec succès, le plus dur est à venir... Enveloppées dans un film protecteur, les précieuses branches ne peuvent tenir que quelques jours. Elles doivent être maintenues en vie jusqu'à ce qu'elles puissent être greffées en Floride, à 16 000 kilomètres de là. NARRATEUR Si Bali est le paradis des fruits indigènes, à Hawaï, beaucoup ont été introduits par l'homme. C'est la destination rêvée des chasseurs de fruits. Il y a 120 ans, le royaume fut renversé par des magnats de l'ananas. Mais l'ananas n'a pas toujours poussé à Hawaï. C'est le cas de très peu de fruits. Grâce à son climat et à un sol volcanique riche, c'est l'endroit idéal pour cultiver des fruits. NARRATEUR Les immigrés et les colons venus du monde entier sont arrivés avec des plantes dans leurs bagages. Ils ont chamboulé l'écosystème naturel mais ont transformé l'archipel en jardin d'Éden. KEN LOVE Ça ressemble à une orange amère... Et ça, vous voyez ? Ça rappelle le cédrat ou la main de Bouddha. NARRATEUR Ken Love visite Hawaï pour la première fois il y a 25 ans. Fasciné par les fruits qu'il y voit et qu'il y goûte, il abandonne sa carrière de photographe de presse et s'installe à Kona. Là, il découvre une île paradisiaque où les fruits tropicaux sont abondants. Pourtant, de nombreux habitants préfèrent acheter des produits importés hors de prix. Ken Love s'est donné pour mission de faire découvrir à ses voisins les trésors qui poussent dans leur jardin et de les convertir aux aussi en chasseurs de fruits. KEN LOVE Vous voulez goûter ? KEN LOVE Quand on goûte à un produit de qualité, il est inconcevable de retourner dans un supermarché et d'y acheter un avocat importé. Ce n'est plus possible, maintenant que j'en ai mangé des vrais, qui ont poussé dans un jardin. NARRATEUR Ken adore partir à l'aventure, comme avec son ami, l'acteur et amateur de fruits Bill Pullman. KEN LOVE Je crois... qu'on va y aller franco. Attachez vos ceintures. Comme ils disent dans Retour vers le futur : « La route ? Là où l'on va, on n'a pas besoin de route. » BILL PULLMAN On va tout droit ? KEN LOVE Oui. Ça a poussé en même pas un an. J'espère qu'un tunnel de lave s'est pas ouvert, depuis la dernière fois... Là, on est en territoire sauvage. Heureusement que je connais le propriétaire. Je voudrais pas me faire tirer dessus. BILL PULLMAN Tiens, Ken... Superbe ! KEN LOVE Quelle couleur ! BILL PULLMAN Un peu âpre. KEN LOVE Oui, mais ça doit être parfait, à la cuisson. NARRATEUR Une chasse aux fruits avec Ken Love ressemble à une visite de la chocolaterie de Willy Wonka. KEN LOVE On dit que ça a le goût de la glace, mais ça me rappelle surtout la barbe à papa. KEN LOVE Voici le jamalac, syzgium aqueum. C'est un fruit incroyable. On en donne aux femmes après l'accouchement, en Malaisie. Les trois principaux fruits qu'on mange à Hawaï, c'est le fruit « pain de mie », le fruit « beurre de cacahuète » et le fruit « confiture de mûre ». BILL PULLMAN N'importe quoi. KEN LOVE Vas-y, sers-toi. BILL PULLMAN C'est crémeux. NARRATEUR Il y a des années, avant que les locavores n'envahissent l'Amérique du Nord, Ken a mis sur pied un projet visant à rapprocher les agriculteurs et les chefs cuisiniers hawaïens. JAMES BABIAN Je lui tire mon chapeau. Ken, c'est le gourou des fruits. KEN LOVE Je l'ai abordé sur le parking d'un supermarché : « Chef, venez goûter ça ! » JAMES BABIAN Je faisais mes courses, et là, on m'appelle : « Chef Babian ! Chef Babian ! » Je me retourne et je vois Ken : « Venez voir dans ma voiture ! » Il ouvre le coffre, et là, je vois du jaboticaba, de la sapote. Je connaissais même pas, à l'époque. JAMES BABIAN Combien de tonnes on laisse pourrir alors qu'on continue d'en faire venir de Californie ? Notre objectif, c'est de satisfaire davantage nos propres besoins... Quand ça va directement de la plante à l'assiette, c'est meilleur. Quand on achète des produits de saison, c'est forcément meilleur. Ils sont cueillis à maturité et ça a pas cet impact négatif sur l'environnement. C'est aussi meilleur pour l'économie locale... Ça fait 13 ou 15 ans, et les résultats sont là. NARRATEUR Pour garantir un avenir aux fruits rares, il ne suffit pas de les cultiver. Les consommateurs doivent également y prendre goût et avoir eux aussi l'âme d'un chasseur de fruits. NARRATEUR Pour les chasseurs de fruits, un fruit et bien plus qu'un aliment. C'est un lien fort et très personnel. FEMME 2 Ça représente beaucoup de travail. Mais au final, j'ai la satisfaction de pouvoir cueillir le fruit de mon labeur. Quand je regarde mes plantes, je suis en admiration. Par exemple, j'ai planté un tout petit lucuma il y a environ trois ans. Il devait faire cette taille. C'était un greffon de lucuma. Aujourd'hui, il doit mesurer 60 centimètres et il a donné ses premières fleurs. NARRATEUR Maintenant qu'ils ont prélevé des échantillons de manguier blanc, Richard et Noris sont en route pour l'aéroport. Il est illégal de faire entrer des graines ou des semis. Mais ces branches encore vivantes, une fois implantées à un porte-greffe, pourront produire exactement le même fruit que celui qu'ils ont mangé à Bali. Mais avant cela, il leur faut vivre l'angoisse du vol retour. Leurs efforts auront été vains si les branches sont bloquées à la douane, qui inspecte les plantes à la recherche de nuisibles et de maladies. RICHARD CAMPBELL Nous les avons tous biens séparés. Officiellement, tout va bien se passer. Il ne devrait pas y avoir de problème. Mais dans le pire des cas, si personne n'est là pour les inspecter, ils les détruiront. Ils ont le droit de faire ça et ils n'hésiteront pas. Mais ils peuvent aussi trouver des nuisibles... qui justifieraient d'une mise en quarantaine. NORIS LEDESMA J'aurais l'impression de perdre l'un de mes enfants. C'est une souffrance terrible. On transpire, et quand enfin on parvient... à la destination finale, l'objectif, c'est d'avoir un arbre vivant qui pousse au milieu de notre collection... Sans greffon, pas d'arbre. RICHARD CAMPBELL Quand on part en expédition, on voit l'arbre, c'est palpitant, et on aimerait bien le voir grandir chez nous. L'objectif, c'est qu'il puisse donner des fruits. On n'abandonne aucun greffon. On n'abandonne personne, comme à l'armée... Merci infiniment. BUDI Vous allez me manquer. RICHARD CAMPBELL On va en prendre bien soin. BUDI Merci. NORIS LEDESMA Merci, Budi. NARRATEUR De retour aux États-Unis, ils passent la douane sans difficulté. Richard et Norris rentrent en toute hâte au jardin Fairchild pour greffer les branches de Wani à leurs manguiers le plus vite possible. NORIS LEDESMA On ne peut pas se permettre d'attendre un jour de plus pour mettre en place les greffons. Nous devons le faire sur-le-champ, peu importe notre état de fatigue. Il faut agir vite. Plus on le fait tôt, et plus on a de chance que ça prenne. RICHARD CAMPBELL Le greffage, ça relève de la science, mais aussi de la superstition. On s'implique. Quand on reste optimiste, ça fait une différence énorme. C'est maintenant que tout se joue pour nous... C'est la seule manière d'obtenir un manguier Wani. RICHARD CAMPBELL Croisons les doigts. NORIS LEDESMA Un seul suffira. NORIS LEDESMA Un bout de branche possède tout le nécessaire pour reproduire exactement le même arbre. C'est magique. NARRATEUR Avec un peu de chance, le manguier Wani se sentira comme chez lui. Dans leur quête de préservation, Richard et Noris se laissent guider par un instinct des plus humains, celui de la biophilie, ou l'amour des systèmes vivants. C'est ce qui les pousse encore et encore à découvrir et faire partager une diversité aussi infinie qu'elle est fragile. C'est un sentiment qui nous définit en tant qu'espèce. NARRATEUR La biophilie est mise à l'honneur chaque année lors de la vente aux enchères de mangues du jardin botanique Fairchild. Venus du monde entier, les chasseurs de fruits sont ébahis par une sélection de mangues de toutes les couleurs, toutes les formes et toutes les saveurs provenant de la vaste collection de Fairchild. Tous les bénéfices servent à financer le programme de préservation de fruits tropicaux. COMMISSAIRE-PRISEUR 330 qui passent à 40. 340 pour qui ? 350. 360. 370 pour qui ? 500 ! 500 dollars qui passent à 550. 550. 580. 600. 650. 700. 700 dollars une fois. 700 dollars deux fois. 750 qui passent à 800. 800 dollars. 800 dollars une fois. 800 dollars deux fois. Adjugé à 750 dollars. NORIS LEDESMA Quand on voit ce genre de démarches, ces bonnes actions que je les gens sont prêts à faire pour un fruit, ça donne de l'espoir. RICHARD CAMPBELL Celles-ci, on les a en accord avec le gouvernement israélien. RICHARD CAMPBELL Ce qu'on cherche à faire, c'est préserver ces ressources génétiques pour tous les habitants de la planète. C'est notre boulot. ISABELLA DALLA RAGIONE Ce n'est pas juste une question de variété. Il y a aussi l'univers qui gravite autour de chaque variété de fruit. Chacune a sa propre histoire. C'est un rapport humain. KEN LOVE Ça doit raviver des souvenirs que l'on avait quand on était enfants, ou bien des instants particuliers de notre vie. C'est peut-être de là que vient cette fascination, cette obsession des fruits tropicaux. NARRATEUR L'incroyable diversité des fruits est partout, que l'on vive à Hawaï ou au Canada. Pour la trouver, il vous faudra regarder plus loin que sur les étals de supermarché, mais elle est bien là. Il existe même des chasseurs de fruits urbains, à la recherche de trésors dans leur propre jardin. Pour réveiller cette envie de diversité, il vous faudra goûter quelque chose de frais, de sucré ou de curieux. Pour devenir de vrais chasseurs de fruits, peut-être ne nous manque-t-il que cette première bouchée.