JULIAN_GOODARE LOUISE_YEOMAN MARTHA_MCGILL NARRATRICE NIMISHA_PATEL LOUISE YEOMAN Imaginez, au 16e siècle, une nuit d'Halloween dans une église de North Berwick, en Ecosse. Une énorme concentration de gens venus de tous les horizons… () certains transportés dans les airs par le diable en personne. JULIAN GOODARE C'était bien évidemment de la sorcellerie. LOUISE YEOMAN Ils sont arrivés dans le cimetière, les portes se sont ouvertes…. () Et tout à coup, les bougies se sont allumées. Et le diable est apparu ! MARTHA MCGILL Le diable est monté à la chaire sous la forme d'un ministre chrétien. LOUISE YEOMAN Et ensuite, l'horreur ! Le diable a désigné des tombes. Ses disciples les ont ouvertes, ont déterré les cadavres et sorti leurs couteaux. Et ils ont commencé à découper tous les doigts… () tous les orteils… et le nez des cadavres. Puis le diable leur a dit d'en faire de la poudre et de l'utiliser pour de la magie noire. Il a déclaré : "Moi, le diable, je vous ordonne de répandre le mal. () Voilà comment s'est soi-disant déroulée cette réunion de sorcières au 16e siècle dans une église de North Berwick. NARRATRICE Quelques mois plus tard, ces présumées sorcières devront clamer leur innocence lors des premiers grands procès en sorcellerie d’Ecosse, présidés par le roi lui-même. MARTHA MCGILL Cette histoire a commencé avec une servante du nom de Geillis Duncan. ("djiliss don-cane") () Geillis a été questionnée par son maître, un certain David Seaton. LOUISE YEOMAN David Seaton est un bailli du comté de Tranent. Ça veut dire qu'il est membre du gouvernement de la région, mais il est aussi juge à la cour. () C'est un homme important, qui fait partie de la machine judiciaire dans ce petit coin d'Ecosse. MARTHA MCGILL Il a commencé à soupçonner sa servante Geillis, car elle avait pour habitude de sortir la nuit. LOUISE YEOMAN Il attrape la pauvre Geillis et il la torture ! () Il l'étrangle pratiquement avec une corde. () Il la maintient éveillée. Il est sûr qu'elle assiste à ces réunions de sorcières et peut-être même qu'elle joue les guérisseuses. MARTHA MCGILL Les femmes comme Geillis offraient parfois leurs services de guérisseuses. Elles utilisaient des herbes et prononçaient peut-être aussi des incantations quand elles les appliquaient. JULIAN GOODARE Les guérisseuses ne faisaient pas d'études particulières. Certaines herbes qu'elles utilisaient sont reconnues aujourd'hui pour leurs vertus médicinales, comme la digitale. () Mais la plupart d'entre elles étaient sans doute ce qu'on appelle des placebos. LOUISE YEOMAN Geillis Duncan est menacée et terrorisée, alors elle commence à dire ce que Davis Seaton veut entendre pour qu'il la laisse tranquille. MARTHA MCGILL Comme c'est souvent le cas dans les procès en sorcellerie, elle a commencé à donner des noms. () Et l'un des noms était celui d'Agnes Sampson ("ag-nes" sam-sonne"). () Agnes Sampson était a priori une femme plus âgée que Geillis, sans doute installée depuis longtemps dans le village. Elle semblait avoir travaillé quelque temps comme guérisseuse. LOUISE YEOMAN Agnes est une guérisseuse touche-à-tout. Elle soigne les animaux autant que les gens. MARTHA MCGILL Beaucoup de ces guérisseuses avaient l'habitude de réciter des incantations qui étaient souvent un mélange bizarre d'influences. () Un peu de latin, un peu de prières aussi qu'elles avaient sans doute entendues à l'église. LOUISE YEOMAN Agnes est un peu la conseillère spirituelle et guérisseuse à tout faire. Elle a très bonne réputation. Elle se sert majoritairement d'incantations latines catholiques pour guérir. MARTHA MCGILL L'Église n'appréciait pas que des aspects du catholicisme soient intégrés aux pratiques de guérison. C'était 30 ans après la Réforme en Ecosse, qui avait eu lieu en 1560. () En théorie, le pays était censé s'être changé en un modèle de protestantisme, une société radieuse et dévote. () En pratique, de nombreux us et coutumes subsistaient. Et des femmes comme Agnes et Geillis y avaient recours, sans savoir qu'elles faisaient quelque chose de mal. () Mais l'Église se méfiait de leurs agissements, pour cette raison et aussi parce que c'étaient des femmes. () De façon générale, les femmes étaient considérées comme plus faibles. () Peut-être aussi davantage motivées par le sexe et donc, plus sujettes à succomber aux tentations du diable. () Une femme, comparée à un homme, était moins capable de subvenir seule à ses besoins. () Elles n'étaient même pas autorisées à témoigner devant un tribunal. On ne les croyait pas capables de parler pour elles-mêmes ni d'avoir assez de clarté d'esprit ou de bon sens pour livrer un récit véridique. () Tous ces préjugés pouvaient conduire les gens à croire que les femmes étaient plus attirées par le diable et ses charmes. () On disait souvent des personnes accusées de sorcellerie qu'elles avaient jeté des sorts. JULIAN GOODARE Un homme était craint pour sa violence physique. Du moins, c'est ce que pensaient les gens aux débuts de l'Europe moderne. Mais si une femme était en colère, avait-on peur d'être roué de coups ? () On craignait les mauvais sorts et la magie noire des femmes. () Elles disaient des choses comme "Tu vas le regretter". () Ou "Que le diable emporte ton âme en enfer !" Si une femme en colère disait ce genre de choses et qu'un malheur arrivait, alors on se disait : "C'est forcément une sorcière". LOUISE YEOMAN Quand un homme de loi avait un stéréotype en tête et qu'il devait procéder à une arrestation, alors il allait plus naturellement s'intéresser aux personnes qui correspondaient au stéréotype. () En ce qui concerne la sorcellerie, en Ecosse, le stéréotype était qu'il s'agissait sûrement d'une femme. MARTHA MCGILL L'idée reçue était que les femmes devaient s'en tenir à ce qu'elles savent faire. Elles ne devaient pas se mêler de pratiques réservées aux hommes qui, eux, étaient allés à l'université. () Agnes ne pensait pas faire quelque chose de mal et encore moins de maléfique. () Mais aux yeux des ministres, elle s'adonnait à des pratiques qui, au mieux, étaient inefficaces, et au pire, lui permettaient de s'offrir au diable par l'intermédiaire de rites illicites. LOUISE YEOMAN Agnes Sampson est emprisonnée sur l'ordre de l'autorité religieuse locale. () Et l'Église lance un appel à témoins pour demander si quelqu'un est au courant des agissements d'Agnes, l'a vue pratiquer la magie noire ou entendu dire qu'elle la pratiquait. () C'est là que David Seaton dit que d'après sa servante, Agnes aurait été engagée pour lui nuire. Bien sûr, ça intéresse beaucoup l'Église. () Et Agnes est interrogée. MARTHA MCGILL L'Ecosse avait déjà eu des procès en sorcellerie avant 1590, mais celui-ci allait s'avérer différent. NARRATRICE Geillis et Agnes sont torturées pendant des jours, assaillies de questions suggestives. Pour mettre un terme aux tortures, elles finissent par avouer avoir assisté au sabbat des sorcières à l'église de North Berwick. Mais leurs tortionnaires leur soutirent également un faux aveu d'un autre genre, celui de la trahison ultime : elles auraient eu recours à de la magie noire pour nuire au roi d'Ecosse, Jacques VI. LOUISE YEOMAN Geillis et Agnes se sont retrouvées en prison à Édimbourg. Ça devait être terrifiant pour des personnes sans histoires. () Tout à coup, elles devaient se défendre pour tenter d'avoir la vie sauve. () Et elles seraient interrogées par le roi en personne. NARRATRICE Pourquoi le roi d'Ecosse, Jacques VI, s'intéresse-t-il autant à deux guérisseuses de village, alors qu'il devrait se concentrer sur un plus grand dessein, le trône d'Angleterre ? JULIAN GOODARE La reine Elisabeth 1re règne alors sur l'Angleterre. Elle n'a pas d'enfant. Tout le monde en Europe attend de voir qui sera le prochain monarque. MARTHA MCGILL Jacques est l'un des candidats, lui et Élisabeth sont apparentés, il est également protestant. () Jacques est donc très préoccupé par la question de l'accession et essaie de se placer dans la meilleure position possible pour accéder au trône à la mort d'Élisabeth. NARRATRICE Jacques VI est le seul enfant de Marie, la reine d'Écosse. S'il veut accéder au trône d'Angleterre, il doit trouver une épouse pour lui donner un héritier qui perpétuera sa lignée. MARTHA MCGILL Jacques et ses courtisans se mettent à la recherche d'une épouse convenable. Leur choix se porte sur l'une des filles de Frédéric II, le roi du Danemark, Anne. Elle a 14 ans. () Ils se fiancent. Jacques commence à faire des projets pour la faire venir en Écosse. () En septembre 1589, Anne quitte le Danemark, mais le voyage se transforme en une succession d'épreuves. LOUISE YEOMAN Une énorme tempête se lève. MARTHA MCGILL Il y a une fuite dans la coque. Ils doivent faire escale en Norvège. JULIAN GOODARE Lorsqu'on envoyait une princesse quelque part, on n'envoyait pas qu'un seul navire, mais une flotte entière. Maintenir la cohésion d'une flotte était très difficile. () Les voiliers du 16e siècle n'avaient pas de freins, ils étaient durs à diriger. En cas de problème, on pouvait faire avancer un navire, mais pas toute une flotte. Donc l'amiral a dû interrompre le voyage. MARTHA MCGILL Ils réparent le navire et reprennent la mer. Mais le mauvais temps s'obstine. () La houle les empêche d'avancer. Ils finissent par faire demi-tour et retourner en Norvège. NARRATRICE La flotte tente à six reprises de rejoindre l'Écosse. A chaque fois, elle doit rebrousser chemin. MARTHA MCGILL Ils écrivent à la cour d'Écosse et Anne explique son intention d'attendre la fin de l'hiver en Norvège et de venir en Écosse au printemps. () C'est difficile à accepter pour Jacques. Alors il prend une décision radicale. LOUISE YEOMAN Jacques dit "Ça suffit. Qu'on m'affrète un navire, je vais la chercher moi-même." Et il laisse le gouvernement d'Ecosse aux mains d'un comité pendant qu'il va chercher Anne. MARTHA MCGILL Jacques doit également affronter le mauvais temps. Il y a encore des tempêtes et de la houle. Le voyage semble toujours semé d'embûches. () Jacques et son entourage ont l'impression que tout ce projet est miné par les obstacles, ce qui est très humiliant, bien sûr, voire suspect. NARRATRICE Jacques arrive sain et sauf en Norvège, où il se marie avec Anne. Ils se rendent ensuite au Danemark pour passer l'hiver rigoureux en attendant l'accalmie printanière. JULIAN GOODARE Jaques a passé environ six mois au Danemark. Il a rencontré un éminent théologien danois et ils ont peut-être discuté de sorcellerie. MARTHA MCGILL À Trèves, en Allemagne, il y a déjà eu des cas importants de chasse aux sorcières. Et ces histoires sont sans aucun doute arrivées aux oreilles de la cour du Danemark. () Des rumeurs sur ce dont les sorcières sont capables circulent déjà. () Certains pensent que Jacques se serait rempli la tête avec ces histoires de magie et les aurait rapportées du Danemark en Ecosse. () Jacques et Anne repartent le 26 avril. Cette fois, ils parviennent à rentrer et arrivent en Écosse le 1er mai. () Au Danemark, on commence à se demander ce qui s'est passé lors du voyage initial et pourquoi il a si mal tourné. Vous imaginez que pour les responsables, tous ces problèmes sont assez gênants. () L'amiral danois accuse le gouverneur de Copenhague. () Mais le gouverneur de Copenhague lui dit de regarder un peu plus bas sur l'échelle sociale. Ce sont peut-être des sorcières qui ont interféré avec les navires et ont provoqué tous ces obstacles. () Donc chacun se renvoie la balle jusqu'à ce qu'elle atterrisse entre les mains des personnes les moins capables de se défendre. LOUISE YEOMAN Le Danemark annonce alors que des sorcières ont été condamnées, qu'elles ont avoué avoir tenté de faire sombrer le navire de Jacques et Anne et d'empêcher leur mariage. MARTHA MCGILL Vous imaginez bien que c'est ce que Jacques veut entendre. Jacques est un homme dévot et très pieux, il croit que tout ce qui arrive est ordonné par Dieu. () Et tout cela arrange parfaitement ses ambitions personnelles. Car si Satan le cible lui, spécifiquement, cela signifie qu'il occupe une position importante. NARRATRICE Jacques est convaincu que des forces obscures conspirent contre lui. Ses alliés et hommes de confiance, les Seaton, viennent de découvrir que des sorcières exerçaient leur magie tout près du palais du roi, à Édimbourg. LOUISE YEOMAN Jacques a séjourné chez les Seaton quand il attendait l'arrivée d'Anne de Danemark. Ils ont sans doute discuté de la princesse, de la date d'arrivée du bateau et des tempêtes. () Il n'y a donc qu'un pas à franchir pour que le roi se retrouve impliqué. NARRATRICE Les Seaton partagent les aveux glaçants arrachés cruellement à Geillis sous la torture. MARTHA MCGILL Jacques se dit qu'il est temps d'en avoir le cœur net. () La question est si importante pour lui qu'il décide d'interroger les suspects lui-même, dans son palais de Holyrood. JULIAN GOODARE Tous les rois n'auraient pas fait ça. MARTHA MCGILL Il s'agissait souvent de pauvres femmes sans éducation, entraînées dans un lieu où elles n'auraient jamais pensé mettre les pieds, entourées de tous ces hommes très érudits, socialement supérieurs, qu'elles n'avaient pas du tout l'habitude de défier. () Cela faisait peser sur elles une pression d'un nouveau genre. LOUISE YEOMAN Les femmes accusées de sorcellerie, comme Agnes, savaient pertinemment que leur vie était en jeu. MARTHA MCGILL Agnes Sampson est incarcérée au Tolbooth entre novembre 1590 et janvier 1591. JULIAN GOODARE Le Tolbooth était un grand bâtiment municipal situé à côté de l'église. C'était l'endroit où se réunissait le Conseil privé d'Ecosse, c'était une prison et un palais de justice. C'est là que se déroulaient les procès. () D'après ce que nous savons, beaucoup d'interrogatoires avaient également lieu dans ce bâtiment. MARTHA MCGILL Au moment de l'interrogatoire, plusieurs hommes venaient interroger le suspect. En général, cela impliquait un grand nombre de questions très orientées. () Les interrogateurs demandaient par exemple : "Avez-vous conclu un pacte avec le diable ? Avez-vous eu des relations sexuelles avec lui ? () Avez-vous rencontré d'autres sorcières lors d'une assemblée nocturne ?" () Et ils faisaient pression sur le suspect. NARRATRICE On ne compte plus les méthodes abominables utilisées pour obtenir des aveux de sorcellerie au cours de l'histoire. Ces procès en Écosse n'échappent pas à la règle. LOUISE YEOMAN La torture la plus répandue pour obtenir des aveux est la privation de sommeil. NIMISHA PATEL La privation de sommeil sur une courte période de quarante-huit heures a les effets escomptés. () On commence à avoir des hallucinations, on est complètement désorienté… () On ne peut plus penser, se concentrer, assimiler. () On commence à répéter les choses qui nous sont soufflées. On commence même à croire ce que l'on répète. C'est là que les tortionnaires peuvent poser des questions orientées et glisser de fausses informations. () Ce sont les conditions idéales pour qu'un suspect dise ce que ses bourreaux veulent entendre. LOUISE YEOMAN Il y a aussi de la violence physique. MARTHA MCGILL Ils passent une corde autour du cou d'Agnes, et ils la serrent. JULIAN GOODARE Il semble qu'ils utilisaient des grésillons, un outil qui broie les doigts ou les pouces. LOUISE YEOMAN Au moins deux personnes se sont suicidées en détention, au cours de la traque de North Berwick, et une autre est morte en raison des supplices. JULIAN GOODARE La plupart de ces hommes de pouvoir qui avaient recours à ce que j'appellerais de la torture, appelaient ça autrement. () Il suffisait de ne pas appeler ça de la torture pour s'en tirer à bon compte. () Mais je sais qu'ils ont exercé une pression considérable sur ces femmes pour les faire avouer. MARTHA MCGILL Les tortionnaires espéraient leur arracher des aveux. Mais ils espéraient aussi trouver des preuves concrètes de leur pacte avec le démon. () L'une des preuves consistait à trouver la "marque" du diable. JULIAN GOODARE L'une des marques les plus recherchées à North Berwick se décelait à l'aide d'une épingle. LOUISE YEOMAN C'était un acte traumatisant, car il impliquait d'être déshabillée. Cela se faisait généralement en public, avec des gens tout autour. () Les interrogateurs prenaient une longue épingle, pas une petite épingle de couturière mais plutôt une grosse épingle à chapeau, et ils l'enfonçaient dans le corps, partout ! () Ils trouvaient la marque quand ils enfonçaient l'épingle sans que la personne ne sente rien. MARTHA MCGILL Dans le cas d'Agnès, ils ont soi-disant trouvé une marque sur ses parties génitales. JULIAN GOODARE C'était une procédure coercitive et humiliante, surtout s'ils disaient ensuite : "Nous avons trouvé la marque. Nous savons donc que vous êtes coupable, allez-vous passer aux aveux ?" () C'était le supplice qui faisait plier et avouer les plus résilients. () C'est souvent plus facile de coopérer avec ses interrogateurs, car ils énoncent clairement ce qu'ils attendent. () Si on leur donne ce qu'ils veulent, on a davantage de chance d'obtenir leur clémence qu'en protestant ou refusant. C'est malheureusement pour cela ça qu'il y a tant de faux aveux. MARTHA MCGILL Après avoir obtenu les aveux d'Agnes, les interrogateurs transmettent l'affaire au palais de Holyrood, car ils ont maintenant quelque chose à présenter au roi. () La torture a préparé Agnes à raconter une certaine version de l'histoire. Alors quand elle est conduite devant Jacques, elle joue son rôle. () Elle raconte que la nuit d'Halloween, elle s'est rendue à un sabbat. LOUISE YEOMAN Elle raconte toutes ces assemblées de sorcières où elles conjurent le diable et font de la magie avec lui… MARTHA MCGILL La plupart du temps, les histoires de sabbat ne venaient pas des couches les plus basses de la société, c'est-à-dire des accusés. () Il s'agissait d'idées introduites lors des interrogatoires. LOUISE YEOMAN Ce sont les interrogateurs ! Ils ont lu toutes ces histoires quelque part. Ils demandent aux deux femmes comment elles comptent tuer le roi () si elles vont procéder comme ci ou comme ça… JULIAN GOODARE Elles devaient inventer quelque chose, car elles avaient avoué sous la torture et ne pouvaient pas garder le silence. Les interrogateurs voulaient des détails crédibles. MARTHA MCGILL Agnes raconte qu'elle a suspendu un crapaud la tête en bas et recueilli son venin. Puis qu'elle s'en est servie pour fabriquer un poison qu'elle comptait utiliser sur le roi. () Elle a demandé à un serviteur du roi de lui apporter un peu de son linge pour qu'elle l'imbibe de ce poison. () Donc désormais, il est bien question d'un complot contre Jacques VI. () Jacques a tout d'abord peine à croire les histoires de ces prétendues sorcières. () Mais Agnes lui chuchote alors à l'oreille les mots qu'il a dits à sa nouvelle femme dans leur chambre, lors de leur nuit de noces. () Jacques est stupéfait… et il comprend soudain qu'en fait, tout est vrai. Il s'agit maintenant d'une vaste conspiration satanique que Jacques considère comme une menace réelle pour lui-même et toute l'Ecosse. () Agnes est reconnue coupable le 27 janvier 1591. () Elle est exécutée le lendemain. NARRATRICE On imagine souvent les sorcières brûlées vives sur le bûcher, mais cet acte barbare est en réalité peu fréquent. MARTHA MCGILL Les condamnés étaient étranglés avant d'être brûlés, ce qui était une mise à mort un peu plus humaine. () L'utilisation du bûcher permettait d'offrir un grand spectacle public. C'était une façon d'affirmer le pouvoir d'un gouvernement. () Une autre raison de brûler le corps d'une sorcière était d'empêcher le diable d'utiliser son cadavre pour semer le trouble après sa mort. On craignait que l'enveloppe physique de la personne décédée ne continue d'infliger des malheurs à sa communauté. JULIAN GOODARE Ils avaient sans doute construit le bûcher avant le procès. Pour être préparés quand un verdict de culpabilité serait rendu. () Ainsi, le bûcher serait prêt. () Agnes serait étranglée. () Puis brûlée. Le bûcher était au sommet d'une colline. Il était très visible, on le voyait à des kilomètres à la ronde et il se consumait pendant des heures. C'était très spectaculaire. Les gens venaient sans doute par centaines, ou par milliers, pour assister à ce spectacle. JULIAN GOODARE Plusieurs personnes étaient en prison. L'une d'elles était la pauvre Geillis Duncan par qui tout avait commencé. () Elle était en prison depuis plus d'un an. LOUISE YEOMAN Sans doute parce qu'elle est très utile à ses interrogateurs, à qui elle dit tout ce qu'ils veulent entendre. MARTHA MCGILL Ils comptent l'avoir à l'usure. Elle finira par être épuisée par les mauvais traitements. () Et lorsque ces hommes éduqués, de statut social supérieur, viendront la voir pour l'inciter à leur faire certaines révélations, elle cherchera sans doute un moyen de s'en sortir. Elle finit par avouer ce qu'ils veulent entendre. () Elle est ensuite présentée devant le roi Jacques. Et elle raconte cette histoire qu'on lui a mise dans la tête sur ses activités occultes. Elle avoue être allée à un sabbat, avoir provoqué ces tempêtes. () Apparemment, Jacques est très intéressé par ce qu'elle raconte. NARRATRICE Brisée par des mois de torture, Geillis dénonce. Elle commence à accuser des membres de l'aristocratie écossaise, des noms qui lui ont été soufflés lors des interrogatoires. LOUISE YEOMAN L'une des aristocrates accusées est Barbara Napier. JULIAN GOODARE Elle appartenait à l'élite d'Édimbourg. Donc c'était quelqu'un qui avait le bras long. MARTHA MCGILL Barbara Napier est accusée de consulter des sorcières, mais aussi de se livrer elle-même à des actes de sorcellerie. Dans un premier temps, le jury l'acquitte. LOUISE YEOMAN Les juges ne sont pas convaincus. Ils pensent que c'est une femme honnête. () Le roi est fou de rage. Il veut faire condamner les juges. MARTHA MCGILL Un aspect intéressant de la justice écossaise de l'époque est qu'un jury peut être poursuivi pour une erreur de verdict. Dans l'esprit de Jacques, c'est ce qui vient de se produire. Les preuves étaient irréfutables et le jury a donné la mauvaise réponse. () Le roi fait pression sur les juges. Et cette fois, Barbara est condamnée. LOUISE YEOMAN Heureusement, Barbara leur a dit qu'elle était enceinte. Nous savons qu'elle a survécu. Elle n'a pas été brûlée, elle s'en est sortie. NARRATRICE Bien que la grande majorité des sorcières accusées soient des femmes, quelques hommes sont également condamnés. MARTHA MCGILL L'un des accusés est un maître d'école de Haddington, John Fian. John Fian est jugé pour avoir été le secrétaire du diable pendant le sabbat, sans doute parce qu'il était l'un des rares à savoir lire et écrire. () John Fian est soumis à un ensemble de supplices barbares. () Finalement, après avoir résisté longtemps, il avoue, et il est exécuté. () Une autre accusée d'importance est Euphame MacCalzean ("you-fèmi macalianne"1), une parente de David Seaton, celui qui a le premier interrogé Geillis Duncan. () Elle illustre aussi comment la haute société se retrouve impliquée malgré elle dans cette chasse aux sorcières. LOUISE YEOMAN Les juges font tout ce qu'ils peuvent pour la sauver. () Mais en vain. Le roi les pousse à la condamner. () Et Euphame est finalement exécutée. () Elle est brûlée vive. JULIAN GOODARE C'était sans doute la décision du roi lui-même, furieux de ne pas avoir réussi à faire exécuter Barbara Napier. On l'imagine tapant du poing sur la table et exigeant d'être entendu. MARTHA MCGILL Au total, 60 ou 70 personnes sont jugées ainsi. NARRATRICE Depuis plus d'un an, Geillis Duncan, la témoin-clé, est en prison. C'était l'une des premières accusées. Elle a fourni à ses tortionnaires une multitude de noms et d'informations. Mais son heure est venue. Elle va également connaître une fin atroce. MARTHA MCGILL Les accusés n'avaient pas toujours d'avocat pour les représenter. () Très souvent, ils ne témoignaient même pas devant les juges. On ne faisait qu'utiliser les aveux qu'ils avaient déjà fournis. () Ils n'avaient donc pas beaucoup d'occasions de se défendre. S'ils avaient déjà avoué sous la torture, ils n'avaient pas vraiment la possibilité de se raviser. LOUISE YEOMAN Elle est conduite au bûcher de Castle Hill, un après-midi de décembre, pour être étranglée et brûlée. MARTHA MCGILL Mais Geillis tente de se rétracter. LOUISE YEOMAN Sur le bûcher, elle revient sur tout ce qu'elle a dit. () Elle crie que ce ne sont que des mensonges. Elle reconnaît avoir menti sous la torture au sujet de toutes les autres femmes et elle ne veut pas mourir avec ça sur la conscience. MARTHA MCGILL Malheureusement c'est trop tard. Elle a déjà été condamnée, dans l'esprit de Jacques et dans celui de ceux. qui l'ont jugée. Geillis est finalement exécutée le 4 décembre 1591. JULIAN GOODARE Qu'est-ce qui pouvait leur traverser l'esprit, quand ils étaient ligotés au bûcher ? C'est très dur à imaginer. MARTHA MCGILL Pour Jacques, cependant, ce n'est pas encore terminé. NARRATRICE Le roi Jacques n'est pas satisfait que des citoyennes ordinaires, comme Agnes et Geillis, soient à l'origine d'une conspiration à son encontre. Il estime mériter un ennemi plus digne. Le bruit court alors qu'un individu proche de lui aurait commandité son assassinat. L'un de ceux à qui il avait confié son royaume lorsqu'il est allé chercher sa fiancée. Son propre cousin, Francis Stewart, comte de Bothwell. LOUISE YEOMAN Francis Stewart, comte de Bothwell, est le cousin de Jacques. VI. Il est parfois décrit comme un électron libre, et je pense que c'est une description très juste. () Il a eu de nombreux démêlés avec le roi. () Il promet de se tenir à carreau et de se racheter une conduite pendant que Jacques est au Danemark. () Mais quand le roi revient, il n'est pas vraiment sûr que Bothwell se soit amendé. () Jacques finit par croire, parce que quelqu'un pousse les prétendues sorcières dans cette direction, que Bothwell est le cerveau du complot. () La version que les femmes ont livrée sous la torture est que le comte de Bothwell avait peur de Jacques et craignait d'être exécuté. Il aurait donc décidé de se venger en premier et d'assassiner le roi. NARRATRICE Les rumeurs qui incriminent Bothwell sont en réalité alimentées par un seul homme, un guérisseur respecté nommé Richie Graham. MARTHA MCGILL Richie Graham est ce qu'on pourrait appeler un magicien ambulant, il va de maison en maison pour proposer ses services. LOUISE YEOMAN Il fréquente des gens très haut placés. NARRATRICE Parce qu'il côtoie la noblesse écossaise, notamment Bothwell, Richie Graham est le suspect idéal. Il est convoqué pour être interrogé. MARTHA MCGILL Graham, pour tenter de sauver sa peau, implique Bothwell dans une affaire de sorcellerie. LOUISE YEOMAN Soudain, il devient un témoin important en affirmant que Bothwell veut tuer le roi. () Il ajoute que Bothwell lui a demandé de le faire, mais qu'il a refusé et lui a conseillé de demander à Agnes Sampson et ses amies. C'est donc lui qui fait le lien entre tous les éléments du complot. () Les interrogateurs sont satisfaits et ils en concluent avoir déjoué une conspiration très grave contre le roi. () Pour eux, le comte de Bothwell est le cerveau, et Richie Graham, son bras droit qui a tout organisé. MARTHA MCGILL En avril 1591, Bothwell est inculpé de sorcellerie et emprisonné dans le château d'Édimbourg. LOUISE YEOMAN C'est incroyable que ces accusations de sorcellerie aillent aussi loin que le comte de Bothwell. () Tout a commencé par l'interrogatoire d'une jeune servante, et maintenant un comte se retrouve emprisonné au château d'Édimbourg. () Bothwell sait qu'il est en mauvaise posture. Alors il s'évade très rapidement. JULIAN GOODARE Il a escaladé la fenêtre et s'est fabriqué une corde avec ses draps. Il est resté en cavale pendant près de deux ans. LOUISE YEOMAN Bothwell est finalement jugé et acquitté. Les juges, qui sont ses amis, ne veulent tout simplement pas le déclarer coupable. Mais Jacques est toujours furieux. Il ne lui fait pas confiance. () Bothwell finit par être condamné à l'exil et il meurt à Naples dans la misère la plus totale. MARTHA MCGILL La sorcellerie continue d'intéresser la justice. D'autres procès ont lieu dans les années 1590. () Jacques n'a certainement pas fini de s'interroger sur le sujet. En 1597, il publie un ouvrage intitulé "Démonologie". () Il tente d'y examiner en profondeur l'œuvre du diable et la manière dont il entre en contact avec les chrétiens. Il énonce également quelques grands principes sur le comportement d'un bon protestant et la nécessité de se tenir à l'écart du diable. () Jacques ressuscite certaines idées tombées en désuétude, comme l'idée d'un procès par l'eau pour les sorcières. JULIAN GOODARE Le titre du livre "Démonologie" est intéressant : la démonologie est la connaissance des démons. Jacques semble avoir inventé ce mot. Ce titre semble être la première occurrence du terme "démonologie" en anglais. () La publication de ce livre n'a fait qu'accorder davantage de crédibilité à la sorcellerie. MARTHA MCGILL En 1603, Elisabeth 1re meurt sans héritiers. () Le rêve de Jacques se réalise, il accède au trône d'Angleterre. NARRATRICE Presque immédiatement, Jacques décide de modifier la loi anglaise sur la sorcellerie. MARTHA MCGILL Cette loi est celle qui permet de poursuivre les sorcières en justice. Dans la version précédente, la sorcellerie en Angleterre n'était passible de la peine capitale que si la sorcière présumée avait assassiné quelqu'un. () En vertu de la nouvelle loi sur la sorcellerie de 1604, tout acte de sorcellerie peut être puni de mort. () L'Angleterre n'a jusque-là pas été aussi sévère que l'Écosse avec la sorcellerie. () La loi de 1604 assombrit considérablement ce tableau. JULIAN GOODARE Un événement s'est produit en 1605, deux ans après son accession au trône d'Angleterre. Des catholiques radicaux subversifs ont tenté d'assassiner le roi et de faire sauter tout le Parlement. () C'est la Conspiration des poudres, le 5 novembre 1605. Personne ne s'y attendait. Jacques s'est persuadé d'avoir personnellement joué un rôle dans la découverte du complot. () Pas seulement parce qu'il était intelligent, mais parce qu'il était protégé par Dieu, et que Dieu n'aurait jamais permis une telle abomination. () Cela a conféré au roi une légitimité divine considérable. Il a décidé d'organiser une célébration chaque année, le 5 novembre, pour rappeler l'aspect diabolique de cette conspiration et sa dévotion religieuse. MARTHA MCGILL Les procès de North Berwick étaient terminés. Mais ils avaient créé un dangereux précédent. L'idée qu'il était possible de se rassembler en bande organisée et d'ourdir des conspirations démoniaques, d'attaquer la communauté. () Ces nouvelles idées allaient se répercuter sur d'autres procès en sorcellerie le siècle suivant. NARRATRICE Lors des premiers procès en sorcellerie d'Écosse, au moins quarante personnes sont accusées, en grande majorité des femmes. Après d'horribles tortures et des aveux forcés, parfois sous la coupe du roi en personne, plus de la moitié des accusés sont déclarés coupables et mis à mort pour le crime imaginaire de sorcellerie. MARTHA MCGILL La chasse aux sorcières va durer très longtemps. C'est en grande partie lié à ce qui s'est passé au début des années 1590. () Et à la légitimité accordée à ces procès par le roi. NARRATRICE Il faudra attendre encore un siècle pour que la chasse aux sorcières prenne fin en Ecosse, avec ses procès et ses exécutions. Mais d'ici là, elle va se répandre comme une traînée de poudre à travers l'Europe et les Amériques. FIN 1 L'intervenante suivante, Louise, prononce son prénom ainsi et d'après mes recherches, c'est elle qui a raison. Martha prononce la version masculine du prénom qui n'est donc pas correcte (Euphem est le masculin, Euphemia le féminin, donc Euphame est dérivé) --------------- ------------------------------------------------------------ --------------- ------------------------------------------------------------ 1