MICHAEL_MOSLEY MICHAEL MOSLEY Quelques heures plus tard, ses médecins personnels arrivent. Ce sont les meilleurs du pays, la fine fleur de la profession. Les suggestions ne manquent pas, quant à la cause de sa maladie. Ses humeurs étaient déséquilibrées, à moins qu'il ait respiré des miasmes, ces airs nocifs. Ils saisissent un couteau, trouvent une veine et le saignent à plusieurs reprises. Ils lui prélèvent ainsi plus de quatre pintes de sang. Washington est sûrement mort d'une simple infection. À la fin du XVIIIe siècle, que l'on soit indigent ou président, cela ne fait aucune différence. On ne peut compter que sur des remèdes de grand-mère. Mais cela est sur le point de changer. De l'autre côté de l'Atlantique, de nouvelles idées commencent à s'imposer aux esprits les plus moyenâgeux. Cette émission raconte la quête de substances réellement efficaces. Des médicaments qui permettent d'éliminer la douleur. Des poisons d'origine naturelle dont on peut tirer avantage. Dans ce numéro, je vais raconter l'extraordinaire histoire de ceux qui ont combattu un ennemi armé jusqu'aux dents, plus dévastateur que tout ce qu'on peut imaginer. Ce bâtiment renferme parmi les plus grands fléaux jamais réunis en un seul endroit... Cette bactérie est responsable de la peste. La chair meurt, se décompose, alors que vous êtes encore vivant... Au XIVe siècle, la peste noire décime un quart de la population européenne... Il y a également la tuberculose, cet assassin qui tue à petit feu... Il crée des abcès suintants aux poumons. Le poète John Keats, les trois sœurs Brontë et Chopin font partie des artistes qui en ont été victimes. Voici aussi la gangrène, causée par des infections bactériennes tapies dans la saleté des munitions, des scalpels et des salles d'accouchements... Certaines bactéries n'ont même pas besoin d'une plaie pour pénétrer votre corps. Elles sont déjà là, à attendre patiemment... Elles attendent que nos défenses faiblissent, puis elles attaquent. C'est certainement ce qu'il s'est produit pour George Washington. Mais ses médecins vous auraient sûrement rit au visage si vous leur aviez dit que c'est une vie microscopique qui le tuaient. Ils s'accrochaient encore à des théories héritées de la Grèce antique. Alors pourquoi cela a-t-il changé ? Comment avons-nous traqué, piégé, détruit et isolé nos ennemis ? Pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, deux scientifiques européens vont démontrer que c'est tout un univers de microbes invisibles qui nous rend malades. C'est la théorie des germes. Quand le chimiste français Louis Pasteur observe dans son microscope un vin au goût aigre, il y voit des colonies de microbes. Il en conclut que ce doit être eux qui gâtent le vin. Puis, dans l'Allemagne des années 1870, un médecin nommé Robert Koch décide d'aller encore plus loin. Il veut prouver que les bactéries sont responsables des maladies chez les êtres vivants... Avec l'aide d'un boucher du coin, il met la main sur des organes appartenant à un animal mort du charbon, une maladie courante chez les moutons, au XIXe siècle. La théorie des miasmes est remplacée par la théorie des germes, et un nouveau regard est porté sur la maladie. Quand des bactéries hostile envahissent un organisme vivant, elles se multiplient rapidement, produisent des toxines et des enzymes qui empoisonnent et détruisent les tissus qui les entourent. Si les défenses naturelles du corps sont dépassées, cela peut même entraîner la mort. À la fin du XIXe siècle, Pasteur et Koch sont, à eux deux, parvenus à identifier un grand nombre des microbes responsables des pires maladies. Du charbon à la fièvre typhoïde, en passant par le choléra et la tuberculose. Et un traitement serait le bienvenu... À l'aube du XXe siècle, certaines maladies associées au Moyen-Âge font encore rage. La syphilis, par exemple. Depuis des siècles, les médecins utilisent du mercure pour la soigner, mais comme c'est un élément extrêmement toxique, il a tendance à tuer les patients. C'est alors dans ce manoir de Francfort qu'un scientifique nommé Paul Ehrlich entreprend de trouver un traitement sûr et efficace contre la syphilis. C'est un défi de taille, mais pour lui, c'est une véritable obsession. Entre autre, Ehrlich manipule des colorants artificiels. Le premier a été découvert en 1856, et très vite, les gens ne jurent plus que par la teinture. Quand Ehrlich vers une goutte de bleu de méthylène sur un tissu infecté de bactéries, il remarque une chose incroyable : seule la bactérie est teintée de bleu, pas le tissu qui l'entoure. Nombreux sont ceux qui pensent qu'Ehrlich perd son temps. Mais il reste convaincu que ces « munitions magiques » existent et qu'il les découvrira. Au départ, il tente de trouver un remède à la maladie du sommeil. Mais avec l'aide de son assistant japonais, Sahachiro Hata, il décide d'étudier un pathogène bien plus courant en Allemagne, dont les porteurs peuvent être affreusement défigurés : la syphilis. Ehrlich espère trouver une munition magique qui sera plus ciblée, empoisonnera la bactérie, mais pas le reste du corps. Hata a trouvé un moyen d'inoculer la syphilis à des lapins. Il lui incombe ensuite de tester les composés d'arsenic les uns après les autres... Certains composés tuent la bactérie ET le lapin. D'autres ne tuent aucun des deux. Hata teste des centaines et des centaines de composés et finit par en trouver qui sort du lot. Dans les années 1920, le salvaran est devenu le médicament le plus demandé, surtout par les hommes. Mais Ehrlich, qui espérait que ce n'était que le premier d'une longue lignée de « munitions magiques », va être déçu. On ne pouvait toujours rien contre les infections causées par des blessures infimes. Les dortoirs d'hôpital sont des lieux épouvantables, remplis de malades, de mourants et de cas désespérés. Le nettoyage des plaies remplies de pus était le seul moyen pour les médecins, ou plutôt les infirmières, de combattre l'infection. Le pus est composé de débris laissés par les globules blancs de notre système immunitaire lorsque ils combattent les bactéries venues nous envahir. Mais il peut aussi devenir un nid douillet pour les bactéries, et donc une constante source de réinfection. En drainant le pus, les médecins cherchent à empêcher les infections d'atteindre le sang, car si cela arrive, il y a alors peu d'espoir de guérison. La moitié de ceux qui seront admis dans ce genre de dortoirs n'en sortiront pas vivants. Mais cela va changer grâce à la découverte accidentelle, en 1928, d'une moisissure aux propriétés antibactériennes remarquables, la pénicilline. Quand il ne tire pas, Fleming passe le plus clair de son temps au laboratoire à étudier des staphylocoques, des bactéries souvent présentes sur la peau. Une moisissure s'est invitée. Normalement, les bactéries fabriquent de nouvelles parois cellulaires avant de se diviser. Mais la moisissure a produit une substance qui empêche la construction de ces parois cellulaires. Les bactéries sont incapables de se diviser et finissent par éclater comme des ballons. Fleming a eu de la chance. Il est possible que la pénicilline soit venue par les airs depuis un laboratoire adjacent qui étudiait les moisissures. Mais contrairement à la légende, il n'ira pas au bout de son incroyable découverte. Les nuages noirs de la Seconde guerre mondiale commencent à assombrir l'Europe, vingt ans après la fin de la Grande Guerre. En Allemagne, des scientifiques ont découvert les propriétés antibactériennes des sulfamidés. En prévision du carnage à venir, une petite équipe se réunit à Oxford pour trouver un bactéricide britannique. Il a recruté deux assistants que tout oppose : Ernst Chain, un réfugié juif nerveux qui a fui les nazis, et Norman Heatley, un marin enthousiaste venu du Suffolk. À l'origine, Chain avait fait ses études à Berlin. C'était un biochimiste qui jouissait d'une excellente réputation. Heatley était expert en microtechnique. Il était doué pour fabriquer du matériel rien qu'avec des bouts de bois et des morceaux de caoutchouc. En 1939, la guerre éclate en Europe. Les soldats britanniques blessés meurent en France, et la pression monte pour l'équipe d'Oxford. Il faut qu'ils apportent des réponses. Malheureusement, la pénicilline n'est pas simple à cultiver, et encore moins à purifier. Contrairement à Fleming, l'équipe de Florey est parvenue à en extraire l'ingrédient actif. Après l'avoir testée sur des bactéries, il faut à présent la tester sur une créature vivante. Florey, lui, ne cache pas sa joie. Pour lui, ça a tout l'air d'un miracle. On peut comprendre sa réaction. Jamais un bactéricide aussi efficace n'avait si peu provoqué d'effets secondaires. Mais à présent, l'équipe doit trouver un moyen d'en produire suffisamment pour pouvoir la tester sur l'homme. Alors, pendant l'été 1940, tandis que l'Allemagne prend le dessus sur la France et que le Royaume-Uni craint d'être envahi, tout le département de pathologie d'Oxford est réquisitionné pour fabriquer de la pénicilline, grâce, notamment, à des bassins hygiéniques. En février 1941, ils pensent avoir suffisamment de pénicilline pour soigner leur premier patient. À quelques mètres du laboratoire, dans l'hôpital local, un homme lutte pour sa survie... Tout a commencé cinq mois plus tôt. Quelle qu'en soit la cause, cette blessure est très vite gravement infectée, et Albert se retrouve dans l'un de ces effrayants dortoirs d'hôpital. Le 11 février 1941, Albert reçoit sa première dose... Florey et son équipe le surveillent en permanence, en attente de la moindre amélioration. Aussi triste soit la mort d'Albert, son spectaculaire rétablissement initial suggère que la pénicilline pourrait être le remède miracle dont a besoin le pays. Mais il faut veiller à ce qu'elle ne se retrouve pas entre les mains des Allemands. Mais si, au bout d'un mois de travail, ils n'ont même pas obtenu suffisamment de pénicilline pour sauver un seul homme, alors ils ne peuvent pas aller bien loin. En juillet 1941, Florey et Heatley arrivent à New York, avec à la main, une serviette contenant la pénicilline. À la douane, ils déclarent être venus pour raison médicale... Avec l'aide de l'institut Rockefeller, Florey et Heatley, ils intègrent la plus grosse entreprise pharmaceutique du pays qui, contrairement à son homologue britannique, prend rapidement conscience du potentiel de ce produit. Le problème de la pénicilline qu'ils utilisent, c'est qu'elle a encore pour base la moisissure originelle de Fleming. Peut-être existe-t-il des moisissures plus puissantes qui pourraient donner encore plus de pénicilline. Une recherche est menée à l'échelle mondiale, et des échantillons de moisissure provenant de la planète entière sont envoyés aux laboratoires américains grâce à l'armée... Les scientifiques travaillent sans relâche, mais aucun ne donne les résultats espérés. Une souche plus puissante n'existe peut-être tout simplement pas. Mais malgré ces progrès, les méthodes de production sont encore trop peu efficaces, et en 1943, il a été cultivé tout juste assez de pénicilline pour soigner uniquement quelques chanceux. Et la demande de pénicilline n'a jamais été aussi urgente. Le débarquement des troupes alliées en Normandie est prévu pour dans quelques mois. Les pertes s'annoncent colossales. Rien ne garantit que cette technique va fonctionner. Mais l'entreprise choisit de prendre ce risque. À cause des pénuries causées par la guerre, il leur faut convertir une ancienne fabrique de blocs de glace de Brooklyn, ils mettent la main sur une chaudière dans l'Indiana et un monte-charge à Long Island... À deux petits mois du débarquement, ils installent quatorze cuves à fermentation géants. Puis ils ajoutent le sirop de maïs et la moisissure de melon, avant d'introduire l'air. Pour les soldats alliés, fini les hospitalisations interminables pour cause d'infections. En quelques semaines beaucoup d'entre eux peuvent retourner au front, un fusil à la main. Les cas plus graves, eux, ne sont plus condamnés par ces blessures. L'espoir renaît, et l'on comprend aisément pourquoi. Ces images montrent une petite fille sauvée d'une mort certaine, qui retrouve le sourire en quelques jours. La pénicilline va annoncer le début de l'ère des antibiotiques. De nouveaux antibiotiques vont être découverts, rendant ainsi soignable ce qui était incurable. Ce qui pouvait autrefois vous être fatal n'est plus qu'une maladie bénigne. Les virus sont jusqu'à cent fois plus petits que les bactéries, et sont, en apparence, beaucoup plus simples. Ce ne sont que des petits bouts de matériel génétique entourés d'une coque de protéines. Ce sont les entités biologiques les plus nombreuses sur cette terre. Ils sont capables d'infecter des animaux, des plantes, et même des bactéries. Mais ils ne peuvent exister seuls. Il leur faut envahir une cellule vivante et la reprogrammer, pour pouvoir se répliquer. Voici le virus de la grippe. Passé maître dans l'art du camouflage, il est capable de tromper notre système immunitaire en se transformant constamment. Celui-ci, en particulier, a provoqué une hécatombe sur un laps de temps particulièrement court. C'est le virus de la grippe espagnole. Entre 1918 et 1920, on estime qu'il a tué 50 millions de personnes, soit cinq fois plus que la Première guerre mondiale n'a fait de victimes. Voici également la polio, qui frappe le système nerveux et s'attaque principalement aux plus jeunes. Des poumons d'acier était nécessaires car les victimes de polio les plus touchées ne peuvent respirer par elles-mêmes. Mais il y a ici, aux Centres pour le contrôle et la prévention des maladies d'Atlanta, un virus qui a tué plus qu'aucun autre, et ce, de manière particulièrement effroyable. Il a tué des empereurs japonais et des rois d'Europe. Il a décimé 90 % des Aztèques et a entraîné la chute de leur empire. Il est responsable de la mort d'au moins 300 millions de personnes rien qu'au XXe siècle. C'est évidemment la variole. Ceux qui ont eu le malheur d'attraper cette maladie qui se propage par l'air étaient souvent affreusement défigurés et souffraient le martyre. Aucun traitement n'existe, et les antibiotiques n'ont aucun effet contre elle. La variole est un cauchemar. Comme avec Pasteur et Koch, c'est à la campagne que se trouve la réponse. Tout commence plus d'un siècle avant la découverte des virus. Heureusement, la laitière n'a pas menti. La vaccine immunise bien contre la variole, et jusqu'à preuve du contraire, James vivra heureux, pendant encore longtemps... Jenner appellera sa découverte la vaccination, du latin vacca, la vache. Elle repose sur un seul principe. Le vaccin aide notre système immunitaire à se préparer à l'invasion d'un agent infectieux en particulier. En quelque sorte, il nous donne un avant-goût de l'envahisseur et permet à notre système immunitaire d'adapter sa défense. Un vaccin fait en sorte que si le corps se trouve infecté, il sera prêt à fabriquer autant d'anticorps que nécessaire. Notre arsenal médical s'agrandit un peu plus, mais surtout, Jenner vient de rallumer une flamme. Jenner aurait été bien déçu d'apprendre que plus de 150 ans après son expérience, la variole sévit encore. Elle tue et mutile dans plus de 60 pays. En 1966, l'Organisation mondiale de la santé crée une unité spéciale. Sa mission : l'éradication totale de la variole en moins de 10 ans, ou, comme ils l'appellent, l'objectif zéro. Mais elle a failli ne jamais voir le jour. L'équipe est dirigée par Donald Henderson, un épidémiologiste. Mais même lui a de sérieux doutes. Mais peut-on vraiment mettre un terme à une maladie aussi répandue? Peut-on réellement vacciner chaque personne sur terre ? L'équipe de Henderson se rend dans les endroits les plus reculés de la planète pour trouver des cas de variole avant qu'ils ne se propagent. Pour réussir, Henderson sait qu'il est crucial de coopérer avec les autochtones. En octobre 1977, l'équipe réagit au signalement d'un cas de variole dans la ville portuaire de Merka, en Somalie. À leur arrivée, ils rencontrent Ali Maalin, 23 ans, qui souffre de la maladie. Il est immédiatement isolé, et tous ceux qui ont été en contact avec lui depuis l'apparition de la variole sont localisés et vaccinés. Ils attendent dans l'angoisse l'annonce d'un nouveau cas, mais cela n'arrivera pas. Ali Maalin est la dernière victime de la variole au monde. Et il y a survécu. Mais si la maladie a été éradiquée, ce n'est pas le cas du virus. Mais certains craignent qu'un pays mal-intentionné ou un terroriste mette la main sur le virus et s'en serve en tant qu'arme biologique... Henderson est convaincu que nous avons déjà extrait tout ce qui peut nous être utile de l'ADN du virus pour combattre un retour potentiel de la maladie. Selon lui, il est trop risqué de conserver quelque chose d'aussi dangereux. Quoi qu'il en soit, l'éradication de la variole a été le catalyseur de quelque chose de bien plus grand. Quand George Washington meurt en 1799, dans de nombreuses villes occidentales, l'espérance de vie est d'environ 35 ans. Aujourd'hui, elle a plus que doublé. Depuis deux siècles, une combinaison d'analyses précises, d'obstination et de pur hasard a permis à la science d'identifier les microbes qui causent les infections et de les combattre avec des antibiotiques et des vaccins. Les bactéries et les virus ont battu en retraite... Pour l'instant. Mais les maladies ne se sont pas encore avoué vaincues. Dans ce monde mobile et de plus en plus peuplé, nous sommes de plus en plus vulnérables face aux pandémies. Et il y a un danger bien réel, celui d'un virus de la grippe qui peut muter pour devenir encore plus dangereux. Et avec l'arrivée de bactérie résistant aux antibiotiques, nos munitions magiques risquent de tirer à blanc. Certains croient que si l'on ne prend pas garde, nous pourrions retourner au Moyen-Âge, où les opérations, les accouchements et les blessures les plus bénignes entraînaient une mort dans d'atroces souffrances. Je ne le crois pas. Nos connaissances sont trop vastes et nous apprenons en permanence. Partout dans le monde, dans les laboratoires, des scientifiques séquencent des agents pathogènes, surveillent la moindre épidémie et cherchent de nouveaux moyens de combattre les maladies infectieuses. Je suis optimiste.