CLARK_SIMMONS_TESTIMONY CLAUDETTE_SIMMONS DANIEL_MARTINEZ DOREEN_STEVENS DORIS_MILLER_TESTIMONY ERIKA_BETHEA FAMILY FIN FRANK_BLAND GEORGE_BLAND_TESTIMONY GHEE_BOWMAN IRENE_BLAND LEROY_MILLER LIEUTENANT_WHITE_TESTIMONY MARCUS_COX MATTHEW_DELMONT NARRATEUR PRESIDENT_ROOSEVELT PRESIDENT_ROOSEVELT_ARCHIVE PROFESSOR_LEAH_WRIGHT_RIGUEUR RADIO_PRESENTER_ON_RADIO SALENA_JAMES SECRETARY_OF_THE_NAVY_FRANK_KNOX_ARCHIVE STEPHEN_WOODSON TITRE_SÉRIE YOHURU_WILIAMS YOHURU_WILLIAMS YVONNE_LATTY PRESIDENT ROOSEVELT (ST) "J'ai dit non pas une fois, mais plusieurs fois, que j'ai vu la guerre et que je la déteste. J'espère que les États-Unis ne participeront pas à cette guerre". GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "C'était une belle journée, tout me semblait calme. Dès la fin de mon service, j'avais prévu d'aller à la plage". NARRATEUR La voix que vous entendez n'a jamais été diffusée auparavant. Celle d'un soldat de la marine américaine dont vous ne connaîtrez pas l'histoire. Mais lui, et des centaines d'Afro-Américains comme lui, vont être plongés dans l'un des moments les plus cruciaux de l'Histoire. Un jour qui a fait basculer la Seconde Guerre mondiale. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "J'ai entendu un grondement. Sur le moment, je ne savais pas ce que c'était. J'ignorais qu'ils étaient sur le point de déclencher une guerre". NARRATEUR Plus de 8 millions de personnes de couleur ont servi dans les rangs alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. YOHURU WILLIAMS Troupes indiennes, afro-américaines, asiatiques... NARRATEUR Mon grand-père était l'un de ces hommes. Un soldat de couleur dont le rôle dans la guerre n'a jamais été honoré. GHEE BOWMAN Ces soldats ont vraiment littéralement été occultés de l'histoire. NARRATEUR Ainsi, nous avons recherché leurs descendants et exhumé des archives oubliées afin de redonner à ces héros méconnus la place qui leur revient. DOREEN STEVENS Ils n'étaient pas censés consigner les faits lorsqu'ils étaient dans l'armée, mais lui l'a fait quand même. Il nous a apporté des preuves de ce qui s'est réellement passé. NARRATEUR Cette série réexamine quatre des plus grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale. Et pose la question : qui étaient ces hommes ? STEPHEN WOODSON Ce sont des hommes qui ont été au-delà de leur devoir. NARRATEUR Quel a été leur rôle dans la guerre la plus importante des temps modernes ? YVONNE LATTY Leurs histoires méritent d'être valorisées et non effacées. NARRATEUR Et comment leurs expériences ont-elles façonné notre monde actuel ? TITRE SÉRIE & ÉPISODE NARRATEUR Au printemps 1940, soixante mille marins américains commencent à se rendre sur la base navale américaine de Pearl Harbor, à Hawaï. À bord de la flotte, plus de 1 000 marins noirs travaillent sous le pont. MATTHEW DELMONT Les recrues noires s'engageaient pour défendre leur pays. Mais une fois en service, on les traitait avec défiance. Un système de quotas limitait le pourcentage de Noirs américains pouvant s'engager dans chaque branche de l'armée, y compris dans la marine. Pour l'armée, les Noirs n'avaient pas l'intelligence, le courage et la bravoure nécessaires pour servir au combat. Ils ne pouvaient servir qu'en tant que préposés aux mess à bord des navires de la marine, où leur tâche consistait à servir les officiers blancs. Ils s'occupaient essentiellement de la cuisine et du nettoyage. C'était les tâches les plus humbles. NARRATEUR Parmi ces nouvelles recrues se trouvent trois hommes dont l'histoire a été effacée ou niée pendant des décennies. Nous avons retrouvé de rares interviews d'eux, que nous faisons revivre ici pour la première fois. Doris Miller sert sur l'USS West Virginia. Ses officiers blancs ignorent que sa force et son courage sauveront des vies. Il est accompagné de George Bland. Ce dernier vient de Virginie et est issu d'une famille de sept enfants. Tout près, sur l'USS Utah, se trouve Clark Simmons. Clark n'a que 17 ans lorsqu'il quitte l'État du Texas où vivent encore ses descendants. ERIKA BETHEA Mon grand-père; l'homme, le soutien, le protecteur, le patriarche. Ouais... Cet article du Honolulu Star Bulletin cite Clark Simmons, préposé aux mess de la marine stationné sur l'USS Utah. Mon grand-père a toujours été "Papa" pour moi. Je l'ai toujours admiré. J'étais plus proche de lui que de mon propre père. Mais je pense qu'il gardait beaucoup de choses pour lui. NARRATEUR La voix que vous allez entendre est celle de Clark, enregistrée quand il avait 77 ans. Elle provient d'un des deux enregistrements de lui et n'a jamais été diffusée. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) " Je suis né à Beaumont, au Texas. Mon père a été tué très jeune". ERIKA BETHEA Lorsque j'ai interrogé mon grand-père sur son père, il m'a dit qu'il avait été lynché. Il n'a pas donné de détails. Il n'a pas dit qu'il l'avait vu. Mais mon grand-père devait avoir huit ou neuf ans quand c'est arrivé. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "J'étais le père de substitution de mes trois sœurs. C'était pendant la Grande Dépression. Je me suis engagé dans la marine pour envoyer de l'argent à la maison". CLAUDETTE SIMMONS Mon père voulait s'assurer que sa famille avait de quoi vivre. Mais il n'était pas d'accord avec la façon dont les Afro-Américains étaient traités. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "On nous disait que rejoindre la marine était une aubaine, que là-bas, tout était possible. Ils n'ont jamais précisé que ce serait pour faire des lits et cirer des chaussures. Ni qu'on entrait dans une marine où régnait la ségrégation raciale". PROFESSOR LEAH WRIGHT RIGUEUR La ségrégation des forces armées ne se résumait pas à l'idée que les Noirs et les Blancs puissent dormir dans des casernes différentes. Car il ne faut pas oublier que ce que l'armée symbolisait, c'était l'honneur, le respect, la citoyenneté, littéralement des prérogatives réservées aux hommes blancs. La ségrégation était une façon de dire aux Noirs "vous n'êtes pas dignes de tout ça". NARRATEUR En même temps, les marins blancs qui atteignaient Hawaï devaient se sentir au paradis. DANIEL MARTINEZ Hawaï a créé une sorte de fausse sécurité. La marine américaine effectuait des patrouilles mineures depuis l'archipel. La flotte américaine n'était pas préparée à ce qui allait arriver. Les États-Unis n'étaient pas impliqués dans la guerre européenne, mais le Pacifique était très agité. À l'époque, le Japon était l'allié des nazis allemands, cette force brute qui progressait à travers l'Europe. Les Japonais envahissaient certaines parties de l'Asie du Sud-Est et prévoyaient de traverser le Pacifique. MARCUS COX Les États-Unis renforçaient leur flotte dans la région de Pearl Harbor en guise de mesure défensive, pour tenir les Japonais à distance. DANIEL MARTINEZ Le déplacement de la flotte du Pacifique à Pearl Harbor a été immédiatement interprété par le Japon comme une menace directe pour ses opérations en Asie, et la décision a été prise de l'anéantir. NARRATEUR Bientôt, des marins afro-américains vont sauver des vies et défendre leur pays. Pourtant, dans les années qui suivront, le récit de ce qui s'est réellement passé ici sera remodelé, leurs actions héroïques seront désavouées et éclipsées. DANIEL MARTINEZ Ce matin-là, à l'aube, la marine japonaise a lancé plus de 183 avions en direction de l'île d'Oahu. Tous avaient des cibles précises. Il était environ 7h45 et la surprise a été totale. NARRATEUR Ce matin-là, alors que Pearl Harbor est en vue, un pilote japonais parvient à prendre une photo. Il s'agit de l'USS Utah, avec Clark Simmons à bord. Son navire fait partie de ceux que les Japonais frappent en premier. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "J'entendais les avions et les mitrailleuses..." "Je ne comprenais pas ce qui se passait". NARRATEUR Il n'existe aucune image de ce qui s'est passé à l'intérieur des navires, mais l'attaque de Pearl Harbor a été reconstituée à maintes reprises. Et un an plus tard, le ministère américain de la Guerre met en scène l'offensive pour le public américain. Mais quelque chose manque dans les images, et ce sont les personnes de couleur. Des hommes comme Clark Simmons. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "J'ai senti l'impact. Le navire a tremblé. La torpille avait traversé l'Utah". YOHURU WILLIAMS Clark Simmons se précipite immédiatement à son poste de combat, qui se trouve malheureusement sous le pont. En raison des restrictions imposées aux Afro-Américains, c'est là que la plupart des tâches qu'ils accomplissent se situent, ce qui signifie que Clark Simmons et d'autres Afro-Américains se sont engouffrés au cœur du danger. NARRATEUR Daniel Martinez l'a entendu de la bouche même de Clark Simmons, lorsqu'il l'a rencontré et interviewé en 1998. DANIEL MARTINEZ Il a évoqué cette situation terrifiante. Ils étaient sous le pont, le navire était la priorité et donc ils verrouillaient les compartiments où des marins étaient pris au piège. NARRATEUR Moins de dix minutes avant que l'Utah ne soit touché de l'autre côté de l'île Ford, Doris Miller et George Bland, préposés aux mess, sont en poste ce matin-là. George Bland s'engage dans la marine à l'âge de 19 ans, mais ce n'est que bien plus tard, en 2002, qu'il se confie sur ses expériences. Son interview est diffusée ici pour la première fois. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "Les Noirs étaient en quelque sorte les majordomes des officiers. Certaines personnes traitent mieux les chiens que les êtres humains". FRANK BLAND Lorsqu'il s'est engagé dans la marine, en 1940, mon père pensait qu'il y avait peut-être un espoir pour les Afro-Américains. Mais une fois à bord de son premier navire, il s'est aperçu que la haine, le ressentiment, le degré de servitude exigé d'un jeune intendant noir étaient littéralement hors norme. Il ne pouvait pas respirer ni faire le moindre geste sans que quelqu'un lui dise : ""N" , fais ceci, ramasse cela". Papa a eu plusieurs démêlés avec d'autres marins sur le bateau et il a fini au cachot. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "La marine a causé beaucoup de tort aux marins noirs. Ils ont été maltraités, mal utilisés". FRANK BLAND Mon père m'a raconté qu'un marin blanc lui avait dit : "On devrait t'enchaîner ici, comme on l'a fait pour tes ancêtres. Il m'a dit qu'il était content qu'on l'enferme, parce qu'il aurait sans doute fini lynché sur le navire. Ça a touché un point sensible chez papa, car il réalisé que rien n'avait changé en matière de ségrégation raciale. MARCUS COX Même si la ségrégation raciale était maintenue sur les navires, il faut garder à l'esprit que tout le monde vivait ensemble et travaillait en étroite collaboration. La marine américaine craignait que les Afro-Américains servant en grand nombre sur les navires ne créent des tensions raciales et n'engendrent des risques de violence. NARRATEUR Pour George et les autres marins noirs du West Virginia, ces conditions pourraient anéantir tout espoir. Mais un homme prouve qu'il peut les endurer et se relever. Et cet homme, c'est Doris Miller. SALENA JAMES En 1940, l'oncle Doris a embarqué sur l'USS West Virginia. Il n'avait que 20 ans lorsqu'il s'est engagé dans la marine. DESARE' ALLEN Ouah... c'est jeune. SALENA JAMES Oui. Mon oncle Doris a montré qu'il était un athlète hors pair. Il avait la carrure, il avait la vitesse, c'était le champion. Sa carrière de boxeur sur le navire a prouvé qu'il était possible de briser cette chaîne et qu'il valait bien plus que le rang qu'on lui donnait. FRANK BLAND Mon père et les marins noirs à bord admiraient Doris Miller. Il était fort, c'était un bon combattant. Cet esprit qui consiste à se battre pour ce que l'on est, a forgé le caractère de mon père, qui s'est dit : "S'il peut le faire, je peux le faire aussi". NARRATEUR C'est cet esprit combatif qui sauvera d'innombrables vies sous le feu de l'ennemi. Y compris la vie de ceux qui le méprisent à bord. DANIEL MARTINEZ Quelques minutes après que l'USS Utah a été touché, les avions japonais ont fait demi-tour pour fondre sur l'allée des cuirassés. 4 ou 5 torpilles ont pu frapper l'USS West Virginia, avec Doris Miller et George Bland à bord. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "J'ai entendu un grondement. Je me suis demandé pourquoi la marine envoyait ses avions le dimanche matin". "J'ai pensé : "Mon Dieu, le navire est touché !"" FRANK BLAND Papa a dit que c'était comme si le bateau s'élevait dans les airs et retombait. Il ne comprenait pas ce qui se passait. DANIEL MARTINEZ Le cuirassé Tennessee a été touché par une bombe dont les fragments ont été projetés vers le West Virginia, et l'un d'eux a éventré le capitaine Mervyn Bennion. NARRATEUR Dans ce chaos, des hommes de toutes les origines risquent leur vie pour aider leurs camarades marins. Doris Miller en fait partie. SALENA JAMES Mon oncle Doris a reçu l'ordre de monter sur le pont; pour aider son capitaine à se mettre à l'abri. DANIEL MARTINEZ Mais les flammes se faisaient menaçantes. SALENA JAMES Je ne peux qu'imaginer son cœur s'emballer, l'adrénaline monter. NARRATEUR Alors que l'attaque de Pearl Harbor s'intensifie, la vie de nos trois héros est désormais menacée. Dans le feu de l'action, les actes héroïques de Miller sont remarqués. DANIEL MARTINEZ Hillenkoetter, le commandant en second, a consigné un commentaire. Il a déclaré que "Doris Miller, préposé au mess de deuxième classe de la marine américaine, a joué un rôle déterminant en hissant des personnes à travers l'essence et l'eau le long du pont de quart, sauvant ainsi incontestablement la vie d'un certain nombre de personnes qui, sinon, auraient péries". NARRATEUR De l'autre côté de l'île Ford, l'USS Utah coule rapidement. DANIEL MARTINEZ Clark Simmons était coincé sous le pont. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "J'étais en état de choc. L'eau s'engouffrait". CLAUDETTE SIMMONS Mon père m'a dit qu'il avait peur mais qu'il avait la volonté de vivre, et je pense que lorsque vous avez la volonté de vivre, vous faites tout ce qui est nécessaire pour vous en sortir. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "Je suis monté vers l'endroit où je savais que je pourrais quitter le navire". "J'ai aperçu le chef mécanicien et l'officier de communication et ils m'ont suivi jusqu'à la cabine du capitaine..." "Le navire commençait à prendre de la gîte. Tout se disloquait". "Nous savions que ce n'était qu'une question de temps avant que le navire ne sombre". ERIKA BETHEA Mon grand-père m'a dit que chaque personne devait s'extraire par un hublot pour survivre au naufrage du bateau. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "Deux officiers blancs m'accompagnaient. Chacun d'entre nous a pris un hublot". ERIKA BETHEA Les officiers blancs passaient toujours en premier. Il m'a dit que s'il y avait eu trois officiers blancs avec lui au lieu de deux, il n'aurait pas survécu. DANIEL MARTINEZ Lorsque je l'ai entendu raconter cette histoire, ça m'a ouvert les yeux sur la portée discriminatoire du protocole. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "À peine sorti du hublot, le navire a commencé à se disloquer et j'ai sauté à l'eau". NARRATEUR L'Utah chavire en moins de onze minutes. On le voit sur ces images. Clark parvient à rejoindre l'île de Ford, mais d'autres n'ont pas cette chance. ERIKA BETHEA Je m'imagine les corps qui flottaient dans l'eau. Comment réagir face à cela ? Comment peut-on oublier ça ? NARRATEUR Le West Virginia, où Doris Miller est basé, est maintenant attaqué depuis 15 minutes. YOHURU WILIAMS L'assaut aérien était incessant et, au milieu de ce chaos, il devenait évident que le West Virginia allait devoir riposter. NARRATEUR Pourtant, personne ne s'attend à ce que Doris, un préposé au mess, soit l'un des premières à riposter. SALENA JAMES Aucun Noir n'était autorisé à s'approcher de ces armes. Mais le moment venu, mon oncle Doris a su quoi faire. Il a su s'imposer, viser et tirer. NARRATEUR Il ne reste aucun enregistrement audio de Doris, mais on sait ce qu'il pensait, car il a donné une interview à un journal moins d'un an plus tard. Nous emprunterons la voix d'un comédien pour restituer ses paroles. DORIS MILLER TESTIMONY Je me suis dit que je ferais mieux d'abattre ces avions avant qu'ils ne me touchent. J'avais oublié le fait que les autres Noirs et moi n'étions que des sous-fifres à qui on n'avait pas appris à manier un canon antiaérien. J'ignore comment j'y suis parvenu. Sans doute grâce à la force de Dieu et à la bénédiction de ma mère. MATTHEW DELMONT Il s'agit d'une remarquable histoire d'héroïsme, sans précédent dans l'histoire de la marine américaine. Son travail de préposé au mess consistait à faire la lessive et à cuisiner. Pourtant, ce matin-là, il a fait ce qu'il fallait pour défendre son équipage, se défendre lui-même et défendre son pays. YOHURU WILLIAMS Cela a dû sévèrement heurter les préjugés des militaires blancs sur les capacités des marins noirs. NARRATEUR Mais pour la marine américaine, en 1941, les héros n'ont qu'une seule couleur. Et les rapports des témoins se mettent à désavouer les actions de Doris, à commencer par son efficacité au canon. LIEUTENANT WHITE TESTIMONY Je dirais que c'était plutôt effréné, et je doute qu'il ait touché quoi que ce soit. Je ne l'ai certainement pas vu abattre un avion. NARRATEUR Cela montre l'empressement avec lequel les responsables de la marine ont effacé l'héroïsme de Doris, une injustice qui sera encore ressentie des décennies plus tard. Mais pour l'heure, le West Virginia, que l'on voit ici, est enveloppé de fumée, et George Bland et Doris Miller sont toujours à bord. FRANK BLAND Mon père a vu des marins brûler dans l'eau parce que la mer était en flammes. C'est là qu'il décidé qu'il fallait les aider. NARRATEUR Dans les minutes qui précèdent l'embrasement du West Virginia, George Bland risque sa vie pour tirer des hommes du feu, apportant son aide même à ceux qui l'ont insulté et maltraité. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "Nous repêchions un homme de l'eau et le tirions vers le haut pour l'enrouler dans une couverture. La chair se décollait de leur corps. Ils n'avaient plus de cils ni de sourcils". IRENE BLAND J'ai dit : "Papa, ce sont les mêmes personnes qui t'ont insulté et qui t'ont fait du mal". Il m'a répondu qu'il s'agissait d'enfants de Dieu et que ça lui brisait le cœur de ne rien pouvoir faire pour les aider, pour les sauver. NARRATEUR L'ordre d'évacuer le navire est donné. George n'a d'autre choix que de se sauver lui-même. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "Autour de moi, je voyais les flammes du navire se rapprocher". DANIEL MARTINEZ C'était un moment suspendu entre la vie et la mort, et pour George et les autres marins qui tentaient de quitter le navire, la fuite était extrêmement difficile et dangereuse. Le carburant qui s'échappait des bateaux avait pris feu et les vents dominants poussaient les flammes le long de la ligne de navires jusqu'à les encercler. FRANK BLAND Papa était pris au piège, il n'avait nulle part où aller. Alors, il a crié "à l'aide !" Par miracle, une corde est apparue sur le flanc de l'USS Tennessee. Et le voilà sur le West Virginia, alors que l'USS Tennessee était à quelques mètres de lui. Mon père a dit : "Je vais faire un acte de foi." Et il a sauté. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "À ce moment-là, j'avais le feu aux trousses et je me balançais sur cette corde". "Finalement, par la grâce de Dieu, je me suis hissé jusqu'au pont du Tennessee". FRANK BLAND Si mon père était resté à bord de l'USS West Virginia il serait mort. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "J'ai eu la chance d'avoir survécu". FRANK BLAND Nous sommes issus d'une longue lignée d'ancêtres qui n'avaient d'autre choix que de puiser leur force dans la foi. Le Psaume 91 est une prière personnalisée que mon père utilisait. "Je serai avec George dans la détresse, je le sauverai, je l'honorerai et je lui donnerai mon salut". Gloire à Dieu, parce que... IRENE BLAND C'est arrivé. FRANK BLAND ... C'est arrivé, Dieu l'a entendu. NARRATEUR Les survivants rejoignent l'île Ford à la nage. Parmi eux, Doris Miller, l'un des derniers hommes à s'être échappé du navire. DANIEL MARTINEZ L'attaque n'a duré que deux heures. Pearl Harbor n'était plus qu'un amas d'épaves fumantes. 21 navires ont été coulés ou endommagés au cours de l'attaque. On a dénombré 2390 victimes. FRANK BLAND Mon père a été atteint de psychose traumatique. Le traumatisme a joué un rôle si important tout au long de sa vie qu'il faisait des cauchemars où il hurlait : "Sortez-moi de là, sortez-moi de là !" Comme s'il revivait Pearl Harbor. IRENE BLAND Ces photos ont déclenché un syndrome de stress post-traumatique inimaginable chez mon beau-père. Il les regardait fixement, puis faisait un commentaire et on le voyait craquer. CLAUDETTE SIMMONS Comme la plupart des militaires, ils ne reviennent pas les mêmes. J'ai grandi avec mon père, je l'ai vu entrer dans un état de mutisme et je sais qu'à l'intérieur, physiquement, mentalement, il se passait beaucoup plus de choses. Connaissant mon père comme je le connaissais, je savais que quelque chose n'allait pas. PRESIDENT ROOSEVELT ARCHIVE (ST) "Hier, 7 décembre 1941, une date qui restera marquée par l'infamie. Les États-Unis d'Amérique ont été soudainement et délibérément attaqués par les forces navales et aériennes de l'empire du Japon". MATTHEW DELMONT Le 7 décembre 1941 a véritablement marqué un tournant dans l'histoire des États-Unis. C'est l'événement qui a entraîné l'Amérique dans la guerre. La mémoire de Pearl Harbor s'est ancrée à travers tout le pays. NARRATEUR Mais on ne se souviendra pas de tout le monde, car la marine américaine commence à exclure les militaires noirs des livres d'histoire. MARCUS COX La marine américaine, ainsi que tous les journaux des États-Unis, couvraient les histoires des héros de Pearl Harbor. Mais ils étaient tous blancs. NARRATEUR La presse noire fait front. Elle veut que les héros noirs soient aussi reconnus. C'est à ce moment-là que la riposte commence vraiment. SECRETARY OF THE NAVY FRANK KNOX ARCHIVE (ST) "De tous les témoignages présentés en ce jour mémorable, le rapport fait état d'une démonstration continue de courage, de bravoure et d'intrépidité dont la nation américaine peut être fière". MATTHEW DELMONT Des rumeurs circulaient sur l'héroïsme d'un préposé de cantine noir, mais la marine était réticente à préciser son identité. SALENA JAMES Après l'attaque, si vous étiez blanc, votre nom était cité, et tout ce que vous aviez fait d'héroïque était ouvertement reconnu. Mais lorsqu'il s'agissait de mon oncle Doris, il n'y avait que la mention "préposé noir". On ne citait jamais son nom. MATTHEW DELMONT Un certain nombre de journaux noirs importants, comme le Pittsburgh Courier, se sont opposés à cela. Ils voulaient identifier cette personne parce qu'ils estimaient qu'elle devait être considérée comme un héros pour ce qu'elle avait fait à Pearl Harbor. Le journal a donc exigé que les chefs militaires divulguent le nom. SALENA JAMES Voici l'article de journal qui a été publié trois mois après le raid sur Pearl Harbor. Le Pittsburgh Courier a exigé ce nom de la marine. C'était la première fois que l'oncle Doris était nommé. YOHURU WILLIAMS Au même moment, la marine annonçait que 16 marins blancs ayant participé à Pearl Harbor se voyaient décerner la médaille d'honneur. La presse afro-américaine a alors posé cette question fondamentale : pourquoi Doris Miller n'a-t-il pas été récompensé ? Son sacrifice, son courage au combat n'ont-ils pas été aussi grands et aussi importants que ceux de ses compatriotes blancs ? NARRATEUR La marine américaine ne peut plus étouffer l'héroïsme de Doris. Elle change alors de tactique. Plutôt que de l'effacer l'homme du récit, elle l'utilise. MATTHEW DELMONT En 1942, la marine reconnaît enfin Doris Miller, mais il ne reçoit pas la Medal of Honor, mais la Navy Cross, la deuxième plus haute distinction de la marine. YOHURU WILLIAMS En tant que premier récipiendaire afro-américain d'une croix de la marine, Doris Miller a reçu la reconnaissance que la communauté noire attendait désespérément. Dans le même temps, la marine cherchait à l'exploiter. MARCUS COX À ce stade de la guerre, les combats avec les Japonais se sont considérablement intensifiés et l'Amérique avait besoin d'étoffer ses rangs. Les Afro-Américains sont devenus un réservoir de soldats et de marins à exploiter pour remplir ces rôles vitaux. MATTHEW DELMONT La marine a envoyé Doris Miller à travers États-Unis. Il s'agissait d'une tournée destinée à inciter davantage d'hommes noirs à s'enrôler dans la marine. SALENA JAMES En lui accordant cette croix, la marine a voulu montrer qu'elle n'avait aucun préjugé. Mais cela ne reflétait pas la réalité de ce corps d'armée, ni la discrimination et les difficultés qui régnaient en son sein. YOHURU WILLIAMS Si quelqu'un avait prouvé posséder les compétences nécessaires pour être promu au rang de combattant, c'était bien Doris Miller. Pourtant, il était toujours préposé au mess. Les Afro-Américains ont été nombreux à s'enrôler, mais la grande majorité d'entre eux continuait d'assurer des tâches de soutien. NARRATEUR La guerre entre les États-Unis et le Japon atteint son paroxysme et nos trois héros sont dispersés dans le Pacifique. FRANK BLAND Après Pearl Harbor, mon père a été réaffecté à une force opérationnelle du côté de l'Australie. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "J'étais encore en état de choc. La plupart des hommes avaient été hospitalisés. Je n'ai pas eu ce privilège. Nous sommes donc partis. On combattait tous les jours. Chaque semaine, il y avait une bataille". NARRATEUR Clark Simmons est affecté à un nouveau navire et part directement au combat. CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "Nous ne savions pas de quoi demain serait fait et nous étions en première ligne". NARRATEUR Doris embarque à bord de l'USS Liscome Bay et navigue vers une île isolée au milieu de l'océan Pacifique. SALENA JAMES Mes arrière-grands-parents écoutaient la radio... RADIO PRESENTER ON RADIO (ST) ... Heure de l'Est et Columbia... SALENA JAMES ... Et la nouvelle est tombée. L'aviation japonaise avait bombardé l'USS Liscome Bay. RADIO PRESENTER ON RADIO (ST) ... réseau à partir de 14 heures heure de l'Est... SALENA JAMES Mes arrière-grands-parents savaient que Doris était sur ce bateau... Dès lors, mon arrière-grand-mère a compris que son fils ne reviendrait jamais à la maison. NARRATEUR Le corps de Doris n'est jamais retrouvé. Il est l'un des nombreux Afro-Américains qui perdront la vie au service de leur pays. Voir ses frères d'armes mourir au combat est déjà traumatisant, mais lorsque des militaires noirs rentrent chez eux pendant la guerre, c'est un véritable choc qui les attend. FRANK BLAND Mon père avait enfin obtenu sa première permission. C'est là que la réalité de la ségrégation l'a heurté de plein fouet. Il est monté dans le bus et apparemment, il ne s'est pas assis assez loin à l'arrière. Le chauffeur a levé la tête et lui a dit : "Hé, mon gars, tu veux bien poser ton cul à l'arrière du bus ?" Au même moment, deux prisonniers de guerre allemands sont montés à bord. Mon père a dit : "Je porte l'uniforme de la marine américaine et vous me demandez de céder ma place à ces deux prisonniers de guerre allemands ?" Le chauffeur lui a dit de descendre du bus. Il l'a laissé dans la poussière et mon père a vu les prisonniers de guerre allemands sourire. Il a dit : "Je ne sais même pas pourquoi je me bats pour ce pays. Je ne comprends pas comment je peux souffrir dans le Pacifique et ne pas être respecté". MATTHEW DELMONT L'une des grandes ironies de la Seconde Guerre mondiale est que la plus grande démocratie du monde, les États-Unis, s'est battue contre le pire raciste du monde, Adolf Hitler. Pourtant, la suprématie blanche et les idéologies raciales prévalaient aux États-Unis. YOHURU WILLIAMS Cela cristallise l'humiliation et la colère que ressentent les Afro-Américains, parce qu'on nous demande de nous sacrifier mais on ne gagnera rien en donnant nos vies. FRANK BLAND Mon père disait souvent que c'était là le fondement des droits civiques. Et fort de sa persévérance, il disait : "Je vais vous montrer que j'entends bien survivre !" MATTHEW DELMONT La plupart des livres d'histoire racontent que les États-Unis se sont battus à l'étranger pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais une fois rentrée, toute une génération d'anciens combattants noirs a continué à se battre parce qu'elle refusait de retourner dans une patrie qui les traitait comme des citoyens de seconde zone. Ils voulaient se battre pour une nouvelle version de l'Amérique où les Noirs américains pourraient jouir d'une liberté et d'une démocratie réelles. S'ils devaient combattre ce fléau à l'international, ils le feraient aussi chez eux, aux États-Unis. NARRATEUR Pour George et Clark, c'est un combat qui se poursuivra tout au long de leur vie. GEORGE BLAND TESTIMONY (ST) "Tu es né poussière et tu redeviendras poussière. Un jour tout ira bien. Je ne serai pas là pour le voir". CLARK SIMMONS TESTIMONY (ST) "La vie est très courte et il y a des choses plus importantes que les dollars et les centimes. C'est le respect que vous obtenez de vos semblables, et le fait d'être là pour votre famille et de prendre soin d'elle". NARRATEUR En 2017, Waco, la ville natale de Doris, érigera une statue en son honneur, afin qu'il ne soit plus jamais oublié. C'est la première fois que la famille de Doris a pu lui rendre hommage ensemble. LEROY MILLER Bienvenue, cousine... Ça va aller. SALENA JAMES Je me souviens de la voix tremblante de mon arrière-grand-mère, d'avoir vu les larmes couler sur son visage, pleurant son fils qui n'est jamais rentré à la maison. NARRATEUR La mémoire de Doris est enfin restaurée, mais le Congrès américain ne lui a toujours pas décerné la Medal of Honor. DANIEL MARTINEZ La médaille d'honneur est la plus haute distinction qui puisse être décernée. Le dépassement de l'appel du devoir est l'un des critères d'attribution de cette médaille. Beaucoup diront, moi y compris, qu'il en était digne. NARRATEUR À ce jour, aucun marin noir n'a reçu la plus haute distinction pour son service pendant la Seconde Guerre mondiale. SALENA JAMES Mon arrière-grand-mère s'est battue pendant de nombreuses années pour que son fils reçoive la Médaille d'honneur du Congrès. Il l'a vraiment méritée. LEROY MILLER Merci pour sa vie, pour son héritage, pour son héroïsme à Pearl Harbor, Amen. FAMILY Amen. SALENA JAMES Et à ce jour, on se bat toujours pour cette médaille ! FIN