MICHAEL_MOSLEY MICHAEL MOSLEY L'un d'entre eux, un pharmacien, a créé de très curieux cristaux, qu'il a dosés avec précaution... Il aimerait savoir quels effets ils peuvent avoir sur son corps. Ils les dissout dans l'alcool, puis les dilue avec de l'eau. Ils placent les cristaux directement sur la langue et les accompagnent d'un autre verre d'alcool. En les faisant vomir, Sertürner vient de leur sauver la vie. Mais les jours qui suivent, ils continuent de se sentir mal. Les symptômes  douleur, nausée et constipation. Ces cristaux avaient entraîné les signes classiques d'une overdose à l'opium. Ce programme va vous montrer les conséquences extraordinaires qu'a eues la découverte de Sertürner. Les produits remarquables qui, aujourd'hui, nous protègent de maladies dévastatrices...et des atroces souffrances qu'elles infligent...des substances qui peuvent nous foudroyer...et d'autres bien plus réjouissantes. Cette histoire s'étale sur deux siècles de passion, de chance et de génie. Si j'y suis parvenu, c'est uniquement parce que ma main a été endormie grâce à un anesthésiant local. Pendant des siècles, une seule substance était capable de soulager la douleur de manière efficace  l'opium. Cette résine extraite du pavot est l'un des médicaments les plus anciens et les plus addictifs de l'histoire de l'humanité. Elle est à l'origine de l'énorme industrie pharmaceutique actuelle. L'un de ces pharmaciens est l'Allemand Friedrich Sertürner, âgé de 20 ans. En tentant de produire du morphium, il a failli trouver la mort et tuer ses assistants. Mais ses expériences vont ouvrir la voie non seulement à une meilleure prise en charge de la douleur, mais aussi à tous les médicaments modernes. D'abord, Sertürner ajoute un solvant standard, de l'alcool. Au lieu de baisser les bras, Sertürner tente quelque chose que personne n'avait essayé de faire. L'idée reçue de l'époque est que les seuls produits chimiques réellement importants dans une plante sont les acides. Mais Sertürner décide de voir s'il peut extraire de l'opium un produit alcalin, l'opposé de l'acide... Il part en territoire inconnu. Enfin, vers l'année 1803, il obtient ce précipité plein de résidus. Ce n'est que dix ans plus tard, quand Sertürner purifiera et prendra lui-même du morphium, en compagnie de ses trois assistants, que sa spectaculaire découverte suscitera la curiosité des premiers chimistes. Avec l'extraction de l'ingrédient actif de l'opium, Sertrüner va susciter une soif de grandes découvertes. Il a démontré que le pouvoir des plantes médicinales peut être capturé sous forme chimique, dosé et quantifié... Il a également ouvert la voie à la recherche de produits chimiques insoupçonnés que renferment les plantes et deviendront nos premiers vrais médicaments. La nature se révèle être une véritable armoire à pharmacie. On découvre que si autant de plantes médicinales font effet, c'est grâce aux alcaloïdes. Ce sont les défenses naturelles des plantes contre les herbivores. Beaucoup ont un goût amer et sont toxiques. Mais une fois isolés, ils peuvent nous être très utiles, et pas seulement en tant qu'antidouleurs. Parmi les alcaloïdes les plus célèbres se trouvent la nicotine et un antipaludique, la quinine. En voici un autre que je prends de temps en temps. Étonnamment, nous commençons tout juste à comprendre le fonctionnement de ces opiacés. Normalement, les terminaisons nerveuses déclenchent un signal électrique qui voyage vers la colonne vertébrale. Là, il est converti en signal chimique qui passe par d'autres nerfs qui, à leur tour, transmettent le message au cerveau. Il peut y parvenir à l'aide d'autres nerfs, qui envoient un signal le long de la colonne vertébrale et empêchent au message signalant la douleur de monter. Notre cerveau déclenche ce procédé antidouleur en cas de tension extrême. Ils peuvent, par exemple, forcer le cerveau à procéder à ce blocage de la douleur dont je viens de parler. Ils agissent également à l'intérieur du cerveau, pour réduire l'impact des signaux de douleurs qui sont parvenus jusque là. Il a même été récemment prouvé qu'ils peuvent endormir les terminaisons nerveuses sur le lieu-même de la douleur. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'ils soient si efficaces. Les personnes souffrantes n'avaient que les opiacés pour les soulager. Mais en cas d'intervention chirurgicale, bizarrement, ils n'y avaient même pas droit. L'époque où des chirurgiens en redingote commettaient des actes abominables allait être révolue, grâce à l'heureuse découverte d'un dentiste. Mais cette avancée n'a pas eu lieu un un jour... Pendant tout le XVIIIe siècle, les chimistes avaient expérimentés sur tout ce qu'ils pouvaient trouver, que ce soit des plantes ou des pierres. Ce qui les intéressait particulièrement, c'était de créer des gaz. Le jeune Humphry Davy veut absolument se faire un nom, ce qui explique sûrement pourquoi, malgré les risques, il teste ce nouveau gaz potentiellement mortel. Quelle témérité ! Je vais l'essayer, mais dans des conditions très strictes. Davy publie sa découverte du protoxyde d'azote en tant qu'antidouleur, dont il voit le potentiel lors d'opérations chirurgicales. Mais malheureusement, il n'ira jamais plus loin. C'est lors d'une de ces soirées, aux États-Unis, qu'un jeune dentiste nommé Horace Wells découvre ce gaz et se rend compte de son efficacité à soulager la douleur. Le cauchemar de l'arrachage de dent ou de la chirurgie pourrait être atténué en faisant inhaler au patient du protoxyde d'azote. Après l'avoir testé d'abord sur lui, puis sur ses patients, Wells se rend compte qu'il a mis la main sur un produit miracle. Ce gaz allait permettre d'opérer sans douleur. Il se rend alors à la faculté de médecine de Harvard, à Boston, pour présenter sa découverte à l'élite des chirurgiens. Il invite un ancien collaborateur, William Morton, alors étudiant à la faculté, à l'accompagner et à partager son succès. Après cet échec, Wells est anéanti et finit par se suicider. Mais Morton en voit le potentiel commercial... Il se tourne vers une autre substance qui connaît du succès lors des fêtes étudiantes. En ajoutant de l'alcool à de l'acide sulfurique, les étudiants ont créé un liquide volatil surnommé « huile douce de vitriol ». Son inhalation donne une sensation d'ivresse. L'éther connaît un certain succès chez ceux qui ne boivent pas d'alcool, et il est parfois utilisé dans des médicaments contre la douleur. Ce sont ces propriétés analgésiques qui intéressent Morton. Après plusieurs essais réussis sur des patients volontaires malgré eux, Morton retourne à la faculté de médecine de Harvard. Il est convenu que Morton doit avoir une seconde chance pour démontrer l'existence d'un antidouleur, sous l'imposant dôme de la salle d'opération du Massachusetts General Hospital. La date est fixée au 16 octobre 1846. Il lui reste 16 jours. C'est un éminent chirurgien très sceptique qui va pratiquer l'opération. Il remplit l'inhalateur d'éther et le tend au patient. Le dosage correct sera administré grâce à un système de valves complexe mais jamais testé. Son avenir dépend de la réussite de ce test. Les chirurgiens bostoniens ne lui offriront pas une autre chance. La douleur n'est plus un élément de la vie quotidienne qu'il faut obligatoirement endurer. À présent, elle peut et doit être atténuée. Pendant le demi-siècle qui a suivi l'isolation de la morphine par Sertürner, la soif de découvertes scientifiques a permis de remplacer les vieilles superstitions par de nouvelles connaissances... Les chercheurs vont ainsi partir à la chasse aux antidouleurs dans des lieux inattendus. Le goudron de houille est un sous-produit issu de l'industrie du gaz de houille en pleine expansion. Naturellement, les chimistes cherchent à en tirer profit. Ce changement qu'opère la chimie commence et continue dans la même lancée, avec une série d'erreurs. En 1845, un chimiste britannique de 18 ans utilise du goudron de houille pour fabriquer de la quinine, un antipaludique. Mais au lieu de cela, il crée la première teinture artificielle, la mauvéine, et fait fortune. Le goudron de houille est prometteur. Pourtant, ce n'est qu'après un nouvel accident que l'on découvre son potentiel antidouleur. Il avait été démontré qu'appliqué sur la peau, le goudron de houille avait des propriétés antiseptiques. C'est donc tout naturellement qu'ils cherchent à en voir les effets une fois ses dérivés ingérés. Heureusement pour eux, ce ne sont pas les patients qui manquent. Les vers sont toujours là, mais le patient a bien ressenti un effet. La pharmacie a mélangé les étiquettes. C'est donc un produit chimique totalement inconnu qu'a avalé le patient. L'homme aurait pu y passer, mais au lieu de cela, l'acétanilide, un autre dérivé chimique du goudron de houille, devient rapidement un médicament contre la fièvre des plus rentables. Les caves de Bayer débordent de dérivés du goudron de houille tels que l'acétanilide. Duisberg veut trouver lesquels il pourra transformer en médicaments. Sa première découverte, la phénacétine, connaît un grand succès. Nous savons aujourd'hui que comme l'acétanilide, elle est transformée en paracétamol par le corps. Grâce aux bénéfices engendrés, l'usine Bayer grandit rapidement, de même que son ambition. L'acide salicylique est efficace, mais l'estomac le tolère mal. Aujourd'hui, il sert à brûler les verrues. Au sein de la nouvelle branche pharmaceutique de Bayer, le chercheur Arthur Eichengrün pense pouvoir transformer la molécule pour la rendre plus digeste. Tout commence innocemment, avec un jeune chimiste de l'équipe d'Eichengrün qui entreprend de modifier l'acide salicylique en suivant une approche suggérée par Eichengrün. Il obtient des cristaux d'acide acétylsalicylique. Comme prévu, l'estomac le supporte beaucoup mieux. Eichengrün donnera à ce médicament le nom d'aspirine. De simples modifications chimiques pouvaient donner de meilleurs médicaments. Inspiré par cette découverte, un autre chimiste de Bayer prend de la morphine, ce puissant antidouleur issu du pavot, et tente d'obtenir la même réaction, pour voir ce que cela peut donner. Il obtient un produit nommé diamorphine, plus connu sous le nom d'héroïne. Les chercheurs de Bayer ont accidentellement créé une version de la morphine bien plus addictive. Naturellement, elle se vend comme des petits pains. Pendant ce temps-là, Eichengrün, vexé que son aspirine ait été écartée, commence à mener des tests en secret. C'est totalement inattendu. À l'origine, l'acide salicylique faisait baisser la fièvre mais n'avait aucun effet sur la douleur. Très clairement, Eichengrün vient de créer un médicament nouveau et puissant. L'aspirine devient alors l'un des médicaments les plus vendus au monde, avec 40 milliards de comprimés avalés chaque année. Et tout ça, grâce aux chimistes qui ont manipulé un sous-produit industriel, le goudron de houille. Les tissus endommagés ou irrités libèrent des produits chimiques qui peuvent aider à cicatriser, mais ont aussi tendance à stimuler les nerfs. Il en résulte des des marques rouges et enflées. C'est l'inflammation. C'est souvent cette même opération qui est responsable des maux de tête et des douleurs musculaires. Les anti-inflammatoires empêchent le corps de produire les molécules qu'il libère habituellement lorsqu'un tissu a été endommagé. Les gonflement sont ainsi stoppés, et les nerfs ne sont pas informés de la douleur à signaler. Les chimistes ont trouvé un moyen de ne plus être dépendants des plantes pour nous soigner. En modifiant de simples molécules extraites du goudron de houille, nous avons obtenu des produits plus puissants encore que ceux que la nature a à offrir.10.36.26 Cette nouvelle phase de recherche de médicaments entièrement de synthèse vise à corriger les limites de l'anesthésie chirurgicale... L'éther est un produit irritant qui donne la nausée aux patients. Le chloroforme, découvert peu après, entraîne un taux de mortalité inacceptable. L'aiguille hypodermique a été inventée dans les années 1840, et l'injection d'anesthésiants dans les veines semble prometteuse. En 1869, le chimiste Oscar Liebreich expérimente en toute innocence avec une substance appelée hydrate de chloral, qui a été créée bien des années plus tôt. Si l'on y ajoute un alcalin, on sait que cette substance produit du chloroforme. Son raisonnement est sans faille, mais totalement erroné. Une fois introduit dans le sang, l'hydrate de chloral ne produit pas de chloroforme mais mais une forme d'alcool qui n'a aucun pouvoir anesthésiant. Ce n'est pas un anti-douleur, mais un produit qui endort les patients. Pouvoir endormir sans danger et rapidement, c'est une véritable innovation pour la chirurgie. Mais l'hydrate de chloral a ses inconvénients. Mais pour ceux qui veulent dormir longtemps, c'est l'idéal. Les chimistes le transforment en comprimé et créent alors le premier somnifère. Dix ans plus tard, les Britanniques en avaleront une tonne par jour. Les perspectives sont nombreuses. On commence à mieux comprendre quelles molécules ont cet effet sédatif, ce qui permet de créer des centaines de nouveaux composés chimiques. L'un d'entre eux va se révéler être un digne successeur de l'hydrate de chloral. Et je m'apprête à la tester. Les barbituriques ralentissent les messages qui sont envoyés au cerveau et à la colonne vertébrale. Plus il y a de barbiturique, et plus les messages chimiques ont du mal à franchir l'espace qui sépare chaque neurone. En résumé, le cerveau ralentit jusqu'à ce que vous vous endormiez. Avec le thiopental, cela se produit très rapidement, et c'est exactement ce que veulent les anesthésistes des années 1930. Plus le thiopental agit et plus le cerveau est touché. C'est là que se trouve la clef d'un de ses usages les plus controversés. L'anesthésiste Austin Leach va contrôler en permanence mes signes vitaux, qui indiqueront si mon corps ressent de la douleur. Avant de procéder à l'injection, il veut voir comment réagit mon rythme cardiaque lorsque mon torse est compressé. Mon rythme cardiaque passe de 54 à 64 en réponse à la douleur. À présent, voyons quel effet peut avoir une faible dose de thiopental. Mon rythme cardiaque accélère. Mon corps continue de réagir à la douleur, mais curieusement, pas mon cerveau. C'est très étrange. J'ai réussi à mentir, mais de justesse. Je n'ai pas été très convaincant. Et si l'on augmente la dose ? Ses effets sont imprévisibles. Je n'en ai donc aucune idée. Si j'ai cédé si rapidement, c'est notamment à cause de ce besoin pressent de dire la vérité. C'est une sensation étrange, libératrice. Le reste de mes aveux sous l'influence de cette drogue restera à jamais secret, même pour moi. Puis je me rends compte que j'ai oublié tout ce que je viens de dire. Voilà pourquoi le thiopental connaît un tel succès. Il endort rapidement, avec une simple injection... Pour son créateur, c'est un triomphe, car ce produit fait exactement ce qu'il est censé faire. Mais il ne fait que perdre connaissance au patient le temps de l'intervention. Il ne soulage pas la douleur... Pour cela, il leur faut prendre un antidouleur. C'est aujourd'hui la priorité des chercheurs de l'industrie pharmaceutique. La méthode que suivent aujourd'hui les chercheurs pour créer de nouveaux médicaments est fondamentalement la même qu'il y a 100 ans quand ils manipulaient le goudron de houille. Ils prennent des molécules simples et les assemblent pour en former des complexes. Avec un si vaste choix de molécules, les chimistes peuvent assembler à peu près n'importe quel composé. Mais reste encore à savoir quels composés seront réellement efficaces. Dans la quête de l'antidouleur parfait, un indice a été trouvé dans un endroit des plus inhabituels. Quelques rares personnes naissent avec l'incapacité de ressentir la douleur. Dans le passé, ils auraient pu se produire dans un cirque. Mais aujourd'hui, certains docteurs pensent qu'ils sont la clef qui permettra de découvrir une nouvelle classe d'antidouleurs. Les chercheurs ont donc étudié des familles touchées par ce problème pour comprendre ce qui se passe à l'intérieur de leur corps. Alors que les autres nerfs sont normaux, ceux qui diffusent la douleur sont incapables d'envoyer des messages électriques. En identifiant le gène qui posait problème, ils ont mis le doigt sur une protéine spécifique, qui nous est donc nécessaire pour ressentir la douleur. En fabriquant cette clef moléculaire, le risque serait de ne pas être assez sélectif. Inutile de supprimer la douleur si l'on supprime également la production de protéines essentielles. Les médicaments qui ne semblent bloquer que cette protéine décisive subissent actuellement un long processus d'expérimentation. Pour l'instant, les résultats sont très prometteurs. On espère qu'ils ouvriront la voie à une nouvelle génération d'antidouleurs. Il n'aura fallu que 200 ans pour passer des plantes médicinales aux médicaments de synthèses conçus et fabriqués à partir de rien... Ce périple a été motivé par l'obsession, la nécessité et par des hasards plus ou moins heureux... Pourtant, certaines choses n'ont pas changé.