BETHZABE_PALMA BETHZABE_PALMA_DIAZ CELIA CELIA_STAHR CRISTINA_KAHLO ELI FRIDA_KAHLO GANNIT_ANKONI GANNIT_ANKORI HAYDEN HAYDEN_HERRERA JOHN JOHN_LEAR JUAN_RAFAEL_CORONEL JUAN_RAFAEL_CORONEL_RIVERA LISA LISA_FARRINGTON LUCIENNE LUCIENNE_ALLEN LUIS_MARTIN LUIS_MARTIN_LOZANO MARTHA MARTHA_ZAMORA STEPHANIE STEPHANIE_SMITH VOIX_DE_FRIDA_KAHLO BETHZABE PALMA DIAZ Voici l'histoire d'une petite fille née au Mexique. Elle deviendra l'une des artistes les plus célèbres du monde. Nous connaissons tous son visage, et son regard. Mais qui était-elle vraiment ? Et pourquoi, plus que jamais, est-elle aussi adulée ? Cette enfant de la révolution n'a pas vécu une vie ordinaire, et cette vie n'est pas facile à raconter. STEPHANIE SMITH Frida bousculait les règles établies. GANNIT ANKORI Cette façon de briser les tabous, de casser les normes, c’était complètement révolutionnaire et transgressif. ELI Elle se fichait du respectable, et peignait aussi bien des accouchements sanglants que des fausses couches. LUIS MARTIN LOZANO En art, elle ne faisait aucune concession. BETHZABE PALMA DIAZ C’était une femme forte et ambitieuse. Elle ne répondait à aucune autorité, mais cédait devant l'amour qui la tourmentait. HAYDEN HERRERA Elle disait aimer Diego plus que sa propre vie. MARTHA ZAMORA Elle retournait toujours à Diego Rivera, c'était une obsession. Une obsession douloureuse. BETHZABE PALMA DIAZ Pourquoi continue-t-on d'idéaliser ce monstre de contradictions ? Et pourquoi n'arrive-t-on pas à la quitter des yeux ? ELI Ce que les gens voient en elle, c'est cet immense pouvoir de rébellion, d'irrévérence. GANNIT ANKORI Pour les queers, pour les métisses, pour les créatifs de toutes sortes, elle propose une réflexion sur l'identité. L'art, c'était son super-pouvoir. MARTHA ZAMORA Elle n'avait pas besoin d'être parfaite, c'était un génie. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Petite maman chérie, La route jusqu'à San Francisco est spectaculaire. Le train longe la côte. Quelle joie de voir la mer pour la première fois ! CELIA STAHR Quand Frida arrive aux États-Unis, elle a 23 ans, et Diego, 43. Ils sont mariés depuis un peu plus d'un an. D'un côté, ce sont de jeunes mariés, mais d'un autre, tout n'est pas idyllique entre eux. Ils ont des hauts et des bas. Elle veut aller à San Francisco depuis qu'elle est adolescente. C'est un rêve qui se réalise. LISA FARRINGTON La ville de San Francisco, encore aujourd'hui, est considérée comme la New York de la côte Ouest. Très chic, très cosmopolite. Avec des salles de spectacle et des promenades. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Cette ville est un lieu fabuleux. Il y a des quartiers pour toutes les ethnies de la Terre. On est logés près du quartier chinois. Imagine un peu, il y a 10 000 résidents chinois ici ! Ils vendent de très belles choses, des vêtements faits main, des textiles tissés avec la soie la plus fine. LISA FARRINGTON Elle est émerveillée par cette ville scintillante. CELIA STAHR Frida adore la vue sur la baie, la vente à la criée sur les quais. Les poissonniers italiens la fascinent, comme elle l'écrit à sa mère sur une carte postale. À l'époque, la baie, c’est des poissons et des effluves de café. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Diego n'a pas encore commencé ses fresques, alors on se promène ensemble toute la journée et on est très heureux. Il est bon avec moi et il m'aime... Du moins, jusqu'à maintenant, très fort. CELIA STAHR Ils évoluent dans le monde de Diego. Il est à l'apogée de sa carrière, elle commence à peine. Elle n'est encore que la petite épouse du grand maestro. LISA FARRINGTON Elle ne manque pas d'enthousiasme et d'audace, mais elle a 23 ans, elle n'a pas d'amis, elle est dans un pays étranger. Il est impossible de ne pas voir les panneaux ségrégationnistes : "Interdit aux Mexicains, aux chiens et aux négros." Il y en a partout. Frida doit se sentir un peu comme une citoyenne de seconde classe. JUAN RAFAEL CORONEL RIVERA Diego adorait les États-Unis. Aller aux États-Unis pour peindre des fresques, revenait à être le roi du plus important pays du monde. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Diego est ravi de peindre ici. Il y a beaucoup de sujets et de croquis à faire. Tu sais comme il aime les machines, les usines et tout ça. LUIS-MARTIN LOZANO Rivera est invité à décorer le bâtiment de la bourse. Il a prévu de faire une fresque monumentale. LISA FARRINGTON Comme vous le savez, Diego est communiste de cœur. Il croit en l'égalité. Et pourtant, il peint une fresque dans un bâtiment dédié au capitalisme. LUIS-MARTIN LOZANO C'est vrai que sa critique des échanges boursiers est relativement indulgente. Pourquoi ? Parce qu'il est émerveillé par ce qu'il voit. Il se tient sur une mine d'or. Il y a le pétrole, les minerais, les industries. Il se laisse séduire par les États-Unis. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Hier, Diego a donné une conférence. Il y avait beaucoup d'auditeurs, et tout le monde l'a félicité. C'est quelqu'un d'important ici, à San Francisco. Ils ne le laissent même pas aller aux toilettes tranquillement ! LUIS-MARTIN LOZANO Frida voit que Diego est traité comme un héros culturel. Ce doit être très impressionnant pour elle. Être un artiste, c'est une affaire décidément très sérieuse. On peut en vivre, être respecté, être entendu. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Je peins beaucoup, presque toute la journée. J'ai fait six dessins qui ont beaucoup plu à tout le monde. C'est peut-être la seule occasion que j'aurai de rencontrer des acheteurs potentiels. CELIA STAHR Elle a très clairement de l'ambition. Elle est en plein épanouissement. LUIS-MARTIN LOZANO Diego est fier du travail de Frida. Il la soutient. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Diego veut que j'expose ici. C'est une occasion inespérée de vendre quelque chose. Ce serait idiot de laisser passer cette chance. Tu n'es pas d'accord ? CELIA STAHR Diego recherche une femme qui personnifierait la Californie. Ce personnage de femme est ensuite devenu la Terre nourricière de la fresque, son point d'orgue. On lui présente la joueuse de tennis, Helen Wills Moody. C'est une star, elle fait la couverture des magazines, elle a remporté Wimbledon, on la voit partout. Diego est aussitôt séduit Il la décrit comme possédant les traits finement ciselés d'une statue grecque. Ils se voient beaucoup. Elle pose nue. Ils s'affichent au volant de la décapotable d'Helen dans les collines de San Francisco. Diego ne rentre plus à la maison. Frida sait très bien ce qui se passe. Diego n'est pas seulement infidèle, il peut se montrer cruel en la narguant presque avec ses aventures. Il peint un portrait immense d'Helen dans sa fresque. Or, elle est tout le contraire de Frida. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Mamacita Linda, je veux partir d'ici. Ces idiots de gringos m'insupportent maintenant. Je peins et j'espère pouvoir exposer. LUIS-MARTIN LOZANO Frida n'est pas heureuse aux États-Unis. Mais ça ne l'empêche pas de voir ce qu'elle peut accomplir. CELIA STAHR Pour beaucoup, dans ce tableau, Frida se dépeint comme la petite femme du grand maestro. Sauf que l'accent est mis sur elle. Que porte-t-elle ? Un magnifique rebozo rouge. Il illumine le tableau. Au-dessus de sa tête, elle a peint un ruban qui dédie ce tableau à Albert Bender, l'un des plus grands mécènes de la région de San Francisco. Il travaille dans les assurances, mais c'est un grand amateur d'art. Frida sait ce qu'elle fait. Si elle avait peint un autoportrait, à cette époque-là, il n'aurait pas eu la même portée pour le public nord-américain. Personne ne connait Frida Kahlo. Mais les gens diraient : "Oh, voilà le célèbre Diego Rivera ! Il est avec sa femme, Frida. Tiens donc, c'est elle qui a peint ce tableau. Intéressant !" C'est rusé ! Et ça marche ! Albert Bender fait exposer le tableau à l’exposition du Palais de la Légion d'honneur. L'événement fait l'objet d'un article dans l'Oakland Tribune, qui est illustré par le tableau de Frida lui-même. LUIS-MARTIN LOZANO C'est à San Francisco que Frida Kahlo s'impose comme une artiste à part entière pour la première fois. Pendant ce séjour d’un an et demi, elle passe une étape cruciale dans sa carrière. En devenant une artiste, une artiste professionnelle, une artiste avec son style propre, elle sait que son travail finira par payer. LISA FARRINGTON Diego Rivera est un artiste très ambitieux. S'il veut peindre des fresques monumentales, il doit trouver des mécènes de grande envergure. JUAN RAFAEL CORONEL RIVERA Rockefeller est l'homme le plus riche qui ait jamais existé jusque-là. Jamais autant d'argent n'avait été entre les mains d'un seul homme. Comment est-ce possible que Diego accepte une commande de Rockefeller ? Être communiste et travailler pour Rockefeller, peut-on imaginer pire ? C'est impossible. LISA FARRINGTON Les Rockefeller sont de grands mécènes et ont largement contribué à fonder le musée d'art moderne de New York. C'est Abby Rockefeller qui a commandité Rivera, et elle s'accommode volontiers de sa vision communiste, de ses antécédents politiques et de ses engagements artistiques. CELIA STAHR Elle semble plutôt radicale par rapport à sa position dans la société. Frida aime beaucoup Abby. Elles s'entendent bien. LISA FARRINGTON Les États-Unis découvrent tout juste l'art moderne, c'est une aubaine pour Rivera d'être associé aux artistes d'art moderne comme Picasso ou Matisse. Il est assuré de voir sa carrière... devenir "virale" ! VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Diego peint au musée d'art moderne. Après sa journée de travail, il doit mettre un costume et sortir dîner. On est bien reçus partout. Malgré tout, on ne s'intègre pas comme ça dans ce genre de société. J'ai rencontré des gringas très sympathiques, mais je ne suis pas très à l'aise avec elles. De plus, l'amitié, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé. LUCIENNE ALLEN "16 novembre 1931, New York. J'ai rencontré Frida et Diego au banquet donné en son honneur. Quelle joie de rencontrer Rivera ! Je lui ai parlé toute la soirée. J'ai demandé à Rivera si je pouvais l'aider avec sa fresque monumentale, et à ma grande surprise, il m'a dit oui." C'est un extrait du journal de ma grand-mère, Lucienne Bloch, qui était alors une célibataire de 22 ans, artiste en herbe. Elle a parlé de peinture des heures avec Diego à ce banquet. Frida s'est avancée vers elle et lui a dit : "Je vous déteste." Elle croyait que ma grand-mère flirtait avec Diego. Mais cette dernière lui a dit qu'elle n'avait aucune vue sur son mari, qu'elle avait grandi avec un père qui enchaînait les aventures, qu'elle savait exactement ce que Frida vivait, et que par conséquent, elle ne lui ferait jamais subir ça. C'est ainsi qu'est née leur amitié. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Mamacita Linda, On vit dans un très bon hôtel, avec tout le confort moderne, le Barbizon Plaza Hotel. L'hôtel est agréable, mais très cher. Il est à un pâté de maisons de la 5e avenue, où les monstrueusement riches "ricachones" vivent. LUCIENNE ALLEN "Je suis allée voir Frida au Barbizon qu'elle ne supporte plus depuis que les grooms lui parlent mal. Ils voient bien qu'elle n'est pas riche. L'autre jour, elle en a traité un de "fils de pute"." Ils la snobent, ils la considèrent comme une gueuse." Elle est mexicaine, elle porte une jupe longue, elle n'est pas chic. Les grooms se disent : "Débrouille-toi !" LISA FARRINGTON L'hôtel Barbizon se trouve au cœur d'un des quartiers les plus chers de Manhattan. Saks et Bergdoff Goodman sont des grands magasins hors de prix. L'hôtel Barbizon surplombe un magnifique et relativement nouveau parc qui est en temps normal à couper le souffle. Mais à ce moment-là... LISA FARRINGTON Quand ils arrivent à San Francisco, la Grande Dépression n'a pas encore paralysé le pays. Mais quand ils arrivent à New York en 1931, là où la richesse et la pauvreté se côtoyaient au quotidien, elles se retrouvent désormais l'une sur l'autre. Ce doit être très perturbant pour Frida et Diego. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) New York est une Babylone. Il y a tellement de richesse et de pauvreté en même temps, qu'on a du mal à concevoir que les gens supportent de telles différences de classes. Il y a des millions de personnes sans emploi, sans rien à manger, sans abri, sans même un semblant d'espoir. LISA FARRINGTON La famine touche tout le pays. Il y a des grèves, mais les actions des syndicats sont très sévèrement réprimées. CELIA STAHR Ce qu'elle voit lors de ce séjour lui fait remettre en question l'idée des États-Unis comme pays de la liberté, où n'importe qui peut grimper les échelons et réussir en travaillant dur. Elle découvre que ces idéaux ne sont que des mythes. JOHN LEAR L'exposition du MoMA se tient à un moment crucial. La crise embourbe le pays, ce qui laisse plus de place à une critique du capitalisme. Diego Rivera réalise une série de fresques, où l'on voit les trois couches de la société : la prospérité écrasante de New York, même en pleine crise, et sous cette richesse, des taudis, habités par des gens qui n’ont pas de travail. Ils représentent les actifs gelés, le capital humain mis en attente. Et tout en dessous, il y a un autre type d'avoirs gelés, représentés par des chambres fortes ultra-sécurisées où les riches capitalistes gardent leur argent. C'est audacieux et risqué de la part de Rivera, mais ce sont des piques que les Rockefeller acceptent de recevoir. JOHN LEAR Cette fresque est sa critique la plus flagrante jusque-là du capitalisme nord-américain. Et on le laisse faire, parce que c'est une star ! VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) L'hiver ici est d'une tristesse ! Le ciel est couleur "ailes de mouche", et les rues sont couvertes de neige fondue. J'ai perdu toutes mes illusions sur les fameux États-Unis. Tout n'est qu'apparence. En dessous, tout est pourri. Diego pense plus ou moins la même chose. Il a développé un vrai dégoût pour ce pays. Malheureusement, il doit travailler. On part à Détroit. Diego a ce rêve fou de peindre le monde de la sidérurgie. LISA FARRINGTON Diego Rivera est un homme à deux visages. Comme beaucoup d'entre nous. On veut gagner sa vie, on veut améliorer sa condition, on comprend aussi, en tant que travailleurs, ce que ça veut dire. C'est un exercice de funambule. La famille Ford est une grande fortune américaine qui s'est enrichie en produisant des voitures. Les Ford gagnent leur vie en exploitant leurs ouvriers, mais avec la crise, plus personne n'achète de voiture, il faut donc licencier. CELIA STAHR Ces travailleurs n'ont pas d'assurance chômage. Ils perdent simplement leur emploi. JOHN LEAR Les violents affrontements font 4 morts, de nombreux blessés. C'est dans ce contexte houleux que Diego et Frida arrivent. Reste à savoir si Diego le montrera dans ses fresques. CELIA STAHR De toute évidence, tout cela dérange beaucoup Frida. "Ton mécène est celui qui a ordonné la mort de ces manifestants pacifiques." JOHN LEAR Il n'a jamais été question de refuser de peindre cette fresque. Rivera met de côté ses convictions politiques, parce qu'au bout du compte, elles viennent après son désir de peindre, qui est sa véritable passion. Il y a quelque chose d'à la fois très dérangeant, et d'extraordinaire dans ce qu'il peint. LISA FARRINGTON Il crée de façon délibérée une fresque qui glorifie des travailleurs dans l'enceinte d'une usine moderne. C'est un camouflet cinglant à Ford. CELIA STAHR ? (je ne suis pas sûre) Rivera pense que la révolution va se faire par l'alliance de la technologie des États-Unis et de la philosophie communiste qui met l'accent sur les droits des travailleurs. JOHN LEAR Ces travailleurs à la chaîne sont les vrais bâtisseurs d'un avenir utopique. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Cette ville n'est qu'un gros village miteux. Je la déteste. La zone industrielle de Détroit est la plus intéressante. Sinon, comme tout le reste des États-Unis, c'est bête et moche. Mais Diego travaille avec entrain. Comme un enfant avec un nouveau jouet. CELIA STAHR Frida commence à travailler dans l'atelier mis à sa disposition dans l'Institut d'art de Détroit. Tandis que Diego peint dans la cour, Frida peint dans son atelier. HAYDEN HERRERA Ce qu'elle pense de Détroit transparait un peu dans « l'Autoportrait à la frontière entre le Mexique et les États-Unis », où elle se tient sur un piédestal dans une très jolie robe rose qui ne lui ressemble pas, ce n'est pas une robe mexicaine. À l'arrière-plan, on voit d'un côté le Mexique, et de l'autre, les États-Unis, où c'est affreux. Il y a des nuages de fumée qui couvrent le ciel. CELIA STAHR Pour Frida, c'est une forme de critique. On voit le drapeau américain masqué par la fumée des industries Ford. C'est sa façon de dire ce qu'elle pense des États-Unis et des puissances industrielles comme Ford. Si un homme comme Henry Ford, qui a ordonné la mort de manifestants pacifistes, est considéré comme un héros dans le pays de la liberté, qu'est-ce que ça veut dire ? LUCIENNE ALLEN Alors que Diego travaille à temps plein sur la fresque, Frida reste à la maison, malade, seule dans leur appartement de Détroit. Une ville qu'elle ne connaît pas et où elle n'a pas d'amis. Ma grand-mère est allée voir Frida qui l'a suppliée de rester avec elle. "Reste avec moi." "11 juin 1932, Détroit. Mon Dieu, je n'ai pas parlé du bébé de Frida. C'est pourtant le sujet qui préoccupe tout le monde." VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Je suis enceinte de deux mois. J'ai des nausées tout le temps. Je suis à bout, et tout me fatigue à cause de mon mal de dos. C'est difficile pour moi en ce moment. Pauvre petit Diego ! Il aimerait s'occuper de moi, mais il ne peut pas. Je ne peux donc pas compter sur lui. Je ne sais pas si c'est une bonne chose ou non d'avoir un enfant. MARTHA ZAMORA Il ne veut pas d'enfant. Il avait dit : "Si tu as un bébé, et que j'ai une commande, ici ou à l'autre bout du monde, tu resteras à la maison avec lui. Il n'est pas question de prendre le bébé partout avec nous, alors, c'est à toi de décider. À toi de voir. La vie que je veux avoir ne va pas avec un bébé. Je peux te prendre avec moi, quand tu veux, mais juste toi." CELIA STAHR Elle a dû se sentir partagée. Je crois qu'une partie d'elle a très envie de cet enfant. LUCIENNE ALLEN "Mardi, 5 juillet 1932, Détroit. Dimanche soir, Frida n'allait pas bien. Elle était indisposée, elle est allée se coucher. Comme d'habitude, le médecin lui a dit que ce n'était rien. La nuit, j'ai entendu d'horribles cris de désespoir, mais je me suis dit que Diego m'appellerait au besoin, alors je me suis rendormie. J’ai fait des cauchemars. À 5 heures, Diego a fait irruption, blanc comme un linge, et m'a demandé d'appeler le médecin. L'ambulance est arrivée à 6 heures pour trouver Frida en plein travail, au milieu d'une mare de sang alors qu'elle continuait à saigner. Elle semblait si minuscule, comme une enfant de 12 ans, les tresses trempées de larmes." VOiX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Mauvaise nouvelle : j'ai perdu le bébé hier, sans raison apparente. C'est fini. LUCIENNE ALLEN "Je suis allée voir Frida avec un faux télégramme d'Henry Ford. Elle a beaucoup ri et pleuré en même temps à l'idée de ne pas pouvoir avoir d'enfant.” VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Le fœtus n'avait aucune forme. Il est sorti complètement désintégré, même si j'étais déjà à trois mois et demi de grossesse. Qui sait l'enfer qu'abrite mon corps ! Je voulais tellement avoir un petit "Dieguito" ! GANNIT ANKONI C'est un crève-cœur. Il était minuscule. Mais ça l’a bouleversé. Elle est brisée. Elle a failli mourir. Elle a d'abord intitulé ce tableau "Désir perdu", et non "L'hôpital Henry Ford", la première fois qu'elle l'a exposé. Même si vous êtes partagée à l'idée d'avoir un enfant, faire une fausse couche… c'est une perte terrible. HAYDEN HERRERA Elle est couchée dans un lit d'hôpital flottant dans un espace vide, avec au loin, l'Usine Rouge où se trouvait Rivera. Le sentiment de solitude est amplifié. C'est comme si, pour Frida Kahlo, c'est la douleur qui la pousse à peindre. C'est la vision d'une femme, non pas du point de vue de l'homme, mais de son propre point de vue. C'est incroyablement personnel. LUCIENNE ALLEN « Août 1932. On a regardé l'éclipse sur le toit du musée. Frida était de mauvaise humeur, je lui ai à peine parlé. Frida travaille dur. On dirait un animal sauvage qu'on dérange en entrant dans l'atelier. Elle était si énervée qu'elle jurait quand une mouche sait se poser sur son bras. » « Septembre 1932. Un télégramme pour Frida est arrivé à midi. Je déteste ces messages. Ils sont toujours porteurs de mauvaises nouvelles. Cela n'a pas manqué. Au Mexique, sa mère est très malade. » Frida sait qu'elle doit rentrer au plus vite. Et Diego a dit : "Tu l'accompagnes." Ma grand-mère possédait une boîte photographique marron. Sur ce cliché, on voit comme Frida est mélancolique. Quand on sait ce qu'elle a traversé ces derniers mois... On voit sa tristesse. LUCIENNE ALLEN "Vendredi, 16 septembre 1932, Mexique. Coyoacán avec Frida. Sa mère est très mal en point. Elle a le teint fantomatique. Son père est adorable, mais très agité, sourd et négligé. Il y a des poupées tracas sur tous les murs." Sa mère souffre de calculs rénaux. Elle est hospitalisée. Mais 72 heures après l'opération, très affaiblie, elle meurt. MARTHA ZAMORA Une mère, ce sont vos racines. Quelles que soient les relations que vous ayez avec votre mère, la vie n'est plus la même quand elle meurt. C'est quelque chose qu'on finit tous par apprendre. Quel que soit le moment de la mort d'une mère, c'est toujours prématuré, on n'y est jamais préparé. GANNIT ANKORI Imaginez tous ces deuils qu'elle a subis en seulement quelques mois. Elle perd son enfant. Puis sa mère meurt. Le trauma est quelque chose qu'on ne veut pas se rappeler et qui ne peut être oublié, parce que c'est trop douloureux. Il n'y a pas de mots pour le décrire, c'est indicible. Frida Kahlo est une femme qui arrive à peindre quelque chose qui a été pratiquement impossible à exprimer jusqu'alors. On n'avait jamais pensé que de telles expériences étaient dignes d'être représentées. VOIX DE FRIDA KAHLO (GABRIELA CERDA) Je t'adore, mon Diego. J'ai le sentiment d'avoir laissé mon enfant seul et qu'il a besoin de moi. Je ne peux vivre sans toi, mon cher petit enfant. Tout me semble horrible sans toi. Je suis plus que jamais amoureuse de toi, et je t’aime plus chaque jour. Je t'envoie tout mon amour. Ta niña chiquitita. LUCIENNE ALLEN Ma grand-mère disait qu'à leur retour, Diego était très amaigri. Elle le reconnaissait à peine. Mais ses fresques étaient incroyables. CELIA STAHR Diego a ajouté un enfant à la composition. Je crois qu'il a été, lui aussi, très affecté par la fausse couche. Je pense qu'il a eu très peur que Frida meure. LUCIENNE ALLEN "On est allés voir Frida. Elle semblait ravie de nous voir. Elle disait se sentir tellement seule l'après-midi, qu'elle en pleurait. On a passé l'après-midi au cinéma et on a vu l'effroyable Frankenstein. Frida veut le revoir. C'était risible tellement tout était exagéré. Puis on est allés dans un restaurant espagnol où on a bu un alcool aussi fort que la vodka avec du citron et du sel. On a fait les fous et on a beaucoup ri." Ça devait être agréable de passer du temps ensemble comme en temps normal. LISA FARRINGTON Le Rockefeller Center est un rêve capitaliste devenu réalité. Plus grand que presque tous les buildings du pays, avec 70 étages de bureaux, des studios de cinéma et de télévision, des boutiques. Il y a même une patinoire ! Il y a de quoi être impressionné. Un homme se tient au centre de la fresque, debout devant un globe de verre, avec plusieurs options. À droite, il peut choisir un monde ordonné et communiste, () et de l'autre côté, c'est le monde décadent capitaliste, où les bébés rampent nus sans surveillance, où les gens boivent de l'alcool... JOHN LEAR Rivera a représenté la répression des ouvriers en grève, l'usage des masques à gaz, et ses provocations ne font pas ciller. Alors, comme on le laisse faire, il décide de monter d'un cran. Il intègre Lénine dans la composition. LISA FARRINGTON [Lénine est le leader communiste qui a fait éliminer le tsar, et chasser les fortunes de Russie, de façon très agressive.] Puis il a converti la Russie en un pays où, théoriquement, les richesses doivent être partagées également. Il ne doit donc plus y avoir d'ultra-riches et d'extrêmement pauvres. Cet homme est donc l'antéchrist pour les grandes fortunes américaines. JOHN LEAR Je crois qu'il a quelque chose à prouver. C'est une façon de se rattraper de ne pas avoir pris parti à Détroit. LISA FARRINGTON On lui demande de retirer le portrait de Lénine. Mais Diego Rivera, encarté au parti communiste, refuse catégoriquement d'altérer son œuvre. La conséquence ne se fait pas attendre. LUCIENNE ALLEN "Frida m'a dit d'aller vite prendre des photos, avant qu'il ne soit trop tard. Je me suis levée à 7 heures et j’ai foncée au centre Rockefeller, même si je n’en avais pas le droit. Je me disais qu’ils n'allaient quand même pas toucher à cette œuvre d'art !" Elle a sorti discrètement son appareil, l'a placé contre sa poitrine, et a fait le plus de photos possible. Ce sont les seuls clichés qui existent de la fresque. "Quatre agents armés sont arrivés dans le hall pour barrer l'entrée. Ils ont recouvert les baies vitrées avec des bâches pour que les passants ne voient pas ce qui se passe. J'étais tellement furieuse que mon cœur allait exploser. On était les derniers à sortir. Le reste est dans les journaux." LISA FARRINGTON Des employés de Rockefeller sont arrivés à l'aube avec des pioches pour détruire la peinture murale. JOHN LEAR Rivera se retrouve au cœur de la controverse et à la une des journaux. LISA FARRINGTON On ne peut pas détruire une œuvre d'art de 12 mètres réalisée par l'un des plus grands artistes au monde. Eh bien, ils l'ont fait, et c'est irréparable. Frida assiste à tous ces événements alors qu'elle n'a que 26 ans. LUIS-MARTIN LOZANO Elle n'en peut plus de cette situation, elle se sent complètement impuissante. Elle se rend compte de l'importance de Diego. Mais il a été censuré. Ce système qui vous porte aux nues peut vous détruire si vous ne respectez pas ses règles. "Que fait-on là ? lui dit-elle. S'ils ne t'apprécient pas, rentrons chez nous." CELIA STAHR À leur retour au Mexique, Diego traverse une crise existentielle. Que va-t-il faire à présent ? Il était au sommet, et tout s'est écroulé d'un coup. HAYDEN HERRERA Il est renfrogné et abattu. Il en veut à Frida de l'avoir forcé à rentrer au Mexique. JOHN LEAR Frida n'y est pour rien. C'est sa faute à lui s'ils avaient dû rentrer. HAYDEN HERRERA Ils ne s'entendent plus du tout. JOHN LEAR Il retourne au Palais national et peint le dernier mur qui complète la fresque des escaliers qu'il avait commencée en 1929. Dans ce dernier mur, « Le Mexique d'aujourd'hui et de demain », il peint une vision radicale d'un Mexique consumé par la lutte des classes. Il peint Frida et sa sœur côte à côte. CRISTINA KAHLO Cristina, ma grand-mère, était la sœur cadette de Frida. Depuis toutes petites, elles étaient très proches. À un certain moment, Frida a suggéré à Diego d'employer Cristina comme assistante. CELIA STAHR Cristina avait quitté son mari et elle est entrée dans leur monde. Ils l'avaient prise sous leur aile pour l'aider. JOHN LEAR Frida est dépeinte comme une enseignante. À côté d'elle, il y a Cristina, peinte de façon plus sensuelle. CRISTINA KAHLO Ma grand-mère était très belle, très différente de Frida. Elles étaient belles toutes les deux, mais chacune à sa façon. C'est probablement pour ça que Diego l'a remarquée. JOHN LEAR Il représente Frida avec sa sœur, alors même qu'il couche avec cette dernière. HAYDEN HERRERA Ça l'anéantit. LUIS-MARTIN LOZANO Frida le vit comme une trahison. HAYDEN HERRERA Elle se coupe les cheveux, ses longs cheveux qu'il aime tant. Elle est furieuse. LUIS-MARTIN LOZANO Frida ne peut empêcher Diego d'avoir des aventures extra-conjugales, mais tant que ces femmes n'ont pas d'importance pour lui, elle ferme les yeux. Elle reste la femme de sa vie, sa partenaire, son épouse, l'amie et l'amante. CRISTINA KAHLO Écoutez, je ne sais pas exactement ce qui s'est passé, mais une chose est sûre, Diego était un séducteur. Il aimait séduire. Il aimait le regard admirateur des femmes sur lui. LUIS-MARTIN LOZANO Frida écrit : "Je croyais que ça ne voulait rien dire, et maintenant, je me rends compte que je me suis trompée." Rivera ne fait pas que s'amuser avec Cristina, il envisage une relation stable. Il lui demande même de trouver un endroit où se voir. Ce n'est pas une aventure sans lendemain. C'est devenu autre chose. Que veut-il ? Les avoir toutes les deux ? MARTHA ZAMORA Pour la première fois de sa vie, Cristina s'imagine être la femme de Diego Rivera, et tenir le rôle que sa sœur a tenu, être présentée à des gens passionnants, recevoir toutes sortes d'attention. La trahison est double. Son mari... et sa sœur, qui était aussi sa meilleure amie, sa compagne, son tout. C'est affreux. C'est ce qui l'a poussée à peindre « Quelques petites piqûres ». HAYDEN HERRERA Ce tableau montre sa rage et sa détresse à cette époque. Elle a dit : "J'ai eu besoin de le peindre, car je me suis sentie assassinée par la vie." LUIS-MARTIN LOZANO Le corps est ravagé par les coups de couteau, couvert de sang. C'est le corps de la femme comme objet sexuel, utilisé et jeté au rebut. Elle l'a peint dans les années 1930, au Mexique ! CELIA STAHR Elle parle de sa douleur, mais aussi de la douleur de toutes les femmes, des violences commises envers les femmes. LUIS-MARTIN LOZANO Elle ne sait plus où elle en est avec Diego. Cette infidélité lui fait repenser ce dont Rivera est capable. Est-il égoïste au point de détruire tout ce qu'ils avaient construit ?