MICHAEL_MOSLEY MICHAEL MOSLEY On dit qu'on le voyait régulièrement marcher sur le terrain pieds nus, et accompagné d'un âne vieillissant. Ils devaient avoir l'air d'un couple assez minable, mais il s'avère qu'ils ont participé à l'une des expériences les plus extraordinaires du dix-neuvième siècle. Une expérience qui allait amener à des découvertes capitales en médecine et en chirurgie, et transformer notre manière d'appréhender les poisons. Allez, viens ! Deux ou trois kilos tueraient tous les êtres humains sur la planète. Nous allons vous raconter comment on a transformé des poisons meurtriers en médicaments. Ce qui intéressait vraiment Waterton était un secret étroitement gardé : un poison capable de tuer presque n'importe quel animal, et que les Macuxi utilisaient occasionnellement pour se tuer entre eux. Il est parvenu à obtenir la recette des Indiens. Elle contient des ingrédients très intéressants comme des crochets broyés de serpent Labari. Il y a également des fourmis noires en poudre qui sont si venimeuses que leur piqûre seule provoque de la fièvre. Mais à vrai dire, ce n'est pas le plus important : l'ingrédient clé est une plante grimpante qui pousse dans la nature locale appelée "wourali." C'est de là que le poison tire son nom, et c'est l'ingrédient principal. Voici de véritables échantillons que Waterton a ramenés il y a deux cents ans. Un bol dans lequel on mélange les ingrédients, et des fléchettes empoisonnées. La matière noire que vous pouvez voir sur la pointe est le poison. Il s'agit de curare, et même s'il a deux siècles, il est toujours actif, alors je ne vais pas y toucher ! Waterton lui-même l'a ramené parce que les Européens étaient absolument fascinés par le curare, et personne d'autre n'était parvenu à ramener de grandes quantités du véritable poison, certainement pas assez pour procéder à des expériences convenables. Ce qu'il faut faire, c'est prendre un couteau et ouvrir la gorge jusqu'à atteindre la trachée... ... puis ce qu'ils ont fait, c'est qu'ils ont inséré un soufflet dans la trachée et ils se sont mis à pomper. Ils n'avaient pratiquement aucune idée de ce qu'ils faisaient, ou de combien de temps ça allait leur prendre. Après deux heures environ... ... l'âne s'est assez remis pour lever la tête et les fixer du regard. Donc, ils se sont arrêtés... mais l'animal s'est effondré à nouveau, alors ils ont repris le soufflet. Ils ont continué pendant encore quatre heures environ... ... jusqu'à ce que, comme Waterton l'a écrit dans son journal : "Le pompage l'avait sauvé de sa désillusion finale." Il s'est levé, et il s'est promené sans trouble ou douleur évidents. Oui... Au milieu du vingtième siècle, l'un de mes auto-expérimentateurs préférés, le docteur Fred Prescott, s'est délibérément injecté une forme pure de curare pour démontrer qu'il n'y a pas de risque à l'utiliser en chirurgie comme un relaxant musculaire. A vrai dire, depuis les années 1950, la plupart des gens ayant subi une intervention chirurgicale majeure ont bénéficié du curare ou de l'un de ses équivalents modernes. La loi sur l'arsenic ainsi que celles qui ont suivi ont enfin permis un certain contrôle sur l'arsenic et toute une gamme d'autres substances dangereuses. Personnellement, je trouve ça d'une ironie mordante que ce soit à la suite de ces empoisonnements, accidents et autres meurtres que le secteur moderne et légal de la pharmacie ait vu le jour. Voici une belladone, aussi appelée "herbe empoisonnée", et il y en a certainement assez pour me tuer. En italien, "bella donna" signifie "belle femme", et c'est parce que dans le temps, les dames élégantes se servaient du jus de cette plante pour se dilater les pupilles, dans l'espoir de paraître plus séduisantes. Au dix-neuvième siècle, on est parvenu à isoler l'ingrédient actif de la belladone. Il s'agit d'une substance appelée atropine, et les ophtalmologues ont commencé à l'utiliser pour les aider à examiner l'oeil. J'ai devant moi l'équivalent moderne, le voici, et je vais m'en mettre dans les yeux pour voir ce qui se passe. Ouh là là ! Ça pique vraiment ! Au cours des dernières minutes, j'ai perdu progressivement la netteté dans cet oeil. Et je pense que vous pouvez voir que ma pupille est bien plus grosse dans cet oeil-ci que dans celui-là. Mais est-ce que je suis plus séduisant ? L'une des raisons pour lesquelles avoir une grosse pupille est censé rendre plus séduisant, c'est que quand on regarde quelqu'un qu'on trouve attirant sexuellement, alors nos pupilles se dilatent. Donc c'est comme si je vous disais en ce moment que je vous trouve très très attirant. Et c'est pour ça que vous me trouvez très très séduisant. En 1864, à Prague, un docteur a été appelé pour soigner quatre prisonniers qui étaient entrés par effraction dans un dispensaire du quartier, et croyant qu'il s'agissait d'alcool, ils avaient bu de grandes quantités d'un liquide contenant de l'atropine. Quand le docteur est arrivé sur place, ils présentaient des symptômes évidents d'empoisonnement à l'atropine. Les hommes étaient gravement malades, prostrés au sol, ils vomissaient abondamment, et leurs pupilles dilatées leur faisaient des yeux immenses. Le docteur n'avait pas la moindre idée de comment les soigner. Le docteur s'est dit qu'il n'avait rien à perdre, alors il a choisi l'homme le plus malade, dont la température était montée en flèche, et qui semblait être à l'article de la mort. Et non sans difficulté, il l'a forcé à ingérer une certaine quantité du second poison. En quelques heures, sa température était retombée. Le lendemain, il était complètement guéri. Au cours du dix-neuvième siècle, les chercheurs qui s'intéressaient aux poisons cherchaient surtout à trouver des moyens de les rendre plus productifs, plus bénéfiques. Mais au début du vingtième siècle, les choses ont pris une mauvais tournure et basculé vers le macabre. En 1917, des troupes basées à Ypres, en Belgique, ont signalé une étrange odeur "poivrée" dans l'air, et un nuage doré scintillant autour de leurs pieds. Sous vingt-quatre heures, ils ont commencé à se gratter de manière incontrôlable. D'affreuses vésicules douloureuses et d'infectes plaies incurables sont apparues partout sur leur peau exposée. Ceux qui avaient inspiré trop profondément se sont mis à cracher du sang. Les soldats avaient été empoisonnés au gaz moutarde. Les masques à gaz comme celui-ci étaient ultramodernes à l'époque, mais parfaitement inutiles contre le gaz moutarde. Le problème, c'est que ce poison peut être absorbé par la peau. Même tout habillé, on n'est pas entièrement protégé. On étouffait, on bredouillait, on avait la sensation de se noyer et cela pouvait durer six semaines avant de mourir, c'était une agonie atroce. Le gaz moutarde n'était pas le premier des gaz toxiques, il faisait partie d'une série d'entre eux militarisés par l'Institut Kaiser-Wilhelm, sous la direction d'un homme appelé Fritz Haber. Il voyait ça comme un moyen "efficace" de mener une guerre. Et il ne trouvait pas ça particulièrement inhumain. Il a même déclaré : "Après tout, la mort reste la mort, quelle que soit la manière dont elle est infligée." Sa femme Clara l'a imploré d'arrêter de travailler sur la guerre des gaz... De colère, il l'a publiquement dénoncée comme traîtresse. Haber a été promu Capitaine et il est rentré triomphant à Berlin, mais les disputes avec sa femme Clara ont repris parce qu'elle était très mécontente de ce qu'il faisait. Néanmoins, Haber avait le sentiment que c'était son devoir de scientifique et de patriote de continuer à travailler sur la guerre chimique. Au final, de façon tragique, Clara a décidé de prendre les choses en main. Au milieu de la nuit, Clara a sorti silencieusement le pistolet de son mari de son étui. Elle est sortie de la maison... ... puis elle s'est tiré une balle dans le coeur. Travaillant dans des bibliothèques, ils se sont plongés dans les dossiers médicaux des soldats qui avaient été exposés au gaz moutarde durant la première guerre mondiale. Et ce qu'ils ont découvert, entre autres, c'est que le taux de globules blancs de ces soldats était étonnamment bas. Goodman et Gillman se sont dit : "Si le gaz moutarde sait détruire des globules blancs normaux, peut-être est-il capable de détruire des cellules malignes." Ça valait la peine de tenter le coup. Je tiens entre mes mains le dossier médical d'origine de J.D., qui a été perdu pendant presque soixante-dix ans. Je suis la première personne en dehors de la communauté médical de Yale, à mettre la main dessus. Il raconte une histoire fascinante et poignante. Ils ont tenu une réunion sur son cas qu'ils ont conclue par cette phrase : "Les perspectives du patient sont sans espoir aucun avec le traitement actuel." 10:24:46:07 - 10:25:01:00 Selon le dossier médical, le 27 août 1942 à dix heures, on a procédé à la première injection de ce que les médecins ont appelé un "composé chimique lympholétal de synthèse", mais il s'agissait en réalité de moutarde azotée. X administré à 16h30... puis encore X administré à 9h30 le lendemain matin. C'était un événement absolument monumental dans l'histoire de la médecine puisqu'il s'agit des débuts de ce qu'on appelle aujourd'hui la chimiothérapie. Et c'est très curieux de se dire que tout a commencé dans l'horreur des tranchées de la première guerre mondiale. Si on parvient à doser correctement, alors on peut vaincre le cancer sans tuer le patient. Et dans les faits, la moutarde azotée est toujours utilisée comme traitement pour certains cancers. Il n'y a qu'un mot dans son dossier pour la date du premier décembre 1942, il est écrit : "mort." "Toute substance est toxique. Il n'en existe pas qui ne le soit jamais." Cette citation du médecin et chimiste Paracelsus date du seizième siècle. Il ajoute : "C'est uniquement la dose qui détermine si une substance est toxique ou pas." Quelle quantité d'eau faudrait-il que je boive pour que cela me tue ? Environ sept litres sur une période de quelques heures me laisseraient une chance sur deux de survivre. Quant au café, une centaine environ pourrait probablement m'achever. L'une des mesures de la létalité est la DL50, la dose létale à 50%. Autrement dit, la quantité de substance nécessaire pour tuer la moitié de ces souris. Sur cette échelle, la plupart des produits de chimiothérapies, y compris la moutarde azotée, se positionneraient entre 1 et 4 milligrammes par kilo. La structure du médicament était fort similaire à celle des barbituriques, une classe de médicaments qui était alors largement utilisée par tous ceux qui souffraient de troubles du sommeil. Donc, la société a décidé d'envoyer son nouveau produit à des médecins pour qu'ils le testent sur leurs patients rencontrant des problèmes de sommeil. A cette époque-là, le nombre de bébés nés avec des membres ou des organes déformés voire manquants a commencé à augmenter. Au départ, seuls quelques cas on été rapportés, mais les chiffres ont vite décollé. C'était évidemment très inquiétant, et il se passait quelque chose. Le problème, c'était que les médecins n'avaient pas la moindre idée de ce dont il s'agissait. 10:Le seul point commun qu'il ait trouvé chez ces femmes, c'est qu'elles avaient toutes souffert de nausées matinales au cours des premiers mois de leur grossesse, et on leur avait toutes prescrit du Distaval, plus communément connu aujourd'hui sous son nom générique : Thalidomide. Remontons en 1960 : l'année précédant la découverte du lien entre le Thalidomide et les anomalies congénitales. Frances Kelsey débutait dans son nouveau travail à l'administration des aliments et des médicaments. Sa première tâche consistait à examiner une demande de commercialisation pour le Thalidomide. Une nouvelle demande a été soumise à l'administration des aliments et des médicaments... Mais Kelsey n'était toujours pas convaincue que le médicament était sûr au vu des données. Donc, malgré des pressions croissantes de la part du fabricant, elle a refusé une nouvelle fois d'accorder une licence au Thalidomide. Kelsey a systématiquement refusé d'accorder une licence au Thalidomide. Quand en 1961 la vérité a enfin éclaté, les Américains se sont rendu compte qu'ils avaient échappé de très peu à ce qui était alors devenu une tragédie à l'échelle mondiale. Après le scandale du Thalidomide, de nouvelles lois ont été adoptées, ici au Royaume-Uni et dans d'autres pays, pour s'assurer que désormais, les médicaments devaient être sûrs, efficaces, mais aussi que les médecins devaient prévenir leurs patients s'ils leurs prescrivaient un traitement expérimental. Parce qu'aussi étonnant que cela puisse paraître, avant ce moment-là, un médecin pouvait vous donner à peu près tout ce qu'il voulait, sans avoir à vous dire de quoi il s'agissait. Le Thalidomide a entraîné un grand renforcement de la réglementation, ce qui était une bonne chose, mais son histoire ne s'arrête pas là. L'essor, le déclin et à nouveau l'essor du Thalidomide montre bien à quel point la recherche médicale peut s'avérer complexe. Dans un certain contexte, un médicament peut être un poison, dans un autre, il peut sauver des vies. La toxine botulinique est la substance la plus toxique connue de l'homme. Quelques cuillères à café suffiraient à anéantir toute la population britannique. Et deux ou trois kilos tueraient tous les êtres humains sur la planète. Heureusement, ce n'est que du sucre. Mais j'ai bien de la toxine botulinique, plus connue sous le nom de Botox entre les mains. Il s'agit seulement de quelques nanogrammes, mais c'est tout de même de la toxine botulinique. La toxine botulinique, comme le curare, tue généralement ses victimes en provoquant une insuffisance respiratoire. Mais contrairement au curare, on ne pourra pas garder le malade en vie grâce à un soufflet, parce que les effets de la toxine durent bien plus longtemps. Il faudrait garder le malade sous ventilateur pendant des semaines, si ce n'est des mois. Le Botox fonctionne en empêchant les muscles de recevoir des signaux nerveux. Le Botox est une neurotoxine ce qui signifie qu'il détruit les nerfs. Bizarrement, cela le rend utile pour un certain nombre de troubles médicaux : du strabisme aux migraines en passant par l'hypersudation et l'incontinence urinaire. Mais évidemment, il est principalement utilisé pour lisser les rides sur les visages vieillissants, et il y parvient en détruisant les nerfs qui causent le froncement. Dans cette pièce, on trouve plus de 250 serpents, araignées, scorpions et autres créatures venimeuses. Leur venin a évolué pendant des millions d'années et ils sont tous différents. On espère que parmi tous ces animaux, certains pourraient mener à des découvertes scientifiques capitales. Les tumeurs comme celle-ci peuvent s'avérer très difficiles à soigner. Si on utilise la radiothérapie ou la chimiothérapie, on risque d'endommager des tissus sains. Si on peut l'atteindre et extraire la tumeur, alors c'est bien, mais c'est parfois très complexe de faire la différence entre la tumeur et les tissus sains. Voici le Leiurus Quinquestriatus, communément appelé "rôdeur mortel." Comme son nom l'indique, il s'agit d'un scorpion particulièrement venimeux. Une seule piqûre de cette queue pourrait probablement tuer un enfant ou une personne âgée. Elle ne viendrait sûrement pas à bout de moi, mais ce serait sans aucun doute atrocement douloureux. Des chlorotoxines extraites du venin des scorpions se fixent de façon permanente sur des sites récepteurs à la surface des cellules cancéreuses. On les appelle "annexines 2." Malheureusement, la chlorotoxine n'est pas assez puissante pour détruire les cellules cancéreuses. Alors, qui sait quels autres médicaments se cachent peut-être derrière les crochets des créatures qui se trouvent derrière moi ? Le problème quand on donne les mêmes médicaments à tout le monde, c'est qu'on est tous différents, et un médicament qui fait baisser ma tension artérielle pourrait n'avoir absolument aucun effet sur la vôtre. Donc, sommes-nous près de créer des médicaments véritablement personnalisés ? Il y a deux cents ans, il existait très peu de traitements efficaces. Aujourd'hui, les médecins parlent de médicaments spécifiques, ciblés et personnalisés. On a bien avancé, mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. PAIN, PUS & POISON #3 Page 2/12