MICHAEL_MOSLEY MICHAEL MOSLEY 1815. L'Europe est en guerre, et quatre jeune Allemands prennent part à une expérience des plus risquées. Cette expérience va changer leur vie, mais aussi la nôtre. Comme ces cristaux n'ont été fabriqués que récemment et qu'ils n'ont été testés que sur des chiens, ils ignorent ce qu'il va bien pouvoir se passer... En vérité, pas grand-chose. Alors ils recommencent... Prost !... Cette fois-ci, ils sont pris de violents maux de tête et de nausée. Leur visage rougit intensément. Ils décident donc d'aller encore plus loin. Leur chef, Friedrich Sertürner, se rappelle être tombé à terre, à demi conscient. Il se tord de douleur. Ses doigts se convulsent à chaque battement de son cœur. Tant bien que mal, il parvient à mettre la main sur une bouteille d'un très fort vinaigre. Il en avale et en verse dans la bouche de ses assistants, alors inconscients. Ils sont alors pris de vomissements. Sertürner est ravi. Il est le premier à avoir extrait de l'essence d'opium sous la forme d'une poudre blanche qu'il appelle morphium. Il vient d'élargir les horizons de la science et d'ouvrir une véritable boîte de Pandore, pour le meilleur et pour le pire. Je me trouve à quelques pas d'un monstre qui a fait des ravages : le virus de la variole. J'ai ici un gros morceau d'opium brut. Et si je le léchais ? Voici la substance la plus toxique à notre connaissance. Voici ma drogue favorite. C'est tellement étrange de faire ça. Je sais pas si je m'en sens capable. Voyons. Allez... Mon Dieu, quelle horreur ! Je suis en train de transpercer ma main avec une aiguille ! Ça y est, ça a traversé ? C'est la preuve que la médecine moderne est efficace. Il y a 200 ans, nous n'avions pratiquement rien. Tout juste quelques plantes médicinales. Si vous deviez vous faire arracher une dent ou couper une jambe, cela se faisait dans d'atroces souffrances. La douleur est tellement viscérale qu'il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on ait cherché à la contrôler. Ce besoin a eu un rôle fondamental dans l'histoire des médicaments. Au début du XIXe siècle, l'opium est disponible aux quatre coins de l'Europe. Il est particulièrement demandé dissous dans de l'alcool, sous forme liquide, le laudanum. Malheureusement, la matière première est chère et peu fiable. Rien d'étonnant, donc, à ce que les pharmaciens cherchent à percer les secrets de l'opium. Qu'est-ce qui lui donne ces propriétés presque magiques ? Il faut à Sertürner deux ans d'échecs et de réussites avant de découvrir comment extraire le morphium de la résine d'opium. J'espère y arriver plus rapidement que ça, mais comme le morphium est un stupéfiant, je dois me rendre dans un établissement autorisé. Sertürner a démarré avec de l'opium brut, qui provient de la sève du pavot. J'en ai ici un énorme bloc... Ça sent un peu la levure... Passons à l'extraction du morphium. Cet alcool doit déjà commencer à extraire les composants contenus dans l'opium brut. Voici donc du laudanum, une sorte de fortifiant que l'on donnait aux bébés agités, au XIXe siècle. Le résultat de la première extraction est une substance acide... Il la teste sur des chiens, mais absolument rien ne se produit. Quand on fait ça aujourd'hui, avec du matériel moderne, on ne peut qu'être admiratif face à ce qui a été accompli à l'époque. Chaque étape durait plusieurs semaines. Et puis il ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. De cette substance peu prometteuse, Sertürner parvient à extraire des cristaux blancs. Ils les donne à un chien, qui s'endort, tremble, puis meurt. Sertürner est ravi. Il publie ses travaux et s'attend à ce qu'on l'acclame, mais rien ne se passe. Apparemment, personne ne s'intéresse aux expériences que ce jeune homme inconnu a réalisées dans son coin. On choisit d'appeler ces nouveaux produits contenus dans les plantes, les alcaloïdes. On décide également qu'ils se termineront par « ine », I.N.E. C'est ainsi que la poudre blanche de Sertürner ne s'appelle plus morphium mais morphine. L'extraction de la morphine est une étape cruciale de l'histoire de la médecine, car après avoir obtenu une substance chimique pure, on peut alors l'administrer avec un dosage bien précis. Plus la peine d'ingurgiter des plantes aux effets hasardeux. Cela signifie également que l'on peut extraire des dizaines d'alcaloïdes différents. Voici ma drogue favorite, la caféine. La codéine est un antidouleur puissant qui provient lui aussi du pavot. Tout comme la morphine, la codéine module la manière dont le cerveau perçoit la douleur. Une fois que le cerveau a été informé de cette douleur, il peut décider de l'atténuer ou de la supprimer entièrement. Le long de ce trajet, se trouvent plusieurs points où il est possible diminuer la réponse à la douleur. Les opiacés agissent sur certains de ces points. Les opiacés sont des antidouleurs redoutables, mais leurs effets secondaires sont loin d'être négligeables. Constipation, vomissements, dépendance, et s'ils ralentissent votre respiration, la mort. L'un de ces gaz fut produit en chauffant du nitrate d'ammonium. Ce gaz était considéré comme extrêmement toxique. Il est donc étonnant qu'un jeune chimiste nommé Humphry Davy décide non seulement de le conserver, mais aussi de l'inhaler. Ça me fait rien... Dans son journal, il note qu'au début, il se sent endormi et splénique. Mais après quelques bouffées de gaz, il a envie de faire le tour de la pièce en dansant. Ça y est, je le sens. J'ai la tête qui tourne. Je comprends pourquoi on l'appelle le gaz hilarant. Il a également écrit autre chose, dans son carnet, mais j'ai oublié ce que c'était... Ses notes, oui. Qu'est-ce qu'il a écrit ? Ouh, c'est fort !... Ce qu'il remarque, et qu'il décrit plus tard, c'est son effet sur la douleur, qui, apparemment, était diminuée... Oui, ça peut aller ! Pendant les décennies qui vont suivre, les chirurgiens continuent d'opérer des patients tout à fait conscients, et le protoxyde d'azote n'est utilisé que pour se divertir, lors de soirées mondaines. Une froide soirée d'hiver, en 1845, Wells et Morton se présentent devant une foule de docteurs et d'étudiants en médecine. Comme l'un de ces étudiants a un problème de dent, il est prié de se lever. Il est invité à inhaler une bonne bouffée de protoxyde d'azote que Wells a apporté, puis Wells tente de lui extraire la dent qui le fait souffrir, à l'aide d'une pince. Personne ne sait avec certitude ce qui se passe ensuite, mais l'étudiant émet un bruit, que le public interprète comme un cri de douleur. S'en suivent des sifflets, on hurle « charlatan, charlatan ! », l'insulte suprême pour un médecin. Humiliés, Morton et Wells reprennent leurs affaires et s'en vont. C'est fort ! C'est une vapeur, un liquide, qu'on appelle aujourd'hui l'éther. Il commence par endormir sa bouche à l'aide de quelques gouttes d'éther. Puis il augmente suffisamment la dose pour mettre son épagneul K.O. Mais pour prouver qu'il est à la fois efficace et sans danger, il lui faut le tester sur l'homme. Sans volontaire à portée de main, il décide de l'essayer sur lui. Il prend un mouchoir, sur lequel il verse de l'éther... Il regarde sa montre puis se recouvre le visage avec le mouchoir. Quelques minutes plus tard, il se réveille. Mais il est tétanisé. Plus tard, il écrit : « J'étais terrifié à l'idée de mourir dans cette position. Ma stupidité aurait fait rire le monde entier ». Heureusement, ce ne sera pas le cas, car il sera vite sur pied. À présent, il n'a qu'une hâte : retenter l'expérience sur quelqu'un d'autre. Ce vendredi-là, cette pièce était pleine à craquer de spécialistes de la santé. Nombreux sont ceux qui viennent assister au nouvel échec de ce dentiste prétentieux. À l'heure prévue, 10 heures du matin, aucune trace de Morton. Le chirurgien se prépare donc à opérer. Son patient est un jeune homme souffrant d'une tumeur gigantesque au cou. Il est ligoté, car il sera éveillé et va hurler pendant toute la durée de l'intervention. Mais avant que le chirurgien ne puisse poser son scalpel sur sa chair tremblante, Morton fait irruption dans la salle, avec cet objet à la main, un inhalateur d'éther qu'il a fabriqué pendant la nuit. Il n'a pas eu le temps de le tester. Il doit donc être tout aussi anxieux que le patient. Il ne sait pas si cela va fonctionner. Quand le patient déclare se sentir étourdi, Morton lui retire l'inhalateur. Il se tourne vers le chirurgien et lui dit : « Monsieur, votre patient est prêt. » Alors le chirurgien prend son scalpel et commence à opérer. Aucun son ne s'échappe du patient. L'intervention est longue et complexe, mais c'est un succès. Lorsqu'elle est terminée, le patient déclare n'avoir ressenti qu'une égratignure. C'est un instant exceptionnel pour l'histoire de la chirurgie. Une opération a été pratiquée sans douleur. Le chirurgien finit par se tourner vers l'assistance et dit : « Messieurs, il n'a rien d'un charlatan. » Au XIXe siècle, le monde mystérieux des plantes médicinales laisse la place aux poudres blanches qui, à leur tour, grâce à cette invention, sont remplacées par... des comprimés. Nous sommes à l'aube d'une époque où les chimistes vont pouvoir produire à grande échelle les antidouleurs que nous utilisons encore couramment aujourd'hui... Ils sont également sur le point de créer l'une des substances les plus addictives qui soient. Tout commence avec ceci... le goudron de houille. C'est une bourde monumentale que font deux médecins français, Arnold Cahn et Paul Hepp, qui travaillent ici, à l'université de Strasbourg. Ils testent des produits chimiques dérivés du goudron de houille sur des patients souffrant de vers intestinaux. À cette époque, les médecins tentaient à peu près n'importe quoi sur n'importe qui. Mais j'ai tout de même du mal à croire qu'ils aient fait avaler ça à leurs patients. C'est extrêmement âcre. C'est de la naphtaline, ce que contiennent les boules antimites de nos jours. À leur grande surprise des deux médecins, l'un de leurs patients, qui était fébrile, dit qu'après avoir ingéré ceci, sa fièvre a baissé. C'est une nouvelle incroyable, mais la joie est de courte durée car une erreur a été commise. Ce que ce patient a avalé, ce n'était pas de la naphtaline. Il s'avère que le produit qu'a donné le pharmacien par accident n'est autre que ceci, l'acétanilide. Personne ne sait comment il s'est retrouvé ici, car il est utilisé dans la teinture, mais le hasard fait bien les choses. Sans surprise, Cahn et Hepp vont faire fortune. Mais c'est en Allemagne que les conséquences de cette découverte vont avoir le plus d'ampleur. Les nouvelles poudres contre le mal de tête sont très demandées, et de toute évidence, la personne qui inventera un médicament encore plus efficace ne peut que faire fortune. Ici, dans l'usine de colorants Bayer, un jeune chimiste ambitieux nommé Carl Duisberg décide de tenter sa chance. Une substance qui intéresse l'entreprise est l'acide salicylique. Comme il provient du goudron de houille, à l'origine, les chercheurs pensent que c'est un antiseptique. Ils le frottent contre la peau, puis l'avalent. Malheureusement, il ne peut rien contre la typhoïde. Mais en cas de fièvre, il peut la faire baisser et vous aider à vous sentir mieux. Eichengrün suggère une simple modification chimique qui, avec le temps, entraînera la production de deux substances extrêmement connues. L'une est l'antidouleur le plus vendu au monde. L'autre est la drogue la plus tristement célèbre. Merci. Ces deux produits, l'aspirine et l'héroïne, parviennent entre les mains du responsable des tests, Heinrich Dreser, qui écarte rapidement l'un d'entre eux, car il serait trop dangereux. Mais le plus drôle, c'est que celui qu'il a refusé est l'aspirine, qu'il estime néfaste pour le cœur. Par contre, il adore l'héroïne. C'est lui qui lui donne son nom car il l'associe avec l'héroïsme, la puissance. Avec son accord, l'héroïne est alors vendue dans le monde entier par Bayer. Eichengrün est convaincu que son médicament est sans danger. Il en prend donc un échantillon et l'essaie. Il ne constate aucun effet négatif. Alors, en cachette, il approche des docteurs berlinois et les persuade de le tester sur leurs patients. Il décide donc d'aller voir le responsable de la recherche sans passer par Dreser. Il est autorisé à conduire des tests, et en 1899, un an après l'introduction de l'héroïne par Bayer, à la nation reconnaissante, ce nouveau médicament est distribué. Malgré l'intérêt mondial qu'elle suscite, il faudra plus de 70 ans pour comprendre le fonctionnement de l'aspirine. Il n'a rien à voir avec celui des opiacés comme la morphine. L'aspirine agit localement et bloque la douleur bien avant qu'elle ne parvienne à la colonne vertébrale. Je vais vous le démontrer grâce à la plante que j'aime le moins : l'ortie... Ça fait mal ! L'aspirine et d'autres anti-inflammatoires fonctionnent tous de la même manière. Ils peuvent bloquer tout un tas de douleurs. L'aspirine bloque non seulement la douleur, mais aussi les hormones responsables de la production de plaquettes. Les hommes d'âge mûr comme moi en prennent donc en faible quantité, pour réduire le risque d'infarctus. C'est un comble, quand on sait qu'à l'origine, l'aspirine avait été refusée car on pensait qu'elle était mauvaise pour le cœur. Sûrs d'eux, les chercheurs décident ensuite de créer de nouveaux médicaments à partir de rien. Ils espèrent fabriquer un produit lucratif avec peu d'effets secondaires. En réalité, ils s'apprêtent à ouvrir une boîte de Pandore remplie de potions plus puissantes les unes que les autres. La solution serait peut-être de trouver un autre moyen d'introduire ces produits anesthésiants dans le corps. Leidriech se dit donc que s'il en injecte dans le sang, qui est légèrement alcalin, alors peut-être qu'il produira du chloroforme directement dans le sang. Le jeu en vaut la chandelle, mais c'est risqué, car au lieu d'avoir une approche expérimentale, il se base sur la théorie chimique. Au départ, tout semble se passer à merveille. Il l'injecte aux patients, qui s'endorment comme prévu. L'hydrate de chloral est utilisé lors de plusieurs interventions chirurgicales, et si certains patients se réveillent en plein milieu en hurlant, ils n'en auront heureusement aucun souvenir. L'hydrate de chloral fait bientôt partie de la culture populaire. En 1903, un journal de Chicago rapporte qu'un tenancier de saloon a persuadé ses employés de verser de l'hydrate de chloral dans le verre des clients censés avoir de l'argent. Ensuite, ils leur faisaient les poches. Son nom, Mickey Finn, sera alors synonyme de toute boisson contenant de la drogue. Si l'hydrate de chloral est si remarquable, ce n'est pas seulement à cause de son incroyable succès, mais parce que c'est l'un des premiers médicaments à avoir été créés de A à Z dans un but bien précis. Pour les chimistes les plus imaginatifs, c'est l'occasion rêvée de se faire beaucoup d'argent. Comme certains brigands s'en servent à mauvais escient, le chloral d'hydrate a une réputation sulfureuse. Mais il va donner naissance à un anesthésiant encore plus controversé, le thiopental, plus connu sous le nom de sérum de vérité. Le thiopental fait partie du groupe médicamenteux des barbituriques. Les barbituriques étaient très populaires dans les années 1950 et 60 sous forme de somnifères. Ils sont également très dangereux. N'oublions pas que Marilyn Monroe est décédée d'une overdose de barbituriques. Le thiopental agit beaucoup plus rapidement que beaucoup de barbituriques, ce qui en fait un excellent anesthésiant. Mais en réalité, il n'a aucun effet sur la douleur. Les Américains remarquent que quand leurs patients sont dans cet état second, entre conscience et perte de connaissance, ils deviennent bavards, désinhibés, et plus tard, ils ont oublié tout ce qu'ils ont raconté. Ils se rendent alors compte que ce pourrait être la base d'un sérum de vérité, pour obtenir des aveux. Je vais tenter de faire croire que je suis le docteur Michael Mosley, un célèbre chirurgien cardiaque. Je suis un peu nerveux. Le thiopental est le sérum de vérité, mais il est également utilisé pour les exécutions par injection. C'est désagréable. Je ne sens rien. D'accord, j'attends. Ah, voilà. Je le sens, oui... Ça y est. Wahou !... Oh là là ! J'ai l'impression... d'avoir bu un bouteille de champagne. Je suis chirurgien... Je suis chirurgien cardiaque ! Connu dans le monde entier. C'était un pontage. Il a survécu. Ouais... J'ai été génial. Ça fait mal, mais j'ai pas mal. J'en suis conscient, mais je m'en fiche... Oui, ça fait mal. Qu'est-ce que c'est c'est bizarre. Ah ouais. Posez-moi une question. Je m'appelle Michael Mosley. Je suis producteur de télévision. Enfin, producteur exécutif. Enfin, présentateur. Un mélange des trois. Jamais de la vie ! Jamais !... Sans l'ombre d'un doute, je suis un bon présentateur télé et un mauvais chirurgien cardiaque. C'est bizarre, j'ai pas envie de mentir. C'est pas que j'en sois pas capable, mais je me sens tellement insignifiant par rapport au reste du monde que j'en ai pas envie. Je veux pas dire que je suis chirurgien cardiaque puisque c'est pas vrai. Est-ce que j'ai avoué que je suis pas chirurgien cardiaque ? Non... Qu'est-ce que j'ai bien pu raconter ?... J'ai sommeil. Je crois que je vais m'endormir. Comme vous vous en doutez, la technologie a fait d'énormes progrès depuis. Les nouveaux médicaments prennent souvent naissance grâce à des chimiothèques comme celle-ci. On y trouve plus de 3 millions de molécules différentes. Il a été découvert qu'ils ont hérité d'un gène défectueux qui fait que leurs nerfs ne peuvent transmettre les signaux de douleur. Une fois qu'ils ont trouvé cette protéine, il leur fallait ensuite voir s'ils pouvaient en bloquer le fonctionnement chez des gens normaux. Pourraient-ils supprimer temporairement la douleur ? Ces derniers siècles, nous avons créé une multitude d'antidouleurs, des anesthésiants jusqu'à l'aspirine. Mais si ma douleur était très intense, alors j'utiliserais encore cette substance, la morphine. Il est étonnant de se dire que 200 ans après son isolation par Freidrich Sertürner, nous n'avons trouvé rien de plus efficace pour soulager une douleur insupportable que cette extraordinaire substance.